Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Préparation à la mort, ou Considérations sur les vérités éternelles · Alphonse de Liguori

    Première considération : Tableau d'un homme mort depuis peu

    Pulvis es et in pulverem revertevis. (Gen. xm. 19.)

    PREMIER POINT.

    Considérez que vous n'êtes que icnc cl que vous retournerez en terre. Un jour viendra où il faudra mourir et pourrir dans une fosse, et où vous serez rongé par les vers Operimentum tuum erunt vernies. ( IS. M V. 11.) Chacun doit subir le même sort, le noble comme l'homme du peuple, le prince comme le sujet. L'âme sortira du corps avec la dernière contraction de la bouche et se rendra à son éternité, et le corps se réduira en poussière. Auferes spiritum eorum, et in pulverem reuertentur. (Ps. cm. 29.)

    Figurez-vous que vous êtes en présence d'une personne qui vient de rendre le dernier soupir. Examinez ce cadavre étendu sur le lit, la tête penchée sur la poitrine, les cheveux épars et mouillés encore de la sueur froide de la mort, les jeux enfoncés, les joues défaites, le visage couleur de cendres, la langue et les lèvres couleur de fer, le corps froid et pesant. Qui ne pâlit et qui ne frémit à ce spectacle? Combien de gens ont changé de vie et abandonné le monde au seul aspect du cadavre d'un parent ou d'un ami?

    Mais c'est bien plus horrible encore lorsque le cadavre commence à se décomposer. A peine y a-t-il vingt-quatre heures que ce jeune homme est mort que la putréfaction se manifeste déjà. Que l'on ouvre les fenêtres, que l'on brûle de l'encens, que l'on porte au plutôt le cadavre à l'église, qu'on l'enterre, car il infecte toute la maison. Le corps d'un noble ou d'un riche n'en dégagera qu'une odeur plus insupportable: Gravaisfœîentdivitum corpora, dit un auteur.

    Voilà ce qu'est devenu cet orgueilleux, cet homme qui menait une vie obscène, Naguères accueilli dans tous les cercles, aujourd'hui il inspire de l'horreur et du dégoût à ceux qui le voient. I / s parens s'apprêtent à le chasser de la maison, et s'ils paient des porteurs, c'est afin qu'ils renferment dans une lnV.iv, qu'ils l'éloignent et lui donnent la sépulture. Naguères on ne parlait que de l'esprit de cet homme, de sa politesse, de ses bonnes manières, de son enjouement, mais depuis qu'il est mort, on en a même perdu le souvenir. Periiû memorkt eorum cum sonitu* (Psalm. ix. 8.)

    À la nouvelle de sa mort, les uns disent : Cet homme-là se faisait honneur; d'autres, il a laissé une maison en bon état; les uns sont fâchés, parce que le défunt leur était de quelque utilité; les autres se réjouissent, parce que cette mort les sert. Du reste, dans peu de temps personne ne dira plus rien. Les parens les plus proches ne veulent plus en entendre parler dès le principe, pour ne pas renouveler leur douleur. Dans les visites de condoléance, on s'entretient d'autres choses, et si quelqu'un commence à parler du défunt, un des parens répond aussitôt: Au nom du ciel, ne prononcez plus son nom.

    Pensez que l'on fera pour vous, à votre mort, comme vous avez fait vous-même pour vos amis et pour vos parens. Les vivans s'avancent sur la scène pour y jouer à leur tour leur personnage, et prendre possession des biens qui appartenaient aux morts, et, malgré cela, on ne pense presque plus à eux. D'abord les parens sont affligés pendant quelques jours, mais bientôt ils trouvent, ils se consolent promptement avec les biens dont ils héritent. Ainsi se réjouissent-ils de votre mort ; et dans cette même chambre où vous aurez rendu le dernier soupir, où vous aurez été jugé par Jésus-Christ, on y dansera, on y fera des festins, on y jouera, on s'y amusera comme auparavant; et votre âme où sera-t-elle alors?

    O Jésus, mon rédempteur, je vous remercie de ce que vous n'avez pas permis que je mourusse, lorsque j'étais dans votre disgrâce. Pour combien d'années ne mériterais-je pas d'être en enfer? Si j'étais mort, tel jour, telle nuit, qu'en serait-il de moi pour l'éternité? Seigneur, je vous en remercie encore une fois. J'accepte ma mort en satisfaction de mes péchés; et je l'accepte telle qu'il vous plaira de me renvoyer; mais puisque vous avez retardé jusqu'à présent, retardez encore, A mon Dieu : Dimitte me, ntplangampautulum dolorem meum. (Job. x. 20.) Donnez-moi le temps de pleurer les offenses dont je me suis rendu coupable à votre égard, avant que le joui où vous me devez juger arrive.

