Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Dissertation sur l’autorité du Pontife romain, au sujet de la 29e proposition condamnée par Alexandre VIII · Alphonse de Liguori

    § I : De l’infaillibilité du Pape — II : Preuves

    I. — Notre proposition se prouve d’abord par les Ecritures et notamment :

    1° Par ce texte de Saint Matthieu : Tu es Petrus, et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam, et Portœ inferi non praevalebunt adversus eam :2 Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les Portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. — Par cette pierre, Noël Alexandre3 entend l'Eglise; mais c’est là une interprétation absurde, qui rendrait le sens également absurde, puisque, d’après cette explication, il reviendrait à ceci : « Sur cette Eglise, je bâtirai mon Eglise. -» Cependant il ressort évidemment du sens même de la phrase, que tout le discours s’adresse à Pierre. Les Saints Pères, tels que Saint Basile,4 Saint Cyprien,5 Saint Jean Chrysostome,6 Saint Hilaire,1 Tertullien,2 Saint Epiphane,3 et Origêne,4 cités par Joseph Baronius,5 nous disent que par le mot pierre il faut entendre l’Apôtre Saint Pierre.

    Saint Basile dit notamment, en parlant de Pierre : Comme il l’emportait sur les autres par sa foi, il fut constitué le soutien de l’Eglise : Quoniam fide prœstabat, Ecclesiœ... œdificationem Et Saint. Léon : Par la sublimité de sa foi, Pierre plut tellement à Jésus-Christ, qu’il mérita, avec l’assurance de l’éternelle béatitude, de devenir ce roc ferme et indestructible sur lequel l’Eglise devait être bâtie et prévaloir contre les puissances de l’enfer et les lois de la mort : Tantum in hac fidei sublimitate (Petrus Christo) complacuit, ut beatitudinis felicitate donatus, sacram inviolabilis Petrœ acciperet firmitatem supra quam fundata Ecclesia Portis inferi et mortis legibus praevaleret fi Saint Cyprien a dit également que la primauté a été accordée à Pierre pour montrer qu’il n’y a qu’une seule Eglise du Christ et qu’une seule Chaire : Primatus Petro datur, ut una Christi Ecclesia et Cathedra una monstretur. — Et après avoir cité ces textes : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ; Paissez mes brebis, » il ajoute contre les Novatiens : C’est sur lui seul que Jésus-Christ bâtit l’Eglise, et c’est à lui qu’il confie le soin de paître ses brebis : Super illum unum œdificat Ecclesiam, et illi pascendas mandat oves suas.

    Saint Léon nous représente Jésus-Christ s’adressant en ces termes à Saint Pierre : C’est moi, il est vrai, qui suis la pierre indestructible; cependant, vous aussi, vous êtes pierre, parce que ma force affermit la vôtre, de sorte que tout ce qui m’est propre en vertu de ma puissance, vous devient commun avec moi par participation : Cum ego sim inviolabilis petra..., tamen tu quoque petra es, quia mea virtute solidaris, ut quae mihi potestate sunt propria, sint tibi mecum participatione communia,l

    Cette vérité ressort plus évidemment encore du Concile de Chalcédoine, qui appelle cet Apôtre la pierre et le pivot de l’Eglise Catholique : Appellat Petrum petram et crepidinem Ecclesiae Catholicae. A ce propos, Bellarmin ajoute : Les Catholiques enseignent que cette métaphore signifie que le gouvernement de toute l’Eglise a été confié à Pierre, surtout pour ce qui regarde la foi ; car, c’est le propre de la pierre fondamentale de servir de direction et de soutien à tout l’édifice : Catholici docent hac metaphora significari Petro esse commissum regimen totius Ecclesiœ, et prœcipue circa fidem ; petrœ enim fundamentali hoc est proprium, totum œdificium regere et sustentare.³

    Ajoutons le témoignage de Saint Cyrille d’Alexandrie, qui nous dit que, d’après cette promesse (vous êtes Pierre, etc.), l’Eglise Apostolique de Pierre ne contracte aucune souillure de toutes les séductions de l’hérésie : Secundum hanc promissionem, Ecclesia Apostolica Petri ab omni seductione haeretica... manet immaculata A

    Si donc l’Eglise, contre laquelle les enfers ne peuvent prévaloir, est figurée par un édifice, il faut nécessairement, pour qu’elle ne puisse réellement être renversée, que sa base et son fondement soient indestructibles, de peur que, le fondement une fois ruiné, tout l’édifice ne s’écroule. Aussi Origène nous dit-il que si les enfers prévalaient contre la pierre sur laquelle l’Eglise est bâtie, ils prévaudraient aussi contre l’Eglise elle-même : Siprœvalerent (inferi) adversus petram in qua fundata Ecclesia erat, contra Ecclesiam etiam prœvalerentA

    2° Notre proposition se prouve également par ce texte de Saint Luc : Ego autem rogavipro te, ut non deficiat fides tua :6 J ’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point.

    Tous les auteurs ont également inféré de ce texte, comme l’affirme Maldonat,1 que les Souverains Pontifes sont à jamais infaillibles.

    II. — Notre thèse se prouve en outre par les Conciles œcuméniques, et :

    1° Par le Concile de Chalcédoine, où nous lisons, d’après ce que rapporte Saint Thomas,2 que toutes les définitions du Pape doivent être adoptées, parce qu’elles émanent du Vicaire du Trône Apostolique : Omnia ab eo (Papa) definita teneantur, tamquam a Vicario Apnstolici Throni. Et après qu’on y eut donné lecture de la lettre de Saint Léon, on prononça l’anathème contre ceux qui ne croyaient pas de même.3 Ensuite les Pères du Concile embrassèrent la doctrine du Souverain Pontife comme celle de Saint Pierre lui-même, et demandèrent que tous leurs décrets fussent confirmés par l'autorité du Siège Apostolique.4

    2° Le IIe Concile œcuménique de Lyon s’exprime ainsi : Ipsa quoque Sancta Romana Ecclesia summum... principatum super universam Ecclesiam obtinet, quem se ab ipso Domino in Beato Petro, cujus Romamts Pontifex est successor, cum potestatis plenitudine, recepisse... recognoscit;... sic et si quae de fide sübortœ fuerint quaestiones, suo debent judicio definiri :5 La Sainte Eglise Romaine possède la suprême principauté sur l’Eglise universelle, principauté qu’elle reconnaît avoir reçue, avec la plénitude du pouvoir, de Notre-Seigneur même dans la personne du Bienheureux Pierre, dont le Pontife Romain est le successeur ; et si des questions sont soulevées au sujet de la foi, elles doivent être définies par son jugement.

