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    De l'honneur dû aux lieux saints · Saint Jean Eudes

    De l'honneur dû aux lieux saints : suite

    « Non potestis mensa Domini participes esse et mensa damoniorum. » I Cor. X, 21 voudraient pas cracher dessus. Et toi, misérable, sais-tu bien que, par tes blasphèmes, impiétés et sacrilèges, tu craches avec une effronterie épouvantable, à l'imitation des Juifs, sur cette face divine que les Séraphins ne regardent qu'avec tremblement.

    Quelle confusion vous sera-ce, vous qui avez des flambeaux d'argent pour vous éclairer dans votre maison, et qui souffrez que la maison de Dieu soit dépourvue d'une pauvre lampe et d'un peu d'huile, lorsque ces infidèles vous accuseront d'avoir eu moins de vénération pour le corps déifié du Fils unique de Dieu, qu'ils n'en auront eu pour le corps pourri de Mahomet, c'est-à-dire, pour le corps maudit d'un damné, devant lequel ils tiennent cinq cents lampes allumées perpétuellement jour et nuit.

    Je passe sous silence la façon en laquelle se comportent dans les églises plusieurs d'entre ceux qui partout, mais spécialement dans ces lieux-là, devraient être des exemplaires de modestie, de dévotion, de silence et de respect en la présence de Dieu. Je ne parle point de la manière étrange en laquelle on célèbre le redoutable Sacrifice de l'autel et le divin Office en beaucoup d'endroits: manière si éloignée de la piété, majesté et sainteté qui est convenable à une action toute sainte et divine comme celle-ci; et si accompagnée d'immodestie, de précipitation et d'irrévérence, pour ne pas dire d'impiété, qu'à voir le maintien de plusieurs sans retenue, leur posture messéante, leurs gestes déréglés, leurs yeux égarés; et à les entendre causer, crier, rire, anticiper les uns sur les autres les choses qu'ils prétendent chanter, en étouffer la plus grande partie entre leurs dents: on croirait qu'ils sont gagés, non pour chanter, mais pour gronder; non pour servir Dieu, mais pour le mépriser; non pour le louer, mais pour se moquer de lui; non pour l'honorer, mais pour le déshonorer et le faire déshonorer aux autres.

    Il n'y a point d'homme au monde, pour chétif et indigne qu'il puisse être, lequel ne crut recevoir une injure signalée et un affront très notable de celui qui agirait avec lui de la façon que nous agissons avec Dieu, dans sa maison, à sa face, et dans des actions si grandes, si saintes et si importantes comme sont celles-ci. Certainement ce n'est pas un petit crime de traiter ainsi avec une Majesté suprême, devant laquelle les plus hautes et les plus fermes colonnes du ciel tremblent. Ce n'est pas un péché d'ignorance; car nous savons ou devons savoir ce que mérite la grandeur infinie d'un Dieu, et ce que nous lui devons. Ce n'est pas un péché de faiblesse, ou de fragilité humaine, ou d'un emportement de quelque passion qui nous surprend. C'est un mal qui se fait de sens rassis, de sang-froid et de volonté délibérée. C'est un forfait de pure malice, c'est un péché diabolique, c'est une impiété détestable. C'est un mépris de Dieu sinon exprès, du moins tacite. C'est un attentat contre l'honneur qui est dû à sa divine Majesté. C'est une profanation des lieux et des mystères sacrés. C'est une espèce de sacrilège, puisque c'est traiter indignement les choses saintes. Ce péché est d'autant plus grand, qu'il est passé en coutume et en habitude parmi beaucoup d'ecclésiastiques, et jusques à une telle dureté et insensibilité, qu'il n'en font aucun état et ne prennent aucun soin de s'en corriger. Car ils le feraient facilement s'ils voulaient, vu qu'aux dimanches et aux fêtes il font tout autrement, c'est-à- dire beaucoup mieux qu'aux autres jours. Je sais bien que le divin service doit être célébré, dans les jours solennels, avec plus de solennité et de gravité qu'aux jours ordinaires; mais en quelque temps que ce soit, on doit toujours parler à Dieu avec un très grand respect, et bien prononcer toutes les choses que l'on chante ou que l'on récite à son honneur, n'étant pas permis d'en omettre volontairement un seul iota, de peur d'attirer ce foudre sur sa tête: Maudit est celui qui fait l'oeuvre de Dieu avec négligence 59.

