Préparation à la mort, ou Considérations sur les vérités éternelles · Alphonse de Liguori
Deuxième considération : Tout finit à la mort
Les gens du monde ne mcllenl le bonheur que dans la jouissance des biens terrestres, dans les plaisirs, les richesses, le faste. ; mais la mort abat toutes ces fortunes de la terre. Quæ estvita vcslra? Vapor est admodicumparons. (Jac. iv. 44.) Les vapeurs qui s'exhalent de la terre, et qui s'élèvent ensuite dans les airs forment un assez beau spectacle, lorsque Le soleil les frappe de ses rayons; mais combien de temps cela dure-t-il? Qu'un peu de vent souffle, et tout disparaît. Cet homme aujourd'hui si grand, si flatté, si vain, si adoré; demain, après sa mort, sera méprisé, maudit et foulé aux pieds. À la mort, on abandonne tout. Le frère du bienheureux Thomas à Kempis, ce grand serviteur de Wcu, était joyeux de s'être bâti une belle maison. Un de scs amis lui dit qu'il y trouvait un grand défaut. Et lequel? lui demanda alors le propriétaire. C'est d'y avoir fait une porte, reprend ingénument son ami. Comment, reprit-il, est-ce là un défaut? Oui, ajoute l'autre; car c'est par cette porte que vous devez sortira votre m o r l, et abandonner la maison et toutes vos richesses.
La mort dépouille l'homme de tous les biens de ce monde. Quel spectacle que de voir chasser de son propre palais un prince qui ne doit plus y rentrer, et d'autres en même temps prendre possession de son mobilier, de ses trésors, de tous ses biens! Ses serviteurs le laissent aller au tombeau avec un habit qui couvre à peine ses nudités. Il n'y a plus personne qui en fasse cas, qui le flatte, et l'on ne tient plus compte de ses dernières volontés. Saladin, ce conquérant qui avait soumis plusieurs royaumes de l'Asie, ordonna en mourant que lorsque l'on porterait son corps au tombeau, un soldat le précéderait, et élèverait sa chemise au bout d'une pique, en s'écriant : Voilà tout ce que Saladin emporte avec lui dans la tombe- Quand le cadavre du prince est dans la fosse, ses chairs se détachent également, elle squelette n'a pas de marque particulière. ContempUire scpulrm, dit S. Basile, vide num poteris discernera qui* servus, quis dominus fuerit? Diogène se montrait un jour auprès d'Alexandre extrêmement empressé à chercher quelque chose parmi des ossemens humains. Que cherches-tu? lui demanda Alexandre avec curiosité. Je cherche, reprit le philosophe, le crâne du roi Philippe ton père, et je ne puis le distinguer: montre-le moi, si tu sais le trouver : Si tu potes, osleude. Les hommes naissent inégaux dans ce monde, mais la mort les égalise: Non pares nascimur^ pares morimur, dit Sénèque. Horace dit aussi que la mort égalise les sceptres et les boucs : Sceptra ligoriibus œquat. En un mot, quand vient la mort, finis venit, tout finit. Tout se laisse, c t d e toutes les choses de ce monde on 11'cinporlc rien dans le tombeau.
AFFECTIONS ET PRIÈRES.
