Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Défense du pouvoir suprême du souverain Pontife contre Justin Fébronius · Alphonse de Liguori

    Chapitre I : Le pouvoir suprême du Pontife Romain prouvé par les Saintes Écritures, et en particulier par le texte de Saint Matthieu : « Tu es Petrus »

    Dans les deux premiers chapitres de son ouvrage,1 Fébronius s’applique de tout son pouvoir à prouver que le gouvernement du Pontife Romain n’est nullement un gouvernement suprême ou monarchique, mais seulement aristocratique, ou tout au plus mêlé d’aristocratie et de monarchie. En conséquence, il déclare que le Pape est le premier des évêques, établi par Notre-Seigneur Jésus-Christ en qualité de primat et de ministre principal pour maintenir l’unité du corps aristocratique de l’Eglise; mais, ajoute-t-il, il ne jouit pas pour cela, dans le corps épiscopal, d’une plus grande autorité que les autres évêques, qui sont aussi bien que le Pape les fondements de l’Eglise, les pasteurs du troupeau, et les vicaires du Christ, et qui ont reçu, non point du Pape, mais immédiatement de Jésus-Christ et sans dépendance du Souverain Pontife, une pleine autorité pour régir l’Eglise dans toutes les questions, soit d’ordre, soit de juridiction, qui ont rapport au gouvernement de cette même Eglise. Il conclut de là que le Pape ne jouit aucunement du privilège de l’infaillibilité, laquelle n’a été communiquée qu’à l’Eglise assemblée au nom de Jésus-Christ, c’est-à-dire au Concile œcuménique, auquel le Pape est complètement subordonné.

    De ces deux principes il fait dériver plusieurs faux corollaires :

    1° Le Souverain Pontife n’a point de pouvoir ou de juridiction proprement dite sur les autres évêques ; mais lui-même et tous les autres évêques sont soumis à l’Eglise assemblée ou Concile, et à ses décisions ; d’où il résulte que le Pape ne peut rien régler dans les autres évêchés.

    2° Le Pontife Romain est, dans l’assemblée de l’Eglise, ce qu’est un président dans un sénat : il provoque les suffrages des autres membres, qui ne lui sont point soumis, et ne statue rien de son propre mouvement; il veille, il avertit, il reprend, mais ne punit point de sa propre autorité. Il est le chef de ses collègues et occupe le premier rang parmi eux, mais il ne leur est point supérieur, dans le sens strict du mot.

    3° Le Pape étant le premier dans l’Eglise, doit veiller à ce que les Canons soient observés, que le dépôt de la foi soit conservé dans son intégrité, et que les rits soient substantiellement les mêmes dans l’administration des Sacrements ; c’est pourquoi il jouit du pouvoir coactif sur ceux qui s’opiniâtrent dans de fausses doctrines ou s’endurcissent dans leurs mœurs dépravées.

    4° Quoique le Pontife Romain n’ait pas, à lui seul, le pouvoir de créer des lois pour l’Eglise universelle, il peut néanmoins en établir et les proposer à l’Eglise, quand il est difficile de convoquer un Concile général; de telle sorte, toutefois, que ses actes n’aient force de loi qu’après avoir été agréés par un assentiment général.

    5° Bien que le Pape ne soit pas juge de toutes les controverses, cependant, comme il tient le premier rang dans les jugements, tous doivent s’en tenir à ses décisions et ne peuvent enseigner le contraire, aussi longtemps que l’Eglise n’y fait pas opposition.

    6° Si quelque grand dommage menace l'Eglise et qu’il ne puisse être écarté par la seule vigilance du Siège Apostolique, le Pape peut et doit assembler un Concile général.

    7° Dans les choses graves qui concernent l’Eglise universelle, soit en matière de foi, soit en matière de discipline, on doit demander conseil au Pape.

    8° Le Pontife Romain peut dispenser des lois, même de celles qui ont été portées par des Conciles généraux, dans le cas où le Concile lui-même dispenserait.

    9° Il appartient au Pape de porter une décision dans les causes d’appel, mais sous certaines conditions.

    10° En vertu de sa primauté, le Pontife Romain a le droit de de pécher des vicaires et des légats, mais en les pourvoyant simplement de l’autorité de juridiction qui leur a été conférée par le Concile de Trente.

    11° La collation de quelque bénéfice que ce soit, appartient de droit primordial aux évêques, et L’on doit supprimer les provisions* dévolues au Siège de Rome.

    12° Le droit de juger les appels de toutes les parties de l’Eglise ne revient pas de droit au Pontife Romain.

    13° On doit abolir entièrement les annates, c’est-à-dire, la redevance des produits annuels de certains bénéfices vacants, en faveur de la Chambre Apostolique.**

    14° Le Pape ne peut, en vertu d’aucun droit, se réserver l’absolution de certains cas, non plus que les dispenses.

    15° Le privilège accordé par le Pape aux ordres mendiants d’entendre les confessions dans les diocèses des autres évêques, est invalide.

    16° Le privilège qui exempte les réguliers de la juridiction des ordinaires, doit être abrogé.

    17° C’est à tort que les évêques sont mis au-dessous des cardinaux.