    3° Dans le Concile de Florence, nous lisons ces paroles : Definimus Romanum Pontificem in universum orbem tenere primatum, et... successorem esse Beati Petri,... totiusqve Ecclesiæ Caput, et Christianorum Patrem et Doctorem existere, et ipsi in Beato Petro regendi Ecclesiam a Domino nostro Jesu Christo plenam potestatem traditam esse, quemadmodum etiam in gestis œcumenicorum Conciliorum et in sacris Canonibus continetur : 1 Nous définissons que le Pontife Romain est investi de la primauté sur le monde entier, qu’il est le successeur du Bienheureux Pierre, le Chef de toute l’Eglise, le Père et le Docteur de tous les Chrétiens, et qu’il a reçu de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans la personne du Bienheureux Pierre, le plein pouvoir de gouverner l’Eglise ; ce qui est aussi contenu dans les Actes des Conciles œcuméniques et dans les saints Canons. — Or, s’il est certain que le Pape est le Docteur de toute l’Eglise, il faut aussi tenir pour certain qu'il doit être infaillible, afin que l’Eglise ne puisse jamais être trompée par son propre maître.

    4° Ajoutons ici le témoignage du Concile de Vienne, quinzième œcuménique, qui se tint sous Clément V et décréta que c’est uniquement au Siège Apostolique qu’il appartient de prononcer sur les doutes en matière de foi : Dubia fidei declarare, ad Sedem dumtaæat Apostolicam pertinere fi

    III. — Notre proposition se prouve encore par les Saints Pères,

    Saint Irénée a écrit : Il est nécessaire que tous dépendent de l’Eglise Romaine comme de la source et de la tête : Necesse est... omnes ab ipsa (Romana Ecclesia) tamquam a fonte et capite pendere fi

    Saint Athanase dit que l’Eglise Romaine conserve toujours la vraie doctrine sur Dieu : Romanam Ecclesiam semper conservare veram de Deo sententiam fi Et dans la même lettre, il s’exprime en ces termes, en adressant la parole au Souverain Pontife : Vous êtes le destructeur des hérésies sacrilèges et de tous ceux qui attaquent et infestent l’Eglise; vous êtes Prince, Docteur, et Chef, quant à la doctrine orthodoxe et à la foi inaltérable : Tu profanarum hœresum atque impetitorum omniumque infestantium depositor, Princeps, et Doctor, Caputque omnium orthodoxes doctrinae et immaculatae fidei existis A

    Théodoret, évêque d’Asie, s’exprime ainsi dans une lettre au pape Léon : J’attends la sentence de Votre Siège Apostolique, et je supplie et conjure votre Sainteté de me prêter secours, à moi qui appelle à votre jugement juste et droit : Ego Apostolicœ vestrae Sedis expecto sententiam, et supplico et obsecro Vestram Sanctitatem ut mihi opem ferat, justum vestrum et rectum appellanti judicium A

    Saint Cyprien écrit également : Dieu est un, le Christ est un, l’Eglise est une, et la Chaire fondée sur Pierre d’après la parole du Seigneur, est une; on ne peut établir d’autre sacerdoce que le sacerdoce unique ; quiconque amasse ailleurs, dissipe : Deus unus est, et Christus unus, et una Ecclesia, et Cathedra una super Petrum Domini voce fundata; aliud... sacerdotium novum fieri praeter... unum sacerdotium non potest; quisquis alibi collegerit, spargit A — Le même Saint Père nous dit encore que celui qui abandonne la Chaire de Pierre, sur laquelle l’Eglise est fondée, ne peut se flatter d’être dans l’Eglise : Qui Cathedram Petri, supra quam fundata est Ecclesia, deserit, in Ecclesia se esse confidit ?4

    Saint Jérôme écrit au pape Saint Damase : C’est au successeur du Pêcheur que je m’adresse. Je sais que sur cette pierre (c’est-à-dire sur la Chaire de Pierre) l’Eglise a été bâtie. Quiconque mange l’Agneau hors de cette maison, est un profane ; s’il ne se trouve point dans l’Arche de Noé, il périra par le déluge. Celui qui n’amasse point avec vous, dissipe, c'est-à-dire que celui qui n’est pas à Jésus-Christ, est à l’antéchrist : Cum successore Piscatoris loquor.... Super illam'petram aedificatam Ecclesiam scio Quicumque extra hanc domum Agnum comedit, profanus est. Si quis in Noe Arca non fuerit, peribit régnante diluvio — Quicumque tccum non colligit, spargit, hoc est, qui Christi non est, antichri&ti est A

    Saint Basile1 écrit à Saint Athanase qu’il faut recourir à l’Evêque de Rome, afin qu’il détermine ce qu’il faut croire, si l’on n’a pas la facilité d’obtenir la définition d’un Concile.

