De la béatitude · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre I : Premier point essentiel de la connoissance qui se fait par Dieu
Premier point essentiel de la connaissance qui se fait par Dieu.
Or dans cette heureuse béatitude, Dieu est connu face à face, tel qu’il est, c’est-à-dire, Dieu par Dieu, comme l’exprime le Ps. XXXV : « C’est par votre lumière que nous verrons l’éclat de votre splendeur. » C’est-à-dire, que nous verrons Dieu le Père en Dieu le Fils, et Dieu le Fils en Dieu le Père, et Dieu le Saint-Esprit dans l’un et l’autre. Il est si grand, dit saint Augustin, qu’en comparaison de lui, tout n’est rien. C’est de lui dont parle l’Apôtre, I" aux Corinthiens, chap. XIII, lorsqu’il s’écrie : «Je le connaîtrai comme j’en suis connu moi-même. » Car Dieu ne nous connoît pas par l’intermédiaire de la créature, mais bien comme Dieu, par lui-méme ; ainsi nous le connoltrons pareillement nous-mêmes. Alors Dieu se manifestera à nous à œil découvert dans toute sa nature divine, c’est-à-dire, dans sa puissance, dans sa sagesse et sa beauté, etc...; ce qui fait dire à Isaïe : « Vous êtes vraiment un Dieu caché. » Cette connoissance, ce ne sera pas un ange qui la donnera à un autre ange, in Dei cognitione, dilcctione, fruitio ne, facie ad faciem sicut est, hoc est Deus per unione, la u d e, gratiarum actione et con- Deum. Unde Psaln?.. XXXV : «.In lum ine gratulatione. « In præsenti vita cognoscitur tuo videbimus lumen, » hoc est Deum Pa-Deus per spéculum et in æ nigm ate, » nt tre m in Filio Deo, et Filium Deum in Patre dicit Apostolus I Cor., XIII, per tldem vel Deo, et Spiritum sanctum in utroque. Hæc per creaturas, obscure. Nam m ag n itu d in e, tan ta res est, nt dicit A ugustinus, ut in pulchritudine, bonitate creaturae, ut dicj- ejus comparatione nihil sit totum. De isto tur in Iibro Sapientiæ, cognoscibiliter crea dicit Apostolus, I Cor., XIII : « Tune co~ tor poterit in tu e ri; unde dicit A ugustinus: gnoscam sicut cognitus sum..» Deus enim Qui fecit m agna, major çsl ; qui fecit pul- cognoscit nos non per creaturam, sed per chra, pulchrior est; qui fecit bona, opti- se Deum : ita et ipsum similiter cognosceni à l’homme, ce ne sera pas non plus un homme qui la donnera aux anges et autres hommes, car le Seigneur a dit par Jérémie, XXXI : «L’homme ne dira pas à son frère : connois le Seigneur, » et en effet depuis le plus petit jusqu'au plus grand, tous me connoîtront, dit le Seigneur. Mais ce sera le Fils de Dieu qui seul donnera cette heureuse connoissance à l’ange et à l’homme, parce que, comme il l’atteste lui-même : « Personne ne connoît le Père, si ce n’est le Fils ou celui à qui le Fils a voulu le révéler ; » et comme il le dit encore en saint Jean, XV : « Je veux, ô mon Père, que ceux que vous m’avez confiés soient où je suis moi-même, pour qu’ils connoisseut mon affection. » La charité du Fils, c’est l’amour du Père. Partant, cette bienheureuse connoissance conduit à la justice consommée et à l’immortalité, selon cette parole du Sage, XV : « Vous connoître, c’est la justice parfaite, et comprendre votre équité et votre puissance, » c’est-à-dire toute la nature divine, ainsi que l’étendue de votre sagesse, de votre puissance et de votre bonté, c’est la source de l’immortalité. C’est cette seule connoissance qui fera la gloire des élus, selon ces expressions de Jérémie, IX : « Le sage ne se glorifiera pas dans sa sagesse, ni le riche dans ses richesses, ni le fort dans sa force, mais il se glorifiera de ce qui fait la véritable gloire, qui est de me connoître et de me posséder. »
Second point essentiel de la connoissance qui conduit à Dieu.
