De la béatitude · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre II : Premier point essentiel de la dilection qui se fait par Dieu
Premier point essentiel de la dilection qui se fait par Dieu.
Par cette connoissance bienheureuse, l’ame glorifiée aimera Dieu par Dieu, c’est-à-dire par le Saint-Esprit. Tont ce que fait la créature en son nom particulier est imparfait. Aussi le Seigneur Jésus a-t-il obtenu cette grâce pour ses vrais fidèles, lorsqu’il a dit à son Père : « Je leur ai fait connoilre votre nom par la foi, et je le leur ferai connoître par ma présence, afin qu’ils m’aiment comme vous m’avez aimé. » Et l’amour du Père pour son Fils est éternel, immense, puisqu’il vient du Saint-Esprit qui est le lien de l’un et de l’autre. Cette même affection dont le Père aime son Fils, ajoute la Glose, se trouve dans tous les justes, car l’ame glorifiée aime Dieu et elle en est aimée, autrement, selon saint Augustin; l’ame qui ne peut trouver son véritable repos qu’en Dieu pour qui elle a été créée, ne le trouveroit jamais véritablement et pleinement, si elle ne rendoit réciprocité d’amour à son créateur. Mais, comme d’après saint Bernard, lorsque Dieu aime une ame, c’est l’éternité qui aime, c’est l’immensité qui aime, cette immensité dont la grandeur est infinie, dont la sagesse est incalculable, car il n’est de l’essence de l’ame d’aimer Dieu immensément et éternellement qu’autant qu’elle pourra trouver en lui son parfait repos, ce qui ne peut se faire que par l’efficace du Saint-Esprit dont parle l’Apôtre quand il dit, Rom., chap. Y : « Que la charité de Dieu s’est répandue dans nos ames par la vertu du Saint-Esprit qui nous a été donné, » et la Glose ajoute : La charité de Dieu c’est Dieu lui-même, c’est un don de Dieu. Et parce que Dieu nous a aimés pour que nous l’aimions, il nous a donné son Saint-Esprit. Mais si dans la béatitude nous aimions Dieu de cette charité qui est vertu, Dieu quiestinfiniiuent sage nous auroit inutilement donné le Saint-Esprit. Telle fut autrefois l’opinion du Maître des Sentences. Les modernes pensent autrement; prenez l’opinion qui vous sourira le plus, mais il nous a donné le Saint-Esprit afin que dans cet amour l’ame du Bienheureux payât de réciprocité et trouvât ainsi en lui son parfait repos. Pour le bien comprendre il faut observer ce que dit saint Jean : « Que le Père aime le Fils, » et de nouveau, saint Jean, ch. XVII, il est dit dans la personne du Christ : « J’aime mon Père : » cet amour n’est pas inférieur dans celui qui aime et dans celui qui est aimé, puisque c’est le Saint-Esprit qui est l’amour du Père et du Fils ; ainsi l’amour n’est pas moins aimé de celui qui aime et de celui qui est aimé que l’amant l’est de l'aimé et l’aimé de l’amant. Et cette tendre, affectueuse et infiniment parfaite dilection des trois personnes en une seule substance, se trouve où l’amant est le même que l’aimé, où l’aimé est le même que l’amant, où l’amour est le même que l’amant et que l’aimé, où l’aimé et l’amant sont les mêmes que l’amour, où enfin l’amant, l’aimé et l’amour participent à la même essence, n’ont que la même volonté et le même déplaisir, ont le même pouvoir et possèdent tout. Il y a là une chose souveraine, qui embrasse tout le bien en général, que pourtant ou ne possède pas d’une manière solide ; là on ne possède aucun bien sans dilection.
Dans cette bienheureuse dilection, il n’y a point d'imperfection, point do vide, point de trouble, point d’interpolation, ou plutôt tout le changement qui y peut exister, n’est que dans nos paroles, quand bien même nous ferions tous nos efforts pour nous étudier à bien dire. C’est cette union qui rend parfaitement heureuse l’ame qui lui est unie. C’est de cette joie dont parle saint Jean, chap. XV, quand il dit : « Il faut que ma joie soit en vous, afin que votre joie soit pleine. » Or quelle est la joie du Père et du Fils, si ce n’est d’aimer et d’être aimé, et d'être aimé de cette sorte. Comment une ame affamée peut-elle être rassasiée si elle n’est plongée dans l’union de cette joie, afin qu’elle demeure dans la joie et que la joie demeure en elle, et sa joie sera pleine et parfaite lorsqu’elle sera unie à l’amant et à l’aimé, et que dans cette bienheureuse union elle éprouvera qu’elle aime et qu’elle est aimée.
Second point essentiel de la dilection qui conduit vers Dieu.
