Exposition du symbole des Apôtres · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre II
« Je crois en un seul Dieu, etc... » Parmi toutes les choses que les fidèles doivent croire, la première qui doit être l’objet de leur foi, c’est qu’il y a un Dieu. Mais il faut examiner ce que signifie ce nom Dieu. Ce nom signifie simplement gouverneur, pourvoyeur de toutes choses. Celui donc qui croit à l’existence de Dieu, croit qu’il gouverne tout, qu’il pourvoit à tout. Il ne croit pas à l’existence de Dieu, celui qui pense que tout est l’effet du hasard. Mais on ne trouve personne d’assez insensé pour ne pas croire que les choses naturelles, qui procèdent avec un certain ordre dans des temps déterminés, ne sont pas gouvernées, prévues et disposées par un être supérieur. Nous voyons, en effet, le soleil, la lune, les étoiles suivre un cours déterminé ; ce qui n ’arriveroit pas s’ils étoient le résultat du hasard ; c’est pour cela que celui qui ne croiroit pas à l’existence de Dieu seroit un insensé. On lit, Psaume XIII : « L’insensé a dit dans son cœur : il n ’y a pas de Dieu, v II en est néanmoins qui, tout en croyant que Dieu gouverne le monde et dispose toutes les choses naturelles, refusent pourtant de croire qu’il règle les actes humains, et ne croient pas que ce soit lui qui les dispose. La raison de ceci, c’est qu’ils voient, dans le monde, les bons plongés dans l'affliction et les méchants prospérer, ce qui semble faire que la providence de Dieu abandonne les actes des hommes ; ce qui fait que Job dit à cette occasion dans leur personne, ch. XXII : « Il se promène dans l’immensité des cieux, et il ne s’occupe pas de ce qui nous concerne. » Mais cette assertion est entièrement insensée. Il leur arrive ce qui arriveroit à un homme qui, ignorant la médecine, verroit un médecin donner de l’eau à un malade et du vin à l’autre, ce que lui dicte sa science médicale, croiroit que ceci est le résultat du hasard, parce qu’il ignore cette science qui fait agir de la sorte pour une juste cause, à savoir, qu’elle fait donner à l’un de l’eau et à l’autre du vin ; il en est de même de Dieu. C’est, en effet, par une cause juste et d’après sa providence, que Dieu règle toutes les choses qui sont nécessaires aux hommes ; et ainsi il en afflige quelques-uns qui sont bons, et en laisse prospérer d’autres qui sont méchants; d’où il arrive que celui qui croit que c’est là l’effet du hasard, est réputé un insensé, et il l’est réellement, parce qu’il n’en est ainsi que parce qu’il ignore l’art et la cause de la disposition divine.' Job dit, ch. XI : « Plût à Dieu qu’il vous montrât les secrets de sa sagesse, et combien multiple est sa loi. » Il faut donc croire fermement que Dieu dispose et gouverne non-seulement les choses naturelles, mais même les actes humains. Il est écrit, Psaume XCIII : « Et ils dirent : Le Seigneur ne le verra pas, le Dieu de Jacob ne l’entendra pas; comprenez-le, peuple insensé, nation imprudente. Quoi! celui qui a fait l’oreille n’entendra pas? celui qui créa l’œil ne voit pas ? le Seigneur connoît les pensées des hommes. » Il voit donc tout, et les pensées et les secrets de la volonté ; ce qui fait que l’homme est dans une nécessité spéciale de faire le bien, car toutes ses pensées et tous ses actes sont manifestes aux yeux de Dieu. L’Apôtre dit dans son Epître aux Hébreux, ch. IV : « Toutes choses sont nues et découvertes aux yeux de Dieu. » Mais il faut croire que ce Dieu, qui dispose et gouverne tout, est un seul Dieu ; ce qui le prouve, c’est que cette disposition des choses humaines est parfaitement ordonnée : en elle, on trouve une multitude d’êtres disposés et gouvernés par un seul. La multitude des chefs introduit souvent, parmi les sujets, la dissension; de là, comme le gouvernement divin l’emporte de beaucoup sur le gouvernement humain, il est évident que le gouvernement du monde ne s’exerce pas par plusieurs Dieux, mais bien par un seul. Il y a quatre choses qui portèrent les hommes à admettre plusieurs dieux.