Là aussi on connoît Dieu en Dieu, et dans cette heureuse connoissance, tout ce qu’on connoît en Dieu ou de Dieu conduit à Dieu et en Dieu ; que ce soit la puissance, la sagesse, la bonté, et autres choses semblables. Car en Dieu la suavité et l'amabilité sont si grandes, que dès que l’ame le connoît, aussitôt elle se sent attirée vers lui et vivement absorbée en lui, à la façon de l’aimant qui, par sa vertu, attire à lui le fer. C’est le Saint-Esprit qui l’atteste, quand il dit dans les Cantiques : « Votre nom est comme de l’huile répandue; c’est pourquoi les jeunes filles ont tourné vers vous leur affection ; » c’est-à-dire, la douceur qui découle sans cesse de vous est si grande, que les ames ferventes et fortes se sentent entraînées vers votre amour. Ainsi Saul, connoissant le Seigneur par la voix qui lui disoit : « Je suis Jésus de Nazareth, » se sentit à l’instant porté à obéir à la volonté de Dieu en répondant : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse? » De même la bienheureuse Marie-Magdeleine, apprenant que Jésus étoit à table chez un pharisien, dans sa ferveur y courut à l’instant, apportant un vase d’albâtre plein de parfum précieux.
Troisième point essentiel de la connoissance à cause de Dieu.
Et encore, Dieu est connu à cause de lui-même; car le but de cette connoissance, c'est lui-même. En effet, quoique l’ame perçoive par cette connoissance l’éternelle béatitude, comme le Seigneur l’atteste dans saint Jean : « La vie éternelle consiste à vous connoître vous seul et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. » Ce n’est pas cependant pour sa propre utilité qu’elle perçoit finalement cette béatitude, mais bien pour la manifestation de la gloire de Dieu, et pour que la divine Trinité soit glorifiée dans l’ame bienheureuse. Là l’ame connoît parfaitement ce que l’intellect ne sauroit saisir, savoir comment Dieu est éternel et immense, comment il est un en substance et trine en personnes. Elle connoît de même clairement comment le Fils naît éternellement du Père, et comment le Saint-Esprit procède toujours également de l’un et de l’autre; aucune personne n’étant supérieure, ni inférieure, ni postérieure à l’autre, mais possédant chacune l’éternité et une égale majesté. De même l’ame connoîtra à fond comment la divinité et l'humanité sont unies inséparablement dans la personne de Jésus-Christ, et que tout ce qu’il possède par nature comme Dieu, il le possède par grâce comme homme, et c’est dans cette connoissance de la Trinité, de l’unité, de la divinité et de l’humanité du Christ que consiste la béatitude parfaite. De même, comme l’atteste Salomon, personne dans cette vie ne pourra jamais complètement se rendre raison des œuvres de Dieu, et plus il cherchera à l’approfondir, moins il y réussira ; mais là, au contraire, l’ame connoîtra distinctement toutes les œuvres divines, même les plus élevées, et se rendra raison de chacune d’elles, de la création du ciel et de la terre et de tous les éléments formés de rien, de la distinction des ordres angéliques, de la doctrine infiniment sage des dons naturels gratuits; car il en est des anges comme des étoiles, ils diffèrent et par l’espèce et par le nombre, et dans chacune de ces opérations divines, l’ame éprouvera un ravissement de joie comme on ne peut en imaginer, connoissant que toutes les opérations divines ont été parfaites et dans le temps où elles ont été faites, et dans la manière dont elles ont été faites, comme l’assure saint Damascène. Si la volonté de Dieu est providence, il faut que tout ce qui se fait d’après la providence se fasse selon une raison sûre, et comme étant parfait et ne pouvant être meilleur, comme il convient à Dieu. De même l’ame verra à découvert chaque don émanant de la source divine, sans s’écouler comme le ruisseau de sa source, mais demeurant intégralement en Dieu, comme un flambeau qui ne perd rien de sa lumière, lorsqu’il la communique à d’autres, et qui n’éprouve aucune variation ni diminution en se divisant ainsi en plusieurs. C’est pourquoi, sans éprouver de préjudice, il donne par effusion à ceux qui le