Là aussi Dieu est aimé pour Dieu. Car l’ardent amour de Dieu le pousse vivement vers l’ame et attire l’ame vers lui selon cette parole de saint Jean, ch. IV : « Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui. » Pourquoi ? parce que Dieu est charité. O! qu’heureuse est l’ame qui, sans imperfection, se sent aimée en tout et pour tout, de toute l'affection de la sainte Trinité ; qui voit que Dieu semble l’entourer de son amour comme s’il avoit oublié toutes les autres créatures ; qui sent croître sa béatitude à mesure qu’elle se plonge de plus en plus avec ses misères, dans les profondeurs de l’amour de la sainte Trinité qui la transforme et l’ennoblit! Alors s’accomplira le précepte qui, au sentiment de saint Augustin, ne recevoit pas son parfait accomplissement dans cette vie : «Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, » c’est-à-dire de tout votre intellect, sans danger de se tromper, « de toute votre ame, » c’est-à-dire de toute votre mémoire, sans qu’elle en perde le souvenir; «de tout votre esprit,» c’est-à-dire de toute votre volonté, sans qu’elle éprouve d’opposition. Alors l’ame ne pourra dévier dans l’amour de Dieu, elle ne lui égalera et ne lui préférera aucune créature, elle ne perdra aucun mouvement de l’amour divin qui est toujours présent et ne sentira pas d’opposition pour cet amour, comme hélas ! cela arrive dans cette vie, où souvent on lui égale ou lui préfère quelque autre chose, on s’attache à quelque autre objet, ce qui est cause qu’on aime moins Dieu, qu’on l’oublie même, ou qu’on aime ce qui lui déplaît. Là encore s’accomplira ce précepte selon l’exposition de saint Jean Chrysostôme, quand il dit : Qu’est-ce qu’aimer Dieu de tout son cœur, sinon que vous êtes plus incliné vers Dieu que vers autre chose, si ce n’est que vous trouviez plus de charmes en Dieu que dans l’apparence, si ce n’est que vous préfériez Dieu dans votre affection, aux honneurs, à l’or et aux amis, car si quelqu’un de ces objets vient à captiver votre cœur, vous n’aimerez plus Dieu de tout votre cœur. Votre cœur sera moins à Dieu de toute la partie de l’affection que vous donnerez à autre chose. Qu’est-ce qu’aimer Dieu de toute son ame ? c’est de ne pas douter de la vérité et d’être ferme dans la foi. Qu’est-ce qu’aimer Dieu de tout son esprit? c’est de servir Dieu de toutes ses facultés, intelligence, sagesse, connoissance et mémoire, par conséquent celui dont l’esprit est occupé des choses temporelles n’aime pas Dieu de tout son cœur, et il est impossible qu’il accomplisse le commandement dont il est parlé.
Troisième point essentiel de la dilection à cause de Dieu.
Là encore Dieu est aimé à cause de Dieu. En effet l’ame n’aime pas seulement Dieu là par cette seule raison, qu’il lui est bon, libéral et miséricordieux; mais elle l’aime plus fortement parce qu’il est simplement en lui-même bon, libéral et miséricordieux; et plus elle aime Dieu à cause de sa bonté infuse, et non à cause de la participation qu’elle a à sa béatitude, plus elle est heureuse, quoique dans cet amour de sincérité elle ne soit pas mue par la communication de la quid æquiparat Deo, vel præ ponderat, vel in fide. Quid est Deum diligere to ta menaliquid d ilig it, propter quod Deum minus te ? ut omnes sensus tui Deo vacent, inteldiligit et sæpe Dei obliviscitur, vel appé lectus, sapientia, cognitio, m em oria. Qui tit aliquid divinæ voluntati contrarinm. ergo aliquid horum occupât circa tempo-Ibi etiam im plebitur hoc præ ceptum, se raba, jam non ex tota m ente diligit Deum : secundum expositionem Chrysostomi, cilcen- hoc etiam impossibile est hicimpleri. béatitude divine. O combien douces sont les émotions de l’ame, lorsque dans la sincérité de son amour, elle cherche à témoigner sa reconnoissance & son créateur, parce qu’il lui a communiqué l’éternelle béatitude qui est en lui-même, et lui a conféré cette grâce avec une attention toute particulière, sans qu’elle l’ait mérité et par sa sainteté ou par sa bonté, et sans que lui-même puisse trouver d’utilité à aimer cette ame ! C’est cette attention bienveillante qui à fait dire à l’Evêque de Paris : Que le propre de la bonté est de se charger par tout et en tout des maux et des souffrances de ceux qu’elle veut associer à son bonheur. Or la bonté de Dieu étant d’une étendue qui n’a ni bornes ni mesures, exige une alliance si étroitement unie, qu’elle ne veut rien retenir de ce qu’elle a de bien sans le communiquer, ni avoir aucun mal dans les siens, sans y prendre part. Car l’immensité de cette même bonté a dû couler comme d’une source inépuisable jusqu’au plus éloigné, jusqu’au dernier rejeton, afin qu’il y eût des œuvres de miséricorde et de bienveillance qui découlassent de son propre fonds au delà de tout ce qu’on peut imaginer ; de plus, le propre de sa libéralité étant de ne posséder aucun bien sans le communiquer, il s’est chargé de mourir pour ses amis, afin qu’ils n’eussent rien de fâcheux sans que lui-même y prît part. L’ame y est ardemment embrasée de l’amour de Dieu par chacun des attributs qui sont naturellement en lui, comme la puissance, la sagesse, la bonté, etc., et elle l’est plus spécialement encore lorsqu’elle se sent brûlée de toute l’ardeur de la sainte Trinité qui semble avoir oublié toutes les autres créatures pour la transformer en elle, se fondre en elle selon le témoignage d’Ezéchiel. La face des animaux, c’est-à-dire de tous les saints, est comme un feu de charbons ardents, car nous dit David, Psaume XVIII : « Il y a allumé des charbons ardents, et il n’y a personne qui puisse se soustraire à leur ardeur. » Dans cette vie, comme il est rapporté dans les Cantiques, « L’épouse dit à son époux qu’elle languit d'amour, » et dans l’autre au contraire elle dira en sa présence qu’elle est sans cesse dévorée de son amour. La langueur prive l’homme de sommeil, lui rend insipides les mets les plus délicats, brise les