    Je ne veux plus résister à votre voix. Qui sait si les paroles que je viens de lire ne sont pas le dernier cri que vous me faites entendre! J'avoue que je ne suis pas digne de miséricorde : vous m'avez pardonné tant de fois, et moi, ingrat, je vous ai offensé de nouveau : Cor contritum et humilcùtum Deus nondespicics. (Psalm.L. 29.) Seigneur, puisque vous ne méprisez pas un cœur qui se repent et qui s'humilie, voici le traître qui revient à vous, touché de repentir. Ne projicias me a fade tua; par pitié, ne me chassez pas. Vous avez dit : Eum qui venit ad me, non eji~ ciamforas. (Jom.yu 57,) Il est vrai que je vous ai outragé plus que personne, car plus que personne vous m'avez favorisé de vos lumières et de vos grâces ; mais le sang que vous avez répandu pour moi me donne du courage et me fait espérer le pardon, si je me repens. Oui, o mon souverain bien, je me repens de toute mon ame de vous avoir méprisé. Pardonnez-moi et donnez-moi la grâce de vous aimer à l'avenir. C'est assez vous avoir ofiWisc. Le temps qui me reste à vivre, ô mon doux Jésus, je ne veux plus l'employer à vous offenser ; je veux seulement | ilcurcr amèrement sur l<?s dégoûts que j'ai pu vous donner; je veux vous aimer de toute la plénitude de mon erreur :, o Dieu qui méritez un amour infini. O Marie, mon espérance, priez Jésus pour moi.

    DEUXIÈME POINT.

    Mais pour mieux voir ce que tu es, 6 chrétien, dit S. Jean Chrysostome : Perge ad sepulcrum, ronlcmptarcputvaran, cinrres, vernies, et suxpira. Examina comme ce cadavre de vien l d'abord jaune, puis noir. Bi« nfôl il se forme sur toute la surface une espèce de laine blanche cl dégoûtante, Il en sort une matière visqueuse el puante qui tombe par terre. Ce pus donne naissance à une foule de vers qui se nourrissent de la chair même. Des rats se joignent aux vers et se repaissent de ce corps. Les uns tournoient autour du cadavre, les autres entrent dans la bouche et dans les entrailles. Les joues, les lèvres, les cheveux tombent en lambeaux. La poitrine se décharné la première, puis les bras, puis les jambes. Après s'être rassasiés do toute la chair, les vers se dévorent entre eux, et de tout ce corps il ne reste qu'un squelette fétide qui se partage avec le temps» car les os se séparent entre eux et la tete s'écarte du tronc. Redacta quasi in famllam œsiivœ arcœ, quae raptasunl vento. (Dan. il. 35,) Voilà ce que c'est que l'homme; un peu de poussière que le moindre vent disperse.

    Où est donc ce cavalier que l'on regardait comme le charme et l'âme de la bonne société ; entrez dans sa chambre, vous ne le trouverez plus. Si vous examinez son lit, un autre y couche; si vous cherchez ses habits, ses armes, tout cela on se l'est divisé. Si vous désirez Je voir, faites-vous conduire à cette tombe, où il est transformé en pourriture et en ossemensdécharnés. Oh Dieu! ce corps nourri avec tant de délices, vêtu avec tant de pompe, flatté par tant de serviteurs, à quoi est-il réduit? O grands Saints! vous l'avez compris, vous qui, par ce Dieu qui fut l'unique objet de votre amour sur la terre, avez su mortifier vos corps. Aussi vos ossemens sont-ils vénérés aujourd'hui et conservés précieusement dans des châsses d'or. Aussi vos âmes toutes belles jouissent-elles de la présence de Dieu en attendant le jour où vos corps participeront à votre gloire, comme sur la terre ils ont participé à vos souffrances. Aimer véritablement son corps, c'est lui faire supporter toute sorte d'outrages, afin qu'il soit heureux pendant 1 éternité, c'est lui refuser les plaisirs qui le précipiteraient dans l'enfer.

    AFFECTIONS ET PRIÈRES.

    Voilà donc, ô mon Dieu, à quoi doit se réduire mon corps, pour lequel je vous ai tant offensé. Il deviendra la proie dos verset de la pourriture. Mais je ne m'afflige pas, Seigneur; je me réjouis au contraire, de ce que cette chair qui m'a fait perdre votre amitié doit un jour se corrompre et se consumer. Je ne m'afflige que d'une chose, c'est de vous avoir causé tant de peine pour me procurer dos plaisirs si misérables. Mais je ne veux pas me délier de votre miséricorde, vous m'avez attendu pour me pardonner : Expectat Deus ut misereatur vestri (Is. xxx. 48.) Et vous voulez me pardonner si je suis repentant. Oui, je me repens do tout mon cœur, ô bonté infinie, de vous avoir méprisé. Je dois dire avec sainte Catherine de Genève: Mon Jésus, vous, plus de péché, plus de péché. Je ne veux plus abuser de votre patience. Je ne veux plus attendre pour vous embrasser, o amour crucifié, le moment où le confesseur m'y invitera, lorsque je serai près de mourir. Dès-à-présent, je vous couvre de baisers; dès-à-présent, je vous recommande mon a n i e : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Mon àme a appartenu au monde pendant tant d'années et elle ne vous a pas aimé. Donnez-moi la lumière et la force dont j'ai besoin pour vous aimer pendant le reste do mes jours. Non, je ne veux pas attendre à l'heure de ma mort pour vous aimer. C'est de cet instant que je vous aime, que je vous embrasse que je vous presse, que je vous promets de no plus vous abandonner. O Vierge sainte, liez-moi à Jésus-Christ avec des chaînes indissolubles, et faites que je ne le perde jamais plus.

