Instruction pour les prédicateurs, ou lettres apologétiques sur la vraie manière de prêcher · Alphonse de Liguori
Lettre première : Sur la vraie manière de prêcher avec la simplicité évangélique (2/3)
XXV. Mais parlons maintenant des sermons du dimanche et de ceux du carême, qui doivent assurément différer de ceux des missions. Comme l’auditoire est toujours composé d ’ignorans et de gens instruits, tous les sermons doivent être simples et populaires, si l’on veut en retirer quelque fruit. Je me souviens que le P. Yilelleschi prêchant à Naples dans l’église dite du Jésus-Neuf, non seulement l’église était pleine de monde, mais qu’ensuite les confessionnaux étaient assiégés par le grand nombre de ceux qui voulaient se confesser. Le prédicateur, dit Muratori, doit choisir le style le plus populaire, même le plus bas, pour s’accommoder à l’intelligence bornée du peuple de la campagne ou même des cités. Je connais des contrées qui ont été sanct i liées complètement au carême par les sermons de prédicateurs qui avaient pris ce genre populaire. Aussi quelle misère de voir qu’il se fait tous les ans lantdesermons de carême aux gens de la campagne et qu’ils sont tous perdus, parce que, comme lu prédicateur dit son sermon sans que personne y entende rien, les villageois qui d ’abord accouraient finissent par s’en éloigner tout-à-fait en disant que le prédicateur parle latin. Pour moi je prierai volontiers ces prédicateurs, s’ils ne veulent rien changer à leurs sermons écrits en beau style, du moins dans la dernière semaine de carême, de faire faire au peuple des exercices spirituels en guise de mission, et cela vers le soir, au retour des travaux de la campagne; car le malin les gens de journée ne pourraient y assister ; je suis bien certain, si mon avis était suivi, qu’on retirerait plus de fruit de ces exercices que de cent carêmes prêehés de la manière, que je réprouve. On dira peut-être : nous sommes prédicateurs et non missionnaires. Peut-être même ces prédicateurs rougiront-ils de se livrer à de tels exercices, pour ne pas se compromettre ou de peur qu’on ne les prenne pour des prédicateurs vulgaires; car certainement dans ces exercices il faut prendre le style humble de ceux à qui l ’on parle. Ce qui au surplus me console, c’est de savoir qu’il y a beaucoup de prêtres et de religieux qui, pendant le carême, font de ces soi les d ’exercices.
XXVI. Pour ce qui est des sermons du dimanche, que de bien ne pourrait-on pas opérer par des sermons simples et populaires! j’ajouterai qu’à Naples on expose chaque jour le saint-sacrement principalement dans les églises où se font les quarante heures, ce qui attire beaucoup de monde, surtout dans les basses classes. Le moyen de rendre fructueux les sermons qu’on y fait, ce serait de les écrire d’un style à la portée du peuple, et d’apprendre aux auditeurs à se préparer pour la communion, à faire l’oraison mentale, à visiter le saint-sacrement, à assister à la messe en méditant sur la passion de Jésus-Christ, sur la pratique des vertus cl d ’autres choses semblables. Mais cela se fait-il ainsi? En général, on n ’entend que des sermons de haute conception et de style fleuri qu’on ne comprend guère. Le P. d’Avila fut prié une fois par un prédicateur de lui donner quelques bonnes règles pour prêcher avec fruit ; d’Avila répondit que la meilleure règle c’était d’aimer Jésus-Christ. Et cette réponse était juste; car celui qui aime Jésus-Christ monte en chaire non pour se voir loué, mais pour gagner des âmes à Dieu. S. Thomas de Villeneuve disait que pour convertir les pécheurs, il fallait des traits brûlans d ’amour divin afin de frapper leurs cœurs. Mais quelles flèches de feu peuvent sortir d’un cœur de neige, tel que celui d’un prédicateur qui ne parle que pour se faire un nom?
XXVII. Celui qui prêche d ’un style élégant, dira-t-on, n ’aime donc point Jésus-Christ? Ce n ’est pas là ce que je prétends; ce que je sais bien, c’est que les saints n ’ont pas prêché de cette manière. J ’ai lu beaucoup de vies de ces saints ouvriers, et je n ’ai jamais vu qu’on en louât aucun parce qu’il prêchait d ’une manière élégante et fleurie; je 31 e irouve d ’éloges que pour ceux qui prêchaient d ’une manière simple el populaire. Ce fut ainsi que nous apprit d ’abord à le faire l’apôtre S. Paul en disant : « Et ser- » mo meus cl prædicalio mea, non in persuabilibus lui- » manæ sapienliæ verbis, sed in oslensione spiritus el » verilalis. » (I. Cor. n. 4.) Ma raôikodc ne consiste pas, disait-il, à chercher les vains ornemens de l’éloquence humaine, comme font les orateurs profanes, mais à mon* lier au peuple les vérilés do la foi sans aucun mélange. » Aposlolorum fuil, dit un commentateur, oslcndcrc spi- » rilum eructanlem a r caria divina, ita ut alii cernerent » Spiritum Sanctum per os eorum loqui. » S. Thomas d ’Aquin, dit l’auteur de sa vie, lib. 5, cap. 2, s'accommodait en prêchant à la capacité de ses auditeurs, et il abaissait son génie jusqu’à exposer avec la plus grande simplicité les choses qui étaient le plus capables d ’enflammer les cœurs et de nourrir l’esprit. Il n ’employait que les termes qui étaient de l’usage le plus ordinaire, et il disait souvent : « Tam aperlus debel esse sermo docentis, ul ab » inielligenlia sua nullos quamvis impemos excludal. » Ou lit dans la vie de S. Vincent Ferrier qu’il composait s<;s sermons non sur les livres écrits en beau style, mais aux pieds du crucifix, et que c’était de là qu’il lirait son éloquence.Le P. Barlolidit pareillement de S. Ignace de Loyola, lib. 2, n. 41 : Là où les autres habillent la parole de Dieu, lui au contraire la dépouillait de tous vains ornemens pour la faire paraître plus grande et plus belle; car sa manière consistait à présenter ses raisonnemens en quelque sorte nus, afin qu’ils parussent tels qu’ils étaient véritablement. Aussi, continue le même Barloli, les hommes instruits aimaient-ils à l’enlendre parce que « dans sa bouche la parole de Dieu avait sa véritable vertu. » S. Philippe de Néri