forces du corps, flétrit les traits du visage et fait oublier la parure et les amitiés charnelles ; le véritable amour opère aussi tous ces effets dans l’âme, il tarit la source des plaisirs en pénétrant la matière qui lui est unie. Aussi dans la patrie l’ame fidèle est séparée par la charité de toute concupiscence charnelle et se trouve incessamment pénétrée des joies divines. Encore ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est que, comme le dit Moïse, quoique notre Dieu soit un feu dévorant et que la nature du feu soit de consumer tout ce qu’on lui jette et tout ce qui l’environne, l’ame n’est cependant pas consumée par une telle ardeur. De même, quoiqu’à l’aspect de chacune,des œuvres divines petites et grandes, l’ame se sente enflammée de l’amour de Dieu, elle se trouve cependant plus spécialement et plus puissamment embrasée par quelques-unes de celles qu’a opérées l’homme Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, telles que son incarnation, sa nativité, sa circoncision, son baptême, son jeûne, la consécration de son corps et de son sang, l’humble lavement des pieds dans la Cène, sa prodigieuse passion, sa glorieuse résurrection, son admirable ascension, la descente du Saint-Esprit, sa fréquente réception dans son adorable Sacrement et son équité envers tout le monde dans le dei’nier jugement, car chaque ame pense que tout ceci a été fait pour elle en particulier. Il s’y trouve un autre motif propre à embraser de l’amour divin, c’est l’abaissement de Dieu, que l’ame ne sauroit trop admirer, car le Dieu tou1>-puissant s’est assujetti aux anges et aux ames sont ab eo, et non est ibi quisquara qui consum itur. Item licet anim a ex singuiis se abscondore valeat a calore ejus.» In præ- Dei operibus parvis et magnis ad amorem senti vita nuntiavit sponsa sponso, quia Dei accendatur, specialins tamen. ex quiamore tuo langueo, ut dicitur in Canticis. busdam Dei operibus Domini Jesu Christ! In prima vero præsentialiter dicitur : Amo vehementins inflam m atur, ut est incarnare tuo incessauter ardeo. Languor homini tio, n ativ itas, circumcisio, baptism us, jesomnum sub trahit, ciburri deiicatum insi- juninm corporis et sanguinis sui consecrapidum re dd it, vires corporis, et decorem tio, in cœna humilis pedum ab lu tio, miadim it, omnem ornatum postporüt, carna- rabilis passio, gloriosa resurrectio, m irabilis lis am icitiæ oblivionem inducit. Hæc om- ascensio, Spiritus sancti m issio, suüpsins nia verus am or in anim a similiter opera- frequens in sacramento ex h ib itio, æquitas tur, ardor etiam hum orem exsiccat, ma- circa omnes in extrem o judicio. Nam hase teriam sibi conjunctam pénétrât : ita etiam omnia quælibet anim a propter se solam in p a tria, fidelis anim a per charitatem ab reputat esse facta. Est ibi alind inflammans omni carnali concupiscentia s e p a ra tu r, et anim am ad amandum D eum, scilicet diviincessauter divinis gaudiis penetratur. Etna hum ilitas, de qua nim is adm iratur anivalde m irabile est cum teste M oyse, Deus m a. Nam Deus omnipotens singuiis angelis noster ignis consumens s it, et n atu ra iguis sanctisque anim abusin tantum se ju b iie it, sit consumere omnia in se, et juxta se quasi sit servus em ptitins singulorum, quiposita, quod anim a ex tanto fervore non •Iibet vero ipsorum sit Deussuus. A hhocindes saints, de sorte qu’il semble être l’esclave de chacun d’eux et que chacun d’eux est son Dieu, et pour le leur insinuer en passant il les servira en disant, Psaume LXXXI : « Vous êtes des Dieux, c’est moi qui vous le dis. » En effet Dieu qui est la perfection même, accomplira fidèlement ce qu’il a enseigné ici-bas; plus donc vous êtes grand, plus vous devez vous humilier en tout, puisque lui qui l’emporte sur tout à cause de sa dignité et de sa divine majesté, s’est abaissé au dessous de tout le monde par sa grande humilité. O qu’il est rare de voir ces deux choses à la fois, présider à tous par la justice, et être soumis à tous par la grâce de l’humilité ; aussi l’ame dans son amour ne perd rien de tout cela. Ce qui alimente surtout l’amitié et la conserve, c’est de ne vouloir être ni le supérieur, ni l’égal des autres, mais d'être soumis en tout à tous. Or cette humilité vient d’un grand fond de bonté et de divine noblesse, comme l’arbre qui s’affaisse sous le poids de son fruit; on est également porté à l’amour divin, par l’humilité de Jésus-Christ, qui étant en tout égal à Dieu son Père, a voulu non-seulement s’abaisser au-dessous des anges, mais encore en revêtant la forme d’une chair de péché; bien plus, quoiqu’élevé au dessus des hommes, s’est fait l’abjection du peuple et l’opprobre des hommes les plus pervers : ô humilité immense qui contraint un Dieu impassible et immortel, à éprouver les horreurs de la faim et de la lassitude, à mourir d’une mort ignominieuse, etc. C’est cette humilité qui a contraint le créateur des anges et des hommes à prendre la position la plus humiliante devant un pêcheur, c’est-à-dire à se jeter aux pieds des Apôtres pour les leur laver. C’est la même humilité qui, bien des fois, a porté le Seigneur, dont la majesté est incompréhensible, à venir dans son Sacrement, sous la forme du pain, pour la consolation des ames fidèles. Il y a encore un autre motif qui entretient l’ame dans l’amour de Dieu, c’est sa divine patience qui.s’est surtout manifestée quand il a accordé cent sinuandum transiens m inistrabit illis dicens hum ilitas Christi, qui cum in forma Dei in Psalm. LXXXI : « Ego d ix i, dii estis : » esset æqualis Deo P a tri, nonsotum m ino-Summe quippe perfectus Deus sibi coxnple- ra ri voluit ab angelis, sed et carnis pecoati b it quod hic d ocuit, quanto major es, hu similitudinem assumens, immo etiam cxmilia te in omnibus, qui quamvis præsit celsus super omnes hom ines, factus est omnibus dignitate, et divina m ajestate, objectio plebis, et opprobrinm pessimorum omnibus tam en hum ilitate. 