    18° Il faut achever de ramener le droit canonique à sa pureté primitive, attendu que le pouvoir que le Pape s’est arrogé à la suite de fausses décrétales,*** est préjudiciable à l'Eglise.

    (*} On entend par là la concession des titres que le supérieur légitime délivre à un ecclésiastique, et en vertu desquels celui-ci est promu à tel office ou pourvu de tel bénéfice. Le traducteur.

    (**) Tribunal de Rome où Ton traite les affaires qui concernent le trésor, le domaine, et les revenus de l’Etat ecclésiastique et du Pape, ainsi que certaines questions de bénéfices. Il est présidé par un cardinal, qui, sous le nom de Camerlingue, est un des premiers dignitaires de la Cour Romaine. Le traducteur.

    (***) Voir la note que nous avons placée à la fin de ce chapitre, ou nous entrons dans quelques détails touchant la fameuse question des Fausses Décrétales : nous aurons l’occasion d’y renvoyer plusieurs fois à propos de l’objection qui est ici présentée. Le traducteur.

    19° Les causes concernant la foi ne sont pas réservées au Pontife Romain, mais uniquement aux Conciles œcuméniques ; tout ce que peut le Pape en dehors du Concile, c’est d’empêcher par le refus de son assentiment qu’on prenne quelque mesure relative à l’ordre de l’Eglise universelle.

    20° La confirmation de l’élection des évêques appartient au Synode provincial ou métropolitain ; il faut en dire autant de la translation, de la résignation, et de la déposition des évêques.

    21° L’érection de nouveaux évêchés peut se faire de droit par le métropolitain ou par un Concile particulier ; il en est de même des nouvelles métropoles et des églises primatiales.

    Je passe sous silence d’autres propositions du même genre, qui sont émises çà et là dans le livre de Fébronius. Mais, à ne considérer que celles que nous venons de mentionner, qui ne voit que si l’on donnait accès dans l’Eglise aux pernicieux principes et aux conclusions de Fébronius, toute l’Eglise serait envahie sans ressource par les contestations et les schismes? On réplique que les schismes sont réparés par les Conciles ; or, nous démontrerons ci-après par des raisons évidentes que les Conciles ne présentent aucun ou presque aucun remède par rapport aux schismatiques.

    Quant à nous, nous soutenons que la suprématie du Pontife de Rome n’est pas une suprématie de pure direction, consistant simplement à surveiller, à exhorter, à avertir, avec dépendance de l’assentiment de l’Eglise; mais que c’est proprement une suprématie de pouvoir et de juridiction, qui, outre la direction, emporte inséparablement avec elle, en vertu de son institution divine, les droits suivants :

    1° Prononcer le jugement dans les causes qu’on appelle majeures.

    2° Porter des lois qui obligent l’Eglise universelle dès qu’elles sont suffisamment promulguées.

    3° Recevoir les appels de toute la chrétienté, même en première instance.

    4° Se prévaloir de la supériorité sur les Conciles généraux, et du pouvoir ordinaire et immédiat sur tous les fidèles.

    II

    Fébronius1 commence par expliquer les textes de l'Ecriture que nous employons habituellement, nous autres adulateurs du Pape, pour établir la suprême puissance du Pontife Romain. Et d'abord il parle du fameux texte de Saint Matthieu, où notre divin Sauveur, s'adressant à ses disciples, leur demande ce qu’on dit qu'est le Fils de l'homme : Quem dicunt homines esse Filium hominis ? Pierre ayant répondu : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant : Tu es Christus, Filius Dei vivi, Jésus lui dit : Vous êtes heureux, Simon, fils de Jean; car ce n’est ni la chair ni le sang qui vous ont révélé ceci, mais mon Père, qui est dans les cieux. Et moi je vous dis que vous êtes Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les Portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle : Beatus es, Simon Bar-Jona, quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus, qui in cœlis est. Et ego dico tibi quia tu es Petrus, et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam, et Portae inferi non prœvalebunt adversus eam?

    A ce propos, Fébronius dit : Les Romains et leurs fauteurs concluent de ces paroles, que Pierre seul et ses successeurs dans le Siège de Rome sont les pierres fondamentales de l’Eglise ; que c’est à Pierre seul que les Clefs de l’Eglise ont été immédiatement données par Jésus-Christ ; que c’est par lui que toute autorité sacrée a été transmise aux autres Apôtres, et par ses successeurs à tous les évêques; ce qui est très-peu conforme au sentiment des Pères et même de l’Eglise universelle, comme nous le verrons bientôt : Unde Romani eorumque fautores concludunt solum Sanctum Petrum, ejusque in Romana Sede successores, esse lapides fundamentales Ecclesiœ; soli Petro immediate a Christo datas esse Claves Ecclesiœ ; ac per hunc in reliquos Apostolos, per ejus successores in omnes episcopos omnem sacram auctoritatem dimanare; quod quam parum Patrum, imo universalis Ecclesiœ sensui conveniat, mox videbimus?