désirent, comme cognoscit anima, quomodo divinitas et hu- divinis delectabitur anima supra modum, manitas inseparabiliter unita est in una cognoscens opéra Dei es3e optima suo tem persona Jesu Ch risti, et quicquid Dens p o re, et optimo modo facta, teste Damashabet 'per naturam, habet ille homo per ceno. Si divina voluntas est provident ia, gratiam. Et in hac cognitione Trinitatis omnino necesse est quæ providentia flu nt, et un ita tis, cliviuitatis et hum anitatis secundum certam ratio n em, ôt ut optima Christi, maxima ejus béatitude consistit. et Deo decentissima fie ri, e t u t non est Item, teste Salomone, omnium operum m elius fieri. Item, aperte videbit anima Dei nemo rationem aliquam invenire po- singuia dona a divino fonte fluentia, non te rit in hac vita ; et quanto magis investi- sic effluere tanquam ab ipso recédant, sicut gare lab o rat, tanto minus inveniet. Illic rivus a fonte rec ed it, sed semper in ipso vero manifeste cognoscit anima omnia integraliter m a n e n t, sicut lucerna non opéra divina et maxima, et omnium ratio amittit suam plenitudinem ex eo quod lunem, creationem cœli et terræ, et omnium cerna alia accenditur ab ip sa, et sine sui elem enlorum ex nih ilo, distiuctionem o r- dim inutione omnibus lumen communicat, dinum angelicorum, sapientissimam doc- et dividitur in multa sine omni sua m utatrinam donorum gratuitorum naturalium ; tione et diminutione. Ideoque sine damno nam singuli angeli spècie et numéro diffé omnibus desiderantibus dat effluenter, ut ran t sicut stellæ. Et in singulis operibus dicit beatus Jacob. Alioquin si ex donatione le dit saint Jacques. Autrement, s’il s’appauvrissent en donnant, comme l’homme qui n’a plus ce qu’il a donné, il ne seroit pas infiniment parfait ; de plus sa perfection diminueroit de jour en jour. Ses dons sont également toujours nouveaux, parce qu’en lui il n’y a ni passé, ni futur, mais tout est présent, et ce qu’il donne une fois, il le donne toujours, autrement il y auroit changement en Dieu, et c’est pour cela qu’avec raison nous devons toujours éprouver autant de rcconnoissance pour chacun des dons de Dieu que nous en avons éprouvé au moment où nous l’avons reçu.
Par la même raison, toutes les œuvres de Dieu sont toujours nouvelles, car ce qu’il a fait une fois, il le fait toujours à cause de son immutabilité ; d’où le Père dit à son Fils, Ps. II : « Je vous ai engendré aujourd’hui, » quoique cette génération divine et humaine se soit opérée depuis déjà de nombreuses années. C’est pourquoi nous devons toujours l’avoir devant les yeux avec la même reconnoissance que lorsqu’il l’a opérée dans le principe, car c’est pour cette gratitude que Dieu opère toutes ses œuvres. De même l’ame verra au grand jour ce qu’ici nous est inconnu ; comment le même Dieu, qui est immuable, simple et indivisible, se communique plus ou moins aux anges et aux saints, selon qu’ils approchent plus ou moins de ses divines perfections, à l’instar du soleil qui réchauffe plus une chose que l’autre ; de même qu’une même nourriture qui indispose l ’un et guérit l’autre, qui est au goût de celui-ci et insipide pour celui-là, selon que leur nature s’accommode plus ou moins à cette nourriture, ou aux effets du soleil. Là aussi l’ame verra que la souveraine bonté et la sagesse de Dieu sont le principe de toutes les créatures et de toutes les œuvres divines, car c’est la bonté de Dieu qui donne l’existence aux créatures, et c’est sa sagesse qui y met l’ordre. C’est par sa sagesse et sa bonté impénétrahies qu’il rend l’air tantôt froid, tantôt chaud, tantôt sec, tantôt humide, tantôt orageux, et tantôt calme. Par la même sagesse et la même bonté, il fait l’un riche et l’autre pauvre, l’un fort et l’autre débile, l’un infirme et l’autre difforme. Par la même bonté et la même sagesse, il fait une créature sensible, une autre raisonnable et une autre sans raison, à l’une il donne une forme, à l’autre une autre. Voilà pourquoi, comme le dit l’Ecclésiastique, les œuvres de Dieu sont toutes excellentes, et on ne peut dire que ceci est pire que cela, puisque tout sera approuvé en son temps, et que l’enfer