La fôiblesse de l ’intellect humain est la première. Les hommes, en effet, à cause de la fôiblesse de leur intellect, ne pouvant pas s’élever au-dessus des objets corporels, crurent qu’il n’y avoit rien au-delà de la nature des corps sensibles ; c’est ce qui fit qu’ils placèrent, parmi ces corps, des corps qui surpassent les autres et gouvernent le monde. hoc, nisi quia nescit artem et causam dis disponit et ré g it, sit unus Deus tantum, positionis divinæ, Job, XI : « Utinam os- cujjis ratio est quia ilia dispositio rerum tcndcret tibi secreta sapientiæ, et quod humanarum est bene disposita, in qua multiplex esset lex ejus. » Et ideo firm iter multitudo invenitur disponi et gnbemari credendum est, quod Deus guburnat et per unum. Nam multitudo præsidentinm disponit non solum res naturales, sed etiam inducit sæpc dissensionom in subelitis : actus humanos. Psalm. ni. XCIII : « Et dixe- unde cum divinum regimen præemineat ru u l : Non videbil Dominus, nec intelliget regim ini U um ano, manifestum est quod Deus Jacob. Intelligite insipienLes in po regnum mundi-non est per multos Deos, pulo, et stulti aliquando sapite. Qui plan- sed per unum tantum. Sunt autem quatuor tavil aureni non a u d ie t, au t qui finxit ex quibus homines inducti sunt ad pooculuin, non considérât : Dominus soit co- neudum plures Deos. Primum est im begitationcs hominum. » Omnia ergo videt cillitas intellectus hum ani. Nam homines et cogitationcs, et occulta voluntatis : unde imbecillis intellectus non valentes corpoet hominibus specialiter imponitur néces ralia transcendera, non crediderunt alisitas bene laciendi, quia omnia quæ co quid esse ultra naturam corporum sensigitan t et fa c in nt, divino conspectui sunt b ilin m, et ideo inter corpora ilia posuemanifesta. Apostolus, Hebr., IV : «Om nia ru nt prseem inere, et disponere mundum, nuda sunt et aperta oculis ejus. » Est a u - quæ pulchriora et digniora inlerea videlem credendum, quod hic Deus qui omnia bantur, et eis attribnebaut et impendebaui Ces corps sont ceux qui leur paroissoient et les plus beaux et les plus dignes; ils leur attribuoient et leur rendoient un culte divin. De ce nombre se trouvèrent les corps célestes, à savoir, le soleil, la lune et les étoiles. Il leur arrive ce qui arrive à celui qui, voulant aller à la cour voir le roi, croit que chacun de ceux qu’il voit bien vêtu ou constitué en dignité, c’est le roi lui-m ôm e. Il est dit d’eux au livre de la Sagesse, ch. XIII : « Ils pensèrent que le soleil, la lune, le cercle des étoiles étoienl les Dieux qui gouvernent le monde. » Il est écrit dans Isaïe, ch. LI : « Levez vos regards en haut, etc... »
Ce qui, secondement, fit admettre plusieurs Dieux, ce fut l’adulation des hommes. Il y en eut, en effet, qui, voulant flatter les puissants et les rois, leur décernèrent les honneurs qui ne sont dus qu’à Dieu, leur obéissant et se soumettant, à eux ; c’est ce qui leur eu fit diviniser quelques-uns après leur mort ; à d’autres ils décernèrent ce titre de leur vivant. Il est écrit au livre des Juges, ch. V ; « Que la nation tout entière sache que Nabuchodonosor est le Dieu de la terre, et qu’il n’en est pas d’autre que lui. »
L’affection charnelle pour les enfants et les parents, fut la troisième cause de la multiplicité des Dieux. La trop grande affection de quelques hommes pour les leurs, fit qu’ils leur érigèrent des statues après leur mort ; ainsi, de là il s’en est suivi qu’ils rendirent à ces statues un culte divin. Il est dit d’eux au livre de la Sagesse, ch. XIV : « Parce que les hommes, pour servir ou leur affection ou les rois, imposèrent au bois ou à la pierre un nom incommunicable. »
La quatrième, c’est la malice du démon. Il voulut lui-même, des le principe, s’égaler à Dieu ; ce qui lui fait dire dans Isaïe, ch. X1Y : « Je poserai mon siège vers l’aquilon et je monterai au ciel, et je serai semblable au Très-Haut. » Il n’a pas encore renoncé à ce désir; tous ses efforts, au contraire, tendent à se faire adorer des hommes, à les porter à lui offrir des sacrifices, non qu’il se délecte de la chair de l’animal qui lui est immolé, mais son bonheur est de voir qu’on lui décerne la même révérence qu’à Dieu. C’est ce qui lui fait dire à Jésus-Christ dans saint Matthieu, ch. IV : « Je vous donnerai tout ce que vous voyez, si, vous prosternant, vous m’adorez. » C’est aussi ce qui faisoit que, pour se faire vénérer comme des Dieux, fis entroient dans les idoles et rendoient des réponses. Il est écrit, Ps. XCV : « Tous les Dieux des nations sont des démons. » L’Apôtre, dans son Epître aux Corinthiens, ch. X, dit : « Mais les victimes que les Gentils immolent, il les immolent aux démons et non à Dieu. » Les quatre causes que nous venons d’énumérer, bien que les choses que nous venons de dire soient horribles, en entraînent cependant quelques-uns, un grand nombre même. Qu’ils croient à l’existence de plusieurs Dieux, c’est ce que démontrent sinon leur bouche ou leur cœur, du moins leurs actes. Ils admettent que les corps célestes sont des Dieux, ceux qui croient à leur influence sur la volonté de l’homme, et qui choisissent pour agir un temps déterminé ; et, faisant des instruments pour les observer, ils sont dominés par d’autres Dieux. Jérémie dit, ch. X : « Ne craignez pas les astres du ciel que redoutent les Gentils, car les lois des peuples sont vaines. » Ils proclament de même les rois, leurs Dieux, tous ceux qui, dans les choses qu’ils ne leur doivent même pas, leur sont plus soumis qu'à Dieu. Il est dit au livre des Actes, ch. Y : « Il faut plutôt obéir à Dieu qu’aux hommes. » Ils montrent aussi par leurs actions, ceux qui aiment leurs proches ou leurs enfants plus que Dieu, qu’il y a plusieurs Dieux; il en est encore de même de ceux qui aiment plus la bonne chère que Dieu. L’Apôtre dit de ces derniers dans son Epître aux Philippiens, ch. III : « Leur ventre est leur Dieu. » Tous ceux qui s’adonnent aux sortilèges et aux incantations, croient à l’existence de plusieurs Dieux, puisqu’ils professent que les démons en sont; et ce qui le prouve, c’est qu’ils leur demandent ce que Dieu seul peut accorder, tel que la révélation d’une chose cachée ou la connoissance de ce qui doit arriver. Il faut donc croire d’abord que Dieu est seulement Un.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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