Traité de la prédication · Saint François de Sales
Traité de la prédication : Qui doit prescher
MONSEIGNEUR, IL n'est rien d'impossible à l'amour : je-ne suis qu'un chetif et malotru prédicateur, et il me fait entreprendre de vous dire mon advis de la vraye façon de prescher. Je ne sçay si c'est l'amour que vous me portez qui tire cette eau de la pierre, ou si c'est celuy que je vous porte qui fait sortir ces roses de l'espine. Permettez-moy ce mot d'amour, car je parle à la chrestienne; et ne trouvez pas estrange que je vous promette des eaux et des roses, car ce sont epithetes qui conviennent à toute doctrine catholique, pour mal agencée qu'elle soit. Je vay commencer : Dieu y veuille mettre sa main ! Pour parler avec ordre, je considère la prédication en ses quatre causes, l'efficiente, la finale, la matérielle, et la formelle; c'est-à-dire, qui doit prescher, pour quelle fin on doit prescher, que c'est que l'on doit prescher, et la façon avec laquelle on doit prescher.
Qui doit prescher. Nul ne doit prescher qu'il n'ayt trois conditions : une bonne vie, une bonne doctrine, une légitime mission. Je ne dis rien de la Mission ou vocation : seulement je remarque que les evesques ont non seulement la mission, mais ils en ont les sources ministérielles, et les autres prédicateurs n'en ont que les ruisseaux. C'est leur première et grande charge; on le leur dit en les consacrant. Ils reçoivent à cet effect une grâce spéciale en la consécration, laquelle ils doivent rendre fructueuse1. S. Paul en cette qualité s'écrie : Mal-
heur à moi si je n'evangelise pas ; Vœ mihi, sinon evangelisavero (i. Cor. 9 ). Le Concile de Trente : C'est, dit-il, le principal devoir de l'evesque, que de prescher; Prascipuum est Episcoporum munus praedicare (Sess. V, De Réf., cap. 2). Cette considération nous doit donner courage : car Dieu en cet exercice nous assiste spécialement; et c'est merveille combien la prédication des evesques a un grand pouvoir au prix de celle des autres prédicateurs. Pour abondans que soient les ruisseaux, on se playt de boire à la source.
Quant à la Doctrine, il faut qu'elle soit suffisante, et n'est pas requis qu'elle soit excellente.
S. François n'estoit pas docte, et- neantmoins grand et bon prédicateur; et, en notre a a g e, le B. Cardinal Borromée n'avoit de science que bien médiocrement, toutesfois il faysoit merveille. J'en sçay cent exemples. Un grand homme de lettres (qui est Erasme) a dit que le meilleur moyen d'apprendre et devenir sçavant, c'est d'enseigner : en preschant on devient prédicateur. Je veux seulement dire ce mot : le prédicateur sçait toujours assez, quand il ne veut pas paroistre de sçavoir plus que ce qu'il sçait.
Ne saurions-nous bien parler du mystère delà Trinité? n'en disons rien. Ne sommes-nous pas assez versez pour expliquer Y In principio de S. Jean? laissons-le là. Il ne manque pas d'autres matières plus utiles; il n'est pas question qu'on fasse tout.
Quant à la Bonne vie, elle est nécessaire en la façon que dit S. Paul de l'evesque, et non plus; de façon qu'il n'est pas besoin que nous soyons meilleurs pour estre prédicateurs que pour estre evesques. C'est donc desja autant de fait : Opportet, dit S. Paul, Episcopum irreprehensibilem esse (i. Tim. 3).
Mais je remarque que non seulement il faut que l'evesque et le prédicateur ne soient pas vicieux de péchez mortels, mais de plus qu'ils évitent certains péchez véniels, voire mesme certaines actions qui ne sont point péchez. S. Bernard, notre docteur, dit ce mot : Nugœ secularium sunt blasphemiae clericorum. Un séculier peut jouer, aller à la chasse, sortir de nuit pour aller aux conversations; tout cela n'est point reprehensible, et, fait par récréation, n'est nullement péché. Mais en un evesque, en un prédicateur, si ces actions ne sont assaisonnées de cent mille circonstances, qui malaisément se peuvent rencontrer, ce sont scandales et grands scandales. On dit : Ils ont bon temps, ils s'en donnent à cœur joie. Allez après cela prescher la mortification! on se moquera du prescheur.
Je ne dy pas qu'on ne puisse jouer à quelques jeux bien honnestes, une fois ou deux le mois par récréation : mais que ce soit avec une grande circonspection.
La chasse est interdite du tout : j'en dy de même des dépenses superflues en festins, en habits, en livres ; és evesques ce sont de grands péchez. S. Bernard nous instruit disant : Clamant pauperes post nos : Nostrum est quod eœpendUis ; nobis crudeliter eripitur quidquid inaniter expenditur. Comment reprendrons-nous les superfluitez du monde, si nous faysons paroistre les nostres?
S. Paul dit : Oportet episcopum esse hospitalem ( Î. Tim. 3 ). L'hospitalité ne consiste pas à faire des festins, mais à recevoir volontiers les personnes à table, telle que les evesques la doivent avoir, et que le Concile de Trente détermine : Oportet mensam episcoporum esse frugalem. J'excepte certaines occasions que la prudence et charité savent discerner.
Au demeurant, on ne doit jamais prescher sans avoir célébré la messe, ou la vouloir célébrer. Il n'est pas croyable, dit S. Chrysostome, combien la bouche qui a reçu le S. Sacrement est horrible aux démons. Et il est vrai, il semble, que l'on puisse dire après S. Paul : An experimentum quwritis ejus, qui loquitur in me Ghristus (H. Cor. 13)? On a beaucoup plus d'asseurance, d'ardeur et de lumière : Quamdiù sum inmundo, dit le Seigneur, luxsummundi (Joan.8). Chose certaine, que Nostre-Seigneur estant en nous réellement, il nous donne clarté; car il est la lumière. Aussi les disciples d'Ematis ayant communié eurent les yeux ouverts.
Mais au fin moins(1), il faut estre confessé, suivant ce que Dieu dit au rapport de David : Peccatori autem diooit Deus : Quarè tu marras justitias meas, et assumis testamentum meum per os tuum (Psal. 49)? Et S. Paul : Castigo corpus meum, et in servitutem redigo; ne, cùm aliis prsedicaverim, ipse reprobus efficiar (î. Cor. 0). Mais c'est trop sur ce point.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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