    Notre-Seigneur parlant aux Scribes et aux Pharisiens, leur tient se langage: Hypocrites que vous êtes, le prophète Isaïe a bien prophétisé de vous, lorsqu'il a dit: Ce peuple m'honore des lèvres, « Maledictus qui facit opus Domini fraudulenter. » Jer. XLVIII, 10.

    et leur coeur est bien loin de moi1.

    Mais les prêtres qui font le service divin en la façon que je viens de dire, n'honorent Dieu ni du coeur, ni des lèvres. Au contraire, ils le déshonorent et lui déplaisent de telle sorte, que saint Augustin assure que les hurlements des chiens ou des loups lui sont plus agréables que le chant de semblables ecclésiastiques: Plus placet Deo ululatus canum vel luporum, quam cantus inimicorum, id est, clericorum malorum.

    Ce péché, je veux dire cette irrévérence et indignité avec laquelle les prêtre et les clercs traitent les lieux et les choses sainte, est encore accompagné d'une circonstance qui le rend très notable. C'est qu'il est scandaleux; parce qu'il se fait publiquement, en la face de Dieu, des Anges et des fidèles, et qu'un tel exemple donné par de telles personnes, est la source de la plupart des profanations des églises qui se font par les laïques. À raison de quoi, l'on peut dire avec trop de vérité de nous autres ecclésiastiques, que nous sommes incomparablement plus coupables en ce point, aussi bien qu'en beaucoup d'autres, que les laïques, et que la divine justice nous fera porter le châtiment de nos péchés et des leurs, d'autant que nous les rendons nôtres, tant par notre négligence et lâcheté à les instruire et corriger, que par la mauvaise édification que nous leur donnons.

    Plaise à la divine miséricorde de nous dessiller les yeux de l'esprit, afin que nous puissions voir l'importance de ces vérités, et de nous ouvrir les oreilles du coeur, afin de bien entendre et d'obéir exactement désormais à cette voix du ciel, qui nous parle par un saint Concile de l'Église: Que les ecclésiastiques n'aient point des yeux égarés et vagabonds dans le choeur; qu'ils se gardent, en leur maintien extérieur, des postures indécentes et mal composées; qu'ils ne se tournent pas légèrement et immodestement, tantôt d'un coté tantôt d'un autre; qu'ils ne se promènent point dans l'église; qu'ils ne causent point les et les autres; qu'on ne leur voie point de fleurs dans les mains; qu'ils ne lisent point autre chose que l'office qui se chante; qu'ils chantent dévotement avec les autres; qu'enfin ils se souviennent qu'ils sont devant la redoutable majesté de Dieu, qui ne voit pas seulement les gestes extérieurs du corps, mais qui pénètre le plus intime et le plus secret des coeurs2.