0 quam raro hominum. 0 immensa hum ilitas, quæ oonveninnt ista duo omnibus præesse per Deum impassibilem et im mortalem coegit justitiam, et tamen omnibus subesse per e su rire, lassari, niiserabiliter m o ri, etc. hum ilitatis gratiam : ideo num eratur hæc Eadem hum ilitas coegit creatorem angeanim a cum amore. Valde autem inflammat lo ru m, et hominum inclinari ad infiim m a m icitia m, et conservât nunquam velle partem corporis piscatoris, hoc est ad pedes præesse vel parem esse, sed omnibus, et Apostolorum in lotura, Eadem hum ilitas in omnibus velle subesse. Hæc autem hu incomprehensibilem Dominum m ajestatis militas causatur ex multitudine bon itatis, coegit frequenter venire sub specie panis et divinæ nobihtatis, sicut arbor ex multi ad consolationem fidelinm im sacramenlo. tudine fructuum inclinatnr. Similiter in - Est et alind inflammans animam ad amanflaramat ad diligendum Deum speciaïiter- dum D eum, scilicet p a tien tiad iv in a, quæ ans de vie à ses ennemis, quoiqu’il prévît qu’ils persisleroient dans leur impénitence. 0 que que de griefs il a dissimulé dans les païens et les juifs, quand ceux qu’il avoit choisis ainsi que le peuple ju if, méprisèrent ses ordonnances et l’irritèrent dans le désert par mille crimes et mille nouvelles inventions ; lorsqu'ils ' tuèrent ses bien-aimés Prophètes qu’il leur envoyoit, qu’ils le condamnèrent lui-même à la la mort la plus ignominieuse, s’efforcèrent de faire disparoître sa mémoire de dessus la terre, et maltraitèrent ses apôtres dont le monde n’étoit pas digne. Hélas! que d’injures ne dissimula-t-il pas, dans les païens, les juifs, les hérétiques et les faux chrétiens ; dans ceux qu’on regarde comme chrétiens, dans ceux mêmes qui passent pour de bons chrétiens ; bien plus, dans des religieux qui, quoique entrés en religion, l'attaquent continuellement comme un ennemi, et qui sous l’habit religieux ne font pas de difficulté de commettre les mêmes crimes que les infidèles. Aussi la Glose sur saint Matthieu ajoute-t-elle que celui qui se couvre d'un nom saint pour faire l’œuvre d’un infidèle est plus coupable qu’un païen qui agit en face de tout le monde. C’est pour chaque fois que cette divine patience se manifeste depuis le commencement du monde jusqu’à la fin, que l’ame se sent provoquée à aimer Dieu éternellement, parce que la vertu divine ne luit pas moins quand il dissimule les vices des pécheurs, que lorsqu’il les retire de leur iniquité, elle brille autant quand il punit, éternellement les réprovés que lorsqu’il récompense éternellement les élus. L’ame trouve encore un autre attrait qui la porte à aimer Dieu, c’est la connoissance de la fidélité divine qui se fit connoître lorsque Dieu le Père, après nous avoir procuré une multitude de consolations spirituelles qui nous viennent des Ecritures, des larmes, des saints désirs, des divins offices, de la doctrine et des exemples des saints, de la louange et de l’action de grâces, de la prière, de la confession et autres choses semblables, Dieu le Père nous accorde continuellement, sous les espèces du pain et du vin, pour la savoureuse réfection de nos ames, le corps et le sang de son hien-aimé Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans lequel il nous a donné, sans aucun réserve, tout ce qu’il est et tout ce qu’il a de commun avec le SainlrEsprit. Car il n’y a rien hors de la nature corporelle, spirituelle et divine. La nature corporelle comprend tout ce que les cinq sens peuvent saisir, la nature spirituelle embrasse les anges, les ames, les dons spirituels et les vertus, et la nature divine renferme tout ce qu’elle a naturellement en elle-même de plus excellent. Donc lorsque Dieu le Père nous a donné le corps et le sang de son Fils dans son sacrement, il nous a gratifié de la substance corporelle dans tout ce qu’elle a de plus élevé ; mais quand il nous a donné l’ame de ce même Fils, c’est sa substance spirituelle dans tout ce qu’elle a de plus sublime qu’il nous a livré, parce que dans cette ame il y avoit plus de grâce et de sainteté que dans les anges et les ames de tous les saints. De plus, daûs son divin F ils, il nous a offert toute la nature divine qui renferme en elle naturellement et éternellement le souverain bien, et ce n’e3t pas une fois ou deux seulement dans la vie de l’homme qu’il en a agi ainsi, mais en tout temps et en tout lieu par quelque prêtre que ce soit, bon ou mauvais, qui, selon le rit de l’Eglise, offre le sacrifice du salut, Dieu le Père avec le Saint-Esprit se donne tout entier pour la satisfaction de chacune de ces ames. Mais hélas ! qu’ils sont pou nombreux ceux qui reconnoissent cette fidélité avec une parfaite pénétration d’esprit, et qu’ils sont rares ceux qui en recevant une si grande grâce font tous les progrès que Dieu demande d’eux, et font tous leurs efforts pour lui témoigner leur vive reconnoissance ! 0 qu’elle est digne d’admiration la fidélité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui depuis plus de douze cents ans souffre dans son sacrement tant d’outrages de la part de ceux qui le consacrent et qui le reçoivent indignementet de la part des enchanteurs, il a voulu souffrir tous ces outrages afin de rassasier dans cette vie par son corps et son sang, une seule ame à qui Dieu, et rien moins ne suffit, selon le témoignage de saint Augustin. 