suivait la même méthode; j ’ai déjà dit plus haut qu’il avait ordonné à tous ses religieux de prêcher simplement et que, s’il les entendait dire des choses trop relevées, il les faisait descendre de la chaire. On raconte de même de S. François de Sales que les plus ignorans pouvaient très-bien I*: comprendre. On connaît ce qui arriva à monseigneur du Bclley. Invité par le sain! à prêcher, le prélat fit un très-beau sermon qui lui allira des éloges universels: François seul gardait le silence; le prélat lui en demanda la raison. Vous avez plu à tout le monde, lui répondit François, un seul excepté. Invité à prêcher de nouveau, le prélat qui avait compris ce que François avait voulu dire, fil un second discours très-simple el tout moral, et cette fois le saint lui témoigna sa vive satisfaction. Un sermon est excellent, lui dit-il dans une aulre occasion, lorsque l’auditoire, muet pendant le sermon, au lieu de louer le prédicateur, songe à la nécessité où il est de changer de vie. Le saint pratiquait ce qu’il disait; bien qu’il prêchât à Paris, dit l’auteur de sa vie, devant un auditoire composé de princes, d ’évêques et de cardinaux, il n’usait jamais d ’ornemens el ne sortait pas de sa manière; car il ne voulait pas acquérir du renom comme prédicateur éloquent, il ne voulait que gagner des âmes à Dieu. Il écrivil de Paris, à une religieuse de son ordre, en ces termes : J ’ai prêché la veille de Noël devant la reine, dans l’église des capucins, mais je vous assure que je n ’ai pas mieux prêché devant tant de princes et de princesses que je ne le fais dans notre pauvre et petite église. Comme ce saint prêchait dans le bui de conquérir des a mes, i! recueillait de ses sermons le plus grand fruit. Les autres, disail madame deMonipensier, avec leurs discours, se tiennent toujours guindés dans la région des nuages; monsieur do Genève fond sur sa proie, il se saisit du cœur et s’en rend maître. Nous citerons dans peu ce que le saint a dit dans une lettre sur la manière de prêcher el sur les prédicateurs qui emploient un style fleuri. On lit encore dans la vie de S. Vincent de Paul, chapitre xi, que non-seulement il prêchait d ’une manière simple, mais encore qu’il exigeait des siens qu’ils fissent leurs dis oms du style le plus familier. Ce n ’est pas le faste des paroles, disait-il souvent, qui aide au salut des âmes, c’est la.simplicité, l ’humilité qui dispose le cœur à recevoir la grâce divine. A l ’appui de ces paroles il citait l’exemple de Jésus-Christ, qui aurait bien pu sans doute expliquer les mystères d ’une manière proportionnée à leur sublimité, puisqu’il était la sagesse éternelle, et qui pourtant n’employait que des termes communs, afin de se mettre à la portée du peuple, et nous laisser le véritable modèle de la manière d ’expliquer la parole divine. On dit enfin dans la vie de S.François Régis qu’il expliquait les vérités do la fui avec tant de clarté et de simplicité qu’il les rendait intelligibles à tous.Nous parlerons plus bas de la manière de prêcher de ce saint.
XXVIII. Je citerai encore le fait arrivé au père Taulère, dominicain. U avait d ’abord prêché sur un ton très-élevé, mais amené à une meilleure vie par le moyen d ’un mendiant que Dieu lui avait envoyé, il cessa de prêcher pendant beaucoup d ’années. Lorsqu’il recommença de prêcher, il changea tout-à-fait de méthode, et prit un style populaire. On raconte qu’à son premier sermon il excita tant de componction que beaucoup de personnes se trouvèrent mal dans l’église. Le P. d ’Avila se servait dans ses sermons d’un langage si bas que. beaucoup de gens le regardaient comme un ignorant; de sorte qu’un jour un homme assez éclairé, mais dont la conscience n ’était pas trop pure, dit à un ses amis : allons écouter cet ignorant d’Avila ; mais la grâce de Dieu le toucha par l’effet du sermon, cl Je fil changer de vie. Si le prédicateur ne remplit pas son devoir, disait ce grand serviteur de Dieu, comme cela est rapporté dans l’histoire de sa vie, lib. 1. cap. 6 ; s’il cherche à plaire à l’oreille de scs auditeurs plutôt qu’à émouvoir leur cœur; s’il vise aux belles paroles plutôt qu’à recueillir du fruit; si enfin dans la recherche de ses pensées, c’est lui qui prêche scs propres conceptions au lieu de prêcher la parole de Jésus-Christ, il est dans un péril évident de se perdre lui-même. On trouve à peu près les mêmes sentimens exprimés dans la vie du P. Louis Lanuza, du P. Paul Sognuri jeune, et de plusieurs autres serviteurs de Dieu.
XXIX. On voit par là quel compte auront à rendre à Dieu les prédicateurs qui se prêchent eux-mêmes au lieu de prêcher Jésus-Christ, ainsi que les supérieurs qui les admettent à prêcher. Pour m oi, ayant entendu une fois un de nos jeunes religieux prêcher avec beaucoup de recherche, je le fis descendre de la chaire au milieu de son discours. Et que ces prédicateurs ne doutent pas que si leurs supérieurs ne les punissent pas, ils seront punis de Dieu; car le prédicateur est tenu de chercher le bien de chacun de ceux qui l’écoulent; il remplit le rôle d’envoyé de Jésus-Christ, comme l’a dit l’apôire de tous les prêtres: « Dcdil nobis minislerium rcconciliaiiouis... et po- » suit in nobis verbumrcconcilialionis. Pro Christo enim » iegaiione fungimur, lanquam Deo exhortante per nos. (II. Cor. v. 18 elscq.) Ainsi, le prédicateur sur la chaire tient la place de Jésus-Christ ; il parle au nom de Jésus-Christ, à ceux qui l’entendent, afin de les faire rentrer en grâce. Si le roi, dit le père d ’Avila dans une de ses lettres, envoyait un de ses vasseaux pour traiter d’un mariage pour lu i, et que l’ambassadeur trailâl pour lui-même, ne serait-il pas un traître? Il en est do même du prédicateur ; Dieu l’envoie pour traiter de la conversion des pécheurs, et il ne recherche que sa propre gloire, rendant ainsi sans effet la parole divine qu'il altère de manière à ce qu’elle ne rapporte aucun fruit. Aussi S. Jean Chrysostome appelait-il le prédicateur vaniteux : « Miser et infelix proditor.» (Hom. 53 ad pop.)