    Que dirai-je des cimetières, qui sont des lieux bénits de la main des évêques, là où reposent les corps des fidèles, qui sont les membres et les reliques de Jésus-Christ ? À raison de quoi on peut dire que tous les cimetières sont autant de reliquaires sacrés, remplis de quantité de saintes reliques, qu'on ne saurait par conséquent assez révérer. Et cependant ces saints lieux sont tellement négligés et si peu respectés, qu'en plusieurs endroits ils ne sont pas même fermés, mais exposés et abandonnés à la profanation des bêtes et des hommes. Car on souffre que les chevaux, les pourceaux et autres bêtes y entrent, y prennent leur pâture et fassent leurs ordures; que les enfants y courent, y jouent et s'y entrebattent; et que les hommes y vendent et achètent même des choses profanes, et par conséquent qu'il s'y fasse quantité de mensonges, de tromperies, de jurements et de parjures; et qu'à l'entrée et sortie des messes paroissiales, au lieu de se préparer pour assister saintement à ce redoutable Sacrifice, et à en tirer des fruits dignes du précieux sang de l'Hostie adorable qui y est immolée, et d'une vie vraiment chrétienne: on s'assemble dans les cimetières, pour causer, rire, crier, médire, et vaquer à des affaires temporelles qui ne devraient point se traiter en des lieux si saints et si vénérables, tant à cause des saintes reliques qui y reposent, que parce que les cimetières sont des dépendances et appartenances de la maison du grand Dieu.

    C'est en punition de ces profanations, que la divine Justice permet qu'aujourd'hui nous voyions que les sergents, huissiers et coureurs de tailles et impôts viennent, même aux dimanches et aux fêtes plus solennelles, prendre les chrétiens à la sortie des églises, et quelquefois même jusques aux pieds des autels, pour les traîner dans les prisons, sans respecter la sainteté ni du jour, ni du lieu, et sans avoir égard aux lois civiles et ecclésiastiques, qui défendent ces horribles concussions 62. Ce qui est cause que les églises sont désertes en plusieurs lieux, et que, comme dit le prophète: Viae Sion lugent, eo quod non sint qui veniant ad solemnitatem 63 : « Les chemins qui conduisent à la maison de Dieu pleurent, parce qu'il n'y a presque personne qui y vienne célébrer les saintes solemnités. »

    Mais, ô grand Dieu, vous êtes juste et vos jugements sont équitables. Car c'est ainsi que vous chassez de votre maison ceux qui en font une caverne de sacrilèges et d'impies; et que vous ne permettez pas que les jours et les lieux saints servent de sauvegarde à ceux qui les ont tant de fois profanés; ni que les lois divines et humaines soient gardées en faveur de ceux qui foulent tous les jours aux pieds vos saints commandements.

    C'est aussi par un terrible jugement, ô mon Dieu, que vous souffrez un autre désordre épouvantable, qui est qu'au lieu que, dans les prônes des messes paroissiales, on n'y doit faire autre chose que d'annoncer à votre peuple votre sacrée parole, lui donner les instructions nécessaires à son salut, et lui déclarer vos divines volontés: maintenant on n'y entend presque parler que d'affaires temporelles, nonobstant la défense expresse des saints Conciles de votre Église, dont voici les termes: C'est une chose que nous avons trouvée fort indigne, qu'aux dimanches et aux fêtes on fasse de la maison d'oraison une maison de trafic ou de plaiderie. Car, au lieu de l'exhortation et de la prédication de la parole de Dieu que les curés doivent faire au peuple, ils sont contraints, au milieu de la messe, de faire l'office de sergents, de crieurs publics, de péagers, de proclamer les impôts et enchères, venditions et tous autres mandements des princes, juges et magistrats séculiers. Pour purger la maison de Dieu de telles profanations, nous défendons à tous les fidèles, tant laïques qu'ecclésiastiques, sous peine de subir la rigueur du jugement de Dieu, de rien dire ni de rien faire dans l'église et dans le sacrifice de l'autel, qui ne soit saint et sacré nous exhortons et avertissons tous les juges et magistrats de faire publier tous leurs mandements par leurs ministres, ou par ceux qui ont la charge des fabriques, ou par quelqu'un député pour cela d'entre les paroissiens; et que la publication s'en fasse hors l'église et hors le cimetière, au lieu qui leur semblera le plus convenable. Nous les conjurons aussi, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'il ne soit point loisible de faire aucun exploit aux paroissiens, aux dimanches et aux fêtes, lorsqu'ils vont à l'église ou qu'ils s'en retournent, ni de les prendre pour les mener en prison. Car, pour éviter cela les pauvres gens sont contraints de quitter le service de Dieu et de se cacher en ces jours, auxquels ils doivent venir à l'église 64.

