Exposition du symbole des Apôtres · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre III
« Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. » Comme nous l’avons dit, la première chose qu’il faut croire, c’est qu’il n’y a qu'un seul Dieu. La seconde, c’est que ce Dieu est le créateur du ciel et de la terre, ou qu’il a fait les choses visibles et invisibles. Mettant de côté les raisons subtiles, notre proposition, à savoir, que Dieu a créé ou fait tout ce qui existe, se prouve par un exemple grossier. Il est constant que si quelqu’un entrant dans une maison quelconque, sentait à l’entrée même de cette maison la chaleur, et qu’ensuite pénétrant plus avant il la sentait plus intense, il crût dans la suite à l’existence du feu dans cette maison, quand même il ne verroit pas le feu qui produit la chaleur dont nous avons parlé ; c’est ce qui arrive aussi à celui qui considère les choses de ce monde. 11 tro u v e, en effet, lui-même les choses de ce monde disposées suivant certains degrés de beauté et de grandeur, et plus il approche de Dieu, plus il les trouve belles et parfaites. C’est pour cela que les corps célestes sont plus beaux que les corps inférieurs, les invisibles que les visibles. Il faut donc croire que tous ces corps sont l’œuvre d’un seul Dieu, et que c’est lui qui leur a donné à tous l’existence et la grandeur. Il est dit au livre de la Sagesse, ch. XIII : a Ils sont vains les hommes en qui n’est pas la science de Dieu ; ils n’ont pu comprendre, par les biens visibles, le souverain Etre, ni, contemplant ses œuvres, n’en ont reconnu l’auteur. » Il est écrit plus bas : « Car la grandeur et la beauté de ] a créature peuvent faire connoître et rendre pour ainsi dire visible le créateur. » Il doit donc être certain pour nous, que tout ce qui existe dans le monde vient de Dieu. Sur ce point, il nous faut éviter trois erreurs.
La première c’est celle des Manichéens, qui soutiennent que le diable a créé toutes les choses visibles, et qui, pour cela, n’attribuent à Dieu que la création des choses invisibles. La cause de cette erreur, c’est qu’ils affirment que Dieu est le souverain bien, ce qui est vrai ; que, par conséquent, toutes les choses qui viennent d’un être bon sont bonnes. D’où, ne sachant pas discerner ce qu’est le bien de ce qu’est le mal, ils crurent que toutes les choses qui sont mauvaises d’une manière quelconque, sont simplement mauvaises ; ainsi, parce que le feu brûle, ils le disent simplement mauvais ; ils en disent autant de l’eau, parce qu’elle suffoque : ainsi des autres choses. De là, parce que rien de ces choses sensibles n’est simplement bon, mais que toutes ont quelque partie mauvaise et défectueuse, ils dirent que les choses visibles n’ont pas été créées par le Dieu bon, mais bien par le principe mauvais. Saint Augustin apporte contre eux l’exemple suivant : Si quelqu’un entroit dans la maison d’un artisan, et qu’il rencontrât des outils contre lesquels il se heurtât, et qu’ils le blessassent; si, pour ce fait, il tenoit pour mauvais l’artisan, parce qu’il a de tels outils, il seroit un insensé, parce que celui-ci ne les possède que pour exercer son métier. De même, il est absurde de dire que les créatures sont mauvaises, parce qu’elles sont nuisibles en quelque chose; car ce qui est nuisible à l’un est utile à l’autre. Mais cette erreur est contre la foi de l’Eglise, et c’est pour la repousser qu’il est dit : « Créateur des choses visibles et invisibles. » Il est écrit dans la Genèse, ch. I : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. » Saint Jean dit, ch. I : « Toutes choses ont été faites par lui. »
quis esset artifex. » Et in fra : « A magni- suffocat, et sic de aliis. Unde quia nihil tudine enim speciei et creaturæ cognosci- istorum sensibillum est simpliciter bonum. biliter poterit creator horum -videri. » Sic sed aliqualiter malum et deficiens, dixeergo pro certo deliet nobis constare, quod ru nt quod visibiüa omnia non sunt facta à omnia quæ sunt in mundo, a Deo sunt. Deo bono, sed à malo : contra hos ponit Circa hoc autem debemus vitare très er Augustinus taie exeinplum. Si aliquis inrores. Prim us est error M anichæorum, qui traret dom um fabri et inveniret instrudicunt quod omnia visibilia creata sunt à. m enta ad quæ im pingeret et læderent eum, diabolo, et ideo Deo solum attribuunt et ex hoc reputaret illum fabrum malum, creationem in v isibillum, et causa hujus quia tenet talia instrumenta, stultus e sse t, erroris est, quia ipsi Deum asserunt sum cum faber ea teneat ad opus suum ; ita mum bonum, sicut et verum est, et om stultum est dicere, quod per hoc creaturæ quæ à bono sunt, bona esse : unde ræ sint m alæ, quia sunt in aliquo nocivæ ; nescientes discernere quid sit malum et nam quod uni est nocivum, alteri est quid bonum, crediderunt quod omnia ilia utile. Hic autem error est contra fidem quæ sunt aliqualiter m a la, simpliciter Ecclesiæ, et ideo ad hunc removenduin essent mala, sicut ignis, quia urit, dicitur dicitur : « Visibillum omnium et iirvisibiab eis simpliciter m alus ; et, aqua, quia Iium. » Genes., I : « In prïncipio creavit.