    TROISIÈME POINT.

    O mon frère, reconnaissez-vous vous-même dans ce tableau de la mort, voyez ce que vous deviendrez un jour : Mémento quia pulvis es et in pulverem reverteris. Penses que dans peu d'années, dans peu de mois, dans peu de jours pcul-olrc, vous ne serez que vers et pourriture. Ce fut cette pensée qui fit de Job un grand Saint. Putrcdini dixi : Pater meus es ; mater mea et soror mea vermibus (xvn. Vi.)

    Tout doit finir; si vous perdez votre ame, tout est perdu pour vous. Considéra tejam morluum, dit S. Laurent Justinien, (junn scis de veeessilaie morhurmn. (De ligno mortis, cap. A.) Si vous étiez déjà mort, que ne désireriez-vous pas avoir déjà fait? Eh bien! maintenant que vous vivez, pensez qu'un jour vous serez mort. S. Bonaventure dit que pour bien gouverner son navire, le nautonnier se place au timon ; c'est ainsi que l'homme qui veut mener une bonne vie doit s'imaginer qu'il est au moment de mourir. De là, dit S. Bernard, vide prima et crabcscc, voyez les péchés de votre jeunesse et rougissez-en ; vide média et ingcmiscc, voyez les péchés de votre virilité, et pleurez-les; vide novissima et conlrcmiscc, enfin voyez les derniers péchés de votre vie, et tremblez, et portez-y remède au plus vite.

    Lorsque S. Camille de Lellis s'inclinait sur les fosses des morts, il se disait à lui-même : Si les morts revenaient dans ce monde, que ne feraient-ils pas pour la vie éternelle? VA moi, qui en ai le temps, que fais-je pour le salut de mon ame? Lorsque ce Saint tenait un pareil langage, c'était par humilité. Mais vous, ô mon frère! c'est peut-être avec juste raison que vous pourriez craindre d'être ce figuier sans fruit dont le Seigneur disait : Ecce anni tres sunt, ex quo venio anœrens fructum in ficulnea hac, et non invenio. (Luc. xiii. 7.) Vous qui êtes dans ce monde depuis plus de trois ans, quel fruit avez-vous porté? Songez, dit S. Bernard, que le Seigneur ne cherche pas seulement des fleurs, il veut encore des fruits, c'est-à-dire qu'il ne se contente pas de désirs et de bons propos, mais qu'il exige des œuvres de sainteté. Sachez donc profiter du temps que Dieu vous ménage dans sa bonté, n'attendez pas le moment de faire le bien. Quand l'instant sera passé, on vous dira : Tempus non erit amplius, proficheerc. ILltczvous, voici l'heure de partir, de ce monde; vite, ce qui est fait est fait,

    AFFECTIONS ET PIUÈIIES.

    Me voici, A mon Dieu! suis cet arbre qui depuis tant d'années méritait d'entendre vos paroles : fUnccMe ergo Utamr ut (pdd etiam lorrain occupât? Oui, sans doute, depuis tant d'années que je suis dans ce monde, je ne vous ai donné pour fruits que des ronces et des épines. Mais, Seigneur, vous ne voulez pas que je tombe dans le désespoir. Vous avez dit à tous, que ceux qui vous cherchent vous trouvent : Qnœritc et invmictis; moi, je vous cherche, ô mon Dieu, et je vous demande votre grâce. Je me repens de tout mon cœur des offenses dont je me suis rendu coupable à votre égard, je voudrais en mourir de douleur. Par le passé je vous ai fui, aujourd'hui je ne fais cas que de votre amitié, je la préfère à toutes les couronnes de la terre. Je ne veux plus résister à votre voix. Puisque vous voulez que je me donne tout à vous, eh bien! je vous appartiens sans réserve. Vous vous êtes donné tout entier à moi sur la croix, moi à mon tour je me donne tout à vous.

    Vous avez dit : Si quid petieritis me in nomine meo, hoc faciam. (Joan. xiv. 14.) Mon doux Jésus, fort de votre divine promesse, c'est en votre nom et par vos mérites que je vous demande votre grâce et votre amour. Faites-les donc inonder ce cœur où le péché a séjourné. Je vous remercie de me suggérer la pensée «le vous adresser cette prière. Puisque c'est vous qui me l'inspirez, c'est là une preuve que vous voulez bien m'exaucer. Exaucez-moi, ô doux Jésus, oriJ1ammcz-moi d'iinamourbrftlanl pour vous. Faites-moi concevoir un grand désir de vous plaire, et accordez-moi la grâce de l'accomplir. O Marie, ma grande a x i a l e, exaucez-moi; vous aussi, priez Jésus pour moi

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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