    Saint Augustin déclare que les Rescrits du Pape ont mis fin à la cause des Pélagiens : Inde etiam (a Sede Apostoliea) Rescripta venerunt ; causa (Pelagianorum) finita est.*

    Saint Thomas enseigne qu’il faut s’en tenir à la sentence du Pape, auquel il appartient de prononcer en matière de foi, plutôt qu’à celle de tous les sages : Magis standum est sententiae Papœ, ad quem pertinet determinare de fide, quam quorumlibet sapientum. — Et ailleurs il dit : Une fois que les choses ont été décidées par l’autorité de l’Eglise universelle, celui qui refuserait opiniâtrément de se soumettre à cette décision, serait censé hérétique ; or, cette autorité de l’Eglise réside principalement dans le Souverain Pontife : Postquam essent auctoritate universalis Ecclesiæ determinata, si quis tali ordinationi pertinaciter repugnaret, haereticus censeretur ; quae quidem auctoritas principaliter residet in Summo Pontifice,3

    Saint Bonaventure dit que le Pape ne peut errer, supposé deux choses : premièrement, qu’il prononce en tant que Pape; deuxièmement, qu’il ait l’intention de faire un dogme de foi : Papa non potest errare, suppositis duobus : primum, quod determinet quatenus Papa....; alterum, ut intendat facere dogma fidei f

    IV. — Notre proposition se prouve par l’ecole gallicane elle-même.

    En effet, c’est bien à tort que l’hérétique Hottinger nous objecte que toute la France diffère de sentiment avec nous. Car Milante5 affirme qu’il y a peu de Français qui contestent l’infaillibilité du Pontife Romain, eu égard aux auteurs plus distingués de France qui la défendent, notamment Pierre Matthieu, de Sponde,« et Boyvin.7

    Gerson a enseigné la même vérité : Nous pouvons affirmer, dit-il, que la plénitude de la puissance ecclésiastique a été conférée par Jésus-Christ à Pierre, comme à son Vicaire, pour lui-même et pour ses successeurs : Tandem ex his dicere possumus quod plenitudo potestatis ecclesiasticae... a Christo collata est Petro, sicut Vicario suo, pro se et suis successoribusfi Telles sont les propres paroles de ce docteur. Cependant, il n’est douteux pour personne, comme le remarque le père Victoria, que Gerson n'ait été hostile en tout à l’autorité des Souverains Pontifes, et qu’il n’ait infecté beaucoup d’autres de son venin ; car, ajoute-t-il, son sentiment sur l’autorité du Pape diffère peu du schisme : Gerson per omnia fuit infestus auctoritati Summorum Pontificum, et multos alios infecit suo veneno; parum enim differt a schismate ejus sententia de auctoritate Papae. 2 Les anciens évêques de France se sont également appliqués à établir la même vérité en 1625,3 ainsi que dans le IIe Concile général de Lyon, où les évêques français, qui reçurent la profession de foi des Grecs, l’emportaient en nombre sur tous les autres ; or, cette profession déclarait que la Sainte Eglise Romaine possède la suprême principauté sur l’Eglise universelle, ainsi que nous le rapporterons ci-après. Et quoique le collège de Sorbonne* ait été d’un sentiment contraire, le fait ne se produisit cependant qu’à l’époque du Concile de Constance, grâce à Gerson et à Almain, qui, admis dans cette Université, jugèrent que pour éteindre le schisme des trois Pontifes contendants, il fallait déférer la cause au Concile, comme à un juge plus élevé et indispensable dans ces sortes de cas. Mais les docteurs plus récents de Sorbonne, ne considérant pas que leurs ancêtres ont parlé du Pape d’une manière douteuse, se sont appuyés de leur autorité pour prétendre que le jugement du Pontife Romain n’est infaillible que si le consentement de l’Eglise ou d’un Concile général intervient.

    (Il De Potest, ecclesiast. consid. 40. (2) Relect. theol. velect 4. i*r. 4.

    (3) Avis de l’Assemblée génér. etc., comme ci-après, p. 416.

    (*) Il date de l’an 1253, et doit son origine à Robert de Sorbon, confesseur de Saint Louis ; U fut érigé en Université, l’an 1290. Le traducteur.

    Au reste, comme le remarque Raynaud, écrivain français,1 tous les théologiens antérieurs aux Conciles de Constance et de Bâle ont enseigné unanimement que les définitions pontificales, même en dehors du Concile, font article de foi. Bien plus, nous lisons dans Mauclerc,2 qu’en 1530, la Faculté de Paris condamna comme hérétiques les articles de Marsile de Padoue, qui prétendait que le Pontife Romain est faillible. Et en 1534, comme nous l’apprend le même auteur,3 elle condamna la même erreur dans Jean Morand.

    De plus, Duval, docteur de France,4 qui écrivait vers l’an 1712, rapporte que c’était une coutume adoptée dans la Faculté de Paris, que ceux auxquels elle conférait les grades, fissent d’abord la promesse de ne jamais contredire l’Eglise Romaine. Le même auteur rapporte que la Faculté condamna comme hérétique Marc-Antoine de Dominis, pour avoir enseigné que l’autorité du Pontife Romain est faillible. Aussi, Duval, quoique docteur de Sorbonne, n’a-t-il pas fait difficulté d’écrire ces paroles : Opinio quae Romœ tenetur, vacat omni temeritate, cum totus orbis, exceptis pauculis doctoribus, eam amplectatur, et prœterca rationibus validissimis cum ex Scriptura, Conciliis, et Patribus, tum ex principiis theologiœpetitis, confirmetur. 5 L’opinion qu’on tient à Rome, est exempte de toute témérité, attendu que le monde entier, à l’exception d'un bien petit nombre de docteurs, embrasse ce sentiment, qui, du reste, est confirmé par les raisons les plus solides tirées de l’Ecriture, des Conciles, et des Pères, ainsi que des principes empruntés à la théologie. — Et, ajoute-t-il, il n’est actuellement personne dans l’Eglise qui pense différemment, si l’on excepte toutefois Vigor et Richer ; si l’opinion de ces derniers était véritable, le monde chrétien tout entier serait plongé dans une fatale erreur en matière de foi, puisqu’il tient le contraire : Nemo nunc est in Ecclesia qui ita sentiat, prœter Vigorium et Richernim, quorum si vera esset sententia, totus orbis Christianus, qui contrarium sentit, in fide turpiter èrraretA C’est pourquoi il ajoute que l’opinion qui affirme la supériorité des Conciles sur l’autorité du Pape peut difficilement être excusée de désobéissance accompagnée de témérité, attendu qu’elle engendre généralement la désobéissance, et a toujours suscité dans l’Eglise de nombreuses contestations et de grands troubles : A temeritate inobedientiœ vix potest excusari; fovet enim ut plurimum inobedientiam, et dissidia multa magnosque tumultus semper in Ecclesia excitavit A