a sa perfection comme le ciel, d’après saint Isidore. Comme le ciel sera embelli d’étoiles, ainsi l’enfer sera peuplé de réprouvés et de démons ; l’offense des criminels ne réclame pas moins la justice du juge que la justification de l’innocent. De même, quoique, d’après le témoignage de l’Apôtre, les jugements de Dieu touchant les damnés soient incompréhensibles pour nous ici-bas, et que ses voies envers les élus soient insaisissables pour nous, là cependant l’ame comprendra que toutes les voies du Seigneur dans ses jugements sont miséricorde et vérité. La miséricorde restreint la justice qui agiroit trop sévèrement, selon cette parole de Tobie : « Dans votre colère, souvenez-vous de votre miséricorde; » la justice tempère la miséricorde qui deviendroit trop indulgente, puisque la facilité du pardon est un motif de pécher. La justice punit toujours miséricordieusement, et la miséricorde use de ménagement sans violer les règles de la justice. Oh ! Combien dans cette vie ils sont cachés les jugements de Dieu, qui pourroit les pénétrer, lorsque le Seigneur dit dans Malachie, ch. I : « J’ai aimé Jacob et j’ai eu de la haine pour Esaû avant qu’ils fussent nés. » Mais quel vice détestoit-il donc dans Esaû, et quelle vertu chérissoit-il en Jacob, puisqu’il ne juge personne que selon la justice actuelle. De même, tem peravit m isericordiam, ne nim is parlorsqu’on porte deux enfants au baptême, il se trouve que celui qui est né d’un père chrétien meurt avant de recevoir le baptême, et descend dans les limbes, tandis que celui qui est né d’un infidèle ne meurt qu’après avoir reçu le baptême, et s’envole dans les cieux. Pareillement, pourquoi le Seigneur Jésus a-t-il accordé une si grande grâce au bon larron, et n’en a-t-il accordé aucune à l’autre? De même encore, pourquoi a-t-il permis que Judas, et non un autre parmi ses apôtres, finît misérablement? Pourquoi endure-t-il si longtemps de si graves et de si nombreux péchés dans l’un, comme dans David, et condamne-t-il l’autre après une première faute, comme Saül? Telle a été sa volonté, comme le dit la Glose sur la Genèse; le Seigneur sait à qui il doit faire grâce, afin qu’il se convertisse, comme il en a agi envers Aaron qu’il ne perdit pas avec les autres dans la fonte du veau d’or; ainsi il épargna Ezéchias; quoiqu’il eût porté contre lui une sentence de mort, il lui accorda encore quinze années de vie. De même il sait à qui il épargne pour un temps, quoiqu’il commisse d’avance qu’il ne deviendra pas meilleur, comme il fit avant le déluge aux prévaricateurs, à qui il accorda cent ans pour faire pénitence, et puis par le déluge les extermina tous, à l’exception de huit personnes. Il conuoît aussi ceux qu’il doit condamner et dont il n’attend pas de changement, comme il a exterminé tout-à-coup, par le feu et le soufre, les Sodomites, Datan et Ahirou, que la terre en un instant engloutit tout vivants. Toutes ces choses, l’ame les verra distinctement dans le miroir de l’éternité, ainsi que tout ce qui peut augmenter son bonheur et faire éprouver pour chacune d’elles une vive joie avec les élus. Là l’ame verra comment Dieu, dans sa sagesse, conduit les opérations divines, angéliques et humaines à la perfection, c’est-à-dire pour manifester sa gloire et procurer aux anges et aux hommes la jouissance de la sagesse et de la nature divines. Et quoique en lui on ne puisse trouver ni l’apparence, ni l’origine du mal, cependant ce Dieu infiniment sage qui ne souffre aucun désordre dans sa maison, dispose pour un plus grand bien chaque action mauvaise. Il fait servir la malheureuse et irrépàrée chute des anges, ainsi que leur malice obstinée dans le mal, à guérir et à couronner les justes, selon ce mot de saint Bernard : Le jugement bienveillant de Dieu est que, sans le savoir, ce superbe bourreau des humbles leur forge des couronnes perpétuelles en les combattant. C’est ainsi qu’il a fait servir l’unique chute du seul Adam à l’admirable élévation de toute la nature humaine. C’est à cause de cette faute que la nature humaine a été unie à la nature divine dans la personne du Seigneur Jésus, non