Seigneur, puisque vous me faîtes connaître que tout ce que le monde estime n'est que fumée et folie, donnez-moi la force de m'en détacher, avant que la mort ne m'en détache elle-même. Malheureux que j'ai été de vous avoir offensé, de vous avoir perdu, vous qui êtes le bien infini, pour de misérables plaisirs et pour les biens de cette terre. O mon Jésus, médecin céleste, tournez vos yeux sur ma pauvic a m c, voyez les plaies que le péché y a faites, ayez pitié de moi : -Si vis, potes me mundare. Je sais que vous pouvez et que vous voulez me guérir, mais vous voulez aussi que je me repente de (ont mon cœur, Guérissez-moi donc, vous qui pouvez me guérir. Sanaanimammeam,quia peccavi libi. (Psalm. XL. 5. ) Moi, je vous ai oublié, mais vous vous êtes souvenu de moi, et vous me faites sentir aujourd'hui que vous voulez oublier mes offenses, pourvu que je les déteste : Si aulvm impuis rgcril poenitentiam, omnium iniqnihtlum rjits «OMrraw/«Ô0r.(Ez.xviii. 21.) Je les déteste, je les hais par dessus tout. Oubliez donc, ô mon Rédempteur, les amertumes dont je vous ai abreuvé. À l'avenir, je préférerais perdre tout, la vie, s'il le fallait, plutôt que votre grâce; et que me serviraient, en effet, sans votre grâce, tous les biens de la terre? Ah, Seigneur, aidez-moi, vous savez combien je suis faible. L'enfer ne laissera pas de me tenter; déjà il me prépare mille assauts, afin de me réduire encore en captivité. Non, mon doux Jésus, ne m'abandonnez pas. Dès aujourd'hui je veux être esclave de votre amour. Vous êtes mon unique Seigneur, vous m'avez créé, vous m'avez racheté, vous êtes celui qui m'avez aimé pardessus tout, vous êtes le seul qui méritiez d'être aimé, et c'est vous seul que je veux aimer.
DEUXIÈME POINT.
PhilippeII, roi d'Espagne, étant au moment de mourir, appela son fils auprès de lui, et relevant l'habit royal qui le couvrait, il lui montra sa poitrine déjà rongée par les vers, et lui adressa ces paroles: Prince, voyez comme périssent et comme finissent toutes les grandeurs de ce monde ! Théodoret a dit avec raison* Nec divitias mors induit, nec satellites, nec purpuram; il en est des sujets comme des princes : Putredo sequitur et sautes définit. Ainsi tout homme qui meurt, fût-il prince, n'emporte rien avec lui dans le tombeau. Toute sa gloire s'arrête sur le lit où il a expiré. Cum interierit, non sumet omnia, neque descendet cum eo gloria 9 K 5. ( Ps. x L vin. l 8 - ) S. i V n l o n i n r a c o n t e q u e dès que Alexandre-le-Grand fut mort, un philosophe s'écria : Celui qui hier foulait la terre aux pieds en est oppressé aujourd'hui. Hier, la terre entière ne lui suffisait pas, aujourd'hui il en a assez avec sept palmes. Hier il conduisait des armées innombrables dans tout l'univers, et aujourd'hui quelques porteurs le conduiront au tombeau. Mais écoutons encore de préférence ce que Dieu lui-même a dit : Quid xuperbit terra et chus. (Eccli. x. O.)0 homme, ne vois-tu pas que tu n'es que cendre et que poussière À quoi bon l'enorgueillir? A quoi bon employer les années et (es pensées pour acquérir de la grandeur ici bas? La mort viendra, et alors finiront toutes les grandeurs et tous les projets. In illa die peribunt omnes eogitationcs eorum. (Ps. h\. G.)
Que la mort de S. Paul ermite, qui vécut soixante ans dans une grotte, est bien préférable à celle de Néron, qui fut empereur de Rome. Quelle fut bien plus douce la mort de S. Félix, capucin laïque, que celle de Henri VIII, qui avait vécu au milieu des grandeurs royales et dans l'inimitié de Dieu! Mais il faut faire attention que les Saints, pour obtenir une mort semblable, ont sacrifié patrie, plaisirs, espérances, tout ce que le monde leur offrait de séduisant, et qu'ils ont embrassé une vie pauvre et méprisée. Ils se sont ensevelis vivans sur cette terre afin de ne pas être ensevelis dans l'enfer. Mais comment les mondains peuvent-ils espérer une mort heureuse en vivant au milieu du péché des plaisirs terrestres et des occasions dangereuses?
