Défense du pouvoir suprême du souverain Pontife contre Justin Fébronius · Alphonse de Liguori
Note sur la question des fausses Décrétales
Canons compilés par un certain Isidore, surnommé Mercator (marchand), parfois Peccator (pécheur).
Nous ne pouvons nous arrêter à discuter ici au long la fameuse question des Fausses Décrétâtes, au sujet de laquelle il reste encore bien des problèmes obscurs que les érudits s’étudient à élucider. En effet, les critiques de ces derniers temps parmi les historiens, les théologiens et les canonistes, ont pris à tâche de rechercher le véritable auteur, l’origine, le lieu, la date, le but, l’authenticité, et les résultats de cette célèbre compilation. Nous nous bornons à émettre les réflexions suivantes, qui sont le plus en rapport avec l’objet et le but de cette note :
1° Il faut toujours distinguer soigneusement, d’une part, la Collection Espagnole (Collectio Hispano), qui est attribuée â Saint Isidore de Séville (Hispalensis), mort en 636, et qui est incontestablement la plus pure et la plus authentique de toutes les collections canoniques, et, d’autre part, la collection Pseudo-Isidorienne, ou l’œuvre du faux Isidore, qui a interpolé et maladroitement amplifié le précieux travail de son homonyme.*
2° Il faut admettre que certaines pièces sont réellement fausses dans la forme, en ce sens qu’elles ont été rédigées par un faussaire sous forme de documents authentiques, et attribuées par lui à des personnages qui n’en sont point les auteurs; mais, pour le fond, elles présentent des règles généralement en usage, des principes réellement en vigueur, des enseignements empruntés aux autorités compétentes, c’est-à-dire à l’Ecriture, aux Pères, aux Conciles, et aux écrivains ecclésiastiques, de sorte qu’en modifiant la suscription et la chronologie des fausses Décrétales, et en restituant aux citations altérées ou tronquées le texte original des sources, on aurait l’expression de la vérité basée sur l’Ecriture et la tradition. En un mot, ces documents, sans être authentiques, sont réels ; ce sont des principes et des règles existant de fait, auxquels un canoniste inconnu a donné la forme imaginaire de diplômes et de Décrets Apostoliques.
(*) La Collection Isidorienne authentique a été copiée et collationnée, avec les variantes, par le savant jésuite espagnol Burriel (1719-1762), d’après différents manuscrits sur vélin du IXe, Xe, et XIe siècle, conservés dans les archives de plusieurs églises d’Espagne et dans les bibliothèques royales de Madrid et de l’Escurial. En voici le titre : Vera et genuina Collectio veterum Canonum Ecclesiœ Hispanicœ a dlvo Isldoro, Hi&palensi métro polit ano, adornata, et ad manuscriptorum codicum venerandœ antiquitatis fidem exacta et castigatat studio et opéra Andreœ Burriel, societatis Jesu theologi (4 vol. in-fol.).
3° En tout cas, les Papes sont complètement étrangers â l’oeuvre du faussaire, quel qu’il soit ; ils n’ont point connivé à la fraude, et la Collection Pseudo-Isidorienne ne fut point compilée ni rédigée à Rome dans l’intérêt du Siège Apostolique. Telle est l’opinion presque unanimement admise par les critiques modernes, non-seulement parmi les catholiques, tels que Moehler,1 Walter,2 Phillips,3 Rosshirt,4 le docteur Bouix,5 le cardinal Soglia,6 etc., mais encore parmi les protestants, tels que Spittler,7 Richter,8 Knust,9 Wasserschleben,10 Gfrôrer,11 et Hinschius, dont nous parlerons ci-après. Il faut cependant excepter parmi les premiers, Antoine Theiner,12 qu’il ne faut pas confondre avec son frère, le savant père Augustin Theiner, actuellement préposé aux Archives secrètes du Vatican ; et parmi les seconds, Eichhorn,13 évidemment trop prévenu contre Rome. Tous les arguments de ces deux auteurs sont réfutés en détail, dans la Revue Trimestrielle de Tubingue, u par le savant docteur Héfelé.
4° Quant à, l’influence des Décrétales Pseudo-Isidoriennes, question qui est la plus importante au point de vue de l’histoire et du droit ecclésiastique, il est faux qu’elles aient bouleversé la législation primitive, créé des innovations, et transformé l'ancienne discipline et la constitution de l’Eglise, par l’introduction de maximes nouvelles touchant le jugement des évêques et l’autorité du Pontife Romain, comme le prétendent Fleury, Van Espen, d’Héricourt, Pierre de Marca, Baluze, Racine, Henri Martin, l’auteur du Dictionnaire de Jurisprudence, et toute une école de docteurs Fébroniens, Joséphistes, Jansénistes, et Gallicans. En effet, on ne pourrait désigner un seul point qui ait été introduit ou modifié à la faveur des fausses Décrétales, ou qui n’ait été déjà en vigueur en vertu de documents authentiques et antérieurs (1) Revue trimestrielle de Tubingue, 1829, cah. 3, et 1832, cah. 1.