par le changement de la divinité en l’humanité, mais parce que Dieu a pris l’humanité, et l’a unie à la divinité. D’où saint Chrysostôme s’écrie : C’est en effet une chose grande et surprenante que de voir notre chair siéger si haut et être adorée par les anges et les archanges, ce qui n’auroit jamais eu lieu si Adam n’eût pas péché. Et saint Léon, pape : Si l’homme créé à l’image de Dieu eût conservé la dignité de sa nature et n’eût pas dévié de la voie qui lui avoit été tracée, trompé comme il le fut par la ruse du démon, jamais le Créateur du monde ne se seroit fait créature, le Dieu sempiternel n’auroit pas été sujet autemps, et le Fils de Dieu, égal en tout à son Père, n’auroit pas pris la forme de l’esclave et la ressemblance de la chair de péché. C’est ainsi qu’il fit servir la vente de Joseph par ses frères à la conservation. de ceux qui i’avoient vendu et à la conservation de l’Egypte ; car s’il n’avoit pas été vendu, toute l’Egypte et les pays qui l’environnoient auroient péri par la disette; c’est ce que lui-même attestait à ses frères en leur disant, quand ils vinrent chercher des vivres : « Ne craignez pas, c’est pour votre conservation, etc., » et c’est ce qu’ils CQnfirmoient en lui répondant : « Oui, c’est pour notre conservation, etc. » Ainsi, quel crime énorme que celui qui fut commis jadis, lorsque, par le conseil et l’odieuse sédition des Juifs, le Fils de Dieu fut vendu, livré, blasphémé, condamné à la mort'la plus ignominieuse, crucifié et suspendu entre deux larrons; et cependant ce mal, digne d’épouvante, le Seigneur Jésus l’a fait servir à la destruction du péché, à la réparation de la puissance angélique, à la diminution de celle do Satan, à la délivrance des captifs qui étoient dans les limbes, à l’ouverture et à l’élargissement de la porte du ciel, afin que le pécheur put plus facilement que nos très-saints anciens Pères, passer immédiatement de cette misérable vie à la bienheureuse félicité. 0 ineffable sagesse, qui d’un mal si immense en fait un bien si grand ! De même la grave offense du bienheureux Pierre, qui renia son divin Maître, est devenue un. grand bien pour les pécheurs, qui durent trouver plus de compassion et de miséricorde dans celui qui devoit être le chef de l’Eglise. Car, comme dit l’Ecclésiastique, LIV : « Que sait celui qui n’a pas été tenté? » Celui qui n’a pas d’expérience connoît bien peu de chose. Comment le médecin qui n’a pas souffert peut-il compatir aux souffrances du malade? Celui qui est saturé de mets n’a pas pitié de celui qui a faim, ni le juste du pécheur. Mais par la chute de Pierre, le Seigneur Jésus-Christ a détruit la présomption des autres hommes. De même le Seigneur Jésus a fait servir à l’avantage de toute l’Eglise l’offense énorme d’infidélité du bienheureux Thomas, car il est plus facile de croire à la résurrection de notre Seigneur, d’après le témoignage de saint Thomas qui a vu et touché les plaies, que d’après celui de Marie-Magdeleine qui crut sur la parole des anges. C’est encore de cette manière que Dieu a fait servir au salut de toutes les lu te, » e tc.; et ipsi similiter testab an tu r, grave peccatum beati Pétri pro prima nerespondentes ei : « Salus noslra, » etc. Si- gatione Domini convertit ad bonum mam iliter gravissimum peccatum, quod ab gnum peccatoribus, ut apud eum quem initio factum* fuit, cum de consilio et invi- Ecclesia caput habere debebat, uberiorem dia promotione Jodæorum venditus fuit compassionem etm isericordiam invenirent. Filius D ei, et Lradilus, et blasphemajus, Dicit enim Eccles.j XXXIV : « Qui non est ad mortem turpissirriam condemnatus, cru- tentatus, qualia scit ? et qui non est experc-ifïxus, inter latrones suspensus. Hoc ma- tuSj pauca cognoscit. » Quomodo enim lum pessimum ordinavit Dominus Jésus ad medicus qui non p a titu r, compati potest peecati destructionem, angelicæ reparatio- ægroto ? Non com patitur famelico saturanem, diabolicæ potestatis dim inutionem, tus, neque peccatori justus, ex eodem casu captivorum in limbo creptionem, cœlestis beati P étri Dominus Jésus præsumptionem januæ aperitionem et reserationem, et ut omnibus homiïiibus am putavit. Similiter quilibet peccator* multo faciJius quam an- grave peccatum infideütatis beati Thomas üqui patres sanctissimi prom ereri posset, redegit Dominus Jésus ad bonum totius Ecim m ediatum Lransitum post præsentem clesiæ. Magis enim credi oportebat de resurmiseriam ad divinam fruitionem. 