De l'honneur dû aux lieux saints · Saint Jean Eudes
De l'honneur dû aux lieux saints : première partie (2/2)
Mais ce qui me navre le coeur de douleur, c'est quand je vois qu'ils sont tellement passionnés pour cette idole abominable de leur faux honneur, qu'ils lui dressent un trône et qu'ils l'élèvent au-dessus de celui de Dieu: voulant qu'il préside et qu'il commande partout, même dans les temples et sur les autels du grand Dieu, auquel seul appartient toute louange et toute gloire; et dans les choses les plus sacrées de la religion chrétienne, laquelle n'a point d'autre but que le seul honneur de sa divine Majesté. Témoins les querelles, les inimitiés, les effusions de sang et les meurtres qui arrivent souvent pour les préséances qu'ils prétendent dans l'église, pour le pas devant qu'ils veulent avoir en allant à l'offrande, pour la préférence qu'ils croient leur être due en la distribution de l'eau bénite, du pain bénit et de l'encens; voulant même que le prêtre, qui leur tient la place de Dieu, leur fasse des révérences et inclinations, contre les lois qui lui sont prescrites par l'Église, auparavant que de leur donner de l'eau bénite et de l'encens, et après leur en avoir donné, comme s'ils voulaient qu'il leur obéit plutôt qu'à Dieu, et les honorât plus que Dieu, en préférant leurs volontés aux siennes.
Ce qui est plus horrible, c'est que leur idole du point d'honneur exerce une telle tyrannie sur ces misérables esclaves, qu'il ne les dispense pas même de ses lois en la réception des saints sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie, desquels on ne doit s'approcher qu'avec une solide et profonde humilité. N'a-t-on pas vu en nos jours un de ces monstres d'orgueil et de superbe donner de son épée au travers du corps d'un homme qui était aux pieds d'un confesseur, parce qu'il ne lui voulait pas céder la place? En a-t-on pas vu d'autres qui, au sortir du confessionnal, et à l'heure qu'ils se présentaient pour recevoir le corps et le sang de Jésus-Christ, le jour même de Pâques, ayant été appelés pour aller sur le pré, tourner le dos à Dieu pour aller sacrifier leur sang et leur vie à Satan et à l'idole du point d'honneur ?
Leur ambition ne se termine pas là: elle les accompagne jusqu'au tombeau, la mort n'étant pas capable de la faire mourir, et la poudre, la puanteur et les vers du sépulcre n'étant pas suffisants de les humilier. Car, comme durant leur vie ils ont voulu avoir les premières places de l'église, ils veulent encore les occuper après leur mort, désirant que leur cadavre puant soit posé dans le sanctuaire et tout proche des autels. Oh ! qu'ils sont éloignés des sentiments des premiers Empereurs chrétiens, lesquels durant leur vie n'entraient jamais dans le choeur que pour y venir à l'offrande, et après leur mort se tenaient bien honorés d'être enterrés à la porte de l'église.
Toutes les choses précédentes, à savoir le pain bénit qu'on donne à l'église, l'eau bénite dont on asperge les fidèles, les encensements qui s'y font, la cérémonie de l'offrande, et les saints sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, ont été instituées pour la gloire de Dieu et pour leur salut: et ils les font servir à leur ambition, et les convertissent en poison et perdition pour leurs âmes; et au lieu que le Saint-Esprit les a ordonnées aux chrétiens comme des moyens pour parvenir au ciel, ils s'en servent comme d'instruments pour s'enfoncer davantage dans l'enfer.
Toutes ces choses nous prêchent l'humilité de Jésus-Christ le Roi de gloire, la charité infinie qu'il a pour nous, et l'union très étroite que tous les chrétiens doivent avoir les uns avec les autres. Car le pain bénit, composé de plusieurs grains de blé qui ne font qu'un seul pain, représente l'unité d'esprit et de coeur qui doit être entre les fidèles; et outre cela, ce pain est une figure du très saint Sacrement, dans lequel le Fils de Dieu est infiniment humilié pour nous, et là où il nous témoigne le plus grand amour qui puisse être.
L'eau bénite signifie le sang et l'eau qui est sortie du sacré coté de notre Sauveur, crucifié et chargé d'opprobres et de douleurs, pour nous réconcilier avec son Père, et pour éteindre nos inimitiés et nous unir, par le lien de paix et de charité, les uns avec les autres.