XXX. Orner le sermon de hautes pensées et d ’expressions choisies pour acquérir de l’honneur, en s’éloignant de la simplicité évangélique, c’est ce que l’apôtre appelle altérer la parole divine : « Non enim sumus sicul p lu rim i, » adultérantes verbum Dei, sed ex sincerilale, sed sicut ex » Deo, coram Deo, in Christo loquimur.» (II. Cor. 11.4 7.) « A du liera ri verbum Dei, dit S. Grégoire (Mor. lib. 11. c. 47.), en commentant ces mots, est, « ex eo non sptri- » luales fructus, sed adulterinos factus quærere laudis hu- » manæ. » Les adultères n ’aiment pas à avoir des enfans, ils en sont au contraire fâchés; car ils ne cherchent pas autre chose que leur propre satisfaction : tels sont les orateurs qui ne prêchent pis pour gagner des ames, mais pour acquérir de la renommée. Mais qu’ils tremblent ; Dieu peut les repousser, comme le prophète les en a menacés : « Propterea eccc ego ad propheias, ail Dominus, »qui furantur verba mea, projiciam quippc vos. »(Jer.xxiii. 30 et 55.) Qui sont ceux qui dérobent la parole divine? Ce sont ceux qui ne l’emploient que pour acquérir le renom de grand orateur, et qui privent Dieu de la gloire pour l’appliquer à eux-mêmes. Le prédicateur qui abonde en feuillage, disait S. François de Sales, c’est-à-dire en belles pensées, en expressions recherchées, court risque de se voir tailler et mettre au feu, comme l ’arbre stérile de l’Évangile; cl Cornélius à Lapide (In Luc. vi. 26.), parlant de ces orateurs, n ’hésite pas à dire qu’ils prêchent
mortellement, soit parce qu’ils abusent dos fonctions de leur ministère pour acquérir (le l’estime, soit parce qu ’en prêchant ainsi ils empêchent le salut de beaucoup d ’ames qui se convertiraient si on leur avait présenté les vérités de la foi comme le faisaient les apôtres. «Prædicnlor,. » dit Corneille, qui plausum quæril non conversionem po- » puli, hic damnabitur, tumquia prædicationis oiïicio ad » tandem non Dei sed suam abusas est, lum quia salutem » toi auimarum sibi commissam impedivil el avertit. » C’est ce qu’a dit le P. d ’Avila, comme nous l’avons rapporté n. 28-
XXXI. Qu’importe qu’ils nous disent qu’ils ne cherchent que la gloire de Dieu? car celui qui prêche en termes lels qu’il n ’est [»as compris, empêche la gloire de Dieu en empêchant la conversion d’une portion de ceux qui l'écouteni; car, ainsi que le ditMuratori, le prédica* leur est obligé de travailler au salut de chacun de scs auditeurs, comme s’il n ’avait qu’un seul au d iteu r, ignorant ou savant; cl si quelqu’un ne se con du it pas faule de l’avoir compris, il en rendra compte à Dieu, comme Dieu l’a déclaré par la bouche d ’E/.échiel : « Si » dicente me ad impium, morle morieris, non annunlia- » veris ei... ipso impius in iniquitatc sua moriclur, san- » guincm aulom ejus de manu tua requiram.» (Ez. 111.1 8.) Tous les prédicateurs connaissent ce passage, mais peu d ’entre eux cherchent à le mettre en pratique. II n’est pas douteux pourtant qu’il vaut autant ne point prêcher la parole de Dieu que delà prêcher altérée en style poli, de sorte qu’elle ne produira pas les fruits qu ’elle aurait dû produire si elle avait été exposée d’une manière simple. S. Bernard dit qu’au jour du jugement comparaîtront tous l< s iguorans pour accuser les prédicateurs qui auront vécu à leurs frais, cl n ’auront pris aucun soin de leurs âmes. « Vcnienl, vcnicnl anlc tribunal vivenlis, ubi erit » paupcrum accusalio, quorum vixere sii pend iis, noe di~ » luerepeccala.» (S. Bern.apud Ilugon.card. in Luc. 10.)