0 ineffa- rectione Dominica beato Thomæ ex visu et bilis sapientia, quæ tan tu m malum con tactu cicatricum, quam beatæ Mariæ Magvertit in tantum bonum ! Similiter illud. dalenæ, quæ solis verbis crediderat augelo-Eglises l’opiniâtreté de Saul qui, terrassé encore cruel persécuteur, s’est relevé tout-à-fait zélé prédicateur de l’Evangile. Le nom du Seigneur Jésus qu’il annonçoit n’en devint que plus glorieux devant les rois, les Juifs et les Gentils, parce qu’il étoit venu à Damas pour le. combattre et le détruire. De même l’offense grave et les outrages qu’il a soufferts dans la personne de ses envoyés, les prophètes, les apôtres et les martyrs, sont devenus pour tous les fidèles l’appui de notre espérance, car s’ils n'avoient pas défendu la foi catholique au prix de leur sang, jamais en effet la connoissance du nom du Seigneur Jésus avec la foi catholique, ne seroit arrivée jusqu’à nous avec tant de force. Ce qui fait dire à Isaïe, X : « Que si le Seigneur ne nous avoit laissé une semence, » (suppléez) dans les apôtres et dans les martyrs, « nous serions devenus comme Sodome et Gomorrhe, etc. » Ainsi le Dieu infiniment sage qui changea l’eau eu vin, changera aussi les tentations et les tribulations de cette misérable vie en une situation d’éternelle gloire, et nous accordera une éternelle et immense récompense, selon ce'passage de l’Apôtre, II Cor., V : « Les légères tribulations de cette vie d’un moment, nous élevant outre mesure, produisent en nous un poids immense d’éternelle gloire. » Car l’ame y connoîtra le soin tout particulier du Créateur pour le salut du genre humain, elle connoîtra cette attention bienveillante qu’il a eue en créant l’homme à son image et à sa ressemblance, en lui donnant dès le sein de sa mère un ange pour veiller sur lui et le défendre contre les assauts du démon ; après sa naissance, en lui fournissant à chaque instant ce qui est nécessaire à l’entretien de son corps ; ensuite en purifiant par le baptême son ame du péché originel, en lui conférant le Saint-Esprit avec tous ses dons et ses vertus, en l’adoptant même pour son fils après son adolescence, en l’excitant au salut éternel, soit pendant son sommeil, soit par des inspirations intérieures. Extérieurement, par les créatures dont chacun est environné, il rend les exemples des vivants et des morts très-efficaces à diriger l’ame vers son Créateur qu’elle ne voit pas. De même encore, par la sainte Ecriture qui nous montre à découvert la voie du ciel, et comment l’homme doit se conduire envers Dieu et envers son prochain, envers ses amis et ses ennemis, envers ses supérieurs et ses inférieurs, envers les vivants et les morts ; mais comme tout le monde ne peut pas comprendre l’Ecriture sainte, il a suscité des docteurs et de zélés prédicateurs pour l’annoncer fidèlement et avec piété à tout le monde, et dans cette même Ecriture, par le ministère des prédicateurs, tantôt il épouvante le pécheur par ses menaces, et tantôt il l’excite au salut par ses caresses et ses promesses. Ces mêmes prédicateurs, quelquefois dégagés de la sollicitude des affaires extérieures, cherchent le repos dans la contemplation des choses divines, ce qui est très-agréable à Dieu. Cependant, pour les associer à sa vive sollicitude pour les pécheurs insoucieux de leur salut, il retire cette foule de ministres de ce qui faisoit leurs délices, afin de leur inoculer son zèle pour les pécheurs, disant dans les Cantiques, V : « Ouvrezmoi, ma sœur, car ma tête est inondée de rosée. » Ce que saint Grégoire expose en disant que pendant que l’épouse dort, son bien-aimé frappe à la porte, afin qu’elle ouvre, parce que pendant que l’esprit se recueille dans le silence, le Christ endure de cruels traitements dans ce monde de la part des pécheurs qui ne s’apercevroient