Les encensements et la cérémonie de l'offrande nous représentent encore Jésus-Christ immolé pour nous dans le feu de son amour, et offrant son Coeur, son sang et sa vie en sacrifice, au milieu des tourments et des ignominies de la croix, pour nous obliger à détester la superbe comme la source de tout péché et de tout malheur, à désirer l'humilité comme la mère de toute grâce et de tout bonheur, et à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés.
N'est-ce donc pas une chose bien étrange, que dans des choses si saintes, instituées de Dieu pour nous annoncer et nous donner la sainteté, l'humilité, la charité et la paix avec Dieu et avec les hommes, et desquelles par conséquent on ne doit approcher qu'avec un esprit d'humilité, de paix et de charité: ces insensés idolâtres du point d'honneur ne s'en approchent qu'avec un esprit de Lucifer et d'orgueil; n'y cherchent, n'y regardent, n'y désirent que leur idole détestable, comme l'unique objet de leurs prétentions et adorations; et ne s'y conduisent que par ses lois diaboliques, qu'ils préfèrent à la charité et à la paix que Jésus-Christ leur a acquise par son sang, ne se souciant point de la fouler aux pieds, avec tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré, et de rendre tous les travaux et toutes les souffrances d'un Dieu, vaines et inutiles à leur endroit, pourvu qu'ils satisfassent à leur damnable ambition ? O aveuglement déplorable ! ô dureté insupportable ! ô impiété abominable !
L'esprit de la religion chrétienne est un esprit d'humilité, et toutes ses lois, ses cérémonies et ses fonctions, tendent à nous enseigner l'humilité, à nous la faire estimer, aimer et rechercher, et à écraser dans nos coeurs la tête du serpent infernal, qui est l'orgueil, pour y établir cette sainte vertu tant chérie de celui qui a les superbes en horreur, et qui aime infiniment les humbles. Mais ces esclaves de Lucifer, le roi des orgueilleux, ne savent ce que c'est que d'être chrétien; l'esprit d'orgueil leur a tellement renversé le jugement, qu'ils font plus d'état de la qualité de gentilhomme, que de la qualité de chrétien, et font plus d'estime des lois infâmes du monde excommunié et maudit de la bouche de Jésus-Christ, que des maximes saintes et glorieuses de l'Évangile; parce qu'ils ne savent pas qu'être chrétien, c'est être enfant de Dieu, c'est être frère et membre de Jésus-Christ, c'est être de la race de Dieu et du sang royal et divin du Fils unique de Dieu. Ils ne savent pas qu'il n'y a rien de si honorable, de si divin et de si généreux que les maximes et les lois chrétiennes, et qu'elles sont sorties du sein et du coeur de Dieu, là où Jésus-Christ Notre-Seigneur les a puisées pour nous les apporter ici-bas en la terre, afin qu'en les suivant nous soyons animés de l'esprit divin et des sentiments célestes de notre Père éternel.
De cette ignorance et aveuglement procède que la religion chrétienne n'a point de place dans leur coeur, qu'ils renversent tous ses fondements, qu'ils se moquent de ses divins enseignements, qu'ils déshonorent son esprit, qu'ils n'ont aucun respect pour Dieu ni aucune crainte de ses jugements, qu'ils déchirent les entrailles de leur mère qui est l'Église, qu'ils profanent et foulent aux pieds tous ses sacrements, ses cérémonies et tout ce qu'elle a de plus divin; et qu'ils préfèrent Barabbas à Jésus-Christ et une chétive fumée d'honneur à la Majesté redoutable du grand Dieu.
Cette passion déréglée qu'ils ont pour l'honneur, est toujours condamnable en tout temps, en tout lieu et en toutes choses; mais en celle-ci, elle est impie, sacrilège et exécrable. Car sa frénésie monte jusqu'à un tel point que, si quelqu'un choque tant soit peu cette superbe pharisaïque qui les porte à vouloir occuper les premières places et avoir partout le pas devant: quand ce serait leur propre frère, ou ils l'immoleront à la rage de leur ambition, en la présence de Dieu même et de ses Anges, et, par une fureur diabolique, répandront le sang de leur frère, comme d'autres Caïns, au pied des autels sur lesquels le sang de Jésus-Christ est répandu pour eux: ou du moins ils l'appelleront sur le pré, et choisiront plutôt de tremper leurs mains dans le sang chrétien, et de sacrifier quand et quand leur vie, leur âme et leur salut au diable, que de quitter un seul point de leurs prétentions ambitieuses, foulant ainsi aux pieds toutes les lois divines et humaines, pour suivre celles de la passion enragée du faux honneur.
