Instruction pour les prédicateurs, ou lettres apologétiques sur la vraie manière de prêcher · Alphonse de Liguori
Lettre première : Sur la vraie manière de prêcher avec la simplicité évangélique (1/3)
LETTRE PREMIERE.
 un religieux, sur la manière de prêcher à la façon des apôtres, avec simplicité et en évitant le style fleuri et trop élevé.
Vivent Je,lus, Marie et Joseph.
Mon très-révérend père,
J ’ai reçu votre très-honorée lettre où, à propos de ce que j'ai dit dans l’ouvrage intitulé Selva ou Choix de sujets pour les exercices des prêtres, savoir : que tous les sermons qui se font dans l’église autant pour les ignorans que pour les gens instruits doivent être d’un genre simple et populaire, vous m ’annoncez que ce passage a été critiqué par un érudit qui prétend que, bien qu’il soit vrai que l’orateur sacré a besoin de clarté et de netteté, il ne doit pas néanmoins s’abaisser à parler d’une manière vulgaire, parce que c’est avilir la dignité de la chaire et surtout la parole de Dieu. Cela m ’a surpris, je l ’avoue; mais s’il faut que je vous parle en ami, j’ajouterai que j ’ai été plus que surpris, scandalisé presque de vous entendre dire qu’il vous semblait que votre érudit avait quelque raison, parce qu’au fond un sermon doit avoir toutes les parties de l’oraison, et qu’une de ces parties c’est de plaire à l'auditeur ; et que par conséquent là où l'auditoire se compose de gens ignorans et de gens instruits ( et ceux-ci forment la partie la plus respectable de l’auditoire ), on doit p irler de m anière à plaire à ces derniers, de peur que les expressions populaires et basses ne les dégoûtent et ne les éloignent.
II. Pour vous dire sans détour toute ma pensée, et pour mieux dire celle de tous les hommes sages et pieux ( comme je le démontrerai), ainsi que pour répondre à toutes les objections qu’on peut faire, je serai obligé de rappeler et de traiter de nouveau quelques points que j ’ai déjà développés dans l’ouvrage que j ’ai cité plus haut. Prenons les choses dès le principe. Il n ’est pas douteux que c’est par la prédication que le monde s’est converti du paganisme à la foi chrétienne. « Quomodo audient, » dit l’apôtre, « sine prædicanle? Ergo fides ex auditu, » auditus autem per verbum Christi.» (Rom. x. 140117.) Or, de même que la foi s’est propagée par la prédication, de même elle se conserve par le même moyen, car c’est par elle que les chrétiens apprennent à vivre selon les maximes de la foi ; car il ne suffit point aux fidèles de savoir ce qu’ils doivent faire pour se sauver, mais il est encore nécessaire qu’en entendant la parole divine, ils se rappellent les vérités éternelles avec leurs obligations, et qu’ils emploient les moyens les plus propres à leur faire obtenir leur salut. C’est pour cela que saint Paul recommande à saint Timothée de ne jamais se lasser d’instruire et d’avertir ses ouailles par la voie de la prédication. « Præj) dica verbum, insta opportune, importune, argue, obse- » cra, increpa in omni patientia et doctrina.» (IT. Timot. iv. 2. ) Dieu lui-même l’ordonne ainsi par l’organe du prophète Isaïe : « Clama, ne cesses, quasi tuba exalta » vocem tuam el annunlia populo meo crimina eorum. » (Isa. lviii. 4.) Jérémie dit aussi : « Ecce dedi verba mea » in orc luo ; ecce conslilui te liodic super génies, et super » régna, ul evellas el destruas, etc. » (Jér. i. 9.) Le Seigneur imposa la môme obligation aux apôtres, el par ceux-ci à tous les prêtres appelés aux fonctions de prédicateur : « Eunles in mundum doccle omnes gentes... servalcom- » nia quæcumque mandavi vobis. » (Math. xvm. 49 et 20.) Si un pécheur se damne parce qu’il ne s’est trouvé personne pour lui annoncer la parole de Dieu, le Seigneur en demandera compte aux prôlres qui pouvant le faire ne l’ont point fait. « Si dicenlc me ad impium morlc m o- » rieris, non annunliaverisei... ipse impius in iniquitate » sua morietur, sanguinem autem ejus de manu tua re- » quiram. » (Ezech. ni. 18.)
III. Mais venons à notre question, voici ce que je prétends ; je dis que l’auditoire se compose d’hommes éclairés; et que le sermon ( je ne parle ni des oraisons funèbres ni des panégyriques, me réservant pourtant d ’en parler plus tard) doit être d ’un genre simple cl populaire. Cette proposition n ’est pas seulement de moi : elle appartient au célèbre Louis Muratori, qui passe sans contradiction pour un des premiers littérateurs de noire temps. Et l’on ne dira pas que s’il désapprouvait le style élevé el poli, c’est qu’il ne s’y connaissait pas, car tout le monde sait, el ses ouvrages le prouvent, qu’il ne fut pas seulement un homme de génie, mais qu’il était encore très-versé dans ia langue toscane. Or, dans son excellent livre de Y Éloquence populaire, qu’on trouve dans toutes les mains, il pose la proposition dont il s’agit et il la prouve. Je rapporterai ici succinctement ce que l’auteur a écrit sur cette matière dans plusieurs passages de son livre; j ’emploierai môme ses propres termes autant que possible; je noierai même à mesure les divers passages, afin qu’on ne me soupçonne pas d’y mettre du mien.
IV. Il distingue, chap. II, entre l’éloquence sublime et l’éloquence populaire, et en parlant de ceux qui emploient la première «Vous trouvez, dit-il, dans leurs raisonnemens une érudition théologique abondante, des réflexions ingénieuses, des sentences choisies, des amplifications pompeuses, un style élevé, des périodes bien arrondies, un emploi fréquent de tropes et de figures, en un mot tout ce que les anciens orateurs profanes avaient soin d’introduire dans leurs discours; mais tout ce fard, tous ces ornemens ne font qu’étouffer la parole divine. Nous entendons par éloquence populaire, celle avec laquelle le ministre des autels mettant son propre génie au niveau de l’intelligence ordinaire des hommes du peuple, leur parle de manière que tous le comprennent. Si la question est compliquée, ils tâchent de la simplifier comme s’ils étaient eux-mêmes un de ces hommes qui n’ont pas étudié et qui pourtant viennent l’entendre. Dans tout le tissu de leurs raisonnemens, vous ne trouvez point ces longues périodes qui exigent de l’auditoire trop d ’allcnlien..; ils se servent de phrases courtes, et ils ne font point parade de sentences prétentieuses.