Dieu dit aux pécheurs, qu'ils le chercheront tous à l'heure de la mort, mais qu'ils ne le trouveront pas. Quœreiis me et non invmietis. (Jer. xiii.) Il dit qu'alors ce ne sera plus le temps de la miséricorde, que ce sera celui de la vengeance. Egorctribuamin Jem/)on;.(Dcul.xxxu.l5.)La raison en est bien évidente. Car alors, dans cette conjoncture difficile, l'homme du monde aura son esprit affaibli et aveuglé, son cœur sera endurci par le mal qu'il aura fait, et les tentations seront plus fortes. Comment celui qui pendant la vie aura eu coutume de plier et de se laisser vaincre saura-t-il résister au moment de mourir? Il faudrait alors une grâce divine plus puissante pour lui changer le cœur ; mais cette grâce, Dieu est-il obligé de la lui accorder? Pensez-vous qu'il 1 ait méritée par sa vie désordonnée? Il ne s'agit cependant de rien moins que de son bonheur ou de son malheur éternel. Comment se fait-il donc que l'homme qui a la foi, réfléchissant sur de telles vérités, n'abandonne pas tout pour se donner entièrement à Dieu, qui est celui qui doit nous juger, chacun selon nos œuvres.
AFFECTIONS ET PRIÈRES.
Ah! Seigneur, que de nuits n'ai-je passées dans votre disgrâce, misérable que j'étais! Oh! Dieu, dans quel état malheureux mon ame n'était-elle pas alors! Vous la haïssiez et elle se plaisait dans votre haine. J'étais condamné à l'enfer, et il ne restait qu'à exécuter la sentence. Mais vous, mon Dieu, vous êtes venu au-devant de moi et vous m'avez invité à demander mon pardon. Mais qui m'assurera que vous in avez pardonné? Cette crainte me poursuivra-t-elle toujours, ô mon Jésus, jusqu'à ce que vous me jugiez? Mais la douleur que j'éprouve de vous avoir offensé, le désir que j'ai de vous aimer, et plus encore votre passion, ô mon Rédempteur, me fait espérer que je suis rentré dans votre grâce. Je me repens de vous avoir offensé, ô souverain bien, et je vous aime par-dessus toute chose. Vous voulez que le cœur qui vous cherche soit rempli de joie. Lœtetur cor quœrentium Dominum. (I. Par. xvi. 10.) Seigneur, je déteste les injures dont je vous ai abreuvé; donnez-moi courage et confiance; ne me reprochez plus mon ingratitude, puisque je la connais et que je la déteste. Vous avez dit que vous ne vouliez pas que le pécheur meure, mais qu'il se convertisse et qu'il dise : Nolo moriem impii, sed ut convertatur et vivat. (Ez. ni. 11.) Oui, ô mon Dieu, j'abandonne tout, et je me convertis à vous ; je vous cherche, je vous veux et je vous aime par-dessus Toute chose. Donnez-moi votre amour, et je ne vous demande plus rien. O Marie, vous êtes mon espérance, obtenez-moi la sainte persévérance.
TROISIÈME POINT.
David appelle le bonheur dela-vie, le songe d'un homme qui s'éveille : Velut somnimn siirgentium.(I>sa\. LXXII. 20.) Voici comment un auteur commente ces paroles : Somnium, quia sopilis sensibus vos magnœ apparent, et non sunt, et cito avolunt. Les biens de ce monde paraissent grands à nos yeux, mais ils ne sont rien dans le fond et durent peu ; ils ne sont que ce qu'ils durent, et s'évanouissent dans un instant. Ce fut en pensant que tout finit à la mort, que S. François Borgia résolut de se donner tout entier à Dieu. Ce Saint lu! chargé d'accompagner à Grenade le corps de l'impératrice Isabelle; quand on ouvrit la bière, le spectacle qu'elle renfermait était si horrible et l'odeur si infecte que les assistants se retirèrent, mais S. François, éclairé de la lumière divine, s'attacha à contempler dans ce cadavre la vanité du monde, et s'écria, dans son étonnement extrême : Êtes-vous donc mon impératrice? êtes-vous celle devant qui tant de personnages distingués fléchissaient le genou avec tant de respect? O Isabelle, oh est donc votre majesté et votre beauté? Ainsi donc, se dit-il en lui-même, ainsi périssent les grandeurs et les couronnes de ce bas monde ! Oh! je veux donc servir dès-à-présent un maître qui ne puisse plus mourir. Ce fut là l'instant où il se consacra tout entier à l'amour du Crucifix; ce fut alors qu'il fit le vœu d'entrer en religion s'il venait jamais à perdre sa femme, et quand il l'eut perdue, il entra dans la Compagnie de Jésus.