La seconde c’est celle des hommes qui soutiennent que le monde est éternel. C’est d'après cette manière de voir que parle saint Pierre, lorsqu’il dit, II. Ep. ch. III : « Car depuis que les pères sont dans le sommeil, toutes choses demeurent au même état qu’elles étoient au commencement ; et ces hommes n’ont été conduits à ce point que parce qu’ils ne surent pas considérer le commencement du monde. » Ce qui fait, comme le dit le docteur Moïse, « qu’il leur est arrivé ce qui arriveroit à un enfant qui immédiatement après sa naissance seroit placé dans une île, qui ne verroit jamais de femme enceinte, ni d’enfant venir au monde, si, après avoir grandi, on lui disoit comment l’homme est conçu, porté dans le sein de sa mère et comment il naît; il refuseroit de croire quiconque le lui diroit, parce qu’il lui paroîtroit impossible que l’homme pût vivre dans le sein de sa mère. » De même, ceux-ci ne considérant le monde que tel qu’il est maintenant, se refusent à croire qu’il ait eu un commencement. Cette assertion est contre la foi de l’Eglise, et c’est pour détruire cette erreur qu’il est dit : « Créateur du ciel et de la terre. » S’ils furent créés, il est en effet constant qu’ils n’existèrent pas toujours ; c’est pour cela qu’il est écrit au Psaume CXLVIII : « Et toutes choses furent faites. »
La troisième c’est celle de ceux qui avancent que Dieu a fait le monde avec une matière préexistante ; et ce qui les a conduits là, c’est qu’ils ont voulu mesurer la puissance de Dieu d’après la nôtre ; et comme l’homme ne peut rien faire s’il n ’a une matière préexistante, ils crurent qu’il en est de même de Dieu, et c’est ce qui leur fit dire que, dans la production des créatures, il eut une matière préexistante. Mais cette assertion est fausse ; car la raison pour laquelle l’homme ne peut rien faire sans une matière préexistante, c’est qu’il n’est qu’un ouvrier particulier et qu’il ne peut que donner une forme à une matière indéterminée créée à l’avance par un autre; et ce qui le Deus cœlum et terram. » Joan,, I : « Om præ sen tem, non cre du rt quod incceperit. nia per ipsum facta sunt. » Secundus est Est etiam hoc contra fidem Ecclesiæ ; et error ponentium mundum ab æterno, se ideo ad hoc removendum dicitu r : « Faccundum quem m odum loquitur Petrus torem cœli et terræ. » Si enim fuerunt dicens, II. Petr., III : « Ex quo patres dor- facta, constat quod non sem per fu eru nt; m ieru nt, omnia sic persévérant ab initio et ideo dicitur in Psalm. CXLVIII : « Dixit, creaturæ ; et isti ducti sunt ad hanc posi- et facta sunt. » Tertius est erro r ponentio n em, quia nescierunt considérais prin- tiu m Deum fecisse mundum ex præjaeenti cipium mundi. » Unde sicut rabbi Moyses m a te ria, et ad hoc ducti sunt, quia v odicit, istis contingit sicut puero qui si star lu eru n t m etiri potentiam Dei secundum tim cum nascitur, poneretur in insula, et potentiam nostram ; et id e o, quia homo nunquam videret m ulierem prægnantem, nihil potest facere, nisi ex præjaeenti manec puerum n a sc i, et diceretur isti puero te r ia, crediderunt quod eodem modo et quando magnus esset, qualiter homo con- Deus, unde dixerunt quod in productions cipitur, portatur in utero et nascitur, nulli rerum habuit materiam præjacentem. Sed crederet sibi dicenti, quia impossibile sibi hoc non est verum : nam homo ideo nihil videretur quod homo posset esse in utero potest facere sine præjaeenti materia, quin raatris. Sic isti considérantes statum mundi est factor particularis, et non potest inprouve. c’est que sa puissance ne s’étend seulement qu’à la forme, ce qui prouve qu’il ne peut être cause que de la forme. Pour ce qui est de Dieu, il est la cause universelle de toutes choses ; il ne crée pas seulement la forme, mais encore la matière, et c’est pour cela qu’il a tout tiré du néant. C’est pour anéantir cette erreur qu’il est dit : « Créateur du ciel et de la terre. » Créer et faire diffèrent en ce que, créer c’est tirer quelque chose de rien, pendant que pour faire quelque chose, il faut avoir une matière première. Si donc il a tout créé, nous devons croire, qu’il pourrait de nouveau, si ce qui existe étoit détruit, le recréer ; c’est pour cela qu’il peut rendre la vue aux aveugles, ressusciter un mort, et faire toutes les autres choses miraculeuses. Il est écrit au livre de la Sagesse, ch. XII : « Parce qu’il vous sera toujours libre d’user de votre puissance quand il vous plaira. » Mais une considération de ce genre conduit l’homme à cinq choses.