V. Au chapitre iv, il soutient que même dans les sermons qui s’adressent aux habitans des villes, l’éloquence populaire est toujours préférable à l’éloquence sublime. « Dans les villes, dit-il, une bonne partie do la population se rend à l’église pour entendre la parole de Dieu. Sur tant d ’auditeurs, les deux tiers au moins sont pour l’ordinaire des gens qui ne comprennent rien à des discours ingénieux, ni même à beaucoup de mots qui n ’appartiennent pas à leur dialecte. Or, l’orateur qui fait un très-beau discours ne satisfait que peu de personnes, et il laisse, pour ainsi dire, à jeun la plus grande partie de son auditoire. Cela posé, croyez-vous que le Seigneur tiendra compte à ces orateurs de leurs efforts pour instruire le petit nombre de ceux qui les entendent, sans se mettre en peine de ceux qui ne les entendent pas et qui composent le plus grand nombre? Et que dirons-nous de ceux qui ne viennent pas, parce qu’ils ne comprennent pas le prédicateur? « Sapientibus et insipientibus debilor sum, » a dit saint Paul. (Rom. i. 14.) C’est de la même manière que le prédicateur est tenu. »
VI. Au chapitre v, il dit : « L’éloquence populaire peut plaire même aux esprits élevés. D’ailleurs, quand le prédicateur s’exprime en termes du beau style, ceux qui l'entendent se plaisent à l’écouter, et ils admirent son génie, mais ils s’occupent assez peu d’eux-mêmes. Ces mêmes auditeurs ne dédaigneront pas un prédicateur qui, pour être utile à tous, veut que tous le comprennent, et pour cela met à la portée de tous la parole de Dieu. Ils ne loueront pas son esprit, mais ils loueront son zèle qui fait que, tout occupé du salut des a mes, il ne cherche point à briller. Et c’est là la véritable gloire à laquelle doit aspirer un orateur sacré. Les gens instruits qui veulent retirer quelque fruit du sermon, cherchent moins ce qui les distrait ou les amuse que ce qui les touche et qui les guérit. On voit souvent accourir auprès du prédicateur populaire des hommes éclairés, pêle-mêle avec les ignorans, parce que chacun trouve là l'aliment dont il a besoin. Pourquoi les gens instruits préfèrent-ils les exercices spirituels aux sermons? c’est parce que dans les exercices les vérités se présentent toutes simples. Il est vrai que dans les sermons on emploie en général plus l’éloquence; mais il faut savoir employer le genre d ’éloquence qui est utile à tous, aux hommes lettrés comme aux hommes grossiers; et pour cela il est nécessaire d’avoir plus de véritable génie que pour plaire exclusivement à un petit nombre. »
VII. Il ajoute au chapitre vi :« Les préceptes de la rhétorique peuvent s’appliquer aussi à l’éloquence populaire, car la tâche ordinaire des prédicateurs est dans le genre délibéra lif, c’est-à-dire celui qui a pour objet de porter le peuple à l’amour de la vertu et à la haine du vice, et en même temps de l’instruire. « Apud populum,» dit Quintilien, (1.3. c. viii.)« qui ex pluribus constat indoelis, » secundum communes magis intellectus loquendum. » Le peuple se compose en grande partie d ’ignorans. SI vous offrez à ce peuple des maximes obscures, des réflexions abstruses, si vous employez des expressions ou des termes peu ordinaires ou au-dessus de l ’intelligence commune, quel bien pourrez-vous faire à des hommes qui ne vous entendent pas? « Otiosum sermonem dixerim,» dit le même Quintilien, (c. n.) « quem auditor suo inge- » nio non intelligit. » Ceux-là donc s’éloignent des règles de la véritable éloquence, qui, au lieu de se mettre au niveau de la faible conception de la plus grande partie de leurs auditeurs, semblent ne vouloir être compris que par les savans, comme s’ils avaient honte d’être entendus par le pauvre peuple, qui pourtant n ’a pas moins de droit que les savans à la parole divine. L’orateur chrétien est du reste obligé de parler en quoique sorte à chacun de ses auditeurs, comme s’il n ’en avait qu’un, car le but pour lequel on se rend au sermon, c’est d ’être poussé au bien et détourné du mal ; en conséquence, l’orateur qui s’abandonne à ses hautes conceptions, sans se mettre en peine d ’être compris de tous, trahit évidemment l ’intention de Dieu, son devoir, et l'attente d’une grande portion de son auditoire. « Quid enim prodest, » dit saint Augustin, « dictionis integritas, quam non sequitur intellectus » audientis? »
VIII. On lit au chapitre vu :« On peut mettre de l ’esprit et de l’agrément même dans l’éloquence populaire; mais l’éloquence sublime ne servira qu’aux hommes éclairés, tandis que l’éloquence populaire pourra servir à l ’avantage do tous. Au reste, celle-ci comporte les figures, la distribution et toutes les parties de l ’art oratoire. L’esprit doit y travailler, mais sans-se montrer, comme fait un bon père do famille pour corriger ses enfans ou un bon supérieur ses subordonnés, au moyen d ’un discours familier. De même qu’un savant qui chercherait à persuader en particulier un homme sans instruction, le prédicateur doit s’adresser au peuple sans emphase, et avec beaucoup de simplicité, aihi que ses paroles s’inculquent dans les esprits. Pour ce qui est de l’agrément, il peut aussi se trouver dans l'éloquence populaire de manière à plaire à toute sorte de personnages. Il y a deux sortes de plaisirs à prendre en écoulant la parole divine: l’un consiste à remarquer les ornemens, les réflexions ingénieuses, les périodes cadencées et d ’autres combinaisons de ce genre; le second consiste à sc sentir ému par le prédicateur au grand avantage de notre ame. Si vous ne tirez du sermon d ’autre plaisir que le premier, ce serait de la peine perdue; on doit sc rendre au sermon avec le seul désir de devenir meilleur, c’est ’à le plaisir réel qu’il faut espérer ; et ce plaisir on peut l’obtenir plus facilement de l’orateur populaire, parce que chacun écoute attentivement ce qu’il dit, sans être distrait par le soin de remarquer les ornemens qui ne plaisent qu’à l’esprit. *