Qu'est-ce que cela ? N'est-ce pas faire plus d'état d'une vaine fumée, que de l'obéissance et de la gloire qui est due à Dieu? N'est-ce pas arracher Dieu de son trône pour le mettre sous les pieds, et pour établir en sa place l'idole détestable du point d'honneur ? N'est-ce pas introduire l'abomination de la désolation dans le lieu saint? O grand Dieu, qui êtes assis sur les Chérubins, et devant lequel marchent les foudres et les tempêtes, comment endurez-vous ce sacrilège ! Mais pourquoi les lois humaines sont-elles armées, si ce n'est pour exterminer des monstres si horribles? Impies et exécrables que vous êtes, est-il possible que votre superbe n'ait point de retenue en la présence du grand Roi du ciel, auquel les orgueilleux sont tant en abomination ? Est-il possible que vous vouliez changer le ciel en un enfer, comme Lucifer ? Est-il possible que vous ayez moins de foi et moins de respect pour Dieu, que les démons qui tremblent devant lui ? Pourquoi est-ce que vous venez dans son église ? Est-ce pour lui donner gloire, ou pour y chercher votre propre honneur? Est-ce pour vous y faire adorer, ou pour pleurer vos péchés, qui vous précipiteront bientôt dans une éternelle infâmie, si vous n'en faites pénitence? Ne savez-vous pas qu'étant tout chargés de crimes comme vous êtes, vous ne devriez pas paraître devant la face de votre Juge, qu'avec tremblement, et en état de criminels pour vous humilier et confondre devant lui? Ne savez-vous pas que l'humble Publicain, qui demeure au bas du temple, frappant sa poitrine et n'osant lever les yeux au ciel, s'en retourne avec sa justification; et que le superbe Pharisien, qui vient tout bouffi d'orgueil, s'en va avec sa condamnation1 ? Ignorez-vous qu'étant pécheurs et ennemis de Dieu, comme vous êtes, non seulement vous n'êtes pas dignes de mettre le pied dans son saint temple, mais que vous ne méritez pas que la terre vous porte; qu'elle en a abîmé qui étaient bien moins coupables que vous; et que vous ne pouvez prétendre avec justice aucune place que dans l'enfer Comment se peut-il faire que les damnables et tyranniques maximes de votre dieu de fumée, qui est le monde et le faux honneur du monde, vous soient plus vénérables que les doux et divins commandements de votre Créateur? Quand est-ce que le monde a été couronné d'épines pour vous ? Quand est ce qu'il a été flagellé et crucifié pour vous ? Quand est-ce qu'il est mort pour votre amour En voici d'autres qui jouent un autre personnage dans la tragédie sanglante des idolâtres du point d'honneur, et qui sacrifient encore leur âme et leur salut à cette idole exécrable, mais d'une autre manière non moins détestable que les précédentes, si elle ne l'est davantage. C'est que, quand il arrive que l'autorité et la puissance de ceux qui résistent à leur arrogance, et qui les empêchent de prendre les premières places, est telle qu'ils ne peuvent s'en défendre, alors ils ont recours au désespoir, comme des Judas, et ils abandonnent le vrai paradis de la terre qui est l'Église, pour se précipiter dans l'enfer de l'hérésie, aimant mieux quitter le sein et les bras de leur véritable mère, et se jeter entre les griffes de cette furie infernale, que de renoncer à leur ambition. O Dieu ! quelle folie, quel aveuglement, quelle frénésie, d'aimer mieux renier Dieu, Jésus-Christ et son Église, perdre le ciel, son âme, son salut éternel, une éternité de biens et de contentements inénarrables, et s'obliger à une éternité de maux et de tourments inexplicables, que de se départir d'un peu de fumée, de l'ombre d'un songe et d'une chimère fantastique telle qu'est le point d'honneur ! O maudit point d'honneur ! ô idole abominable!
ô serpent infernal ! tu as précipité du plus haut du ciel dans le plus profond des enfers la troisième partie des Anges 51, c'est-à-dire des millions de milliasses d'Esprits célestes, qui étaient les plus nobles créatures de Dieu et les princes de la maison du grand Roi; et tu y jettes encore tous les jours la plus grande et la plus noble partie des hommes. Combien, hélas ! à l'heure que j'écris ces choses, et à l'heure que tu les lis, mon cher lecteur, combien, dis-je, y a-t-il de braves gentilshommes, de barons, de comtes, de marquis, de ducs, de princes et autres grands seigneurs qui brûlent et qui enragent au milieu des brasiers éternels de l'enfer, et que la passion déréglée de l'honneur y a traînés, lesquels régneraient maintenant avec Dieu dans le ciel, s'ils n'avaient préféré cette fausse folie des esclaves de Satan à la véritable sagesse des enfants de Dieu !
