Exposition du symbole des Apôtres · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre I
« Je crois en un seul Dieu, etc... » La foi, sans laquelle personne ne peut être appelé chrétien fidèle, est la première chose qui soit nécessaire au chrétien. La foi produit quatre biens différents. Le premier bien qu’elle produit, c’est d’unir l’ame à Dieu. L’ame, en effet, par la foi, contracte une espèce de mariage avec Dieu. Osée dit, chap. II : ci Je vous unirai à moi par la foi. » L’homme, pour cette raison, quand il est baptisé, confesse d’abord la foi, lorsqu’on lui dit : « Croyez-vous en Dieu? » Le baptême est, en effet, le premier sacrement de la foi. Et c’est pourquoi le Seigneur dit au dernier chapitre de saint Marc : « Celui qui aura cru et qui aura été baptisé, sera sauvé. » Nous devons savoir par là que, sans la foi, personne n’est agréable à Dieu. De là saint Augustin dit sur ces paroles de l’Apôtre, Epître aux Romains, ch. XIV : « Tout ce qui n’est pas de la foi, etc... » « Là où n’est pas la connoissance de la vérité éternelle, immuable, il n’y a qu’une fausse vertu, même dans les mœurs les plus pures. »
Le second bien que produit la foi, c’est que, par elle, la vie éternelle est commencée en nous. La vie éternelle, en effet, n’est autre
OPUSCULUM VI. EJUSDEM DOCTORIS DIV1 Th OMÆ DEVOTISSISfA EXPOSITIO SUPER SYMBOLO APOSTOLORUM, scilicet C r e d o w D e u m. Marc., u lt. : « Qui crediderit el baptizatus CAPUT PRIMUM. fu e rit, salvus erit. » Baptismus enim sine « Credo in unum Deum, etc. » Primum fide non prodest. Et ideo sciendum est, quod est necessarium christiano, est fides, quod nullus est acceptus Deo sine fide : sine qua nullus dicitur fidelis christianus. Hebr., XI : « Sine fide impossibile est pla-Fides autem facit quatuor bona. Prim um cere Deo. » Et ideo dicit Augustinus super est quod per fidem anim a conjungitur Deo. illud Rom., XIV : « Omne quod non est Nam per fidem anim a christiana facit quasi ex fide, etc. » « Ubi non est æternæ e t inquoddam matrimonium cum Deo. Ow., commutabilis veritatis agnitio, falsa est II : « Sponsabo te mihi in fide. » Et inde virtus etiam in optimis moribus. » Secundo, est, quod quando liomo baptizatur, primo quia per fidem inchoatur in nobis vita confitetur fidem, cum dicitur ei : « Credo æ tem a. Nam d t a æ tem a nihil aliud est, in Deum ? » quia baptism us est primum quam cognoscere Deum : unde dicit Dosacramentum fidei. Et ideo dicit Dominus minus Joan., XVII ; «Hæc est v ita ætem a,
chose que connoître Dieu, ce qui fait dire au Seigneur en saint Jean ch. XVII : « La vie éternelle consiste en ce qu’ils vous connoissent, vous le seul vrai Dieu. » Mais cette connoissance, qui commence par la foi, n’est complète que dans la vie future où nous connoîtrons Dieu tel qu’il est. C’est pour cela qu’il est dit dans l’Epître aux Hébreux, ch. XI : « Là est la substance des choses que nous devons espérer.» Personne ne peut parvenir à la béatitude, qui est la véritable connoissance de Dieu, à moins qu’il ne le connoisse d’abord par la foi. Saint Jean dit, ch. XX : « Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. »