    À ce propos, on peut voir dans Troila3 et Milante,4 combien de Conciles provinciaux de France ont été favorables à l’infaillibilité du Souverain Pontife. Voici quels étaient les sentiments d’une Assemblée tenue à Paris même, en 1625 : « Les évêques seront exhortés d’honorer le Saint-Siège Apostolique et l’Eglise Romaine, fondée dans la promesse infaillible de Dieu,... la Mère des Eglises.5 » Puis, parlant de la personne même du Pontife Romain, elle ajoute : « Ils (les évêques) respecteront aussi notre Saint Père le Pape,... successeur de Saint Pierre,... sur lequel Jésus-Christ a fondé son Eglise, en lui baillant (donnant) les Clefs du ciel avec l’infaillibilité de la foi.u »

    Mais ce qui est bien digne de remarque, c’est ce que les évêques de France écrivirent à Innocent X, comme, le rapporte Milante,7 pour témoigner de leur soumission à la Bulle que ce Pape avait lancée pour flétrir les cinq Propositions de Jansénius.* Voici, entre autres, les paroles qu’ils lui adressèrent; Très-Saint Père, nous avons enfin reçu cette constitution tant attendue, qui décide clairement, en vertu de l’autorité de Votre Sainteté, ce qu’il faut penser des cinq propositions controversées, extraites de^ livres de Corneille Jansénius, évêque d’Ypres. Le décret que Votre Sainteté a promulgué sur la demande d’un grand nombre d’évêques de France, a rendu à l’éclat de cette doctrine sa pureté primitive. Il se présente ici une chose bien digne de remarque : c’est que, de même que le pape Innocent 1er condamna autrefois l’hérésie Pélagienne d’après le rapport présenté par les évêques d’Afrique, de même Innocent X a proscrit par son autorité l’hérésie qui est en opposition directe avec celle de Pélage, conformément à la consultation des évêques de France. En effet, dès les premiers temps, l’Eglise Catholique, appuyée sur la seule autorité de la Chaire de Pierre, souscrivit sans délai à la condamnation de l’hérésie Pélagienne, prononcée dans la lettre décrétale qu’innocent adressa aux évêques d’Afrique et qui fut suivie d’une autre lettre adressée par le pape Zozj’me à tous les évêques de l’univers. Cette Eglise savait très-bien, non-seulement par la promesse de Notre-Seigneur Jésus-Christ faite à Pierre, mais encore par les actes des premiers Pontifes et par les anathèmes lancés peu auparavant par le papo Damase contre Apollinaire et Macédonius, avant qu’aucun Concile œcuménique les eût condamnés, elle savait que les jugements portés par les Souverains Pontifes pour établir une règle de foi, sont appuyés sur une autorité à la fois divine et suprême dans l’Eglise universelle (soit que les évêques expriment leur sentiment dans les actes de leur consultation, soit qu’ils omettent de le faire, selon qu’il leur plaira), autorité à laquelle tous les chrétiens sont tenus par devoir de soumettre leur esprit même : Beatissime Pater, optata pervenit ad nos tandem Constitutio illa qua Vestrae Sanctitatis auctoritate quid sentiendum sit de controversis quinque propositionibus excerptis e Cornelii Jansenii, Yprensis episcopi, libris, perspicue decernitur.... Hvjus doctrinae lucem... pristino nitori restituit... prolatum a Sanctitate Vestra j postulantibus compluribus Galliarum episcopis, decretum. Quo in negotio illud observatione dignum accidit, ut quemadmodum y ad Episcoporum Africae relationem, Innocentius I Pelagianam hceresim damnavit olim, sic, ad Gallicanorum episcoporum consultationem, hceresim ex adverso Pelagianae oppositam Innocentius X auctoritate sua proscripserit. Enimvero vetustœ illius œtatis Ecclesia Catholica, sola Cathedrœ Petri... auctoritate fulta, quae in decretali epistola Innocenta ad Africanos data elucebat, quamque dein Zozymi altera ad universos orbis episcopos epistola subsecuta est, Pelagianœ hœresis damnationi absque cunctatione subscripsit; perspectum enim habebat, non solum ex Christi Domini nostri pollicitatione Petro facta, sed etiam ex actis priorum Pontificum et ex anathematismis adversus Apollinarium et Macedonium, nondum ab ulla Synodo œcumenica damnatos, a Damaso paulo antea jactisf judicia pro sancienda regula fidei a Summis Pontificibus lata, super episcoporum consultatione [sive suam in actis relationis sententiam ponant, sive omittant, prout illis collibuerit), divina œque ac summa per universam Ecclesiam auctoritate niti, cui Christiani omnes ex officio ipsius quoque mentis obsequium prmstare teneantur, etc. 1 Ensuite les mêmes évêques, en témoignant de leur respect pour la Bulle, promirent de la promulguer.