11 y a encore une autre chose qui est capable d’exciter l’ame à aimer Dieu de toutes ses forces, ce sont les très-saintes et très-parfaites volontés de Dieu, dont il est spécialement parlé ailleurs : semblablement l’ame se trouve ardemment embrasée de l’amour divin par les exemples infiniment saints de Jésus-Christ, tels sont les exemples de chasteté, d’humilité et d’extrême pauvreté, d’obéissance, de constance, d’innocence, de diligence, de patience, de sollicitude, de silence, d’austérité, de mortification, de fidélité, de gravité, de détachement, d’intention pure, de perfection, de zèle pour les ames et d’amour pour ses ennemis. Chacun de ces exemples est là d’un grand poids pour l’arne, et tout ce qu’on peut désirer sur la terre, n’a rien qui puisse leur être comparé pour celui qui y trouve éternellement sa parfaite délectation; car plus dans ce siècle on les aura regardés comme abjects et infamants, plus aussi dans cette vie et dans l’autre les amis de Dieu les vénéreront avec reconnoissance. Tout ce qui est bon, parfait, et applaudi de tout le monde, est désiré non-seulement dans l’ordre de la grâce, mais encore dans l’ordre de la nature ; cependant 1a. facilité de l’acquérir et l’approbation des hommes diminue son mérite devant Dieu ; au contraire ce qui est bon, parfait, et que les méchants blâment, méprisent, et que la grâce fait "aimer et non la nature, trouvera une entière récompense devant Dieu. C’est pourquoi nous devons aimer davantage les exemples de Jésus-Christ et les bonnes œuvres que le monde repousse, mais que Dieu approuve. C’est ce qui fait dire à saint Jérôme : Qui ne désirerait d’être maudit pour être loué de la bouche de Jésus-Christ même et recevoir une céleste et abondante récompense. Plût à Dieu que pour le nom de mon Seigneur et sa justice la foule des infidèles me tourmente et me persécute ! Plût à Dieu que je devienne l’opprobre de ce monde stupide, afin que je puisse mériter les louanges dê Jésus-Christ, et espérer de recevoir la récompense qu’il nous a promise ! Nous devons donc supporter volontiers les opprobres et les médisances pour devenir dignes des louanges de Dieu. Car si nous cherchons les louanges humaines, nous perdrons celles de Dieu. En effet, quiconque est applaudi des hommes se trouve désapprouvé.de Jésus-Christ, comme il est écrit en saint Luc, chap. VI : «Malheur à vous qui êtes riches, etc. » O qu’heureuse est l’ame qui porte en elle toutes les marques de Jésus-Christ; maudite au contraire est celle qui porte en elle les vestiges du démon. On appelle vestiges du démon toutes les sortes de péchés mortels; plus chaque exemple de Jésus-Christ se manifestera dans une ame, plus le Dieu tout-puissant et ses élus éprouveront de joie en la présence de cette ame, pendant l’éternité ! Un motif de plus qui porte encore l’ame à aimer Dieu, c’est la passion de Jésus-Christ, si digne de notre compassion et de nos respects : Ce qui ébranle le plus, ce qui enflamme les ames, dit saint Bernard, c’est ce calice, Seigneur Jésus, que vous avez bu pour l’œuvre de notre rédemption, œuvre que nul autre ni dans le ciel ni sur.la terre n’a pu accomplir. C’est surtout dans cette œuvre que s’est manifestée son incomparable fidélité ; dans son ame il a souffert l’ennui, la tristesse et la crainte, dans son corps, urne douleur incomparable selon cette expression des Lamentations, chap. I : « 0 vous tous qui passez, voyez s’il est une douleur comparable à la mienne. » Cette tête, dit saint Bernard, qui inspire la frayeur aux esprits angéliques, est entourée d’une épaisse couronne d’épines; cette face, la plus auguste parmi les enfants des hommes, est souillée par les crachats des impies; ces yeux, plus brillants que le soleil, sont voilés par les ombres de la mort; cette oreille, accoutumée dans les cieux aux concerts des anges, est fatiguée sur la terre par les vociférations insultantes des pécheurs qui crient de toutes parts : crucifiez-le, crucifiez-le. Cette bouche, qui instruit les anges, est abreuvée de vinaigre et de fiel; ces mains, qui posèrent la base des cieux, sont étendues sur la croix; son dos est sillonné par les verges et les fouets; son côté est percé par la lance d’un soldat, de sorte que dans toute sa personne, malgré son innocence, il n’y a eu aucune partie qui n’ait souffert un châtiment particulier pour l’expiation de nos fautes. C’est, cette innocence qui arracha à saint Ambroise cette exclamation : Qu’avez-vous donc commis, ô Fils bien-aimé, pour être jugé de la sorte, c’est moi qui suis la cause de votre mort ! ô mystérieuse et ineffable disposition, l’injuste pèche et le juste est puni; le crime de l’esclave, le Seigneur l’efface; ce que l’homme commet, Dieu l’endure. C’est moi qui ai fait le mal, et vous en subissez le châtiment; je me suis enorgueilli, et vous vous êtes humilié. Oh ! de quel amour se sentira embraser, dans la patrie, l’ame qui savourera un éternel plaisir, pour toutes les larmes, les opprobres, les coups, les soufflets, les afflictions, les plaies, les meurtrissures et toutes les gouttes de sang que Jésus-Christ aura répandues pendant sa vie ; car chaque ame regardera comme supportées pour elle seule toutes les souffrances de la passion, selon ce que dit l’Apôtre du Seigneur Jésus dans sa deuxième lettre aux Galates : « Celui qui m'a aimé s’est livré lui-même pour moi. » Il ne dit pas pour nous, mais pour moi, considérant que le Seigneur Jésus-Christ a souffert pour lui seul. Le souvenir de toutes ces choses devroit, dans cette vie, se graver dans nos cœurs avec une continuelle amertume pour nous exciter à la ferveur divine, selon cette expression de l’épouse dans les Cantiques : « Mon bien-aimé est pour moi comme un faisceau de myrrhe, » c’est-à-dire une montagne d’amertume, « aussi il reposera sur mon sein. » Plus il y aura eu là de tristesse pour l’ame dans ce que nous venons de dire, plus aussi cette ame ainsi que tous les élus de Dieu en éprouveront de joie selon cette parole de Jésus-Christ : «Votre tristesse se changera en joie. » De même le continuel souvenir de ce que nous venons de dire deviendra un surcroît de mérites. Ce qui fait dire à saint Bernard : Mes frères, depuis le commencement de ma conversion, comme je savois que j’étois sans mérites, pour m’en faire un monceau j’ai eu soin de recueillir toutes les anxiétés et les amertumes de mon Seigneur, de les lier en un faisceau et de les placer sur mon sein. D’abord la nécessité de son