Traité de la prédication · Saint François de Sales
II. De la fin du prédicateur
C'est pourquoi Dieu envoya aux apostres, le jour de la Pentecoste, qui fut le jour de leur consécration episcopale, ayant desjà eu la sacerdotale le jour de la ç e n e, des langues de feu; afin qu'ils sussent que la langue de i'evesque doit esclairer l'entendement des auditeurs et eschauffer leurs volontez.
Je sçay que plusieurs disent que, pour le troisiesme, le prédicateur doit délecter; mais quant à moi, je distingue, et dy qu'il y a une délectation qui suit la doctrine et le mouvement. Car qui est cette ame tant insensible qui ne reçoive un extrême playsir d'apprendre bien et sainctement le sainct chemin du ciel, qui ne ressente une consolation extrême de l'amour de Dieu? Et pour cette délectation, elle doit estre procurée; mais elle n'est pas distincte de l'enseigner et esmouvoir, c'en est une dependance.
Il y a une autre sorte de délectation, qui ne dépend pas de l'enseigner et esmouvoir, mais qui fait son cas à part, et bien souvent empesche l'enseigner et l'esmouvoir. C'est un certain chatouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine élégance séculière, mondaine, et profane, de certaines curiositez, agencemens de traicts, de parolles, de mots; bref, qui dépend entièrement de l'artifice : et quant à celle-ci, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser; il la faut laisser aux orateurs du monde, aux charlatans et courtisans, qui s'y amusent. Us nepreschent pas Jesus-Christ crucifié, mais ils se preschent eux-mesmes : Non sectamur lenocinia rhetorum, sed veritates piscatorum.
S. Paul déteste les auditeurs prurientes auribus (n. Tim. 4), et par conséquent les prédicateurs qui leur veulent complayre : cela est un pedantisme. Au sortir du sermon, je ne voudrois pas qu'on dist : O qu'il est grand orateur! ô qu'il a une belle mémoire! ô qu'il est sçavantl ô qu'il dit bien ! Mais je voudrois que l'on dist : O que la pénitence est belle ! ô qu'elle est nécessaire! Mon Dieu, que vous estes bon, juste ! et semblable chose ; ou que l'auditeur, ayant le cœur saisi, ne pust témoigner de la suffisance du prédicateur que par l'amendement de sa vie : Ut vitam habeant, et àbundantiûs habeant.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.