    — Notre opinion est encore démontrée par plusieurs raisons :

    1° La première est tirée de Saint Thomas, qui enseigne que la promesse d’infaillibilité dans les choses de la foi a été faite uniquement aux successeurs de Pierre, et par conséquent, dit-il, l'Eglise ne peut errer, parce que le Pape ne peut errer. Voici les propres paroles de Saint Thomas ; Ecclesia universalis non potest errare, quia ille qui in omnibus exauditus est pro sua reverentia, dixit Petro : « Ego rogavi pro te, ut non deficiat fides tua. »2

    2° La seconde raison est empruntée au même Saint Docteur, qui déclare ailleurs que l’unité de foi ne pourrait être maintenue dans l’Eglise, comme l’exige l’Apôtre, si les questions soulevées au sujet de la foi n’étaient définies par le Chef de l’Eglise, le Souverain Pontife : Et hujus ratio est, quia una fides débet esse totius Ecclesiæ, secundum illud : « Idipsum dicatis omnes, et non sint in vobis schismata;1 » quod servari non posset, nisi quœstio de fide exorta determinetur per eum qui toti Ecclesiæ prceest.2

    3° La troisième est la pratique suivie depuis longtemps dans l’Eglise. Un auteur des plus érudits, Melchior Cano, se sert de cette raison dans son savant opuscule Des Lieux théologiques, pour appuyer notre sentiment. Voici comme cet auteur raisonne : S’il n’existe pas d’interprète plus sûr des lois du Christ que l’usage perpétuel de l’Eglise, et si, dans les questions de foi, cette Eglise a recouru de tout temps, non pas aux évêques d’Antioche, d’Alexandrie, de Constantinople, mais à celui de Rome, qui peut douter que ce ne soit lui que nous regardions comme le successeur de Pierre, et tout à la fois comme le maître de la doctrine apostolique et le juge des questions de foi? Au reste, ne constatons-nous pas par l’expérience même des choses, que les oracles prononcés par Jésus-Christ au sujet de Pierre et de ses successeurs, s’accomplissent manifestement dans l’Eglise Romaine? Tandis que nous avons vu les autres Eglises des Apôtres occupées par les infidèles ou infectées par les hérétiques, il n’y a que l’Eglise Romaine contre laquelle les païens et les hérétiques n’ont pu prévaloir. Mais vous demanderez peut-être si c’est une hérésie de soutenir que l’Eglise Romaine peut dégénérer aussi bien que les autres, et que le Siège Apostolique peut aussi errer dans la foi. Saint Jérôme assure que celui qui ne suit point la foi du Siège de Rome, est un profane et un parjure. Saint Cyprien affirme également que celui qui abandonne la Chaire de Pierre, sur laquelle est fondée l’Eglise, ne doit pas se flatter d’être dans le sein de l’Eglise. Le Concile de Constance a déclaré hérétiques ceux qui contredisent la foi et la doctrine de l’Eglise Romaine. Enfin, j’ajouterai une réflexion : comme on tire des traditions apostoliques un argument solide et certain pour combattre victorieusement l’hérésie, et que, d’autre part, il est évident par la tradition des Apôtres que les Evêques de Rome sont les successeurs de Pierre dans l’enseignement de la foi, pourquoi ne devrions-nous pas condamner comme hérétique l’assertion contraire? Mais je ne veux pas prévenir le jugement de l’Eglise. Toutefois, voici ce que j ’affirme, et je l’affirme avec assurance : ceux-là introduisent la peste et la ruine dans l’Eglise, qui nient que le Pontife Romain soit le successeur de Pierre quant à l’autorité en matière de foi et de doctrine, ou qui affirment que le suprême Pasteur de l’Eglise, quel qu’il soit d’ailleurs, peut errer dans ses jugements sur la foi. Les hérétiques font l’un et l’autre; ceux, au contraire, qui leur sont opposés sous ce double rapport, sont considérés comme catholiques dans l’Eglise : Si enim legum Christi interpres nullus sanior est quam perpetuus Ecclesiae usus, Ecclesia vero in fidei... quaestione ^... non ad Antiochenum, Alexandrinum, Constantinopolitanum... episcopos, sed ad Romanum omni semper aetate recurrit, quis dubitet hunc esse quem ut successorem Petri, ita quoque doctrinae apostolicœ magistrum quaestionumque de fide judicem habemus?... Quid quod ipso etiam rerum experimento comperimus, Christi de Petro et successoribus vaticinia in Ecclesia Romana manifestius impleri ?... Cum cceteras Apostolorum Ecclesias vel ab infidelibus occupatas,... vel ab haereticis aliquando affectas viderimus, at adversum hanc unam Romanam Sedem nec pagani nec haeretici praevalere potuerunt Sed quaeris : Eritne hœreticum asserere Romanam Ecclesiam degenerare quoque ut cœteras posse, et Apostolicam etiam Sedem a fide posse Christi deficeret... Hieronymus 1 profanum et perjurum dicit, qui Romanae Sedis fidem non fuerit secutus.,.. Atque Cyprianus idem : « Qui Cathedram Petri, inquit, supra quam fundata est Ecclesia, desérit, in Ecclesia esse non confidat...» Concilium Constantiense illos esse haereticos judicavit, qui Romanœ Ecclesiœ fidei et doctrinae refragarentur. Illud postremo addam : cum ex traditionibus Apostolorum ad evincendam haeresim argumentum firmum certumque trahatur, constet autem... Romanos Episcopos Petro in... fidei magisterio successisse ab Apostolis esse traditum, cur non debebimus assertionem adversam tamquam haereticam condemnare? Sed nolo ego Ecclesiæ judicium antevertere.... Illud assero, ac fidenter quidem assero, pestem eos Ecclesiæ ac perniciem afferre, qui aut negant Romanum Pontificem Petro in fidei doctrinceque auctoritate succedere, aut certe adstruunt summum Ecclesiæ Pastorem, quicumque tandem ille sit, errare in fidei judicio posse. Utrumque scilicet hœretici faciunt; qui vero illis in utroque repugnant, hi in Ecclesia catholici habentur.1

    Ainsi s’exprime Melchior Cano, et son sentiment est fortement appuyé par cette judicieuse remarque de Saint Cyprien : Les hérésies, dit-il, proviennent uniquement de ce qu’on n’obéit pas au prêtre de Dieu, et qu’on ne considère pas qu’il n'y en a qu’un dans l’Eglise qui soit ici-bas prêtre et juge à la place de Jésus-Christ : Neque enim aliunde hœreses obortœ sunt,... quam inde quod sacerdoti Dei non obtemperatur, nec unus in Ecclesia ad tempus sacerdos et ad tempus judex vice Christi cogitatur. Et la raison de cette grave sentence de Saint Cyprien, c’est que, comme le remarque très-bien l’évêque de Castellamare de Stabia, cité plus haut,3 ceux qui ont résisté opiniâtrément aux décrets du Siège Romain, se sont d’abord faits schismatiques, et puis hérétiques.