Le troisième bien que produit la foi, c’est qu’elle dirige la vie présente ; l’homme, en effet, pour qu’il vive bien, doit savoir ce qui lui est nécessaire pour cela ; mais s’il lui falloit acquérir par l’étude ce qui est nécessaire pour bien vivre, ou il ne pourroit pas y parvenir, ou ce ne seroit qu’après un long espace de temps. Mais la foi nous communique cette connoissance. C’est elle, en effet, qui nous apprend qu’il y a un Dieu qui récompense les bons et punit les méchants, qu’il y a une autre vie, et les autres choses de ce genre, par lesquelles nous sommes suffisamment portés au bien et détournés du mal. Habac. : « Mon juste vit de la foi. » C’est ici une chose patente, car aucun des philosophes, avant que ne vînt Jésus-Christ, malgré tous ses efforts, ne pût avoir de Dieu et de ce qui est nécessaire à la vie éternelle, la même connoissance qu’en a après son avènement une vieille femme. Isaïe, à cause de cela, dit, ch. XI : « La terre est remplie de la science du Seigneur. »
Le quatrième bien qu’elle produit, c’est de nous faire vaincre les tentations. L’Apôtre, dans son Epître aux Hébreux, ch. II, dit : « Les saints vainquirent les puissances par la foi. » C’est une chose évidente, car toute tentation vient ou du diable, ou du monde, ou de la chair. Le diable vous tente pour vous empêcher d’obéir à Dieu et de lui être soumis. La foi repousse cette tentation; car elle nous le fait connoîtrè comme le Seigneur de tous les hommes, et à qui, par conséquent, il faut obéir. Saint Pierre dit dans sa première Epître, ch. V : a Le diable, votre adversaire, rôde, cherchant qui il dévorera; résistez-lui, fortifiés par la foi. » Le monde, lui, tente, soit en attirant par la prospérité, soit en effrayant par l’adversité. Mais la foi nous fait vaincre ces tentations, car elle nous fait croire à une vie meilleure, que celle-ci. C’est pour cela que nous méprisons la prospérité, et que nous ne craignons pas l’adversité. Saint Jean dit, I. chap. V : « C’est notre foi qui vainc le monde, telle est notre victoire. » C’est elle aussi qui nous enseigne qu’il y a d’autres maux plus grands, à savoir ceux de l’enfer. Pour la chair, elle nous tente, elle, en nous portant aux plaisirs momentanés de la vie présente ; mais la foi nous montre que si, par ces plaisirs, nous nous y attachons autrement qu’il n’est dù, nous perdons les plaisirs éternels. L’Apôtre dit dans son Epître aux Ephésiens, ch. VI : « Nous revêtant en tout du bouclier de la foi. » Il est donc évident par là que la foi nous est utile. Mais quelqu’un dira peut-être : Il est insensé de croire ce que l’on ne voit pas, il ne faut pas croire ce que l’on ne voit pas. Je réponds : nous pouvons dire premièrement que l’imperfection de notre intellect réduit à néant ce doute ; car si l’homme pouvoit par lui-même connoîtrè toutes les choses visibles et invisibles, il seroit insensé de dire ce que nous ne voyons pas; mais nos connoissances sont tellement rétrécies, que jamais aucun philosophe ne put découvrir la nature d’une mouche, d’où on lit qu’un philosophe passa trente ans dans la solitude pour connoîtrè la nature de l’abeille. Si donc notre intellect est si foible, n’est-il pas insensé de ne vouloir croire de Dieu que ce que l'homme peut eu connoîtrè par lui-même. C’est ce qui fait dire à Job contre gnoscimus, quod ipse est Dominus om dicit aliquis : Stultum est credere quod nium, et ideo sibi est obediendutn. I Petr., non videtur, nec sunt credenda quæ non Vs « Adversarius vesler diabolus circuit videntur.