    Fébronius ajoute ensuite que ce texte est interprété de différentes manières par les Saints Pères : par la pierre, les uns entendent la profession de Saint Pierre touchant la divinité de Jésus-Christ, profession qui était faite également au nom des autres Apôtres ; les autres entendent le Sauveur lui-même, qui est la pierre angulaire et le véritable fondement de l’Eglise, suivant ces paroles : Ad quem accedentes lapidem vivum, etc.,1 et ces autres de l’Apôtre Saint Paul : Fundamentum enim aliud nemo potest ponere, praeter id quod positum est, quod est Christus Jésus. 2 Et en faveur de cette interprétation, Fébronius cite ce passage de Saint Augustin : Super hanc ergo, inquit, petram, quam confessus es, aedificabo Ecclesiam meam; petra enim erat Christus, etc. :3 C’est donc sur cette pierre, au sujet de laquelle vous venez de faire une profession de foi, que je bâtirai mon Eglise ; car cette pierre, c’était Jésus-Christ.

    Or, que ces paroles de Jésus-Christ « super hanc petram » doivent s’entendre de Pierre, c’est l’opinion commune des Saints Pères, dont nous allons citer ici les oracles en propres termes :

    Saint Cyprien dit : Deus unus est, et Christus unus, et una Ecclesia, et Cathedra una super Petrum Domini voce fundata. Aliud altare constitui, aut sacerdotium, novum fieri, praeter unum altare et unum sacerdotium, non potest. Quisquis alibi collegerit, spargit :4 Dieu est un, le Christ est un, l’Eglise est une, et la Chaire fondée sur Pierre d’après la parole du Seigneur, est une. On ne peut élever d’autre autel que l’autel unique, ni établir d’autre sacerdoce que le sacerdoce unique. Celui qui amasse ailleurs, dissipe. — Et dans un autre endroit, il dit : Petrus, quem primum Dominus elegit, et super quem aedificavit Ecclesiam suam ;5 Le Seigneur a choisi Pierre pour être le premier, et c’est sur lui qu’il a bâti son Eglise.

    Saint Maxime dit à son tour : Per Christum Petrus factus est petra, dicente ei Domino : « Tu es Petrus, et super hanc petram, etc. » ;6 Pierre a été fait pierre par Jésus-Christ, lorsque Notre-Seigneur lui a dit : Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, etc.

    ’Et Saint Grégoire de Nysse : Dei vero Ecclesia in ipso (Petro) solidatur; hic enim juxtaprœrogativam sibi a Domino concessam, firma et solidissima petra est, super quam Salvator Ecclesiam aedificavit L’Eglise de Dieu a sa solidité dans Pierre; car c’est lui qui, d’après la prérogative qui lui a été accordée par le Seigneur, est la pierre ferme et très-solide sur laquelle le Sauveur a bâti l’Eglise.

    Et Saint Grégoire de Nazianze : Vides quemadmodum ex Christi discipulis, magnis utique omnibus et excelsis, atque electione dignis, hic petra vocetur9 atque Ecclesiæ fundamenta in fidem suam accipiat:2 Vous voyez que parmi les disciples du Christ, qui tous assurément sont grands, éminents, et dignes d’être choisis, c’est lui (Pierre) qui est appelé pierre, et c’est sur sa foi que reposent les fondements de l’Eglise.

    Et Saint Epiphane : Princeps Apostolorum Petrus... solidae petrce instar nobis institit, cui velut fundamento Domini fides innititur, supra quam Ecclesia modis omnibus exstructa est ;3 Pierre, le prince des Apôtres, a été pour nous la pierre solide, sur laquelle la foi du Seigneur repose comme sur son fondement, et sur laquelle a été bâtie tout entière l’Eglise du Seigneur. — Le même Saint Père ajoute encore, au même endroit, ces mémorables paroles : Ille quoque firmissimus structurœ lapis ac divinœ domus fundamentum fuit ;4 Pierre fut aussi la pierre très-ferme de l’édifice et le fondement de la maison de Dieu. — Et ailleurs il dit encore : Dominus constituit Petrum primum Apostolorum, petram firmam, super quam Ecclesia Dei aedificata est :5 Le Seigneur a fait de Pierre le premier des Apôtres, la pierre ferme sur laquelle est bâtie l’Eglise de Dieu.

    Saint Jean Chrysostome appelle également Pierre la base de l’Eglise : Basis Ecclesiæ,6

    Saint Basile écrit de son côté : Quoniam (Petrus) fideprœstabat9 Ecclesiœ... œdificationem in seipsum suscepit :1 Comme Pierre l’emportait sur les autres par sa foi, il fut constitué le soutien de l’Eglise.

    Passons maintenant à d’autres Saints Pères.

    Saint Augustin a écrit : Petrum itaque fundamentum Ecclesiœ Dominus nominavit, et ideo digne fundamentum hoc Ecclesia colit, supra quod ecclesiastici œdificii altitudo consurgit Le Seigneur a désigné Pierre pour être le fondement de l’Eglise, et, par conséquent, c’est à bon droit que celle-ci vénère ce fondement, sur lequel s’élève le majestueux édifice de l’Eglise. — Et ailleurs le Saint Docteur écrit : Numerate sacerdotes vel ab ipsa Pétri Se de... : ipsa est petra quam non vincunt superbœ inferorum Portœ :3 Comptez les prêtres qui ont vécu depuis le règne même de Saint Pierre : voilà la pierre dont ne triomphent point les Portes superbes de l'enfer.