    Enfin, les docteurs, tels que Suarez,4 Bannès,5 et Bellarmin,6 infèrent de tout ce qui précède, que notre opinion touche tout au moins à la foi : Est fidei proxima ; tandis que l’opinion contraire, dit ce dernier auteur, paraît tout à fait erronée et touchant à l’hérésie : Videtur omnino erronea et hæresi proxima.7

    VI. — J’avais déjà écrit ce qui précède, lorsqu’il s’est présenté sous ma plume d’autres considérations qui sont bien dignes d’être signalées en faveur de l’infaillibilité du Souverain Pontife, et qui présentent des arguments très-pressants contre la Déclaration du Clergé de France, mentionnée plus haut.*

    Elle déclare que le jugement du Souverain Pontife n’est pas irréformable, à moins que le consentement de l’Eglise n’intervienne : Nec tamen irreformabile esse judicium (nempe Pontificis), nisi Ecclesiœ consensus accesserit. A Or, je demande comment ce consentement doit intervenir. Les uns disent que les définitions pontificales deviennent irréformables, lorsque le consentement de tous les fidèles intervient ; les autres exigent du moins le consentement de tous les évêques ; d’autres pensent qu’il suffit du consentement d’une province ; d’autres enfin requièrent le consentement de la majeure partie des évêques vivant dans l’univers chrétien. En effet, cette dernière opinion est plus conforme à la coutume suivie par les Conciles œcuméniques dans la décision des doutes en matière de foi.

    Cela posé, on demande ce qu’il faut dire dans le cas où un nombre égal d’évêques se déclarerait pour et contre le décret pontifical; que faut-il penser alors du jugement du Souverain Pontife? et que faire, si le petit nombre seulement s’y rallie, ainsi que le cas s’est présenté au IVe siècle, lorsqu’il n’y eut que dix-huit évêques orthodoxes qui adhérèrent à la sentence du pape Saint Melchiade, tandis que quatre cents autres la rejetèrent, comme le rapporte Haunold? Dans un cas semblable, qui tranchera le différend, si l’on ne reconnaît pas un juge suprême investi du pouvoir infaillible de définir les questions en matière de foi ?

    D’un autre côté, si le consentement de la majeure partie des évêques suffit, nous sommes tous tenus évidemment de croire que le Pape est infaillible, dès qu’il décide par une définition un point concernant la foi ou les mœurs ; en effet, tel est et tel a toujours été l’enseignement, non-seulement d elà majeure partie de l’Eglise, mais de l’Eglise presque tout entière, la France exceptée. Donc, il faut ou bien reconnaître l’infaillibilité du Souverain Pontife, ou bien admettre que l’Eglise Catholique se réduit uniquement au nombre restreint des Français.*

    Déplus, il est certain que si l’on admettait l’opinion du Clergé de France, en sorte que le jugement du Souverain Pontife serait faillible jusqu’à ce que le consentement de l’Eglise intervint, il n’y aurait plus moyen de convaincre les hérétiques de leurs erreurs, même en recourant aux Conciles généraux ; car les hérétiques n’acquiescent jamais au jugement du Concile, auquel ils n’assistent point, parce que, se vantant de constituer la partie la plus saine de l’Eglise, ils proclament que tout Concile est nul sans leur intervention. Aussi est-ce la pratique habituelle des hétérodoxes, d’appeler immédiatement à un Concile œcuménique pour échapper à une condamnation, dès qu’ils voient leurs erreurs dénoncées au Siège Romain ou proscrites par lui. C’est pourquoi Saint Cyprien a écrit ces paroles judicieuses, qu’il est à propos de rappeler ici : Neque enim aliunde hœreses odortœ sunt aut nata sunt schismata, quam inde quod sacerdoti Dei non obtemperatur, nec unus in Ecclesia... ad tempus judex vice Christi cogitatur; cui si, secundum magisteria divina, obtemperaret fraternitas universa..., nemo Christi Ecclesiam scinderet : 1 Toutes les hérésies et tous les schismes proviennent uniquement de ce qu’on n’obéit pas au prêtre de Dieu, et qu’on ne considère pas qu’il n’y en a qu’un dans l’Eglise qui soit juge ici-bas à la place de Jésus-Christ; si tous les fidèles lui obéissaient, personne n’établirait de schisme dans l’Eglise du Christ. — Aussi, le père Petitdidier,® abbé de Sénones, a-t-il écrit que si la règle tracée par Saint Cyprien avait été observée, les Jansénistes auraient eu facilement la bouche fermée dans cette longue discussion à propos de la Bulle Unigenitus; mais, comme ils se sont appuyés sur la Déclaration du Clergé de France, en vertu de laquelle on nie l’infaillibilité du Pontife Romain avant que le consentement de l’Eglise soit intervenu, ils disputent encore aujourd’hui sur l’acceptation de cette Bulle, et le débat se maintient encore dans toute sa vigueur en France.*

    Les partisans de la Déclaration objectent que l’Eglise est le corps mystique de Jésus-Christ; par conséquent, disent-ils, de même que le corps ne peut subsister sans tête, de même la tête ne peut subsister sans corps. — Mais il est facile de répondre à cette objection : il est hors de doute que le corps ne peut subsister sans tête, ni la tête sans corps; mais cela ne fait rien à la chose dans le cas présent où il ne s’agit pas de la constitution ou de l'intégrité du corps de l’Eglise, mais seulement de son gouvernement ; sans doute, la constitution du corps imp-lique nécessairement qu’il ne soit pas sans tête, et que la tête ne soit pas sans corps ; mais le gouvernement du corps de l’Eglise implique que celui-ci soit gouverné par le Pape, qui en est la tête, de la même manière que le corps humain est gouverné par l’esprit de l’homme. C’est donc l’office propre de la tête, c’est-à-dire du Souverain Pontife, d’enseigner et de gouverner l’Eglise, comme c’est l’office du corps, c’est-à-dire de l’Eglise, de se laisser instruire par le Souverain Pontife et de lui obéir.