(2) Manuel de Droit ecclésiastiq. (3) Droit ecclésiastiq, t. 4. 1851.
(4) Annales de Heidelberg, 1847 et 1849.
(5) Tractat. de princip. Juris canon. p. S. c. 40. § 2. (6) Institut. Juris publ. et priv. p. 4. c. S. § 62. (7) Hist. du Droit canoniq. 1778. (8) Hist. du Droit ecclés. 1842. (9) De Fontib. et Consilio Pseudo-Istdorianœ collectionis. 4832. (10) Documents pour servir à l’hist. des fausses Décrétales. 1844. (11) Revue théolog. de Fribourg, t. 17. 1847. — Recherches sur l’ancienneté, l’origine et le but des décrétales du faux Isidore. 1848. (12) De Pseudo-Isidoriana Canonum collectione. 4826. (13) Dissertations de l’acad. de Berlin, 1834. — Revue de la science historiq. du droit de Savigny, t. 9. cah. 2. 1842. (14) Année 1847.
à l’apparition de ces Décrétales; de plus, si elles avaient bouleversé la discipline et la doctrine reçues jusqu’alors, il aurait été impossible qu’elles eussent été introduites sans réclamation aucune, ce qui pourtant a eu lieu. Enfin, la doctrine et la discipline de ces Décrétales ont obtenu l’assentiment général de l’Eglise, soit Orientale, soit Occidentale, surtout depuis qu'elles ont passé dans le Décret de Gratien, et avec lui dans le Corps du Droit Canon ; les Théologiens, les Canonistes, les Conciles mêmes en ont fait usage pendant prés de sept siècles; or, il n’est pas admissible que l’Eglise puisse errer en approuvant et admettant une discipline universelle.
Il est faux notamment que les Papes se soient prévalus de ces documents pour s’arroger un pouvoir exorbitant et une suprématie exagérée, au détriment de l’autorité épiscopale et métropolitaine; il est faux, en un mot, que les Décrétales aient fondé, comme on dit, la monarchie spirituelle des Papes.
5° Sans vouloir trancher la question toujours problématique de savoir si les fausses Décrétales ont réalisé un bien ou causé du mal, il faut reconnaître qu’il est infiniment regrettable qu’elles aient donné lieu à des déclamations hostiles à l’Eglise, et bien plus encore qu’elles aient supplanté la véritable et authentique Collection Isidorienne. — L’autorité acquise et la rapide diffusion des fausses Décrétales tient sans doute à ce que la critique contemporaine était peu exercée, (puisque ce n’est proprement qu’au XVe siècle qu’on soupçonna la fausseté de certains actes1), et surtout à ce que la teneur des fausses Décrétales n’était pas en opposition avec les règles du Droit canonique alors en vigueur, attendu qu’elles n’ont fait que formuler, dans des documents antidatés, des maximes de droit conformes à l’esprit du temps, fréquemment réclamées, et même déjà passées universellement en pratique.
6° A la suite de ce coup d’œil général, mentionnons l’état de la question aux yeux de la science moderne, représentée par des critiques judicieux et justement appréciés. Voici comment s’exprime le savant Bénédictin dom Pitra, aujourd’hui cardinal : « Il est désormais acquis à l’histoire, quant au fond : 1° que les Décrétales n’ont pas touché à un seul point qui ne fut établi déjà, et que les innovations les plus blâmées sont justifiées par des faits et des monuments plus anciens, et par les (1) Phillips et Héfelé cités ci-après.