    Origène s’exprime ainsi : Vide magno illi Ecclesiæ fundamento et petrœ solidissimœ, super quam Christus œdificavit Ecclesiam, quid dicatur a Domino : « Modicœ fidei, quare dubitasti? »4 Ecoutez ce que dit le Seigneur à celui qui est le fondement et la pierre solide sur laquelle le Christ a bâti l’Eglise : » Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté? » — Et ailleurs le même Origène énonce cette proposition pleine de substance : Si praevalerent (inferi) adversus petram in qua Ecclesia fundata est, etiam adversus Ecclesiam prœvalerent :5 Si les enfers prévalaient contre la pierre sur laquelle l’Eglise est fondée, ils prévaudraient aussi contre l’Eglise. — Dans ce passage, le mot « pierre « doit nécessairement s’entendre de la personne de Pierre ; car, si par là Origène avait entendu l’Eglise, il aurait tenu un langage tout à fait absurde, qui reviendrait à dire que si l’enfer prévalait contre l’Eglise, sur laquelle est fondée l’Eglise, il prévaudrait aussi contre l’Eglise.

    Saint Paulin dit à son tour : Petra est Christus; etiam discipulo hujus vocabuli gratiam non negavit, cui dicit : “ Super hanc petram, etc.: »l La pierre, c’est Jésus-Christ; mais il n’a pas enlevé à son disciple le privilège de ce nom, puisqu’il lui a dit : « Sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, etc. »

    Et Saint Grégoire : Quis nesciat Sanctam Ecclesiam in Apostolorum principis soliditate firmatam Qui ignore que l’Eglise a été affermie sur la solidité du prince des Apôtres?

    Et Saint Athanase : Tu es Petrus, et super fundamentum tuum Ecclesiœ columnœ sunt confirmatœ :3 Vous êtes Pierre, et c’est sur vous, comme sur leur fondement, que les colonnes de l’Eglise sont solidement assises. — Ces colonnes, ce sont les évêques; mais Pierre est le fondement de ces colonnes.

    Saint Cyrille dit également : Secundum hanc promissionem 4 Ecclesia Apostolica Petri ab omni seductione hœreticaque circumventione manet immaculata ;5 D’après cette promesse (c’est-à-dire': Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise), l’Eglise Apostolique de Pierre reste à l’abri de toutes les séductions et de toutes les surprises de l’hérésie.

    Et Saint Hilaire : O in nuncupatione novi nominis felix Ecclesiœ fundamentum ! O beatus coeli Janitor !6 O heureux Apôtre, qui, par une dénomination nouvelle, êtes appelé le fondement de l’Eglise ! 0 bienheureux Portier du ciel !

    Et Saint Augustin : Petra enim dicitur, eo quod primus in nationibus fidei fundamenta posuerit, et tamquam saxum immobile totius operis Christiani compagem molemque contineat :7 II est appelé pierre, parce que c’est lui qui, le premier, a posé les fondements de la foi parmi les nations, et qu’il soutient, comme une pierre inébranlable, l’assemblage et la masse de tout l’édifice de l’Eglise chrétienne. — Remarquez ces derniers mots : Tamquam saxum immobile, etc.

    Tertullien dit également : Latuit aliquid Petrum, œdificandœ Ecclesiæ petram dictum?1 Quelque chose a-t-il pu être caché à Pierre, ainsi appelé parce qu’il était la pierre sur laquelle l’Eglise devait être bâtie?

    Et Saint Grégoire : Cunctis Evangelium scientibus liquet quod... Petro... totius Ecclesiæ cura commissa est ; ipsi quippe dicitur : « Tu es Petrus, et super hanc petram, etc. » : 2 II est évident pour tous ceux qui connaissent l’Evangile, que le soin de toute l’Eglise a été confié à Pierre; car c’est à lui qu’il est dit : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, etc. »

    Et Saint Pierre Chrysologue : Petrus a petra nomen adeptus est, quia primus meruit Ecclesiam fidei firmitate fundare ; 3 Le nom de Pierre lui vient du mot « pierre, » parce que c’est lui qui, le premier, a mérité d’établir l’Eglise sur la fermeté de la foi.

    Mais écoutons ce que dit Saint Jérôme à propos de ce texte : « Vous êtes Pierre, etc. » Le Saint Docteur dit que le mot pierre doit s’entendre de la personne de Saint Pierre, à cause du sens littéral du mot petra, qui, dans cet endroit, signifie la même chose que Pierre. Saint Jérôme4 fait remarquer que Jésus-Christ a prononcé en syriaque ces paroles : Tu es Petrus, et super hanc petram, etc., et que, dans cet idiome, le mot petra est la même chose que cephas. En effet, lorsque Saint Pierre fut amené devant Jésus-Christ par Saint André, son frère, Notre-Seigneur lui dit: Vous êtes Simon, fils de Jean; mais vous serez appelé Céphas, qui veut dire Pierre : Tu es Simon, filius Jona ; tu vocaberis Cephas, quod interpretatur Petrus.5 Il faut remarquer attentivement ces dernières paroles : « Cephas, quod interpretatur Petrus. » — Ainsi, dit Saint Jérôme, lorsque Notre-Seigneur appela Simon du nom de Pierre, il lui annonça d’avance le pouvoir de prééminence qu’il se proposait de lui conférer dans la suite sur tous les Apôtres. C’est ce qui fait dire au Saint Docteur : Pierre ne signifie pas autre chose que Céphas ; mais ce que nous appelons •pierre en latin et en grec, le rapport des langues fait qu’on l’appelle cephas en hébreu et en syriaque : Non quod aliud significet Petrus, aliud Cephas ; sed quod quam nos latine et grcece p etra m vocemus, hanc Hebrœi et Syri propter linguae inter se viciniam cepham nuncupent. 1 *