XXXII. Il faut se persuader que lorsque la parole de Dieu se trouve alliée par la recherche des expressions, elle reste énervée et sans force, de manière à n ’être utile ni aux savans, ni aux ignorans. C’est S. Prosper qui le dit, ou, si l ’on veut, l'auteur ancien qui a pris son nom : « Scnlcniiarum vivaci latem sermo cultus ex industria » enervai. » (Do vita con leni p. lib. 5. cap. 5 4.) S. Paul ava il dit auparavant : « Misit me Christus evangeli- » zare, non in sapientia verbi., ul non evacueiur ciux » Christi. » (I. Cor. i. 1 7.) Sur quoi S. Chrysostome a dit : « Alii exlcrnæ sapicniiæ operam dabani ; oslen- » dii (aposlolus) cani, non solum cruci non opem ferre, » sed etiam eam exinanire. » (Hom. 59. in epist. 1. Cor.) Ainsi la grande élévation des pensées et la recherche des expressions dans les sermons, empêchent entièrement le bien des âmes, fruit de la rcdemplion de Jésus-Christ, ce qui faisait dire à S. Augustin, (Lib. contra Felic. c. 2.) : « Non » præsumam unquam in sapientia verbi, ne evacuelur » crux Christi ; sed scripturarum auctoritate contenlus » simplicilaii obedire polius studeo, quam tumori. »
XXXIII. S. Thomas de Villeneuve, s'adressant à ces auditeurs qui perdant leur ame, et qui cherchent les sermons fleuris, s’écrie avec force : « Oslulio! ardel domus » lua, cl tu exspeclas composilam cralioncm ? » Mais ce reproche peut bien mieux se faire à ces prédicateurs qui, en parlant au peuple au milieu duquel se trouveront probablement plusieurs personnes en état de péché, cherchent des phrases polies et des périodes sonores, quand il faudrait à ces a mes des coups de tonnerre cl des flèches pour les réveiller et les blesser, c’est-à-dire des paroles qui sortissent du cœur, au lieu d’aller les mendier à la Crusca. Si le feu prend à une maison, dit le P. Mansi dans sa Biblioiheca prœd/calorum, quelle folie ne serait-ce pas do vouloir l'éteindre avec un peu d’eau-rose qu’on irait prendre à la pharmacie? Quand j’entends qu’on loue un prédicateur pour son beau style et qu’on ajoute qu’il a produit beaucoup de bien, je ne puis m’empêcher d’en rire» et je dis que cela n ’est pas possible. Pourquoi ? direz-vous; parce que Dieu ne concourt pas à l’œuvre de ces prédicateurs. « Prædicatio mea non in persuasibilibus humanæ sapientiæ, etc. » A quoi servent nos paroles si elles ne sont pas animées do l’esprit divin el de la vertu de la grâce? « Iïæc verba aposioli, dit Origône, quid aliud sibi volunt quam non salis esse quod dicimus, ut animas » moveat hominum, nisi doctoris divinitus adsit cœlestis y> gratiæ energia, juxta illud : Dominus (Psalm.Lxvii. 15) dabit verbumevangelizanlibusvirlulemulla. »Le signe est avec celui qui prêche sa parole toute nue, sans vanité; il donne de la force à ses paroles, afin que le cœur de ses auditeurs soit touché, mais il s’éloigne du prédicateur aux paroles choisies. La recherche dans les mots selon la science humaine, dit S. Augustin, énerve la parole divine et fait évanouir le bien qu’on pouvait en attendre.
XXXIV. Quel compte auront à rendre à Dieu les prêtres qui prêchent avec vanité! Sainte Brigitte (Révcl. lib. 6, cap. 35.) vit l’ame d ’un prédicateur condamnée aux peines de l ’enfer pour avoir prêché de la sorte; et le Seigneur dit ensuite à la sainte que ce n ’est point lui qui parle par la bouche des prédicateurs vaniteux, mais le démon. Un jour que je m ’entretenais avec le P. Sparano, il me rapporta un fait terrible: il me dit qu’un prêtre qui prêchait avec recherche, étant sur son lit de mort, ne sentait pas en lui cette douleur de ses péchés, cette contrition nécessaire pour le salut, et qu’il entendit une voix sortant d ’un crucifix qui était au chevet de son lit lui dire :.Te le donne la componction que lu as procurée aux autres quand lu prêchais. Le fait que rapporte le P. Gaétan Marie de Bergame, capucin, dans son livre : l’Homme apostolique sur la chaire, chap. 45, n. 10, est plus terrible encore; il le tenait d ’un autre capucin à qui la chose était arrivée. Ce capucin étant jeune avait commencé de prêcher avec une éloquence mondaine dans l’église de Brescia. Au bout de quelques années prêchant dans la même église, il fit entendre un discours dans le genre apostolique ; on lui demanda pourquoi il avait ainsi changé de style: « J’ai connu, répondit-il, un prédicateur fameux semblable à moi pour la vanité qu’il mettait à prêcher ; c’était un religieux, mon ami. Quand il fut atteint de sa dernière maladie, il ne fut pas possible de l’engager à se confesser; je me rendis auprès de lui, et lui parlai avec force; et lui me regardant d ’un œil fixe ne me répondait pas. Le supérieur imagina pour lors d ’apporter dans sa cellule le saint-sacrement „ comptant l’exciter ainsi à prendre les sacremens ; mais quand on lui dit : Voici Jésus-Christ qui est venu pour l ’accorder le pardon, il se mit à crier avec l’accent du désespoir : C’est là ce Dieu dont j ’ai trahi la sainte parole. Nous nous mîmes tous alors à prier le Seigneur d ’avoir pitié de lui ; quelques-uns lui dirent de se confier en la miséricorde divine ; et il répondit d ’une voix encore plus forte : C’esL là, ce Dieu dont j ’ai trahi la sainte parole; il n ’y a point de miséricorde pour m oi. Nous cherchâmes encore à ranimer en lui l ’espérance, et pour la troisième.fuis il fit la même réponse ; seulement il ajouta : Par le juste jugement de Dieu, je suis damné. Aussitôt après il expira. C’est là, dit alors le capucin au père Gaétan, ce qui a causé en moi le changement que les lîresciens ont remarqué. »
XXXV. Quelqu’un peut-être rira de ces deux faits et de toute ma lettre; mais celui qui rira, je l’attends devant le tribunal de Jésus - Christ. Du reste j ’entends fort bien que ce n ’est pas toujours, ni avec toute sorte de gens qu ’il faut raisonner comme je l ’ai fait jusqu’ici. Quand l’auditoire est tout composé de prêtres el de gens instruits Je prédicateur doit parler un langage plus cultivé; mais son discours n ’en doit pas moins être simple, familier même, de ce genre familier dont on converse entre gens instruits; mais il faut s’abstenir de conceptions élevées et de mots étudiés, autrement plus le discours sera travaillé, moins il produira de fruits. « Quod luxuriat in » flore sermouis, hebclalur in fruclu. » (S. Ambr. in psabn. cxvnr.) La pompe qui se montre dans les expressions nuit à l’utilité du fond. S. Augustin disait que le prédicateur qui cherche par son style le plaisir des auditeurs, n ’est point un apôtre qui convertit, mais un orateur qui trompe. On peut dire de ses auditeurs ce qu’on a dit des juifs qui, en écoutant Jésus-Christ, admiraient sa doctrine el ne se convertissaient point : s Mirabantur el non y> convertebantur. » lis diront : Il a très-bien parlé; mais ils ne font aucun profit pour eux-mêmes de ces paroles dont ils n ’admirent que l’élégance. S. Jérôme écrivant à Wépolicn, lui recommande de chercher à faire couler des larmes des yeux des auditeurs plutôt qu’à exciter leurs applaudissemens : « Docenle in ccclesia le non clamor populi sed gemilus suscilelur. Auditorum lacrymæ laudes tuæ sim. » (Epist.adlNépol.) S. François de Sales écrivait la même chose à un prêtre, mais d ’une manière encore plus expressive. « Au sortir de l’église je 11 e voudrais pas qu’on dît : Ah! c’est un grand orateur; il a une mémoire d ’ange; il ne manque pas de savoir, il a d’assez bonnes choses! mais je voudrais entendre ces autres mots: Oh! que la pénitence est une chose nécessaire ! Mon Dieu! que vous êtes bon et juste! et d ’autres choses semblables; ou bien encore qu ’ayant fait impression sur le cœur des assisians, ceux-ci ne rendissent pas d ’autre témoignage du mérite du prédicateur que de changer tout-à-fait de vie. »