Elle le conduit premièrement à la connoissance de la majesté divine ; l’artisan est en effet plus parfait que ses œuvres ; ce qui fait que, comme Dieu est l’artisan de ce qui existe, il est évident qu’il est plus parfait que toutes les choses qui existent. Il est écrit au livre de la Sagesse, ch. XIII : « Que s’ils les ont cru des dieux, parce qu’ils ont pris plaisir à en voir la beauté qu’ils conçoivent de là, combien celui qui en est le dominateur, doit être encore plus beau. » Que s’ils ont admiré le pouvoir et les effets de ses créatures, qu’ils comprennent de là, combien plus puissant encore est celui qui les a créés. C’est pour cela que tout ce que l’on peut comprendre ou penser est au-dessous de Dieu. Job dit, ch. XXXVI : « Voici le grand Dieu qui surpasse notre science. »
Il est secondement conduit par cela même à rendre grâce. De ce que Dieu, en effet, est le créateur de toutes choses, il est certain que tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons nous vient de lui. L’Apôtre dit dans son Epitre aux Corinthiens, ch. IV : « Qu’avez-vous que vous n’ayez reçu de lui? » Il est écrit en Psaume XXIII : « La terre et tout ce qu’elle contient sont le domaine de Dieu, etc... » Ce qui fait que nous devons lui rendre nos actions de grâces. Il est écrit, Psaume CXV : « Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’il m’a accordé ? »
Il est en troisième lieu conduit par là à la patience dans l’adversité; en effet, bien que toute créature vienne de Dieu, et que par cela même elle soit bonne de sa nature ; si cependant elle nous nuit, et nous est préjudiciable, nous devons croire que la peine qu’elle nous procure vient de Dieu, non toutefois par une faute, puisqu’il ne vient rien de mauvais de Dieu, mais qu’elle est disposée pour notre bien ; ce qui fait que, si tout châtiment que l’homme supporte vient de Dieu, il doit l’endurer avec résignation. Les châtiments, en effet, purifient les péchés, humilient les coupables et excitent les bons à aimer Dieu. Job dit, ch. U : « Si nous avons reçu le bien de Dieu, pourquoi n’endurerions-nous pas les maux qui nous arrivent ? »
Nous sommes quatrièmement conduits par là à user sagement des créatures ; nous devons en effet ne les employer qu’aux usages auxquels Dieu les a destinées en les créant. Mais elles sont créées pour deux choses, à savoir d’abord pour la gloire de Dieu, parce qu’il a tout fait pour lui ; c’est-à-dire comme il est écrit au livre des Proverbes, ch. XVI : « Le Seigneur a tout fait pour sa gloire : » ensuite pour notre utilité. Il est écrit au Deutéronome, chap. IV : « Les choses que le Seigneur votre Dieu a faites, c’est pour l’usage des nations. » Nous devons donc nous servir des créatures pour la gloire de Dieu, afin par là de lui plaire ; nous devons aussi en user pour notre utilité, afin de ne pas commettre le péché en nous en servant. Il est écrit au premier livre des Paralipomènes, ch. XXIX : « Tout vous appartient, tout ce que nous avons reçu de votre main nous vous le donnons. » Par conséquent tout ce que vous avez, la beauté, la science, la sagesse, vous devez tout rapporter à Dieu et n’en user que pour sa gloire.
Nous sommes cinquièmement conduits par là à la connoissance de la dignité humaine. Dieu de fait, a tout créé pour l’homme, ainsi qu’il est écrit au Psaume VIII : « Vous avez tout soumis à sa domination. » L’homme parmi toutes les créatures est l’étre qui, après l’ange, ressemble le plus à Dieu. C’est pour cela qu’il est dit dans la Genèse : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance. » Dieu n’a dit cela, ni du ciel, ni des étoiles, mais bien de l’homme; toutefois ce n’est pas quant à son corps, mais seulement quant à son ame, qui a son libre arbitre, qui est incorruptible, et par laquelle il ressemble plus à Dieu qu’aux autres créatures. Nous devons donc considérer qu’après les anges, l’homme est plus digne que les autres créatures. Les péchés, l’appétit désordonné des créatures corporelles que Dieu a faites pour notre service, qui sont moins dignes que nous, ne diminuent en rien notre dignité, mais nous devons nous tenir pour ce que Dieu nous a faits. Dieu, en effet, a créé l’homme pour qu’il présidât à tout ce qui est sur la terre et qu’il lui fût soumis. Nous devons donc commander aux créatures, mais être soumis à Dieu, lui obéir, le servir, et par là parvenir à la jouissance de Dieu, qu’il doit nous procurer, etc...
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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