    Il est donc évident que lorsque Jésus-Christ a prononcé ces paroles : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, * il a appliqué le mot « pierre, » non pas à sa personne divine ou à la profession de foi faite par Pierre, mais à la propre personne de ce dernier. Aussi Saint Jérôme a-t-il enseigné dans plusieurs autres passages de ses écrits, que par le mot « pierre, petra, » il fallait entendre la personne même de Pierre. C’est ainsi qu’il a écrit au pape Saint Damase : Ego nullum primum nisi Christum sequens, Beatitudini tum, id est Cathedrae Petri, communione consocior ; super illam petram aedificatam Ecclesiam scio ;2 N’ayant point d’autre maître pour guide que Jésus-Christ, je suis uni de communion à votre Béatitude, c’est-à-dire à la Chaire de Pierre ; je sais que sur cette pierre l’Eglise a été bâtie. — Après quoi, il ajoute : Quicumque tecum non colligit, spargit : hoc est, qui Christi non est, antichristi est : 3 Celui qui n’amasse point avec vous, dissipe, c’est-à-dire que celui qui n’est pas à Jésus-Christ, est à l’antechrist. — Et ailleurs il dit : Super Petrum fundatur Ecclesia ; licet idipsum in alio loco super omnes Apostolos fiat, et cuncti Claves regni cœlorum accipiant, et ex aequo super eos Ecclesiœ fortitudo solidetur, tamen propterea inter duodecim unus elegitur, ut, capite constituto, schismatis tollatur occasio :* C’est sur Pierre que l’Eglise est bâtie ; quoique, dans un autre endroit (de l’Evangile), on en dise autant de tous les Apôtres, que tous reçoivent les Clefs du royaume des cieux, et que la force l’Eglise repose également sur eux tous, cependant un seul est choisi entre douze, afin que, le chef une fois établi, toute occasion de schisme soit enlevée. — Le même Saint Docteur a encore écrit ces paroles : Secundum metaphoram petrœ recte dicitur ei : « Ædificabo Ecclesiam meam » :* C’est avec raison que Notre-Seigneur lui a dit, en empruntant une figure de la pierre : « Je bâtirai sur elle mon Eglise. »

    III

    Ce qui précède, est une réponse à Fébronius alléguant l’autorité de Saint Augustin, qui, dans ses Rétractations,8 dit que le mot pierre doit s’entendre de Jésus-Christ, et non de Saint Pierre. Or, il faut remarquer en premier lieu que Saint Augustin n’a pas tenu cette opinion d’une manière absolue ; en effet, il dit au même endroit : Que le lecteur choisisse parmi ces opinions celle qu’il juge la plus probable : Harum autem duarum sententiarum quae sit probabilior eligat lector.* — Nous répondons en second lieu avec Bellarmin3 que si le Saint Docteur a embrassé cette opinion, c’est qu’il a pris le mot Petrus comme un nom dérivé de petra, ainsi qu’il le déclare lui-même dans un autre endroit, où il dit que le surnom de Pierre, qui possède la principauté de l’apostolat, vient du mot petra : Petrus a petra cognominatus,... apostolatus principatum tenens.4 Mais Saint Jérôme,5 qui était fort versé dans la langue syriaque, dit que le nom de Pierre, Petrus, ne dérive pas du mot petra, mais qu’il est la même chose que petra ou cephas.

    Saint Cyrille donne la même explication, lorsque, parlant de cas paroles que nous avons citées plus haut : « Tu es Simon, filius Jona, tu vocaberis Cephas, etc » il dit : Nec Simon fore jam nomen illi, sed Petrus, prœdicit ; vocabulo ipso commode significans quod in eo tamquam in petra lapideque firmissimo suam esset œdificaturus Ecclesiam : 6 Le Sauveur lui annonce qu’il ne s’appellera plus Simon, mais Pierre, se servant ainsi d’un terme propre pour signifier qu’il bâtirait son Eglise sur lui comme sur une pierre très-ferme.