IX. Muralori, dans son septième chapitre, parle de l ’éloquence des saints pères, et particulièrement do celle de S. Pierre Chrysologue, qu’il loue surtout pour sa clarté. Il ajoute ces mots : «Toutefois, comme il avait fait tous ses efforts pour rendre son style élégant et fleuri, il avait réussi sans doute à plaire à ses auditeurs, mais non à remuer leurs cœurs en leur montrant avec force les avantages de la vertu ; il gagna le titre do Chrysologue, c’est-à-dire de docteur doré, mais on peut douter qu’il l ’a mérité. » Parlant ensuite des autres pères, le môme Muralori ajoute au chapitre vm : « Les premiers pères, et les plus célèbres de l’église, ont préféré l’éloquence vulgaire à l’éloquence sublime. » Citons seulement S. Basile, S. Jean Chrysostôme et S. Augustin, tous trois excellens esprits. S. Basile avait étudié l’éloquence sous Libanius d ’Athènes : celui qui lit ses Homélies n ’y trouve point de pompe, de brillant, mais c’est de la douceur et de la clarté ; on voit que son but était de se rendre utile à tous. Il en était de même de S. Augustin, à qui l’on ne saurait refuser le talent, et qui fut versé d:ms l’art oratoire ; il est aisé de voir qu’il voulut aussi par-dessus tout que chacun pût l’entendre. Il parle familièrement au peuple, usant d ’un style concis avec des apostrophes et des figures qui toutes tombent sous les sens des hommes d ’une intelligence ordinaire. Le génie de ce grand écrivain se fait, pour ainsi dire, voir malgré lui, mais il ne s’en sert que pour rendre claires les choses obscures, de telle sorte qu’il n ’est personne qui demeure privé de l'intelligence de ses réflexions. C’est dans S. Jean Chrysostôme que nous trouverons le modèle des prédicateurs ; personne mieux que lui ne sait instruire, convaincre, émouvoir sans employer beaucoup de paroles, ni mettre beaucoup de soins à la recherche des agrémens : l’auditeur sait toujours ce qu ’il doit faire, ce qu’il doit éviter pour vivre chrétiennement. C’en est assez pour démontrer les avantages de ce genre d ’éloquence populaire qui sait si bien faire disparaître le travail de l’art, qu’elle arrive à l’esprit et au cœur du savant. comme à celui de l ’ignorant. C’est par la même route q u’ont marché S. Éphrera, S. Grégoire de Nysse, S. Grégoire-le-Grand, S. Maxime et S. Gaudence. Nous voyons, il est vrai, que le style de S. Ambroise offre son veut de la recherche, mais nous n’avons point les sermons qu’il faisait pour le peuple; il réduisait en traités les matières qu ’il avait traitées sur la chaire, et il employait alors des ornemens qui changeaient la forme primitive de ses discours. S. Augustin dit. de lui qu ’il savait exposer la parole divine au peuple de la manière la plus utile.
Jusque-là, Muralori n ’a parlé que des sermons qui ont lieu à la fois pour les savans et les ignorans; mais, lorsqu'au chapitre xii, il parle de ceux qui ne sont destinés qu’au petit peuple, il s’exprime ainsi : « Les prédicateurs qui s’îuùcssenl au peuple des villes ou aux gens de la campagne doivent se garder de l’éloquence sublime, et choisir la plus populaire, je dirai même la plus basse, afin de proportionner leurs paroles à la grossière intelligence x j.
de leurs auditeurs. Le préd ica leur doit se figurer qu’il n ’est lui-même qu’un paysan à qui une autre personne voudrait enseigner quelque chose. ]i doit donc, plus que jamais, employer le raisonnement familier, ne point chercher les phrases, mais être concis, et souvent procéder par demandes el réponses. Tout l’art de ces sortes de sermons doit consister à trouver cette manière de dire et ces figures qui frappent le plus dans le discours familier, sans tomber toutefois dans l’excessive bassesse. « In omnibus » sermonibus suis, » dit S. Augustin, parlant des prédicateurs, « maxime ut inlelliganlur élaborent, ut (aut mul- » luin Indus sil qui non inlelligaO non in nostra locutione » sit quod dicimus, quod non possit intelligi. » (De doct. Christ. cap. 0.) Que par conséquent ils se gardent des réflexions subtiles ou élevées. Il j a des prédicateurs qui, même en s'adressant à des gens grossiers, empruntent de longues citations aux saints pères, ou de belles tirades à la théologie scholastique, el qui croient avoir fait ensuite un travail excellent; mais que gagne à cela le peuple grossier? 1*^3 pauvres gens vont au sermon peut-être endoctrinés sur leurs devoirs. Leur parle-t-on d’une manière qui réponde à leur capacité? on les voit tous tendant l’oreille, l’œil fixe sur le prédicateur, surtout quand on leur Indique les remèdes qui leur conviennent. Il est bon surtout do leur citer des faits et des exemples tirés de la vie des saints. Il convient aussi, et souvent même cela est nécessaire, de leur expliquer les vérités du catéchisme.