C'est avec raison qu'un homme désenchanté écrivit sur un crâne humain ces paroles : Cogitanti vilescunt omnia. Celui qui pense à la mort ne peut pas aimer la terre. Et pourquoi sont-elles si malheureuses les personnes qui aiment ce monde? c'est parce qu'elles ne pensent pas à la mort. Filii hominum, usquequo gravi corde, ut qukl diligl* tu vanitatem et quœritis mendacium? (Psal. IV. 5. ) Malheureux enfans d'Adam, nous dit l'Esprit-Saint, pourquoi n'éloignez-vous pas de votre cœur les affections terrestres, qui vous font aimer la vanité et le mensonge? Ce qui est arrivé à vos ancêtres, vous arrivera à vous aussi; ils ont habité votre palais, ils ont dormi dans votre lit, et ils ne sont plus rien maintenant, c'est ce qui vous arrivera*
Donnez-vous donc à Dieu, mon cher frère, avant que la mort vienne. Quodrumquc potest facere manus tua, installer operarc. (Eccl. ix. 10.) N'attendez pas à demain pour accomplir ce que vous pouvez faire aujourd'hui, car ce jour présent passe et ne revient plus; demain la mort peut vous surprendre et il ne vous sera plus permis de rien faire. Détachez-vous au plus vite de ce qui vous éloigne ou peut vous éloigner de Dieu. Disons librement un éternel adieu aux biens de la terre, avant que la mort ne nous en dépouille de force. Beati mortui qui in Domino morhmtur. (Apoc. xiv. 15.) Bienheureux sont ceux qui, en mourant, sont déjà morts aux affections de ce monde! Ceux-là ne craignent pas la mort, ils la désirent, ils l'acceptent avec joie; puisqu'alors, au lieu de les séparer des biens qu'ils chérissent, elle les unit au contraire au souverain bien dans lequel ils ont placé leur amour et qui doit les rendre éternellement heureux.
AFFECTIONS ET PRIÈRES,
O mon doux Rédempteur, je vous remercie de m'avoir attendu. Qu'en serait-il de moi si vous m'aviez fait mourir quand j'étais éloigné de vous? Que votre miséricorde, que la patience avec laquelle vous m'avez traité soit à jamais bénie. Je vous remercie des lumières et des grâces avec lesquelles vous me secourez. Alors je ne vous aimais pas et je me souciais peu de votre amour. Maintenant, je vous aime de tout mon cœur, et il n'y a pas pour moi de plus grande peine au monde que de vous avoir causé du déplaisir, à vous qui êtes un Dieu si bon. Cette douleur fait mon tourment, mais qu'il est doux ce tourment, car il me donne la confiance que vous m'avez déjà pardonné. O mon doux Sauveur, plût à Dieu que je fusse mort mille fois et que je ne vous eusse jamais offensé! Je crains que dans l'avenir je ne m'égare jusqu'à vous offenser de nouveau. Ah! faites-moi mourir de la mort la plus horrible, avant que je ne m'expose de nouveau à perdre votre grâce. J'ai été pendant un certain temps l'esclave de l'enfer, mais à présent, 6 Dieu de mon ame, je suis votre esclave. Vous avez dit que vous aimiez ceux qui vous aiment : Ego diligentes me diligOk Eh bien ! moi je vous aime, je suis donc à vous et vous êtes à moi. Je peux vous perdre à l'avenir, mais je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me faire mourir avant que do vous perdre. Vous m'avez accordé tant de grâces que je n'avais pas demandées, je ne puis craindre que vous me refusiez celle que je vous demande. Ne permettez plus que je vous perde; donnez-moi votre amour, et je ne désire plus rien. Marie, mon espérance, intercédez pour moi
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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