    Saint Optât de Milève fait la même remarque, lorsqu’il dit, en s’adressant à Parménien : Vous ne pouvez nier un fait que vous connaissez très-bien : c’est que la Chaire épiscopale érigée dans la ville de Rome a été occupée d’abord par Pierre, et qu’il s’y est assis comme chef de tous les Apôtres ; et c’est pourquoi il a été appelé Céphas : Negare non potes scire te in urbe Roma Petro primo Cathedram episcopalem esse collatam, in qua sederit omnium Apostolorum caput Petrus; unde et Cephas appellatus est,1

    On objecte que Jésus-Christ est la première pierre et le fondement principal de l’Eglise. Qui le nie? mais cela n’empêche pas qu’en quittant ce monde et en se rendant invisible au monde, Notre-Seigneur n’ait laissé Pierre à sa place, pour être le fondement secondaire et visible de l’Eglise. Le Sauveur est le fondement de l’Eglise par sa propre puissance, Pierre l’est en vertu d’une communication de la part de Jésus-Christ.* C’est pourquoi Saint Léon s’adressant à Pierre au nom de Jésus-Christ, s’exprime ainsi : Cum ego sim inviolabilis Petra, ego fundamentum, prceter quod nemo potest aliud ponere, tamen tu quoque petra es, quia mea virtute solidaris, ut quae mihi potestate sunt propria, sint tibi mecum participatione communia C’est moi, il est vrai, qui suis la pierre indestructible; c’est moi qui suis le fondement, auquel nul autre ne peut être substitué ; cependant, vous aussi, vous êtes pierre, parce que ma force affermit la vôtre, de sorte que ce qui m’est propre en vertu de ma puissance, vous devient commun avec moi par participation. — Et ailleurs il dit : Christus est petra primaria, supra quam Ecclesia est aedificata ; et Petrus est secundaria petra supra quam reliqua structura consurgit : Jésus-Christ est la pierre principale, sur laquelle l’Eglise est bâtie ; Pierre est la pierre secondaire, sur laquelle s’élève le reste de l’édifice.

    Saint Basile a dit la même chose avec beaucoup d’élégance : At Peints audierat se esse petram, ita laudatus a Domino; licet enim petra esset, non tamen petra erat ut Christus. Ut Petrus petra erat; nam Christus vere est immobilis petra, Petrus vero propter petram ; aœiomata namque sua Jesus largitur aliis ;... petra est et petram fecit:1 Pierre s’était entendu appeler pierre, recevant ainsi des louanges du Seigneur; mais, quoiqu’il fût pierre, il ne l’était cependant pas comme Jésus-Christ: il était pierre en tant que Pierre; car c’est le Christ qui est véritablement la pierre inébranlable, mais Pierre ne l’était qu’à cause de la pierre; car Jésus dispense ses dons aux autres : il est pierre, et il rend pierre.

    Tel fut aussi le sentiment du Concile de Chalcédoine,2 qui donna au même Apôtre le nom de petra ou pierre.

    Or, s’il est vrai, comme l’écrit Vincent de Lérins,3 dont Fébronius4 relève l’autorité, que dans l’interprétation des Saintes Ecritures, il faut prendre surtout en considération l’accord unanime ou du moins le sentiment le plus commun des Saints Pères, il est hors de doute, d’après cette règle, que les mots « hanc petram » doivent s’entendre de la personne de Pierre, parce que telle est l’interprétation commune des Saints Pères, ainsi que nous l’avons vu plus haut, où nous avons cité Saint Cyprien, Saint Grégoire de Nysse, Saint Grégoire de Nazianze, Saint Jean Chrysostome, Saint Epiphane, Saint Augustin, Saint Basile, Saint Jérôme, Saint Cyrille, Saint Athanase, Saint Hilaire, Saint Maxime, Saint Paulin, Saint Grégoire le Grand, ainsi qu’Origène, Tertullien, et d’autres que nous mentionnerons ci-après.

    IV

    Fébronius insiste, et présente ainsi son objection : Quand même les mots « hanc petram » devraient s’entendre de la personne de Pierre, cependant, de même qu’il répondit moins en son nom qu’au nom de ses collègues quand Notre-Seigneur interrogea tous les Apôtres, de même ces paroles que le Sauveur lui adressa : Tu es Petrus, et super hanc petram, etc., signifient que ce n’est pas Pierre seulement, mais tous les Apôtres qui furent établis les fondements de l’Eglise, conformément à ce texte de Saint Paul : Vous êtes édifiés sur le fondement des Apôtres : Superaedificati super fundamentum Apostolorum,1 et cet autre de Saint Jean : La muraille de la ville avait douze fondements, sur lesquels étaient écrits les noms des douze Apôtres de l’Agneau : Et murus civitatis habens fundamenta duodecim, et in ipsis duodecim nomina duodecim Apostolorum Agni.2 — De plus, Fébronius3 fait valoir à l’appui de son objection l’autorité de Saint Léon, s’exprimant en ces termes : Transivit... in alios Apostolos vis potestatis istius, et ad omnes Ecclesiœ principes decreti hujus constitutio commeavit; sed non frusta uni commendatur quod omnibus intimatur ; Petro enim ideo hoc singulariter creditur, quia cunctis Ecclesiœ rectoribus formaprœponitur :4 La force de cette puissance a passé dans les autres Apôtres, et l’arrêt de cette sentence a été transmis à tous les princes de l’Eglise; mais ce n’est pas inutilement que ce qui est intimé à tous, est confié à un seul; car c’est à Pierre en particulier que ce pouvoir a été remis, parce qu’il est proposé comme modèle à tous ceux qui gouvernent l’Eglise. — On trouvera sans doute étrange que Fébronius fasse valoir en sa faveur plusieurs témoignages des Pères qui lui sont évidemment contraires; mais ce procédé netonnera pas ceux qui découvriront sa ruse ; car, s’il produit comme lui étant favorables des témoignages qui sont contre lui, c’est afin qu’on ne pense pas qu’ils prouvent en faveur de notre opinion, comme c’est réellement ici le cas.