Filii hominum, usquequo gravi corde 52 : «Enfants des hommes, jusques à quand endurcirezvous vos coeurs » contre la voix et la parole de votre Seigneur, qui vous crie il y a plus de seize cents ans: Quod hominibus altum est, abominatio est ante Deum 53 : «Tout ce qui est grand devant les hommes n'est qu'abomination devant Dieu.» Ut quid diligitis vanitatem, et quaeritis mendacium 54 ? « Jusques à quand aimerez-vous cette idole du point d'honneur, qui n'est que vanité, folie et mensonge ? " Apprenez, apprenez de moi à détester l'orgueil et la passion déréglée des fausses et passagères grandeurs de ce monde, et à aimer et imiter mon humilité, qui vous élèvera dans le trône des véritables et éternelles grandeurs.
Je veux terminer ce chapitre en adressant maintenant ma voix aux hommes et aux femmes qui profanent toutes les manières susdites la maison de mon Dieu, et en leur disant avec le prophète: Usquequo claudicatis in duas partes 55 ? « Jusques à quand clocherez-vous des deux côtés », voulant joindre la qualité de chrétiens et d'enfants de Dieu avec la qualité de mondains et d'enfants du diable; le faux honneur du monde avec le service et la gloire du vrai Dieu; les maximes de Jésus-Christ avec les maximes de l'Antéchrist ? Jusques à quand voudrez-vous démentir la parole du Fils de Dieu, qui vous déclare que personne ne peut servir à deux maîtres 56 ? Jusques à quand prétendrez-vous manger à la table de Dieu et à la table des démons 57 ? Si le monde est votre Dieu, suivez-le entièrement, et ne venez plus désormais profaner les temples du vrai Dieu, et sachez quand et quand, que votre faux dieu n'a point d'autre paradis à vous donner que l'enfer. Mais si Dieu est votre Dieu, glorifiez-le comme votre Maître, craignez-le comme votre Juge, qui vous proteste lui-même qu'il vous demandera compte, en son jugement général, jusque à une parole oiseuse2.
Contre plusieurs autres profanations des lieux saints.
Ce n'est pas tout; voulez-vous voir le peu de vénération que la plupart des chrétiens ont pour la maison de leur Dieu ? Allez-vous-en dans les maisons des grands et des riches: vous n'y verrez rien qui ne soit net et en bon ordre; vous les verrez ornées de riches tapisseries, de meubles précieux, de beau linge, de vaisselle d'argent, et souvent lambrissées d'or et d'azur. Allez dans les églises: vous en verrez plusieurs au dehors environnées d'ordure et de puanteur; au dedans tapissées de toiles d'araignées, pavées de boue et de poudre; les vitres et la couverture rompues et ouvertes au vent, à la pluie, à la grêle et à la neige; les autels dénués d'ornements et couverts de poussière; les prêtres offrir le redoutable sacrifice avec des aubes et des chasubles toutes déchirées, des corporaux et des purificatoires quelquefois si sales, qu'ils font mal au coeur; des calices d'étain et tout noirs; le très saint Sacrement dans un ciboire de même étoffe, et dans un chétif tabernacle tout couvert et rempli de poudre et d'ordure, sans lampe et sans lumière, et sans aucune marque de religion. O Dieu, ô grand Dieu, où est la foi des chrétiens ? Si vous êtes leur Père, où est l'honneur qu'ils vous rendent ? Si vous êtes leur Souverain, où est la crainte qu'ils vous portent? Seigneur Jésus, il est temps que vous veniez juger le monde selon votre parole, car il n'y a plus de foi en la terre.
Mais, mon Sauveur, vous n'aurez que faire de juger les chrétiens: les païens et les Turcs les jugeront et les condamneront pour vous. Quelle honte pour toi, chrétien, lorsque les Mahométans te reprocheront, au jour du jugement, qu'ils auront eu plus de respect pour le pavé et pour la poussière du temple de leur faux prophète, que tu n'en auras eu, non seulement pour les temples et pour les autels du grand Dieu vivant, mais même pour la face adorable de ton Sauveur ! Car ils révèrent tellement le pavé même et la poudre du temple ou est le corps de Mahomet, qu'ils ne
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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