    C’est ce que le Concile de Florence nous a enseigné expressément, en appelant le Pape la tête de toute l’Eglise, le père et le docteur de tous les chrétiens : Totius Ecclesiœ caput, et Christianorum patrem et doctorem;1 et en ajoutant qu’il a reçu le plein pouvoir de gouverner l’Eglise ; Et ipsi... regendi Ecclesiam... plenam potestatem traditam esse A La même vérité ressort évidemment des paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lorsqu’il a dit à Pierre : Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise : Tu es Petrus, et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam;z et ailleurs : Lorsque vous aurez été <1) Sess. ult. Def. — Labb. t. 43. col. 4167. (2) Ibid.

    (3) Matth. 46. 48.

    (*) On sait que les affaires ont changé complètement de face, depuis que Saint Alphonse a écrit ces lignes. Le traducteur. converti, affermissez vos frères : Et tu aliquando conversus confirma fratres tuos.1 Or, ce que Notre-Seigneur a dit à Pierre, il l’a dit également à tous ses successeurs; car, comme le remarque Saint Augustin,2 le pouvoir de Pasteur universel n’a pas été conféré à Pierre pour lui-même, mais en faveur de l’Eglise qu’il devait gouverner; par conséquent, le pouvoir exercé sur l’Eglise a dû être conféré à Pierre de telle sorte qu’il passât à tous les Pontifes ses successeurs, et que l’Eglise, qui doit durer jusqu’à la consommation des siècles, fût bien gouvernée et conservât son unité jusqu’à la fin. Si les décrets des Souverains Pontifes n'étaient infaillibles que lorsque le consentement de l’Eglise intervient, il faudrait dire que l’Eglise n’a pas été fondée sur Pierre, mais que Pierre a été fondé sur l’Eglise ; il faudrait dire encore que les frères ne devaient pas être affermis par Pierre, mais que Pierre devait l’être par ses frères.

    Au reste, Bellarmin3 atteste que notre opinion, c’est-à-dire celle qui regarde comme infaillibles les décrets dogmatiques du Souverain Pontife, a été l’opinion ancienne de presque tous les Pères et théologiens catholiques. Melchior Cano4 cite en faveur de cette doctrine les témoignages de Saint Irénée, de Saint Cyprien, de Saint Ambroise, de Saint Cyrille, de Saint Jérôme, et de Saint Bernard. Au nombre de ces témoignages figure encore tout particulièrement celui de Saint Thomas, qui présente cette doctrine comme certaine, lorsqu’il dit : C’est à l’autorité du Souverain Pontife qu’il appartient de déterminer en dernier ressort les vérités qui sont de foi et que tout le monde doit croire fermement ; la raison en est, qu’il ne doit y avoir qu’une même foi pour toute l’Eglise; or, ceci ne pourrait se réaliser, si les questions qui s’élèvent touchant la foi, n’étaient déterminées par celui qui est à la tête de toute l’Eglise : Ad illius (Pontificis) ergo auctoritatem pertinet finaUter determinare ea quae sunt fidei, ut ab omnibus inconcussa fide teneantur. Et hujus ratio est, quia una fides debet esse totius Ecclesiæ ; quod servari non posset, nisi quæstio de fide exorta determinetur per eum qui totæ Ecclesiœ prœest A

    Jean de Paris a fait valoir la même raison en faveur de l’infaillibilité du Souverain Pontife, avant qu'il eût commencé à se déclarer contre elle ; voici ses propres paroles : Divideretur Ecclesia, nisi per unius sententiam unita servaretur; hic autem principatum hujusmodi habens, est Petrus succèssorque ejus : 3 L’Eglise serait divisée, si l’unité n’était sauvegardée par la sentence d’un seul ; or, celui qui possède une telle suprématie, c’est Pierre et son successeur.

    Un grand nombre de Souverains Pontifes ont formellement déclaré la même chose.

    Anaclet s’exprime ainsi : Majores causœ ad Sedem Apostolicam referantur..., super quam Christus universam construxit Ecclesiam, dicente ipso ad Beatum Principem Apostolorum : « Tu es Petrus, et super hanc petram, etc. »3 Les causes majeures doivent être référées au Siège Apostolique, sur lequel Jésus-Christ a bâti toute l’Eglise, lorsqu’il a dit au Bienheureux Prince des Apôtres : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. » — Le même Pontife confirme cette vérité dans une de ses lettres, où il explique ce qu’il faut entendre sous la dénomination de Siège Apostolique. La Sainte Eglise Romaine et Apostolique, nous dit-il, a obtenu de Notre-Seigneur même le privilège de la primauté, et elle a acquis la suprématie de pouvoir sur toutes les Eglises : Hæc sacrosancta Romana et Apostolica Ecclesia ab ipso Domino primatum obtinuit, et eminentiam potestatis super universas Ecclesias assecuta est A Nicolas Ier a déclaré la même chose d’une manière encore plus expresse, comme nous le lisons dans le Canon Omnes, où il est dit que celui-là viole la foi, qui agit contre l’Eglise Romaine, la mère de la foi : Fidem quippe violat, qui adversus illam (scilicet Ecclesiam Romanam) agit, quae mater est fidei A Et dans le même endroit, il prescrit do regarder comme hérétique celui qui nierait le privilège accordé à l’Eglise Romaine dans la personne de Pierre, à savoir, que Notre-Seigneur lui a conféré les droits du pouvoir à la fois terrestre et céleste : Terreni simul et cœlestis imperii jura commisit.1 Cette sentence du pape Nicolas a été confirmée par le VIIIe Concile œcuménique2 tenu contre Photius et Michel, qui avaient travaillé à ruiner ce privilège du Siège Romain.*