jamais qu’ils sont charnels et qu’ils doivent se corriger, si les hommes spirituels ne s’armoient vivement de la parole divine. Le divin époux veut en effet qu’ils abandonnent quelquefois le repos, et que les ames spirituelles aient de la sollicitude pour le prochain, parce que pendant que les hommes parfaits cherchent leurs délices dans un repos intérieur, l’époux se désole de ce que les séculiers se plongent de plus en plus dans l’abîme du mal, se connoissant de moins en moins, à cause du silence que gardent à leur égard les hommes spirituels. Mais comme toutes ces bonnes œuvres ne suffisoient pas pour opérer notre salut, à cause des nombreuses et profondes blessures qu’avoit fait le péché, Dieu le Père, dans son immense tendresse, envoya son bien-aimé Fils unique, et considérant que, de même que les pécheurs avoient offensé le Tout-Puissant dans tous leurs membres, il falloit que le Christ aussi, par la souffrance de tous ses membres sur la croix, où il a été frappé dans toutes les parties de son corps, au milieu des soupirs et des larmes, présentât à Dieu son Père une plus abondante rançon qu’il en falloit au genre humain, et le rétablît ainsi dans la facilité de faire son salut, après qu’il a été exaucé par Dieu son Père, à cause de son extrême soumission; et de peur que le salut qu’il venoit de nous acquérir ne pérît, il fit écrire dans les quatre évangiles sa doctrine, sa volonté et ses exemples, afin qu’en les imitant nous ayons la vie éternelle.
De plus, pour nous prouver encore son affection, il consacra son très-saint corps et son sang adorable et donna le pouvoir de le consacrer non pas à un seul homme vertueux, pour un temps et pour un lieu, mais ce pouvoir il le donna aux prêtres même criminels, afin qu’en tout temps et en tout lieu les hommes trouvassent dans la sainte Eucharistie et les autres sacrements, des consolations spirituelles et un remède à leurs fautes. En effet, si les évêques et les prêtres parfaits avoient pu seuls consacrer le saint chrême et le corps du Seigneur, une foule immense d’hommes seroient morts privés de l'extrême-onction et du saint viatique. Outre les supérieurs spirituels, il a établi des ministres séculiers, pour contraindre à l’observance des préceptes ceux qui s’y refusent et punir les sujets par des sentences de mort et des châtiments proportionnés aux crimes, et tout cela il l’a fait et a pu le faire sans notre coopération et sans notre approbation, et il n’a rien omis de ce qui regarde l’affaire de notre salut, comme le Seigneur l’assure dans Isaïe, II : « Que devois-je faire de plus que ce que j’ai fait? » Excepté qu’il ne nous contraint pas d’aller au ciel, il nous laisse libres, parce qu’il ne convient pas à sa justice de couronner celui qui ne le veut pas, et à qui il a donné le libre arbitre, s’assimilant ainsi l’homme, lui qui ne peut être contraint par personne. Ce qui a fait dire à saint Augustin : Celui qui t’a créé sans toi, ne te justifiera pas sans toi. Il t’a créé sans ta volonté, mais il ne te justifiera qu’autant que tu le voudras, parce qu’il exige le consentement libre de la volonté, voilà pourquoi la grâce du salut devient inutile pour la plupart des hommes. Il viendra un temps où l’innocence du créateur, touchant le salut du genre humain, apparoîtra dans tout son éclat, quoique plusieurs l’accusent de ne vouloir pas sauver ceux qu’il a rachetés, et ce sera quand on connoîtra combien sérieusement le Fils de Dieu a travaillé pour le salut de ses ennemis. La création de tout l’univers matériel ne lui a pas tant coûté, nous dit saint Bernard, car dans toutes ses autres opérations il a dit et tout a été fait, mais dans l’affaire du salut de l’homme, il a trouvé des contradicteurs de sa doctrine, des observateurs de ses actions, des censeurs de sa mort. Comme témoignage de son affection il a emporté au ciel les cicatrices de ses blessures, afin d’apaiser par elles plus efficacement la colère de son Père et d’obtenir plus facilement grâce pour les pécheurs.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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