    Mais répondons à l’objection présentée par Fébronius.

    Quoiqu’on puisse dire à bon droit que tous les Apôtres sont les fondements de l’Eglise, de telle sorte que les mots : « Et super hancpetram, etc., » s’appliquent à tous indirectement ou moins principalement, cependant c’est Pierre que le Christ a en vue comme fondement principal, attendu que c’est à lui que ces paroles ont été expressément et directement adressées, comme il ressort du texte même de Saint Matthieu. En effet, Notre-Seigneur interroge d’abord tous les disciples en ces termes : Et vous, qui dites-vous que je suis? Vos autem quem me esse dicitis? mais c’est Pierre seul qui répond : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant : Tu es Christus, Fïiius Dei vivi; et c’est alors que le Sauveur lui dit : Vous êtes heureux, Simon, fils de Jean, parce que ce n’est ni la chair ni le sang qui vous ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux; et moi je vous dis que vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ; Beatus es, Simon Bar-Jona, quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus qui in cœlis est ; et ego dico tibi quia tu es Petrus, et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam.1 — Ainsi, la raison pour laquelle Pierre fut constitué la pierre fondamentale de l’Eglise, c’est parce que lui seul a été spécialement éclairé et inspiré pour confesser que Jésus-Christ était Fils de Dieu ; aussi a-t-il mérité d’entendre ces paroles de la bouche du Sauveur : Beatus es, Simon, etc.

    C’est ce qui fait dire à Saint Epiphane : Et beatus (Petrus) idcirco igitur...; sic enim ei qui inter Apostolos primus esset, consentaneum erat, solidce, inquam, illi petrœ, supra quam Ecclesia Dei est fundata, et Portœ inferi non praevalebunt illi; quarum Portarum nomine hcereses et hcereseon conditores intelliguntur : 2 Pierre est donc proclamé bienheureux ; cette qualification convenait en effet à celui qui devait être le premier entre les Apôtres, à cette pierre solide sur laquelle l’Eglise a été établie, et contre laquelle ne prévaudront point les Portes de l’enfer ; et par ces Portes on entend les hérésies et les créateurs d’hérésies.

    Saint Basile écrit dans le même sens : Quoniam fide praestabat, Ecclesiæ... œdificationem in seipsum suscepit :3 Comme Pierre l’emportait sur les autres par sa foi, il fut constitué le soutien de l’Eglise.

    Saint Ambroise écrit de même : Quia Petrus solus profitetur ex omnibus, omnibus prœfertur :l Parce que, seul entre tous, Pierre fait sa profession de foi, il est préféré à tous les autres.

    Et Saint Grégoire : Cunctis Evangelium scientibus liquet quod... Petro... totius Ecclesiæ cura commissa est; ipsi quippe dicitur :... Tu es Petrus, etc. ;* Il est évident pour tous ceux qui connaissent l'Evangile, que le soin de toute l’Eglise a été confié à Pierre ; car c’est à lui qu’il est dit : Vous êtes Pierre, etc.

    Mais Saint Léon énonce plus distinctement encore la même pensée : Ideo beatus es, quia te Pater meus docuit, nec terrena opinio te fefellit.... « Et ego, inquit, dico tibi quia tu es Petrus, et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam ; >» hoc est, sicut Pater meus tibi manifestavit divinitatem meam, ita et ego tibi notam facio excellentiam tuam • : « Quia tu es Petrus, et super hanc petram, etc. ;3 » Vous êtes bienheureux, ô Pierre ! parce que mon Père vous a instruit, et qu’une opinion terrestre ne vous a point trompé. « Et moi je vous dis que vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ; *> c’est-à-dire, de même que mon Père vous a manifesté ma divinité, de même je vous fais connaître, à mon tour, votre excellence: « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. » — C’est dans le même sermon que le Saint Docteur ajoute le passage que nous avons cité et que Fébronius4 lui-même a invoqué en sa faveur : Transivit,.. in alios Apostolos vis potestatis istius, et ad omnes Ecclesiæ principes decreti hujus constitutio commeavit ; sed non frustra uni commendatur quod omnibus intimatur ; Petro enim ideo hoc singulariter creditur, quia cunctis Ecclesiæ rectoribus forma prœponitur. 5 Or, par ces mots, Saint Léon exprime assez clairement que, bien que les Apôtres eussent reçu par un privilège spécial et dans la même étendue que Pierre, le plein pouvoir de prêcher partout, d’ordonner des prêtres, d’établir des évêques, de fonder de nouvelles Eglises, et de porter de nouvelles lois touchant l’administration des Sacrements, ce qui était indispensable dans ces premiers temps, dit Bellarmin,1 pour propager la foi, cependant c’est Pierre qui a reçu ce pouvoir en qualité de pasteur ordinaire, tandis que les Apôtres ne l’ont reçu qu’à titre de délégués. Ils étaient tous subordonnés à Pierre comme au directeur dont ils devaient dépendre, afin qu’ainsi toutes les contestations fussent écartées.