    Le pape Innocent III a écrit la même chose dans une lettre où, après avoir rappelé ces paroles : « Ego rogavi pro te, ut non deficiat fides tua : 3 J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point, » il ajoute en parlant de la primauté du Siège de Rome : Notre-Seigneur insinue évidemment par ces paroles, que les successeurs de Pierre ne s’écarteraient en aucun temps de la foi catholique, mais qu’ils y ramèneraient plutôt les autres ; par là il lui accorde le pouvoir d’affermir les autres, afin de leur imposer l’obligation d’obéir : Eœ hoc innuens manifeste quod successores ipsius a fide catholica nullo unquam tempore deviarent, sed revocarent magis alios...; per hoc sic ei confirmandi alios potestatem indulgens, ut aliis necessitatem imponeret obsequendi f

    Grégoire VII a également écrit dans le même sens, lorsqu’il a dit que l’Eglise Romaine n’a jamais erré, et qu’on ne doit point regarder comme catholique celui qui n’est pas uni à cette Eglise : Ecclesia Romana numquam erravit, nec pro catholico habendus est qui huic Ecclesiae non conjungitur.5

    Plusieurs autres Souverains Pontifes, que cite Melchior Cano,6 ont été du même sentiment : tels sont Evariste,7 Alexandre Ier,6 Sixte Ier,1 Pie Ier,* Victor,3 Zéphyrin,4 Marcel,5 Eusèbe,6 etc.

    Outre les Conciles de Chalcédoine, de Lyon, et de Florence, que nous avons cités plus haut,* le VIII6 œcuménique a. confirmé ce sentiment touchant l’infaillibilité des définitions, pontificales, lorsque, parlant de l’autorité du Siège Romain, les Pères se sont exprimés en ces termes : In qua est integra et vera christianœ religionis soliditas; promittentes etiam non consentientes Sedi Apostolicœ, eorum nomina inter sacra non recitanda esse mysteria ;7 C’est dans le Siège de Rome que se trouve l’entière et véritable solidité de la religion chrétienne; et quant à nous, nous promettons de ne point réciter dans les sacrés mystères, les noms de ceux qui n’ont pas les mêmes sentiments que le Siège Apostolique.

    Nous lisons la même chose dans le Concile de Vienne, où il est dit qu’il appartient uniquement au Siège Apostolique de prononcer sur les doutes en matière de foi : Dubia fidei declarare ad Sedem dumtaxat Apostolicam pertinere A

    Melchior Cano9 rapporte plusieurs autres témoignages des plus éclatants, qui démontrent l’autorité de l’Eglise Romaine.

    Le père Petitdidier10 écrit qu’il est suffisamment établi par l’histoire qu’aucun ou presque aucun hérétique n’a jamais acquiescé au jugement des Conciles, tandis que plusieurs d’entre eux ont déféré à celui du Souverain Pontife, lorsqu’il a été au devant d’eux. Au reste, dans les premiers siècles de l’Eglise, plusieurs artisans d’erreurs contraires' à la foi ont été immédiatement et universellement regardés comme hérétiques, sans qu’on ait. attendu le consentement de l’Eglise, toutes les fois qu’ils ont été condamnés par les Pontifes Romains : c’est ce qui est arrivé lorsque Valentin fut condamné par Hygin en 150, lés Montanistes par Zéphyrin en 215, Jovinien par Sirice en 390, Pélage par Innocent Ier en 416. Aussi, après que le pape Innocent X eut condamné les cinq propositions de Jansénius, les évêques de France écrivirent eux-mêmes à ce Pontife en ces termes :... Non solum ex Christi Domini pollicitatione Petro facta, sed etiam ex actis priorum Pontificum,... judicia pro sancienda regula fidei a Summis Pontificibus lata, super episcoporum consultatione, divina aeque ac summa per universam Ecclesiam auctoritate niti, cui Christiani omnes ex officio ipsius quoque mentis obsequium praestare teneantur : 1 L’Eglise Catholique sait très-bien, non-seulement par la promesse de Notre-Seigneur faite à Pierre, mais encore par les actes des premiers Papes, que les jugements portés par les Souverains Pontifes, d’après la consultation des évêques, pour établir une règle de foi, sont appuyés sur une autorité à la fois divine et suprême dans l’Eglise universelle, autorité à laquelle tous les chrétiens sont tenus par devoir de soumettre leur esprit même. — Ainsi, avant que le consentement des fidèles intervienne, ils sont tenus par devoir de se soumettre aux définitions du Souverain Pontife.

    Tel a donc été le sentiment invariable de tous les anciens, et tel est aujourd’hui, comme l’écrit Bellarmin,* celui de toutes les nations, si l’on excepte la France; et d’après ce que rapporte Billuart,3 le pape Benoît XIV a écrit dans sa Lettre à l’Inquisiteur général d’Espagne, sous la date du 33 juillet 1748, -que cette même opinion a été reçue partout. D’un autre côté, dit le père Petitdidier,4 quoique certaines Universités d’Allemagne et de Pologne aient été d’un autre sentiment par suite de l’obscurité dont le langage de Gerson et du cardinal d’Ailly avait enveloppé la question, cependant elles s’accordèrent plus tard à admettre l’infaillibilité des définitions pontificales, de sorte qu’on ne trouve aujourd’hui, en dehors de la France, aucune Université ni aucun théologien qui ne défende l’infaillibilité du Pape et son autorité sur le Concile. Bien plus, en dépit du témoignage de Gerson, Augustin Triumphus,1 docteur de l’Université de Paris, n’hésite pas à affirmer que c’est une hérésie de ne point adhérer à la décision du Souverain Pontife en matière de foi.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

    Lire la suite de Dissertation sur l’autorité du Pontife romain, au sujet de la 29e proposition condamnée par Alexandre VIII

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