enfance, ensuite, les peines qu’il a supportées dans ses prédications, les fatigues dans ses courses; les veilles dans ses prières, ses jeûnes, ses larmes que lui a fait verser sa compassion, les embûches qu’on lui a tendues dans ses discours, les dangers de la part des faux frères, les invectives, les crachats, les soufflets, les insultes, les clous et les autres semblables injures qu’il a supportées pour le salut du genre humain, comme on le lit fort au long dans l’ensemble des divers Evangiles. Ainsi le souvenu' continuel de tous ces travaux permet à l’ame, dans cette vie, de rendre la réciprocité au Seigneur Jésus et trouve une abondante satisfaction dans cette seule volonté de vouloir ainsi rendre la pareille selon le témoignage de saint Jérôme. Vraiment elle est heureuse et peut être égalée aux anges, cette ame qui au nom et à la façon de Jésus-Christ, voudrait souffrir tout ce qu’il a supporté pour nous.
Un autre motif encore capable d’exciter l’ame à l’amour de Dieu, c’est sa vérité dans ses divines promesses. Car tout ce que le Tout Puissant a promis aux bons et aux mauvais, soit par des figures, soit par les Ecritures figurativement ou expressément par lui-même ou par ses saints, il l'accomplira entièrement sans ambiguité, comme il a accompli tout ce qui étoit écrit de lui jusqu’à la mort ignominieuse de la croix ; voilà pourquoi à la fin ayant goûté du fiel, il s’écria : « Tout est consommé, » suppléez, tout ce qui a été écrit de moi. Il a promis aux méchants, en disant dans le Deutéronome, XXXII : « J’amoncelcrai sur eux tous les maux, » aussi jamais il n’est tombé autant de gouttes de pluie sur la terre qu’il y a de maux différents pour tourmenter éternellement les réprouvés. Saint Augustin en parle encore plus clairement, quand il écrit : Malheur à ceux pour qui est préparé le supplice des vers, l’ardeur des flammes, la violence de la soif, les pleurs et les grincements des dents, les larmes des yeux, les ténèbres extérieures et un châtiment qui n’aura pas de fin ; là où règne le désordre, où l’on ne connoît plus personne, mais où se trouve une douleur et des gémissements continuels, où l’on désire la mort sans l'obtenir, où le vieillard et le roi ne reçoivent aucun honneur, où le Maître n’est pas au-dessus de l’esclave, où la mère n’a plus d’affection pour son fils et sa fille, où le fils ne respecte plus son père, où tout n’est que mal, indignation, puanteur et amertume. Voici comment Job parle de cette amertume : «Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée aux malheureux et la vie à ceux qui sont dans l’amertume de l’ame, qui cherchent la mort et ne la trouvent pas. » Tout être vivant fuit la mort à cause de ses horreurs; là, au contraire, on désire la mort à cause de l’amertume de la vie, et la mort fuira les réprouvés.
Hélas ! quelle infortune où la mort se repaît d’eux sans qu’ils puissent mourir, où ils vivent toujours et meurent sans fin, où ils détestent Dieu et se détestent eux-mêmes, où Dieu ne se souvient plus d’eux et où, comme des êtres ensevelis dans un sépulcre, ils resteront dans un éternel oubli. Selon saint Anselme, là leurs supplices seront sans fin, sans interruption, ni diminution. Leurs cruels bourreaux ne se lassent jamais et sont impitoyables, la cruauté effraie le coupable, la conscience le confond, ses pensées lui font des reproches amères et ils ne peuvent fuir parce qu’ils sont jetés les mains liées dans les ténèbres extérieures. « Il est survenu, dit l’Ecclésiastique, XL, un cataclysme sur les impies, » c’est-à-dire un déluge de châtiments. Il a aussi, dans l’Evangile, promis aux bons de les faire participer tous ensemble et chacun en particulier à tous ses biens. Quels sont ces biens, dit Isaïe, chap. IV : « L’œil ne peut voir, Seigneur, sans vous, les biens que vous avez préparés à ceux qui ont mis en vous leurs espérances; mais personne ne les connoît que celui qui les reçoit et celui qui les donne. » Ce qui fait dire à saint Augustin, qu’on sait plus facilement ce qu’il n’y a pas que ce qu’il y a dans l’éternité. Il n’y a rien de ce qui peut engendrer la fatigue et le sommeil, la faim et la soif; il n’y aura aucun besoin de se reposer, on ne pourra y vieillir et il ne sera pas nécessaire de croître et de naître dans un lieu où les vivants sont toujours dans le même état; cependant ailleurs, dans le livre de la malheureuse vie du corps et de l’ame, il dit quelques mots de ce que sera la vie éternelle : Tu as donc dû, dit-il, ô chair, recevoir cette vie, où il y a une vie sans mort, une jeunesse sans vieillesse, une lumière sans ténèbres, une joie sans tristesse, une paix sans discorde, une volonté sans opposition, un royaume sans division, c’est-à-dire Dieu, le bien souverain et immuable, qui n’a ni commencement ni fin, qui possède naturellement et éternellement tout ce qui est bon et immense, et de qui découlent tous les biens temporels. Là, dit saint Augustin, on ne désire rien de ce qui n’y est pas et on ne se dégoûte pas de ce qui y est. Il ne manquera rien ni aux bons, ni æ(ix méchants, d’où il est évident, d’après ce que nous venons de dire, que Dieu est fidèle dans toutes ses paroles. Ici il y a maintenant beaucoup de choses qui sont voilées, et il en a une infinité qui semblent bonnes et qui ne le sont pas, une infinité qui paraissent mauvaises et qui sont cependant justes et bonnes ; mais au jugement, quand Dieu manifestera les secrets des cœurs, la vérité paraîtra dans tout son éclat, ce qui fait dire à l’Ecclésiaste, XI : « A la mort de l’homme se fera le dépouillement de ses œuvres. » D’où saint Augustin ajoute : Bien des actions semblent répréhensibles aux yeux des hommes, qui seront approuvées par votre témoignage, Seigneur, et beaucoup d’autres que les hommes applaudissent et que vous condamnerez, car il y a loin de l’apparence à la réalité d’un fait, de l’ame qui agit, et du temps qui est inconnu.