auteurs les moins suspects de collusion avec les Papes : Walter et Phillips ont mis ce point hors de contestation ; 2° que cette Collection a pour objet capital de mettre en relief un droit de primats au détriment des métropolitains, et tend plus à protéger l’indépendance des évêques qu a rehausser le pouvoir pontifical : parmi les protestants, Luden, Léo, Guizot, Gfrorer, Schôneman, l’ont reconnu loyalement.1 « Quant à la fameuse collection du faux Isidore, dit l'abbé Rohrbacher,2 un homme des plus savants et des plus judicieux de nos jours, le docteur Moehler, a pris à cœur de la bien étudier dans son ensemble et dans ses détails. Voici en deux mots comment il en juge. Dans la pensée de l’auteur, cette fameuse collection n’est ni plus ni moins qu'un manuel de théologie à l’usage des ecclésiastiques, où sont exposés et inculqués les principaux points du dogme, de la morale, des sacrements, de la liturgie, de la constitution de l’Eglise, du devoir pastoral, avec leur application aux besoins de l’époque. Pour rendre cette théologie plus attrayante et plus respectable, elle est en forme de lettres sous le nom de divers Papes des trois premiers siècles. Dans ces lettres, l’auteur ne dit rien ou presque rien de lui-même : il ne fait que choisir et lier ensemble ce que les Papes et d’autres Pères postérieurs au IIIe siècle ont réellement écrit dans leurs ouvrages authentiques. Ces choix sont généralement très-bien faits. Rien n’indique que l’auteur ait eu dessein de tromper personne ; au contraire, il insiste beaucoup sur l’obligation, pour les ecclésiastiques, de s'appliquer à l’étude. Enfin, à en juger par les abus et les désordres contre lesquels l'auteur inconnu s’élève, le docteur Moehler regarde comme le plus probable que cette collection a été composée dans le royaume de Lorraine, au temps de Charles le Chauve, ou peu après.3 »
Signalons encore, à titre de travail récent, une dissertation assez étendue, qui résume bien des démonstrations antérieures.4 L’auteur, dont nous avons déjà relevé l’autorité, discute, à son tour, le* diffé- (1) Lettres des Papes (dans le Correspondant, tome 33, page 392, 3me article),
(2) Hist. univ. de l’Egl. cath. 1. 67 (tpe édit.).
(3) Moehler, Mélanges et Fragments, recueillis par Doellinger. Ratisboime, 1839 [en allemand), t. 1. p. 283.
(4) Les fausses Décrétâtes, par Edouard Dumont, dans la Revue des questions historiques tome 1. p. 392 et tome 2. p. 97.)
rentes questions concernant l’origine, l’auteur, le lieu, la date, le but, et le résultat de la fameuse compilation. Après quoi, il tire cette conclusion, — celle qui nous importe le plus ici, — « qu’on ne pourrait soutenir que la Papauté commença de poindre dans Saint Innocent Ier, qu’elle dut tout aux deux premiers Carolingiens, et ne fut reconnue comme autorité supérieure dans l’Eglise qu’au pontificat de Saint Nicolas 1er. » Et son dernier mot est celui-ci : « Donc l’autorité spirituelle ou pontificale a été fondée avec l’Eglise Catholique ; bien mieux, l’Eglise Catholique a été fondée par l’autorité pontificale. C’est le grand fait historique que rappelle et retrace l’étude qu’on vient de lire. «
Nous devons enfin mentionner une importante publication qui a paru, il y a quelques années, en Allemagne, et qui jette une lumière nouvelle sur la question des fausses Décrétales : il s’agit d’une édition récente des Décrétales Pseudo-Isidoriennes.1 L’auteur, qui, bien que protestant, ne partage pas tous les préjugés de ses coreligionnaires, a placé en tête de son ouvrage une longue préface (238 pages in-4°), dans laquelle il discute savamment les sept questions suivantes : 1° des manuscrits pseudo-isidoriens, au nombre de cinquante-quatre, dont le plus ancien, celui de Modéne, date de la fin du IXe siècle. — 2° Comment et de quoi le Pseudo-Isidore a composé sa collection : il a usé des précédentes collections, dont il a adopté les actes authentiques, mais auxquelles il a joint des pièces fausses. Il a divisé sa collection en trois parties : la première comprend les cinquante Canons Apostoliques de la collection de Denys le Petit, et les Décrétales des Papes jusqu’à la donation de l’empereur Constantin au pape Sylvestre ; la deuxième, les décisions des Conciles grecs, africains, galliques, et espagnols, depuis celui de Nicée jusqu’au second de Séville; la troisième, les Décrétales des Papes depuis Saint Sylvestre (,*J*33o) jusqu’à Grégoire II (f731); viennent ensuite, dans quarante et un manuscrits, les Capitula d’Angilram, qui doivent être regardés comme faux. — 3° Les sources de la compilation du faux Isidore : ce sont les collections antérieures, comme YHispana de Saint Isidore, celle de Denys, etc. ; mais la source principale est la collec- ( 1 ) Decretales Pseudo-Isidorianæ et capitula Angilrami, ad fidcm librorum man ascriptorum recensuit, fontes indicavit, commentationem de Collectione Pseitdo-Isidori prœ m istt p a u l u s h i n s c h i u s. — Leipzig, 1863-1866. in-4° de ccxxxvur-771 pages.