XL Dans le chapitre xiv, Muralori donne ce dernier conseil. « Quand il parle au bas peuple, le prédicateur doit s’abaisser jusqu’à terre, sinon il perdra le fruit de tout son travail. Dans les sermons ordinaires qui ont lieu le carême et lèvent dans lis villes, comme l'auditoire sc conipoiv’ de toute sorte de gens, le prédicateur s’en tiendra, Cüi/iiKC nous l’avons dit, à l’éloquence populaire plutôt qu’à lu sublime, parce qu’il doit se souvenir que le peuple se compose de peu de gens instruits et île beaucoup d’ignorans. Si le peuple ne reçoit pas d ’instruction ou s’il n ’est pas touché, le prédicateur aura gagné peu de chose ; mauvaise excuse que de dire que l’auditoire n'était pas attentif. J ’ai vu quelquefois des habitans des villes écouler bouche béante un panégyrique, et ne pas en comprendre un seul mot. J’ai vu, au contraire, des prédicateurs se servir du genre populaire, et le faire si bien qu’ils gagnaient le cœur des plus instants de leurs auditeurs. On ne blâme pas l’éloquence, mais il faut »■voir celle où l’esprit neseinontjo pas, mais qui parle avec tant de force et d ’énergie des vérités éternelles, que le savant et l’ignorant sortent de l’église également pénétrés et touchés. Si la rhétorique est nécessaire, ce n’est point pour remplir le sermon de grandes phrases, mais pour apprendre à persuader, à émouvoir. Que le prédicateur emploie les figures convenables, qu’il mette de l’ordre dans le raisonnement, mais que ses paroles soient de l’usage ordinaire et ses périodes courtes ; qu’il fasse connaître les abus, la force de l’habitude, et qu’il indique le remède; en un mot, que les prédicateurs qui ne cherchent que les applaudissemens des gens instruits, avec leur style pompeux et leurs hautes doctrines, sachent bien que, s’ils plaisent aux hommes, ils ne plaisent point à Dieu; que si, au contraire, ils cherchent l’utilité de tous, même des plus ignoians, ils plaisent à Dieu et aux hommes, »
XII- Il devrait suffire de ce que dit Muratori pour que chacun pût se convaincre de la meilleure manière de piocher pour l'avantage des auditeurs; mais pour corroborer ce sentiment de cet écrivain, nous ajouterons beaucoup de réflexions tirées de plusieurs auteurs graves, et principalement des saints pères. Et je vous prie, mon révérend père, vous et tous ceux à qui vous communiquerez ma lettre, de tout lire, parce qu’il y a beaucoup de choses très-utiles, surtout pour ceux qui se destinent à l’emploi de prédicateur, cl qui désirent gagner des âmes à Jésus-Christ. « Sacra reoln, dit S. Basile (in Gord. Mari.), rhelorum » præcepta non sequilur. » Cela ne signifie pas que l’orateur sacré ne doit pas faire usage des règles de l’art oratoire ; cela veut dire seulement qu’il ne doit pas rechercher cette vaine éloquence des anciens rhéteurs qui ne voulaient que briller. On ne nie pas que la rhétorique ne doive exercer son influence dans les sermons, mais, je le demande, quel est le but que nous devons avoir principalement en prêchant, si nous employons l’art oratoire ? assurém ent ce ne peul être que de toucher le peuple et de le convaincre; c’est là précisément ce que dit le savant Orsï dans son épi Ire au pèrePlalina sur son Art oratoire. « Le but de l’éloquence est de toucher plutôt que de plaire, parce que l’art d ’émouvoir se rapproche beaucoup de celui de persuader, objet principal de l’art. » Dans son Traité de l’éloquence populaire, Mu raton tient le même langage. Nous avons déjà rapporté la substance de ce livre, mais de temps en temps nous rapporterons encore quelques-unes de ses expressions, car les paroles de ce grand homme auront toujours plus de prix que n ’en auraient les miennes. » La rhétorique est nécessaire, non pour remplir le sermon de phrases oiseuses, mais pour enseigner l’art de persuader et d’émou\oir. Et S. Augustin, sur le même objet, d it: « Agel quantum potest ul inlelligalur, ctobc- » dienlcr cedalur. » (Lib. iv. de docl. Christ, c. 15.) Il faut prêcher de manière à ce qu’on nous entende, cl plus encore à ce qu’on nous obéisse en exécutant les préceptes que nous recommandons. Le prédicateur qui fait sa principale «'tude de démontrer son éloquence, dit S. Thomas l ’Angélique, ne veut pas tant que les hommes suivent les exemples ou les préceptes dont il leur parle, qu’il ne veut qu’ils l’imitent dans son style el dans sa manière. « Qui » eloquentiæ principaliter studet hommes non inlendit :» inducere ad imilalioncm eorum quæ dicit, sed dicenlis.» (Opus. c. 40.19.)
XIII. Comme on prêche devant un auditoire composé d ’hommes instruits el d ’ignorans, il est nécessaire de parler de manière à ce que tous entendent bien ce qu’on leur dit, afin qu'ils cherchent à les pratiquer. Il faut donc que le prédicateur évite deux choses: l’élévation ou la sublimité do la pensée, et le soin extrême de polir le langage. En ce qui touche la première, plût au ciel que tous les supérieurs fissent ce que dit de S. Philippe de Néri, l’auteur de sa vie (c. 19. 4. G.). « Le saint défendit à ceux qui raisonnaient d ’aborder les matières scholastiques, de rechercher des pensées trop exquises, leur enjoignant au contraire de ne dire que des choses utiles, et de les dire d ’un style populaire. Lorsqu’il entendait qu’on louchait des points trop subtils, qu’on entrait trop avant dans la discussion, il faisait descendre le prédicateur lie la chaire, fût-il au milieu de son sermon. Il recommandait à tous de démontrer la beauté de la vertu et la laideur du vice, mais de n ’employer qu’un style simple et facile. » On peut dire de certains prédicateurs qu’ils ressemblent aux nuages qui volent sans cesse dans les airs, comme dit Isaïe, (60. 