Il y a encore un autre motif qui porte à l’amour de Dieu, c’est la miséricorde divine dont il est dit dans l’Ecclésiaste, chap. II : « Sa miséricorde est en lui à l’instar de sa grandeur ; et sa grandeur est sans fin, » dit le Psaume XIV : Et le Seigneur dans Jérémie dit aussi, XXIII : « Je remplis le ciel et la terre ; » ainsi sa miséricorde est sans dimension, elle remplit tout ce qui est dans le ciel et sur la terre Dans le ciel sa miséricorde se manifeste dans les anges et dans les saints, parce qu’il leur a accordé plus de béatitude qu’ils en ont mé-- rité, qu’ils en ont espéré, qu’ils en ont désiré, qu’ils en ont même imaginé. Sur la terre sa miséricorde se manifeste sur les bons qu’elle prévient par sa grâce afin qu’ils veuillent le bien, elle les seconde ensuite afin que par le moyen de la grâce ils accomplissent ce qu’ils ont voulu et qu’ils persévèrent après dans leurs bonnes résolutions; et il leur est tellement attaché par sa miséricorde, qu’il regarde comme fait à lui-même, tout ce qu’on leur fait de bien ou de mal, comme il le dit lui-même : «Celui qui vous touche, c’est comme s’il touchoit la prunelle de mon œil; » de plus : « Celui qui vous reçoit, me reçoit, et celui qui me reçoit reçoit celui qui m’a envoyé ; » au contraire, « Celui qui vous méprise, me méprise, » et encore, « Ce que vous avez fait au dernier des miens, c’est à moi que vous l’avez fait; » et la Glose ajoute : Les derniers, ce sont ceux qui ne possèdent rien dans ce monde et qui seront constitués juges avec Jésus-Christ. Encore, il dit à Saul qui persécutoit les chrétiens : «Pourquoi me persécutes-tu? » quoique ce ne fût pas lui, mais les fidèles qu’il persécutoit. Sa miséricorde se montre encore à l’égard des pécheurs qui sont sur la terre, puisqu’il leur pardonne longtemps, quoiqu’il pût justement les condamner après la première offense ; et toutes les fois que la nécessité les contraint à faire pénitence, si le repentir est sincère, ni l’indignité de leur vie, ni l’extrémité de l’heure, ne les excluent du pardon, mais sa charité, comme une tendre mère, reçoit dans son sein cette multitude de prodigues repentants. Bien plus, dit saint Bernard, Dieu pardonne pleinement et miséricordieusement, il ne damne pas en se vengeant, il ne blâme pas en couvrant de confusion, il n’aime pas moins en châtiant. Dans l’enfer aussi, il manifeste sa miséricorde envers les démons et les réprouvés, parce qu’il les punit moins qu’ils ne le méritent, car le vice est si incompatible avec le souverain bien, que Dieu qui est infiniment sage ne peut trouver de châtiment proportionné à l’offense du péché mortel.