tion du diacre Benoît (Benedictus Levita).* — 4° 1/époque : c’est apparemment vers 851 ou 852. ** — 5° Le lieu : non pas à Rome, comme l’ont prétendu certains auteurs, mais dans la France occidentale, et vraisemblablement dans le diocèse de Reims. — 6° L'intention et le dessein du Pseudo-Isidore : ce fut celui d’apporter remède à une situation générale, c’est-à-dire restaurer l’état ecclésiastique, bouleversé à cette époque, réformer l’Eglise, retrancher les causes des troubles et des malheurs qui l’affligeaient, en présentant des règles appuyées de la plus haute autorité, celle des Papes, surtout des Papes des premiers siècles ; en soustrayant notamment les évêques au jugement des Synodes convoqués par le roi, pour les renvoyer à un juge plus autorisé et plus libre, le Pontife Romain; en fixant davantage les évêques dans leurs diocèses, trop souvent délaissés ; en sauvegardant l’intégrité des biens ecclésiastiques, etc. C'est donc une erreur d’affirmer que les fausses Décrêtales aient eu pour but d’amplifier l’autorité et les prérogatives du Siège Apostolique ; ce qui n’empêche pas le faussaire Isidore d’être faussaire, quant aux pièces qu’il a inventées ou altérées : en un mot, l’auteur a voulu défendre et remettre en vigueur des principes de droit qui, quoique réels et bien fondés, étaient mal observés ou tombés en désuétude dans plusieurs contrées, mais il a eu le tort de faire valoir à cette fin des documents supposés, apocryphes, ou interpolés. Mais quel est le nombre réel de ces pièces? c’est là un problème que la science n’a pas encore suffisamment élucidé.*** — 7° Enfin, quel est le nom de ce faussaire? est-ce Otgar, évêque de Mayence? est-ce Ebon, archevêque de Reims, avec le concours de Rothard, évêque de Soissons, et du chanoine Wulfad, plus tard archevêque de Bourges? on ne saurait l’affirmer d’une manière indubitable ; le nom véritable du personnage caché sous le pseudonyme d'Isidori, surnommé dans les manuscrits tantôt Mercatoris, tantôt Mercati, tantôt Peccatoris, est encore à trouver, du moins de manière à pouvoir donner une affirmation qui défie toute contradiction.
Nous avons présenté ici cette analyse, parce qu’elle fournit une (*) Les frères Ballerini {De antiq. Collect. Canon. p, 3. c. 6. § 4.) et Zaccaria {Antifebron. dissert. 3. c. 3. et Antifébron. vindicat, p. 4. dissert. 9. c. 4.) pensent que Benoit lui-méme est vraisemblablement l’auteur de la Collection.
(**) Selon Saint Alphonse, vers l’an 843 (voir ci-après, ch. IV.), et d'après Zaccaria (loc. cit.), vers 846.
(***} Certains auteurs en portent le nombre à plus de cent.
solution récente des principaux points de controverse qui se rattachent à la fameuse question des fausses Décrétales. La solution que donne, sur les sept points précités, le docteur Héfelé,1 professeur de théologie à Tubingue et l’un des savants les plus estimés de l'Allemagne moderne, se rapproche beaucoup de celle que nous venons de signaler. La dissertation que le judicieux docteur de Tubingue a insérée dans le Dictionnaire encyclopédique de la Théologie catholique, est un résumé lucide et complet de la-question multiple des fausses Décrétales, sur laquelle Saint Alphonse se prononce, à son tour, dans les quelques lignes que nous retrouverons ci-après, aux chapitres iv et v de ce Traité. * Le traducteur.
(1) Dissertat, sur l’état actuel de la question Pseudo-Isidorienne (dans la Revue trimestrielle de Tubingue, 1847.) — Dictionn. encyclop. de Théol. cath. au mot: Pseudo-Isidore.
(*) La Collection Pseudo-Isidorienne est reproduite intégralement, d'après l'édition de Jacques Merlin {Collectio Concilior. Colonise, 1830), dans le Cours complet de Patrologie publié par l'abbé Migne ( Patrol. la t. tom. J.30), Ce volume est précédé de prolégomènes qui comprennent : I. une Dissertation de Henri Denzinger, professeur de Théologie à l’Université de Wutzbourg {Ecloge et eplcrtsis eorum quae a recentioribus criticis de Pseudo-Isidorianis Decretalibus statuta sunt), dissertation dans laquelle l’auteur discute les questions suivantes : 1° où, quand, et dans quel but ont été faites les Décrétales Pseudo-Isidoriennes ; 2° si les Pontifes Romains de cette époque ont favorisé la fraude ; 3° si ces Décrétales ont introduit des innovations par rapport à l’autorité du Souverain Pontife; — II. une dissertation de Georges Phillips, extraite de l’ouvrage que nous avons mentionné dans le corps de cet article (Kirchenrecht, ou Droit ecclésiastique), et traduite de l'allemand en latin ; — III. les noms et les ouvrages de vingt auteurs qu’on peut consulter sur la matière.
Chapitre II. Le pouvoir suprême du Pontife romain prouvé par deux autres textes : « Et tibi dabo claves, etc., » et : * Rogavi pro te, ut non deficiat fides tua, etc.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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