8.) « Qui sunt isti qui ut nubes volant? » Mais, comme le disait un habitant des champs, quand les nuages sont trop haut, il ne faut pas espérer de la pluie ; de même les prédicateurs qui se p e r c h e n t t r o p h a u t n e r é p a n d r o n t p a s les e a u x d u s u l u l s u r l e u r a u d i t o i r e. Aussi leçon« i l e d o T r e n l e o i d o n n c-t - i l a u x c u r é s d e p r ê c h e r s e l o n la c a p a e i l é d e l e u r s paroissiens. « A r c h i p r e s b i t e r i, e tc., per se vel ¡ilios ido- » ne os p lè b e s s ih i c o i n m i s s a s p r o e a r u m c.ip a c ita ie pas can i » s a l u l a r i h u s v e r b i s. » ( S c s s. 5. de ré f. c. 2. ) C /e si pour c ela q u e M u r a t o r i d i l : t o u t c o m m e u n s a \ a n l q u i v o u d r a i t c o n v a i n c r e e n p a r t i c u l i e r un ignorant, le prédicateur d o it p a r l e r a u p e u p l e d e la même manière, cl scs paroles a l o i s r e s t e r o n t g r a v é e s d a n s l ’e s p r i l d e t o u s, ignorans ou savans. »
XIV. L’apôtre a dit : « Nisi manifestum sermonem de- » deritis, quomodo scictur id quod dicitur? Erilisin acra » loquenf.es. » (I.Cor.xiv.9.) Eh! combien de prédicateurs qui prennent beaucoup de peine pour remplir leurs sermons de pensées sublimes ou subtiles qu’on saisit à peine, et qu’ensuite ils récitent comme un rôle de comédie pour mendier quelques vains suffrages de la part de leurs auditeurs? Et quel est le fruit qu’ils en retirent? C’est la ruine du monde, dit le P. Louis de Grenade, que la plus grande partie des prédicateurs prêchent pour se faire un nom, plus que pour la gloire de Dieu et pour lui conquérir des ames. « Maxima prædicatorum luiba (pîùlau ciel que cela ne fût, point vrai!) majorem nominis sui celehrandi » quam divinæ gloriæ et salutis humansu procurandas » curam habent. » (Lib. i. Rhet. c. G.) Et le P. d ’Avila, dans une de ses lettres où il parle du misérable état où se trouve le monde si plein d ’iniquité, s’exprime ainsi : Il n’y a point de remède à un si grand mal, qui vient en grande partie des prédicateurs, seuls médecins de ces maladies; mais ce n ’est point avec des paroles mielleuses oi cadencées qu'on l 's guérit : il faut y appliquer le feu. II en est qui, semblables à des ballons pleins de vent, ont l’air de s'attacher à n ’èire pas compris on plu là!, comme ditMuralori, qui auraient boule de dire les choses de manière à ce qu’elles ne soient pas entendu* s de tous. C’était de cela que se plaignait Jérémie (Thren.iv.4.): «Par- » vuli pelierunt panem, et non rrat qui fran;>erel eis. » Sur quoi S. Bonaventure fait cette remarque : « Panis » frangendus, non eu ri ose scindendus. » Le pain de la parole divine ne doit pus Aire divisé soigiu î * s < î : ü (‘ i U, mais rompu en fragments, afin que les homme.-- !>‘s plus grossiers puissent s’en nourrir. Quel fruit retireront en effet de pauvres gens à qui l’on s’adresse, de cette sublime conception, de cette érudition fleurie qui fait si peu au point principal, de celle longue description d ’une tempête de l’océan, d ’un beau jardin, etc., description qui aura coûté à son,’auteur une semaine de travail et qui emportera le tiers ou la moitié du temps que dure son discours? Et remarquons ici que ces sortes d ’ornemens peuvent plaire aux auditeurs instruits, mois qu’en réalité ils leur sont nuisibles, parce que, selon Muralori, quand le prédicateur dit. des choses qui peuvent fixer l’attention ou piquer la curiosilé, les auditeurs s'appliquent à suivre l’orateur, soit pour rendre hommage à son talent, soit pour se graver dans la mémoire les choses extraordinaires qu’il aura dites, et qu’ils ne songent pas à leur propre avantage, de sorte que pendant tout le temps du sermon leur esprit s’occupe et leur volonté reste inactive et muette.
XV. Ce n ’était pas ainsi que faisait S. Paul quand il prêchait, comme d l’écrivit ensuite aux Corinthiens : « Et » cum venissem ad vos, fratres, non veni in sublimilale » sermonis aut sapientiæ humante, annun'ians vobis testimonium Christi. Non enim judïcavi mcsciro aliquid » inter vos, nisi Jesum Christum, cl hunccrucifixum. » j([. Cor. i. o ln.) En vous prêchant, mes frères, je ne me suis p.is servi de discours sublimes, je n ’ai pas invoqué la sagesse humaine; je n ’ai voulu vous montrer qu’une chose, Jésus crucifié, pour vous faire entendre que toutes nos espérances de salut se réduisent à l’imiter dans ses douleurs. IN’omellons pas de mentionner les beaux sentimens que Noël Alexandre a exprimés sur ce texte : « Quid » HMiim,.si nullum fruclum facmnl, qui prædicationem y> in cloque,niiæ secularis artificio, in periodorum com- 5 » mensuralione, in verborum lenociniis humanaïque ray> iionis excursibus lotam collocanl. Evangelium non dois tenl sed inventa sua. Jesum crucifixum nesciunl, aca- » demicos oratores libenlius sibi proponunl imi(andos> t» quiuu apostolos et apostolicos viros. Simplicilalem ser-.» monis, non penilus christiana destilutam eloquentia, » nalurali decore ornalam, non fucatam, comitelur hu- » militas eoncionaloris. Timeat ne superbia sua, gloriæ » humanæ plaususquecaptalioneacosienlalione cloquen- » liæ, Dei opus impcdial. Quo major ejus bumilitas, quo ?» minor in medicis bumanis fiducia, minor eloquenliæ a> secularis alTectalio, eo magis spiritui et virtuti Dei ad » conversionem animarum locus datur..» Ne soyons donc pas surpris, dit encore cet auteur, que les sermons de ceux qui ne cherchent qu’à les rendre sonores, fleuris, spirituels, ne produisent aucun fruit; celui qui agit ainsi néglige Jésus-Christ cl ne recherche que les autorités académiques. Aussi moins un discours aura d ’ornemens, moins il lâchera d ’imiter l’éloquence du siècle, plus il sera utile à la conversion des pécheurs.