    Saint Jérôme, que nous avons déjà cité plus haut, exprime la même pensée, lorsqu’il dit que, bien que l’Eglise ait été fondée sur tous les Apôtres, Pierre a cependant été préposé à tous les autres pour éviter les schismes : Super Petrum fundatur Ecclesia; licet idipsum in alio loco super omnes Apostolos fiat,... tamen propterea inter duodedm unus eligitur, ut, capite constituto, schismatis tollatur occasio? Voilà la raison convaincante qui doit nous faire comprendre que Saint Pierre a été choisi par Jésus-Christ pour être le fondement principal et le chef suprême auquel tous les autres étaient tenus d’obéir, attendu que sans cela les contestations n’auraient pu être évitées parmi les Apôtres.

    Or, cette même puissance que Jésus-Christ a communiquée à Pierre, il faut nécessairement croire qu’il l’a transmise également aux Souverains Pontifes, successeurs de Pierre ; car cette puissance, comme le remarque Saint Augustin, ne fut point conférée à Pierre en faveur de sa personne, mais pour l’avantage de l’Eglise; par conséquent, il est nécessaire que, tant que l'Eglise subsistera, les Pontifes soient en possession de cette puissance, et c’est dans ce sens que le même Saint Augustin a écrit que la principauté de la Chaire Apostolique a toujours été en vigueur dans l’Eglise Romaine : In qua (Romana Ecclesia) semper Apostolicœ Cathedrœ viguit principatus.

    Fébronius ne conteste pas cette vérité ; mais il nie que la puissance suprême sur toute l’Eglise ait été transmise à Pierre ; et comme il voit que les oracles des Saints Pères sont évidemment contre lui, il ose affirmer que les Pères ont employé à ce propos des expressions « figurées ou emphatiques : « Figuratæ aut ampullatœ Patrum elocutiones.1

    Nous traiterons de ce point avec plus d'étendue dans la suite de ce Traité;* mais, que Fébronius le veuille ou ne le veuille point, il est certain que le sentiment commun des Saints Pères est que, par ces paroles : « Tu es Petrus, etc., » Saint Pierre a été établi par Jésus-Christ le fondement principal de l’Eglise, de préférence aux autres Apôtres. Or, si Pierre est le fondement de l’Eglise, sans nul doute sa puissance doit être suprême et infaillible; sans quoi, l’édifice de l’Eglise ne serait jamais en sûreté, mais en danger permanent de s’écrouler; car, d’après le raisonnement d’Origène, que nous avons déjà mentionné plus haut, si les enfers prévalaient contre la pierre sur laquelle l’Eglise est bâtie, ils prévaudraient aussi contre l’Eglise elle-même : Si praevalerent (inferi) adversus petram, in qua Ecclesia fundata erat, etiam adversus Ecclesiam praevalerent Aussi Saint Thomas enseigne-t-il qu’il n’appartient qu’au Pape de définir les dogmes de foi : Ce droit, dit le Saint Docteur, appartient à l’autorité du Souverain Pontife ; et la raison en est, qu’il ne doit y avoir qu’une même foi pour toute l’Eglise, conformément à ces paroles de l’Apôtre : « Il faut que vous teniez tous un même langage, et qu’il n’y ait point de schismes parmi vous ; » or, ceci ne pourrait se réaliser, si les questions qui s’élèvent touchant la foi, n’étaient déterminées par celui qui est à la tête de toute l'Eglise, de sorte que son sentiment soit tenu inébranlablement par l’Eglise entière : Hoc autem pertinet ad auctoritatem Summi Pontificis ; et hujus ratio est, quia una fides débet esse totius Ecclesiæ, secundum illud : « Idipsum dicatis omnes, et non sint in vobis schismata ; 3 » quod servari non posset, nisi quœstio de fide exorta determinetur per eum qui toti Ecclesiae prœest, ut sic ejus sententia a tota Ecclesia firmiter teneatur, 4 La même opinion a été embrassée par Saint Bonaventure,1 Echius,2 le cardinal Hosius,8 le cardinal Cajétan,4 Thomas Netter ( Waldensis ),5 le cardinal Turrécrémata,6 Driédo,7 Jean de Louvain, Stapleton,8 Sanderus,9 Melchior Cano,10 Bellarmin,11 de Sponde,12 Thomassin,13 Louis Bail,14 Duval,15 de Soto,16 le cardinal Gotti,17 et une foule d’autres.

    Répétons ici cette mémorable sentence de Saint Cyprien : Neque enim aliunde hœreses obortœ sunt aut nata sunt schismata, quam inde quod sacerdoti Dei non obtemperatur, nec unus in Ecclesia ad tempus sacerdos et ad tempus judeæ vice Christi cogitatur : 18 Les hérésies et les schismes proviennent uniquement de ce qu’on n’obéit pas au prêtre de Dieu, et qu’on ne considère pas qu'il n’y en a qu’un dans l’Eglise qui soit ici-bas prêtre et juge à la place de Jésus-Christ. — Remarquons bien ces paroles : Unus sacerdos, judeæ vice Christi.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

    Lire la suite de Défense du pouvoir suprême du souverain Pontife contre Justin Fébronius

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