quærens quem devoret, cui resistite fortes Respondeo dicendum, quod hoc dubium in fide. » Mundus autem tentât vel alii— primo tollit imperfectio intellectus nostri ; ciendo prosperis, vel terrendo adversis. nam si homo posset perfecte per se co- Sed hæc vincimus per fidem, quæ facit gnoscere omnia visibilia et invisibilia, nos credere aliam vitam meliorcm ista. Et stultum esset eredere quæ non videmus; ideo prospéra mundi hujus despicimus, et sed cognitio nostra est adeo debilis, quod non formidamus adversa : 1. Joan., V : nullus philosophus potuit unquam perfecte « Hæc est Victoria quæ vincit mundum, investigarc naturam unius muscæ : unde fides nostra. » Et etiam quia docet nos legitur, quod unus philosophus fuit trieredere alia majora mala, scilicet inferni. ginta annis in solitudine ut cognoscerel Caro vero tentât inducendo nos ad delec- naturam apis. Si ergo intellectus noster tationes vitæ præsentis momentaneas; sed est ita debilis, nonne stultum est nolle fides ostendit nobis, quod per has si eis credere de Deo, nisi illa tantum quæ h o indebite adhæ rem us, æternas dclectatio- mo potest cognoscere per se? Et ideo nes amittimufi. Ephes., VI : « In omnibus contra hoc dicitur Job, XXXVI : «Ecce sumentes scutum fidei. » Sic ergo patet, Deus magnus vincens scientiam nostram. » quod multum est utile habere fidem. Sed Secundo, potest responderi quia rtato quod cette assertion, ch. XXXVI : « Voici le Dieu grand, vainqueur de notre science. »
Secondement, on peut répondre que, supposé qu’un maître quelconque avançât quelque chose touchant la science qu’il a cultivée, et qu’un paysan affirmât qu’il n’est pas comme le maître l’enseigne, parce que lui paysan ne le comprend pas ; il seroit assurément réputé pour un insensé', ce paysan. Mais l’intellect de l’ange dépasse de beaucoup plus l’intellect du plus grand philosophe, que l’intellect du plus grand des philosophes ne dépasse celui du paysan. C’est pour cela qu’il est insensé le philosophe, s’il ne veut pas croire ce que disent les anges; il l’est à plus forte raison, s’il refuse de croire ce que dit Dieu. L’Ecclésiastique dit contre cette assertion, chap. III : « On vous a montré une foule de choses qui surpassent la conception des hommes. »
On peut troisièmement répondre que si l’homme ne veuloil croire que les choses qu’il connoîtroit, il lui seroit impossible de vivre en ce monde ; car comment un homme pourroit-il vivre, s’il ne croyoit à quelqu’un ? Comment, en effet, croiroil-il que tel homme est son père ? C’est pour cela qu’il est nécessaire que l’homme s’en rapporte à quelqu’un touchant les choses que par lui-même il ne peut pas parfaitement connoître ; mais Dieu n’est-il pas de tous les êtres celui qui est le plus digne de foi. C’est ce qui fait que ceux qui ne croient pas aux enseignements de la foi, ne sont pas sages ; m ais, comme dit l’Apôtre dans sa première Epître à Timothée, ch. VI : « Ils sont insensés et orgueilleux, l’ignorant est orgueilleux. » L’Apôtre dit encore pour la même raison, dans sa deuxième Epître à Timothée, ch. Tr : « Je sais à qui j ’ai ajouté foi, et j ’ai la certitude. » 11 est dit dans l’Ecclésiastique, ch. II : «Vous qui craignez le.Seigneur, croyez à sa parole. »
On peut aussi répondre quatrièmement, parce que Dieu approuve comme vraies les choses qu’enseigne la foi. Si, en effet, un roi envoyoit des lettres scellées de son sceau, personne n’oseroit dire que ces lettres ne sont pas l’expression de la volonté du roi. Mais il est constant que toutes les choses que les saints ont cru et qu’ils nous ont enseignées sur la foi de Jésus-Christ, sont marquées du sceau de Dieu ; ces œuvres que nulle créature ne sauroit opérer indiquent le sceau de Dieu. Or ces œuvres sont les miracles par lesquels Jésus-Christ a confirmé l’enseignement des Apôtres et des saints. Si vous dites que personne n’a vu faire de miracles, je réponds à cela, il est constant que le monde entier rendoit un culte aux idoles, et que la foi de Jésus-Christ étoit persécutée, comme nous l’apprennent même les historiens païens; mais bientôt tous se convertirent à Jésus-Christ, et les hommes illustres, et les riches et les puissants, et les sages ainsi que les grands ; et cela à la prédication d’un petit nombre d’hommes simples et pauvres annonçant Jésus-Christ. Ceci est un fait miraculeux, ou il n’y en a pas. Si c’est un fait miraculeux, vous avez ce qui est proposé; si ce n’est pas un fait miraculeux, je dis qu’il n ’y a pas de plus grand miracle que la conversion du monde entier sans miracle ; c’est donc ce que nous cherchons. Ainsi donc, personne ne doit douter de la foi, mais on doit croire les choses qui sont de son domaine avec plus de fermeté que ce que l’on voit, car la vue de l’homme peut être trompée, pendant que la science de Dieu n ’est jamais en défaut.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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