XXXVI. Qu’un prédicateur s'attache à bien dire : pense-t-il pour cela que tous le loueront? non, il sera loué par les uns, critiqué par les autres; ceux-ci blâmeront une chose, ceux-là au contraire l ’approuveront. El voilà la folie de ces orateurs qui ne prêchent qu ’eux-mêmes et non Jésus-Christ, c’est qu’avec toute la peine qu’ils se donnent, ils n ’obtiennent pas l’approbation générale qu’ils demandent. Celui qui au contraire prêche Jésus-Christ crucifié est toujours certain du succès, car de cette manière il plaît à Dieu, et c’est là le but qu’il doit se proposer; l’unique fin de toutes nos actions, devant toujours être de plaire à Dieu. Rappelez ici ce qu ’écrit Muratori à ce sujet et que nous avons rapporté dans notre n° 6. « Quand le prédicateur s’exprime en beau style, ceux qui l’entendent se plaisent à l’écouter ; ils admirent son génie, mais ils s’occupent assez peu d ’eux-mêmes, etc. »
XXXVII. Un malade, disait Sénèque, ne cherche pas le médecin qui parle bien, mais celui qui guérit. Vous voulez me plaire? mais il ne s’agit point de cela; j ’ai besoin de remèdes actifs, « Non quærit æger medicum elo- » quenlem, sed sanantem. Quid oblectas? aliud agitur; » urendus, sccandus sum ; ad hæc adhibilus es. » (Sen. ep i sI. L X w. ) « Illius doctoris libenler voeem audJe,» disait S. Bernard, « qui non sibi plausum sed mihi planctum » moveat.» (Serm. ux. ¡11 cant.) Je me souviens que le nommé don Nicolas Capasso, homme fort instruit, allait un jour ¿couler le chanoine (Üz/Je, qui faisait faire dos exercices spirituels aux frères de la congrégation du Saint-Esprit, cl il y allait parce que ce digne serviteur de Dieu prêchait la parole divine à la manière des apôtres; s’il eût prêché de tout autre manière, don Nicolas y aurait trouvé tant à dire que, pour ne point perdre de temps, il ne s’en serait pas approché. C’est que la parole de Dieu n’a besoin que de simplicité pour plaire même aux savans. Muralori dit du P. Paul Segneri jeune, dans la vie qu’il a écrit de ce père, que bien qu’il prêchât de la manière la plus populaire et même la plus basse, il plaisait si bien à tous qu’il touchait les cœurs des plus instruits. Je trouve de même dans la vie de S. Jean-François Regis (Lib. II. pag. 126.) que ses discours étaient fort simples. « Il ne prétendait qu’à instruire le peuple, et cependant les nobles, les ecclésiastiques cl les prêtres réguliers de la ville du Puy allaient à son catéchisme avec tant d ’empressement que deux ou trois heures avant qu’il commençât, toutes les places étaient prises, et les habitants du Puy en général aimaient mieux sa sainte simplicité que l’élégance étudiée des meilleurs prédicateurs. C’est lui, disaient-ils, qui véritablement prêche Jésus-Christ et sa divine parole; les autres ne viennent nous prêcher que leur propre parole qui est tout humaine. » Le faite qu’on raconte à ce sujet est admirable. Il y avait un prédicateur qui prêchait le carême dans la cathédrale de cette ville en même temps que le saint prêchait la mission. Tout étonné de ce que les gens qui composaient auparavant son auditoire l'abandonnaient pour aller écouter un ignorant, il alla trouver le père provincial des jésuites et lui dit que le P. Régis était un saint homme, mais que sa manière de prêcher ne convenait pas à la dignité de la chaire et que la bassesse de son style déshonorait son ministère. Avant de le condamner, lui répondit le provincial, allons ensemble l’écouler. Or il arriva que le provincial se sentit si frappé de là force avec laquelle le saint expliquait les vérités évangéliques, qu’il no fit que pleurer tout le temps du sermon. Ah! mon père, dit-il à son compagnon en sortant de l ’église, plût au ciel que tous les orateurs sacrés prêchassent ainsi. Laissons prêcher celui-ci avec sa simplicité apostolique. Là est le doigt de Dieu. Le prédicateur lui-même fut si ému du sermon de S. Régis qu'au lieu de le censurer comme il avait eu l’intention de le faire, il lui donna les éloges qu’il méritait.
XXXVIII. Disons maintenant quelque chose des panégyriques, comme je m ’y suis engagé. Pourquoi les panégyriques que l’on fait aujourd’hui ne produisent-ils aucun fruit? Que de bien pourtant ne produiraient-ils pas s’ils étaient écrits d ’une manière simple, si les vertus du saint s’y voyaient exposées avec quelques pieuses réflexions ; si les auditeurs y trouvaient au moins une invitation à imiter le saint dont on leur fait l’histoire! Tel est certainement le but des panégyriques, et c’est pour cela que les maîtres spirituels recommandent si fort la lecture de la vie des saints. S. Philippe de Néri, dit l’auteur de sa vie, mettait la plus grande importance à ce que ses religieux lussent en chaire une vie des saints offrant des exemples à suivre, afin que la doctrine s’inculquât mieux dans l’esprit des auditeurs; mais il voulait qu'ils la lussent de manière
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à exciter la componction plutôt que l’étonnement : le P. Jean üielegis, auteur d’un Essai sur la manière do faire les panégyriques, dit que si les panégyriques ne produisent pas de bien, c’est la faute des auditeurs qui ne viennent que pour entendre un discours élégant, une historiette bien ornée; il aurait parlé plus exactement s’il eût dit que le mal vient ■des orateurs qui remplissent leurs discours de phrases recherchées et de mots affrétés, pour s’attirer des éloges, tandis qu’ils ne devraient songer qu’à porter les auditeurs à l'imitation du saint dont ils peignent les vertus. Mais écoutons encore lUuralori dans son o u v r a O i déjà cité do l'éloquence populaire, chapitre III. OH ! c’est là que les orateurs sacrés pour la phiparl sèment les fleurs de tout genre et font parade de leur éloquence. Cependant le but du panégyrique c’est de conduire les auditeurs par de tels exemples à la pratique des vertus; mais combien peu s’occupent de ce résultat! O bon Dieu! que d'exagéralions déréglées ! que de reflexions étranges ! que de folie souvent dans un seul mol!