Comme Dieu, qui est immense et infiniment puissant, se trouve très grièvement offensé par le péché, et que le châtiment doit être en rapport avec la condition de la personne offensée; d’autre part, comme Dieu dispose tout avec nombre, poids et mesure, il s’ensuit que mille enfers ne suffiroient pas pour punir dignement une seule et unique faute. La miséricorde de Dieu se montre aussi dans le purgatoire en purifiant les aines, qui sans le purgatoire ne sauroient supporter l’éclat de son visage. C’est encore par son immense miséricorde qu’il a permis que ceux qui manquent de mérites, soient aidés par les suffrages des autres. Mais cette excessive miséricorde paroit dans tout son éclat, lorsque Dieu qui n’exauce pas les pécheurs à cause d’eux-mêmes, comme il le dit dans l’Evangile, permet cependant que ce que font pour les ames du purgatoire ces mêmes pécheurs, quoique ennemis de Dieu, soit utile à ces mêmes ames. En effet, lorsqu’un prêtre coupable de péché mortel célèbre la messe pour les défunts, quoique dans cet état il ne mérite que la damnation éternelle, elle leur sert cependant à diminuer leurs peines. Car Dieu n’a pas pour agréable ce sacrifice dans la personne du mauvais prêtre, mais dans la personne de ceux qui sont morts dans la charité. Semblablement, sa miséricorde brille sur ceux qui sont dans les limbes, puisqu’il ne les afflige d’aucune peine temporelle, comme la faim, la soif, le froid, la chaleur, la fatigue, le travail et la maladie, et qu’ils préfèrent exister que de ne pas être. De sorte qu’ils ne peuvent, non plus que ceux qui sont dans l’enfer, accuser Dieu de leur faire injure, puisqu'il n’est nullement tenu de leur accorder la vie éternelle, ce qui fait ajouter à la Glose : « Est-ce que le potier n’a pas le droit, » etc. ? Tout le genre humain ayânt été condamné dans la souche apostolique, quand bien même Dieu n’auroil délivré personne, on ne pourrait pas blâmer sa sentence; mais il l’a disposée de manière à ne pas damner tout le monde, et à ne pas non plus sauver tout le monde ; car si tout le monde étoit sauvé, on ne sauroit pas ce que la justice doit au péché; si au contraire tout le monde ctoit damné, on ignoreroit ce que produit la grâce. D y a encore un autre motif qui alimente dans l’ame l’amour divin, c’est la justice divine qui s’est manifestée pour la première fois, lorsqu’il plongea dans une éternelle misère quelques anges qui de leur plein gré et sans que personne d’ailleurs ne les y poussât, se séparèrent du souverain et éternel bien, et qu’il confirma ensuite dans la grâce ceux qui s’attachèrent à ce souverain bien. Cette justice divine s’est montrée de nouveau, lorsqu’après la prévarication du seul Adam, il a à juste titre' assujetti tout le genre humain à la mort et aux différentes misères de la vie. Car de même que tous les hommes eussent recueilli la gloire de la vie éternelle, si Adam fût resté fidèle au précepte divin ; ainsi étant tous issus de lui, ils furent tous condamnés à juste titre à la mort après sa prévarication. Mais ce qui a surtout manifesté la justice divine, c’est que les anges qui ont été eux-mêmes les auteurs de leur propre chute sans aucune tentation extérieure, n’ont ni pu ni dû obtenir aucun secours; tandis que l’homme qui n’est tombé que par la suggestion frauduleuse d’un autre, a pu et dû être assisté de la vertu d’un autre. Et cela c’est Jésus-Christ qui l’a opéré. Que Dieu en soit éternellement béni ! Là aussi apparoîtra la justice de Dieu qui nous est maintenant inconnue; et l’on verra pourquoi il donne sa grâce à l’un et la refuse à l’autre, comme le dit l’Apôtre, en parlant d’Esaü qui pour un peu de nourriture vendit son droit d’aînesse, et qui désirant ensuite hériter de la bénédiction, fut repoussé, quoiqu’il la demandât avec larmes. Cependant sur les larmes du roi Ezéchias, il changea la sentence de mort qu’il avoit portée contre lui; il lui accorda encore quinze ans de vie et opéra un grand prodige dans le soleil qu’il fit rétrograder de dix lignes. De même, il remit à David son péché, parce qu’il en demandoit grâce, et ne voulut pas user d’indulgence envers Saül quoiqu’il l’en priât, et pour se venger de sa faute lui laissa le royaume malgré la haine qu’il avoit contre lui. De même, par un secret jugement, il donne quelquefois aux uns, quoiqu’il sache qu’ils ne persévéreront pas éternellement, d’insignes et nombreuses grâces, comme à Judas, qui, selon saint Pierre, eut le pouvoir 'de faire beaucoup de signes et de prodiges, tandis qu'il en accorde moins à d’autres dont il connoît cependant la persévérance finale. Ce qui fait dire à la Glose, en parlant de la même Epître aux Romains, II : « Il endurcit qui il veut. » Il endurcit, non pas en communiquant la malice, mais en n’accordant pas sa miséricorde à ceux à qui il ne veut pas, par une équité secrète, et juge d’une manière telle que les sens de l’homme ne sauraient l’apprécier.
L’immense justice de Dieu se manifeste aussi dans ceux qui sont détenus dans le purgatoire, en permettant que ses élus y endurent de très-rigoureux châtiments pour leurs fautes, bien que dans cette vie, comme le dit saint Augustin, ils eussent pu en un instant les effacer par une courte sentence. Et quoique le feu du purgatoire, dit le même saint Augustin en parlant de cette excessive rigueur, ne soit pas éternel, il surpasse cependant tout autre châtiment; et quoique les martyrs aient souffert des tortures inouïes, jamais supplice si cruel n’a été inventé par les hommes. La même justice apparaîtra aussi au jugement dernier, lorsqu’il ne fera acception de personne, mais qu’il jugera le petit et le grand, lorsqu’il ne se laissera fléchir par les prières de personne et ne recevra aucune gratification pour leur délivrance, car, selon l’Ecclésiaste, XII, « Dieu portera à son jugement tout ce qui se fait par erreur, bon ou mauvais; » et la Glose ajoute, qu’il demandera même compte d’une parole oiseuse dite par inadvertance. Ce qui fait dire à saint Augustin, dans le IIe livre de la Discipline de la maison de Dieu : Que ferons-nous en ce jour où il commencera à siéger contre nous, à discuter et à placer tous nos péchés sous nos yeux, où il emploiera contre nous de cruels accusateurs et comparera tous les bienfaits qu’il nous a accordés avec tous les crimes que nous avons commis. Car tout sera pesé dans la balance de la justice, nos paroles, nos actions et nos pensées. Il ne sera plus temps d’aller emprunter de l’huile aux vierges prudentes, ni d’aller en acheter aux marchands, il n’y aura plus un moment de délai, mais alors commencera l’affreux et juste jugement sur tout ce qui aura été fait dans cette vie, comme nous venons de le dire. C’est donc à bien juste titre qu’il faudrait aimer Dieu par-dessus tout.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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