XVI. Le célèbre et docte missionnaire don Jérôme Sparana, de la vénérable congrégation des Pii operarii (des saints ouvriers) comparait ces prédicateurs au style fleuri et recherché à des feux d ’artifice qui, lam qu’ils du re nt, font beaucoup de b ru il, mais qui ne laissent après eux qu’un peu de fumée. Sainte Thérèse avait donc raison de dire que les orateurs sacrés font souvent beaucoup de mal à l’Église. Les apôtres, dit-elle, bien qu'en petit nombre, convertirent le monde parce qu’ils s’exprimaient simplement et avec le véritable esprit de Dieu; et comment se fait-il aujourd’hui que tant de prédicateurs convertissent si peu de pécheurs? parce que les prédicateurs gardent trop de respect humain, ce qui fait que peu d ’auditeurs s’amendent, S. Thomas de Villeneuve confirme ces paroles de la sainte : « Mulli prædicalores > y> sed pauci qui prædicanl ul oporlel. » ( Serm. 2. de Sp. San.) Donnez-moi dix prêtres animés d’un bon esprit, disait S. Philippe de Néri, et je vous donne le monde pour converti. Dieu demande par le canal de Jérémie: « Quare » igitur non cslabducta cicalrix lîliæ popuîi me*? ■ > > (vm. 22.) Pourquoi, dit le Seigneur, la blessure de la fille de mon peuple ne guérit-elle point? S. Jérôme répond: « Eo » quod non sunt sacerdolcs quorum debeanl curari me- » dicamine; » parce que les prêtres n’appliquent pas les remèdes nécessaires. Le Seigneur dit encore en parlant des prédicateurs qui altèrent ses paroles : « Si slelissent » in consilio meo, cl nota^fecissenl verba mea populo » meo, averlissem inique cos a via sua mala. » (Jer. xxiii.) Le cardinal Hugues dit en commentant ce texte : « Nota » fccissenl verba mea, non sua; » les prédicateurs qui n ’emploient pas un langage simple, ne prêchent pas la parole de Dieu, mais leurs propres paroles; de là vient que tant de pécheurs restent abandonnés dans la fange du vice.
XVII. Oh Dieu! quelle surprise et quel désordre! Des religieux paraissent sur la chaire sacrée, même des religieux réformés qui, à leur humble habit, à leur dehors de vie pénitente, respirant le zèle et la sainteté, semblent promettre à leur auditoire des sentimens et des paroles enflammées d ’amour divin, et ne lui font entendre qu’un tissu de subtilités, de descriptions, d ’antithèses et autres choses semblables, exprimées en style boursouflé et en périodes prétentieuses ; d’où il résulte que la plus grande partie de l’auditoire ne retire aucun fruit d ’un sermon qu ’il n ’a pas compris ! Quelle compassion de voir des pauvres gens qui vont au sermon pour apprendre ce qu’ils ont à faire pour se sauver, et qu’après avoir écouté pendant une heure et plus, le prédicateur, s’en retournent sans'avoir rien entendu, et doublement fatigués de la peine qu’ils ont prise pour prêter une attention soutenue au prédicateur, et pour comprendre ce qu’il leur dit! Cependant vous diront ces orateurs, nous avons vu tout l’auditoire attentif. Oui, leur répondrai-je; c’était afin de vous comprendre, mais VOUS a-t-on compris? Souvenons-nous de ce que dit Muiatori ; j ’ai vu des hommes de la campagne écouter, bouche béante, des panégyriques; mais ces bonnes gens n ’en comprenaient pas un mot. De là qu’arrive-t-il? Que ces hommes, n ’entendant rien aux sermons qu’on leur fait, les prennent si bien en aversion qu’ils n ’y retournent plus et qu’ils ne s’amendent pas. C’est donc avec raison que le jésuite Gaspard Sanchez appelle ces prédicateurs les fléaux de l’Église; car en vérité le plus grand mal qu ’on puisse faire au peuple, c’est d’altérer la parole de Dieu, et c’est lui ôter toute sa force que de la couvrir de fleurs et de faux brillans. Ainsi les a mes restent privées des lumières et des secours qu’elles pouvaient recevoir.
XVIII. En second lieu, il faut que le prédicateur se. serve des mots usuels et qu’il évite tous ceux qui sont étrangers, comme dit Muratori, au dialecte ou au langage des gens peu instruits.-'Ils doivent surtout se garder de parler comme les prédicateurs plus anciens, parce que les jeunes gens qui sont avides de louange, et qui entendent celles qu’on donne à ces. prédicateurs, ne cherchent qu’à les imiter; et c’est ainsi que se perpétue l ’abus des sermons fleuris, tandis que le peuple reste privé d’insiruclion. S. Jérôme dit que les prédicateurs vaniteux qui n’emploient que des mots recherchés et polis ressemblent aux femmes qui ne plaisent aux hommes que par leurs parures, mais qui ne plaisent point à Dieu. « Effemi- » nalæ quippèsùntfiorum magistrorum animæ, qui semi» per sonanlia comporiUrri^ëtæi ihil ^ir tu le, ni h ii Deo di- » gnum est in eis. » (S. fii«Oii^sWf^?®èe^iv);Mais' lè P. Bandiera dans son ¿eronicameron s’élève contre ceux quidisent que le choix des mots et le soin de les placerd’une' manière élégante, loin d’édifier les auditeurs, font perdre la simplicité qui convient à des matières purement spirituelles, el contraignent le:prédicateur à perdre son temps' à la stérile étude des mots? 11 n’approuve pas celle pro* position; il prétend qu’un raisonnement orné fait mieux ressortir les maximes de la foi, ie mérite de la vertu el là' difformité dii vice ; il dit que c’est de ce style qu’oni écrit' les saints Pères, que la dignité de la chaire le demande,, que souvent ceux qui-prétendent le contraire ne le disent que parce qu’ils ne possèdent pas à fond la langue toscane. Ainsi parle cet auteur qui assurément est: le seul, du moins à ma connaissance, qui tienne un tel langage. Il s’agil donc de répondre à ces objections afin qu’elles ne puissent nuire à celui qui les lira. D’abord je ne sais, je l’avoue, comment le P. Bandicra a pu écrire de telles choses dans sa préface, puisque dans le livre même il convient en termes formels que là où l'auditoire se compose principalement de gens dénués d ’instruction, « le sermon doit être écrit d ’un style simple et facile, descendant même jusqu’au trivial, si 1’avanlagc des auditeurs l’exige ainsi, car, ajoute-t-il, il n ’en est pas du style des sermons, comme du style académique. » Au fond donc, l ’avis du P. Bandiera est conforme au nôtre : là où l'auditoire se compose de gens ignoians, si l’on veut que le sermon porte des fruits, il doit être simple et même négligé ou trivial, selon la portée d ’esprit des auditeurs. Comment donc cet écrivain a-t-il pu dire que la dignité du la chaire demande un style orné qui seul fait ressortir les choses spirituelles; comment accuse-t-il ceux qui sont d ’un sentiment opposé de ne repousser le style fleuri et les termes choisis que parce qu’ils ne connaissent pas les ressources de la langue?