XXXIX. Et en vérité quel profit retirer des panégyriques composés par des érudits qui les remplissent de fleurs, de pointes, de pensées ingénieuses, de descriptions, de paroles redondantes, de périodes tirées, le tout si éloigné de la commune intelligence, que pour le comprendre il faut que le savant même prête toute son attention, chose qui convient à peine pour les discours académiques, où l ’orateur n ’a d ’autre but que d'acquérir de la réputation. Quelle manière, grand Dieu! disait un homme que j ’ai connu, que de voir un ministre de Jésus-Christ perdre beaucoup de temps pour arrondir des périodes et entasser ornemens sur ornemens! Et que résulte-l-il de là ? Y a-t-il profil pour l ’orateur ou pour les auditeurs? Pour le premier, un peu de fumée; pour les autres, rien ou à peu près rien, parce qu’ils ne coin prenne ni pus, ou que s’ils comprennent, ils perdent le temps à s’entretenir de ce vain murmure de mois qu’ils ont entendu, de ces pensées qui les ont frappés en passant. Cet homme dont je viens de parler avait besoin lui-même de six mois pour composer un panégyrique. Des personnes dignes de foi m ’ont assuré que lorsqu’il sentit sa mort prochaine, il donna l ’ordre de jeter au feu tous ses écrits. On m ’a assuré de plus que se sentant louer un jour pour ses divers panégyriques, il ne put retenir cette exclamation : Hélas! ce sont ces panégyriques qui me feront condamner! Muralori s’exprime ainsi dans un autre ouvrage intitulé : De la Charité chrétienne, tom. 2. chap. xxv. « Eh ! pourquoi tant do panégyriques qui n ’aboutissent d ’ordinaire qu’à un vain étalage d’esprit et de subtilités sorties d ’un cerveau creux, que personne n ’entend?...... Si l ’on veut que le panégyrique soit profitable, qu’on le fasse avec celle éloquence populaire et intelligible qui instruit cl touche les savans, et qui plus d ’une fois n ’est pas assez connue de tel qui se figure être plus savant que les autres. Ah! plût au ciel qu’on abolit à jamais dans {’Église les panégyriques pleins de vent, pour y substituer des discours dans le genre simple et familier, comme dit cet auteur qui ne fut pas moins recommandable par sa piété que par son érudition. »
XL. Avant de finir, il faut que je réponde à l’opinion de votre révérence qui pense qu’une des principales parties de l’art consiste à plaire, et que par conséquent là où des hommes instruits peuvent assister au sermon, il convient que le sermon soit écrit correctement, afin que les auditeurs de cette classe soient satisfaits. Mais ce ne sera point moi, mon père, qui vous répondrai ; ce sera S. François de Sales, de qui j ’emprunterai les paroles sans y rien changer. Je les trouve dans sa première lettre à un ecclésiastique sur la manière de prêcher. * Les longues périodes, les paroles choisies, les gestes affectés et d ’autres choses de ce genre sont la peste des sermons ; le plus beau de tous les artifices c’est de n ’user d ’aucun artifice. Il faut seulement que nos paroles inspirées par l’amour intérieur sortent du cœur plutôt que de la bouche. Le cœur parle au cœur, la langue ne parle qu ’à l’oreille. La contexture doit être naturelle sans vains ornemens, sans paroles affectées. Nos pères et tous ceux qui ont, écrit ou prêché avec succès se sont abstenus d ’un langage trop poli et d'’ornemens mondains parce qu’ils parlent aux cœurs avec leur cœur, comme un bon père parle à ses enfans. Le prédicateur doit tendre à un but, c’est de convertir les pécheurs el de perfectionner les justes; lorsqu’il monte en chaire, il faut qu’il dise en son cœur : « Ego veni ut isti vitam habeant et » abundantius habeant... » Je sais que bien des gens disent que le prédicateur doit plaire; pour moi je distingue, et je dis qu’il y a un plaisir qui lient à la doctrine même qu’on prêche et à l ’émotion des auditeurs. Quelle est en effet l’ame assez insensée pour ne pas avoir un plaisir extrême à ce qu’on lui montre le moyen de marcher vers le ciel, de gagner le paradis, ou qui ne comprenne l’amour que Dieu a pour elle? Pour plaire de cette manière il ne faut rien négliger de ce qui peut instruire et toucher. Mais il est une autre espèce de plaisir, c’est une espèce de chatouillement produit à l’oreille par une certaine élégance profane, une combinaison artificielle des mots. Et quant à cette sorte de plaisir, je dis nettement qu’un prédicateur ne doit pas y prétendre, et qu ’il doit le laisser aux orateurs mondains, aux charlatans et aux courlisans; j ’ajoute que ceux qui prêchent ainsi ne prêchent point Jésus crucifié, mais qu’ils se prêchent eux-mêmes. S. Paul déteste les prédicateurs prurientes nnribus, c’est-à-dire ceux qui veulent plaire à ceux qui les entendent. El il est à remarquer que les documens empruntés à ce saint ont été reçus par la sainte Église qui nous fait demander que par la pratique de ces documents nous arrivions à la vie éternelle : « Concede » propilius ul, ejus dirigenlibus monilis, æterna gaudia » consequamur. » Ce sont les termes de l ’office du saint.
XLI. Le savant théologien Ilaberl parlant de la manière suivant laquelle doivent prêcher les ministres de l ’Évangile, s’exprime de la sorte : « Evangelii mmister » deleclubil, si sit scrmonis apti, facilis ac perspicui. » (Tom. 7. c. 4L v. 40.) Le plaisir que peut donner le prédicateur, c’est d ’offrir des raisonnemens clairs, faciles et proportionnés à l’intelligence de ses auditeurs. C’est alors que ceux-ci peuvent véritablement jouir, comme le dit S. François, en entendant les vérités éternelles et les maximes de l'Évangile, ou en apprenant ce qu’ils doivent faire et ce qu’ils doivent éviter pour se sauver ; ils jouiront en se voyant contrits de leurs péchés, pleins de confiance en la miséricorde divine, et le cœur brûlant d ’amour. S. Augustin dit (Tract. 26. in Jo.) que, si les plaisirs des sens procurent des jouissances, on doit en trouver bien davantage dans la connaissance de la vérité, car il n ’est rien que l ’ame désire autant que cette connaissance. « Quid » enim forlius dcsideral anima quam veritatem? » S. François de Sales, dans son Traité de l’amour de Dieu, livre 5, chapitre 9, s’exprime de la même manière : « La vérité est l ’objet de l’entendement, et c’est pour cela que celui-ci trouve tant de plaisir à la connaître; et plus cette vérité est sublime, plus le plaisir est grand. Les philosophes de l’antiquité abandonnèrent les richesses, les honneurs, les jouissances, pour rechercher les vérités de la nature; et, suivant Arislole, la félicité humaine consiste dans la sagesse, c'est-à-dire dans la connaissance de la vérité. » De là le saint conclut qu’une ame ne peut pas avoir de plus grande satisfaction que de connaître les vérités de la foi ; d ’autant que celle connaissance n ’est pas seulement délectable, mais qu’elle est encore éminemment utile, puisque d ’elle dépend noire félicité actuelle et éternelle. Le prédicateur doit donc chercher à plaire à son auditoire, dit. S. Antonin, mais de quelle manière? de manière que l’auditoire ému cherche à imiter les choses dont il vient d ’être entretenu. « lit sicmovcal nflectum ulflcclat, » scilicel curando, ut quæ dicta sunt velit implere. » (Par. 5. trac. ! 8. c. 5. v. 2.) La ruine de l’Église, dit S. Jean Chrysostôme, est dans l’empressement des orateurs sacrés, non pour remplir de componction leur auditoire, mais pour lui plaire par de beaux discours, comme si les auditeurs n ’étaient venus que pour entendre un excellent chanteur chanter un beau motel du haut de la chaire : « Subvertit ccclcsias, quod cl vos non quærilisscrmonem.» qui compungere possit, sed qui oblectel quasi canlores » audientes. Et idem sil ac si palcr videns pucrum ægro- » tum, illi, quæcumquc oblectanl, porrigal. Talem non i> dixerim palrein. Hoc etiam nobis accidil, flosculos » verborurn seclamur ul oblectcnl, non ut compunga-.» mus, el laudibus oblentis abeamus. » (Hom. o. in Actor.) Ces paroles sont claires. Votre révérence entend bien le latin; elles n ’ont donc pas besoin d ’explication. Oui, mon père, il y a beaucoup d’orateurs sacrés qui plaisent beaucoup avec leur diction élégante el harmonieuse, et qui attirent par là un grand concours; mais je voudrais bien qu ’on me dît combien d ’auditeurs« charmés de ces discours remplis de pointes et de fleurs, sont sortis de l’église avec la contrition de leurs péchés et la ferme volonté de changer de vie? Quand on parlait à S. François de Sales de prédicateurs qui avaient beaucoup de vogue, il répondait : Dites-moi de grâce combien de personnes se sont converties avec leurs sermons ?
XLII. D’autres, croyant mieux plaire, ornent, ou, pour mieux dire, salissent leurs discours de facéties et de contes ridicules, et ils vont jusqu’à dire que cela est nécessaire dans les instructions ou catéchismes qu ’on donne au peuple pour l’attirer et le rendre attentif. Pour moi, ce que je sais, c’est que les pères dans leurs instructions ne font point rire, mais qu’ils font pleurer. Quand S. François Régis prêchait ses sermons, qui n ’étaient pas autre chose que des instructions, les assistants ne faisaient que pleurer, du commencement à la fin. Qu’on se permette quelque innocente plaisanterie qui naît du sujet même, je le veux bien ; mais vouloir convertir l’instruction en scènes de comédie, comme le fonl quelques-uns qui sont toujours disposés à raconter quelque historiette, quelque conte amusant accompagnés de saillies et de gestes calculés pour faire rire l’auditoire, je ne sais en vérité comment cela peut convenir à la sainteté du lieu où l’on se trouve, ni à la dignité de la chaire du haut de laquelle l’instructeur, faisant l’office d’envoyé de Jésus-Christ, explique la parole divine. Les auditeurs riront et ils conserveront même leur gaieté jusqu’à la fin; mais quand ils auront ri, ils resteront distraits, ou ils ne s’occuperont que de retourner dans leur mémoire le fait qu’on leur aura raconté, au lieu de suivre le gracieux instructeur dans ses explications sur la moralité de l’hislorielle ; car, pour ne pas avoir l ’air d’un charlatan en chaire, il voudra tirer à toute force de ce qu’il a dit des instructions morales. Cela arrivera avec le vulgaire, car s’il y avait dans l’auditoire des hommes de sens, cela leur donnerait des nausées. Les hommes aiment assez à voir danser; mais si l’on voyait un individu s’en aller dansant par les rues de la cité, n’exciterait-il pas la pitié de ceux qui pourraient le voir? On aime aussi à entendre des facéties, mais on n ’aime pas à les voir tomber du haut de la chaire, lieu sacré d’où doit sortir seule la parole de Dieu. C’est une erreur de croire que les auditeurs ne se présenteraient pas, si on les sevrait de ces facéties. Je soutiens au contraire qu’ils viendraient en plus grand nombre et qu’ils feraient plus d’attention, lorsqu’ils seraient convaincus qu’ils ne doivent pas donner à la dissipation le temps destiné à l'instruction pour le salut de l'ame. C’en est assez de tout ce que je viens de vous dire, pour que vous puissiez vous rendre compte de l’étonnement que m ’a causé votre proposition, que le prédicateur doit chercher à plaire à son auditoire par un style poli et orné. J’espère dans le Seigneur qu’il vous délivrera de cette grande erreur qui ne serait pas seulement nuisible à vous-même, mais qui le serait encore à tous ceux qui assisteraient à vos sermons.