XIX. Nous (lirons premièrement que le P. Bandiera nous paraît suspect; nous n ’ignorons pas que c’est un savant professeur très-versé dans la langue toscane; ne serait-ce point à un trop grand amour de cette belle langue qu’il faudrait attribuer son opinion? Pour prêcher à des chrétiens, dit S. Ambroise, ni la pompe des expressions, ni le choix des mots ne sont nécessaires. Le Seigneur a choisi pour prêcher la foi des pêcheurs ignorans, afin que la parole de Dieu sortît toute nue de leur bouche. « Prædicalio Christian» non indiget pompa et cultu ser- » monts ; ideoque piscalores hommes imperiti eleclisunl » qui evangelizarent. » (In epist. ad Cor.) La parole de Dieu, dit encore le P. Noël Alexandre n’a pas besoin d’ornemens affectés, puisqu’elle apporte avec elle des agrémens qui lui sont propres ; aussi plus elle est exposée d’une manière simple, plus elle est efficace. Qu’on se rappelle les termes de cet écrivain : « Simplicilalcm sermonis, non » penilus elirisliana dcslitulam eloquentia, etc., que j ’ai rapportée plus haut; on y trouvera la réfutation complète du P. Bandiera. Plus la parole de Dieu est représentée simplement, plus elle touche le cœur des auditeurs ; car elle est si vive, si active, dit l ’apôtre, qu’elle pénètre comme une épée tranchante. « Vivus est sermo Dei et ef- » ficax, cl peneirabilior omni gladio ancipili. » (Heb. iv. 12.) Dieu avait déjà dit par l’organe de Jérémie que sa parole est un feu qui enflamme les cœurs, un marteau qui les broie comme des pierres. » Nunquid non verba » mea sunl quasi ignis, dicil Dominus, cl quasi mallcus » conterons peli as? » (Jér. xxm. 29.) Mais écoutons encore l ’auteur de l’Ouvrage imparfait (Homil. 4 G) : « Omnia » verba divina, quamvis ruslica el incomposita, viva sunl; » quoniam intus habent veritatem Dei, el ideo vivificanl » audientem ; omnia autem verba secularia, quoniam non » habenl in se virtutem Dei, quamvis sinl composila et » ingeniosa, mortua sunt ; proplerea nec audientem sal- » vant. » Ainsi la parole de Dieu, quoique simple el populaire, e..i en elle même pleine de vie, parce qu’elle porte en elle la vérité de Dieu qui persuade et touche le cœur. Les paroles prises du siècle sont des paroles mortes, parce qu’elles sont dépouillées de la vertu divine; et c’est pour cela qu’elles ne donnent point de fruit.
XX. les pères, d’il le père Bandiera, ont employé en écrivant un style orné. Je réponds que nous n’avons pas entendu prêcher les pères, que par conséquent nous ignorons comment ils prêchaient de vive voix. Nous n ’avons d’eux que leurs sermons écrits, et l’on sait que les sermons écrits sont toujours faits avec plus de soin. C’est là précisément la réflexion que fait Muratori en parlant de saint Ambroise. a 11 est vrai que saint Ambroise parlait souvent d ’une manière assez abstraite, mais nous n ’avons pas les sermons qu’il prononçait devant le peuple. Il réduisait en traités les matières qu’il avait discutées sur la chaire, cl il y ajoutait divers ornemens, qui faisaient disparaître la forme pii mi live de ses discours. Du reste, su i vun l le même Muratori, les plus célèbres pères de (’Église, ainsi que nous l ’avons déjà dit, n° 9, préféraient pour leurs sermons le style populaire au style élevé; et cela résulte non seulement de leurs propres sermons, mais encore de ce qu’ils ont écrit sur celle matière dans leurs autres ouvrages. Écoutons saint Jean-Chrysostôme au sujet des sermons ornés de paroles suaves et de périodes faites au tour : « Hæc nos pali- » timur verborum fucos conqnærenles, el eotnposilionem » elegantoni, ut dcleetemur proxi miiin. Consideranius, » quomodo videamur admirabiles, non quomodo morbos >> componamus.» (IFom. xxxm ad pop.) Et il ajoute qu’oti peul regarder comme « miser el infclb: prodi (or » celui qui agit ainsi. « Nos non lonanlia el poetica verba piofey> rimus, » dit saint Augustin, nee cloqucntia utimur se- » culari sermone fucata, sed prædicamus Cin islum cruci- » iixum. » ( Serm. de acced. ad gral.)
XXI. Suivant le père M. d’Avila, le prédicateur doit monter en chaire avec un tel désir de conquérir des âmes, qu’il compte, avec le secours de la grâce, attirer à Dieu foules les personnes qui assisteront à son sermon. Aussi saint Grégoire dit-il que Je prédicateur doit s’abaisser et se rappeler de manière à s’accommoder à l'intelligence vulgaire de ceux qui l'écoulent : « Dcbelad infirmitalem au- » dienlium semetipsum conlrahendo dcscendere ; ne dum » parvis sublimia cl idcirco non profutura loquitur, ma- » gis curet oslendere quam audiloribus prodesse.» (Saint Greg. mor. 1. 20 c. n.) C’est encore ce que dit Muralori, comme nous l ’avons rapporté au n° 1 0 ; l'orateur sacré, dit-il, doit se figurer qu’il est lui-même un de ces hommes grossiers qu’il faut instruire, qu’il est pur conséquent obligé de choisir l'éloquence la plus populaire afin de se trouver au niveau de l’intelligence vulgaire de ses auditeurs. L’art, dit-il en finissant, consiste à trouver ces manières de parler, ces figures qui frappent le plus dans le discours familier.