XLIII. Puisque votre révérence à la fin de sa lettre me demande quelques renseignemens sur les moyens de prêcher avec fruit, je vous engage à vous réduire le plus possible dans vos sermons à parler des dernières fins de l ’homme, de la mort, du jugement, de l’enfer, de l’éternité, etc.; car ce sont là les choses qui font d ’ordinaire le plus d ’im pression et qui portent les hommes à bien vivre. Vous pouvez aussi parler souvent dans vos sermons de cette paix intérieure dont jouit celui qui est dans la grâce de Dieu. Ce fut ainsi que S. François de Sales reliia tant d ’ames de la mauvaise voie, ce qui lui valut les plus grands éloges de la part du roi de France, Henri IV, tandis que ce prince ne disait rien de ces prédicateurs qui font voir le chemin de la vertu si hérissé de difficultés, que l ’ame désespère d ’y pouvoir entrer. Je vous engage encore à parler souvent de l’amour que Jésus-Christ nous a montré dans sa passion et dans l ’inslilulion du sainl-sacrement, de môme que celui qu’à notre tour nous devons ressentir pour noire aimable Rédempteur. Je vous dis cela, parce qu’en général il y a irès-peu de prédicateurs qui parlent de l’amour de Jésus-Christ. Il est certain que tout ce qui se fait par la crainte des châtimens, et non par amour, a peu de durée. Un grand serviteur de Dieu, le P. Janvier Sarnelli, disait : Je voudrais ne pas faire autre chose que d ’aller partout prêchant : Aimez Jésus-Christ, aimez Jésus-Christ, car il le mérite. Je vous prie aussi de recommander souvent à votre auditoire la dévotion envers la sainte Vierge, parce,que c’est par son canal que nous arrivent toutes les grâces ; faites qu’à la fin de votre sermon le peuple ait recours à cette bonne mère pour obtenir d ’elle quelque grâce importante, telle que le pardon des péchés, le don de persévérance el l ’amour de Jésus-Christ.
XLIV. Je vous engage surtout à insinuer à vos auditeurs la nécessité des pratiques pieuses qui donnent le moyen de se maintenir en état de grâce, comme d ’avoir grand soin de ne point arrêter ses regards sur des objets dangereux ; de fuir les occasions qu’on ne trouve que trop en conversant avec les personnes d ’un autre sexe ou en fréquentant do mauvaises compagnies ; de fréquenter les sacremens, d ’entendre la messe chaque jour; d ’entrer dans quelque congrégation; de faire l’oraison mentale et de lire avec fruit des livres spirituels; de visiter le saint-sacrement cl la vierge Marie. Recommandez la soumission à la volonté de Dieu dans l’adversité, car c’est dans cette soumission qu’est tout notre salut. Exhortez vos auditeurs à recourir chaque jour à Jésus et à Marie pour obtenir la persévérance, surtout quand ils éprouvent dos tentations ; <*l surtout faites goûter au peuple la prière, ce grand moyen de salut, dont on néglige presque entièrement de parler, quoiqu’on sache bien que c’est par la prière que nous obtenons tous les biens. Je sais que les prédicateurs de liaul rang n ’aimenl pas à parler de toutes ces choses parce qu’ils les regardent comme communes et triviales, et qu’en parlant d ’elles ils ne peuvent pas faire montre de leurs belles phrases. Mais ainsi prêcha S. François de Sales qui convertit tant d ’ames. Toutes les fois qu’il le pouvait, il insinuait quelque pratique de vie chrétienne ; tellement que dans une contrée où il sc trouvail, les habitants lui demandèrent par écrit les règles de pratique qu’il leur avait indiquées de la chaire, afin qu’il leur fût plus aisé de les suivre.
XLV.Si tous les orateurs sacrés suivaient ce bel exemple; s’ils prêchaient avec le seul désir de plaire à Dieu ; s’ils parlaient des vérités éternelles et des maximes de Ptëvangile loulcs nues et sans apprêt ; s’ils recommandaient les pratiques religieuses comme remède contre le péché et moyen de persévérance, le monde changerait bientôt de face, et Dieu ne serait pas aussi offensé que nous le voyons. Nous observons que si, dans un pays, il se trouve un prêtre plein de ferveur, qui prêche véritablement Jésus crucifié, ce pays devient saint ; si dans une église on fait un sermon simple mais nerveux, vous voyez l’auditoire tout plein de componction; et si tous ne se convertissent pas, ou si la conversion n ’est pas entière, du moins elle est commencée chez beaucoup d ’individus. Or si partout on prêchait ainsi, quel immense avantage pour les âmes!
Je n’en dirai pas davantage pour ne point fatiguer; mais si vous avez eu la patience de lire jusqu’au bout ma si longue lettre, je vous prie de vouloir bien faire avec moi la prière suivante à Jésus-Christ.
O Sauveur du monde, que le monde connaît peu, souvent par la faute de vos ministres; vous qui pour sauver les ames avez donné votre vie, ah! par les mérites de votre passion, daignez éclairer et fortifier tant de prêtres qui pourraient convertir tous les pécheurs cl sanctifier la terre s’ils prêchaient voire parole sans vanité, mais avec simplicité comme vous l’avez fait vous-même et comme l’ont fait vos disciples; mais ils se prêchent eux-mêmes et ne vous prêchent p as, de sorte que le monde est rempli de prédicateurs et que l’enfer se remplit d’âmes. Seigneur, empêchez la ruine de votre Église si mal servie par les prédicateurs; humiliez s’il le faut, pour l’exemple des autres et par quelque signe visible, quelqu’un de ces prêtres vaniteux qui se permettent d’altérer votre sainte parole, afin qu’ils s’amendent et que l’avantage du peuple 11 e soit plus retardé. Je l ’espère ainsi; ainsi soit-il.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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