XXII. Saint Grégoire a tenu le même langage. Il regardait comme indigne d'un orateur évangélique de s'astreindre aux règles de la grammaire (nous disons, nous, à celles de l’académie de la Grusca ). Aussi disait-il qu’en prêchant il se mettait peu en peine d'être taxé d'incorrection el d ’ignorance : « Non barbarismi confusionem devito, » etiam præpositionumcasusscrvarcconlemno, quiaindi- » gnum cxistimoul verba cœlestis oraculi restringam sub » regulis Donati. » (S. Grcg. ap. s. Anton, n. p. hiçlor. lit. 12. cap. m. § 12.) Saint Augustin commentant ces paroles de David, « Non est occuhalum os meum a le, quotl » fecisti inoccullo; » et comme le mot os pouvait signifier la bouche ou un os, et que c’était d’un os que le prophète avait voulu parler, il n ’hésita pas à écrire ossum, disant qu’il valait mieux être repris par les grammairiens que de n'être pas entendu par le peuple : « Habeoinabscon- » dilo quoddam ossum : sic polius loquamur, melius est » ul reprehendanl nos grammalici quam non inielliganl » populi. » (In psalm. cxxxviii. c. 115.) Voilà comment les saints ont apprécié l'élégance du langage quand ils parlaient au peuple. Dans le livre 4 de doctr. Christian. cap. 28, il nous prévient et nous dit d’être prédicateurs de fait, non de paroles. « In ipso sermone malit (le prédica- » leur ) placere rebus magis quam verbis ; nec doclor » verbis servial, sed verba doctori. » Sage recommandation ! Ce n’esl pas nous qui devons nous assujettir aux mots avec le danger de n ’être pas entendus, ce sont les paroles qui doivent nous servir pour nous faire mieux comprendre et convaincre et toucher nos auditeurs.
XX111. C’est là ce que le prophète appelle rompre le pain : « Parvuli petierunl piUicm, et non oral qui frange- /> ri;t eis. » Voilà pourquoi les sermons des missions produisent tant de bien; c’est que la parole de Dieu se distribue à tous. On me dira peut-être que je ne voudrais entendre prêcher que des missionnaires. Je demande d ’abord ce qu’on entend par sermon de missionnaires. Est-ce un sermon sans ordre, sans art, sans esprit? non. Les expressions inconvenantes ne vonl nulle part, même dans le discours familier; à plus forte raison dans un sermon où l’ordre est toujours nécessaire. On peut y faire entrer aussi l’art oratoire, les tropes et les figures quand l’occasion s’en présente. Votre révérence peut avoir remarqué que dans mon Traité des exercices pour les prêtres, quand je parle, partie ni, de la manière de prêcher aux missions, j ’ai fait entrer un abrégé substantiel de la rhétorique; et Muralori a dit que les préceptes de la rhétorique s’accordent bien avec l’éloquence populaire, et qu’ils peuvent aider le prédicateur à porter ses auditeurs à mener une vie chrétienne. A la vérité, ajoute Muralori, quand on fait usage de l’art oratoire on ne doit pas le laisser connaître.
XXIV. Il n ’est pas douteux que les sermons des missions ne doivent être dégagés de toutes citations latines. Quelques jeunes missionnaires remplissent leurs sermons de textes de l’Écriture et de longs passages des saints pères entassés les uns sur les autres; mais à quoi servent des citations latines, à des gens qui ne les comprennent pas? Sans doute les textes de FÉcrilurc servent à donner de l’autorité à ce qu’on dit, mais ce n ’est que lorsqu’ils sont en petit nombre, et bien expliqués au peuple. Il vaut mille fois mieux ne citer qu’un seul texte et en extraire la moralité qu’il renferme, que d ’accumuler des passages. On peut faire valoir encore quelque texte des saints pères, pourvu qu’il soit court, nerveux, et que la matière dont il s’agit y soit bien traitée. Voyez les sermons démissions du vénérable P. Paul Segneri, de l’aveu unanime, grand maître dans l’art de prêcher ; et remarquez le petit nombre de passages latins qu’il a insérés dans ses sermons; il les a remplacés par des réflexions pratiques et par des moralités. La manière de dire dans les missions doit être assurément la plus simple possible, afin que le petit peuple l ’entende bien et qu ’il puisse être touché convenablement. La diction doit être rapide et les périodes concises, de sorte que celui qui n’aurait pas entendu les premiers mots du sermon puisse comprendre les autres; que, par exemple, celui qui n ’arriverait qu’à la moitié puisse saisir à l’instant les paroles du prédicateur. C’est là ce qu’on ne peut guère obtenir de gens ignorans et grossiers. Si on leur fait un sermon dont toutes les idées s’enchaînent de telle manière que celui qui n ’a pas entendu la première période ne comprend rien à la seconde ni aux suivantes. Pour obtenir du peuple une attention continuelle, nous dit Muralori, il faut lui parler souvent en l’apostrophant, en employant la figure qui consiste h faire soi-même la demande et la réponse. En outre, il est essentiel d’éviter le ton monotone et emphatique des panégyriques, et le ton véhément et déclamatoire de certains missionnaires qui, sans parler du danger qu’ils courcnule s’enrouer ou de se rompre quelque veine dans la poitrine, produisent l’ennui et la fatigue dans les auditeurs- Ce qui touche le peuple et fixe son attention, c’est de savoir varier à propos ses intonations, accompagner la voix du geste, sans excès, sans effort, s’arrêter ou reprendre à temps. Cette méthode, par sa variété, tient l ’auditoire toujours attentif. Au reste, dans les sermons des missions, il ne faut jamais négliger de faire l’acte de contrition; c’est la partie la plus importante de l’exercice. On retirerait peu de finit de la prédication, si les auditeurs ne se montraient contrits et bien décidés à changer de vie. Il faut encore contraindre le peuple dans son propre intérêt, à recourir dans les tentations à Jésus et à Marie; lui faire demander à la fin du sermon quelque grâce à la mère de Dieu comme le pardon des péchés, le don de la persévérance et d ’autres semblables. Tout ce que je viens de dire là, au reste, appartient aux prédications des missions; mais j ’ai voulu en faire mention ici, parce que chacun peut tirer avantage, dans l’occasion, de ce qui ne concerne que les missions.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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