    Voilà des ordonnances toutes saintes et divines. Mais vous permettez, ô grand Dieu, qu'elles soient violées, par un sévère, mais très équitable jugement que vous exercez contre ceux qui foulent tous les jours aux pieds vos divins commandements. Car il n'est pas raisonnable que les lois humaines servent d'asile et de protection à ceux qui ne veulent point s'assujettir à d'autres lois qu'à celles de leurs passions déréglées. Et il est bien juste, Seigneur, que ceux qui se sont comportés avec tant d'irrévérence dans votre maison, qui ont assisté avec tant d'irréligion au saint sacrifice de la Messe, et qui ont tant de fois fermé les oreilles à votre divine parole et s'en sont moqués, trouvent leur supplice là où ils ont commis leurs crimes; qu'ils n'osent plus regarder les églises que de loin; qu'ils soient privés de la bénédiction de ce très divin Sacrifice; ou, s'ils y assistent, qu'ils soient contraints d'y entendre, non plus votre parole plus douce que le miel, mais des choses qui leur remplissent l'esprit et le coeur d'inquiétudes très piquantes et d'angoisses très amères.

    VI. - Suite du même discours.

    De ce qui a été dit ci-dessus, vous voyez qu'aujourd'hui les grands et les petits, les hommes et les femmes, les prêtres et les laïques, changent la maison de Dieu en une caverne de larrons, qui dérobent à Dieu sa gloire; en un repaire de serpents et en un enfer de démons; et que par ce moyen ils attirent l'ire et la malédiction de Dieu sur eux.

    Car je remarque, dans le saint Évangile, que de trois ou quatre fois que Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est mis en colère, pendant qu'il était sur la terre, il y en a deux auxquelles il a fait paraître un courroux beaucoup plus terrible que dans les autres: ça a été lorsqu'il a chassé à coups de fouet ceux qui profanaient le temple de Jérusalem, en y vendant et achetant certaines choses.

    Considérez, s'il vous plaît, premièrement qu'ils n'y vendaient que des choses nécessaires aux sacrifices qu'on offrait dans le temple. Secondement, que dans ce temple il y avait quantité d'appartements, de portiques et de galeries, et que ceux qui vendaient n'étaient pas aux pieds des autels, ni même au lieu où le peuple se mettait pour adorer et prier Dieu étant dans le temple, mais seulement sous quelqu'un de ses porches, ou en quelqu'une de ses galeries. Troisièmement, que ce même temple n'était que la figure et l'ombre de nos temples; qu'il ne contenait en soi que la figure de Jésus-Christ, qui est résidant actuellement et véritablement dans nos églises; qu'on n'y offrait que des sacrifices de boeufs, de moutons et d'autres choses semblables, lesquels n'étaient qu'une ombre du sacrifice adorable du vrai sang de l'Agneau de Dieu, qui est immolé sur nos autels.

    Et cependant Notre-Seigneur chasse à coups de fouet et avec grosse colère ces vendeurs et « Indignum nobis visum est dominicis ac festis diebus de domo orationis facere domum negotiationis, aut fori saecularis. Nam pro populi exhortatione, et divini verbi praedicatione, coguntur curati sacris operantes, lictorum, et praeconum, atque etiam publicanorum vices gerere, auctiones vectigalium, venditionum, licitationum, et quaecumque mandata saecularium judicum et officiariorum recitare ac proclamare. Ad purgandam domum Dei his profanationibus, prohibemus, sub interminatione divini judicii, quicquam in sacrificio et in templo nisi sacrum et sanctum dici aut fieri. Atque hortamur et monemur omnes judices magistratus, ut sua quaecumque mandata per suos ministros et fabricarum lectores, aut aliunde paroecianis deputatum publicari extra coemeterium et ecclesiam, quo loco ipsis videbitur convenientius. Eosdem obtestamur in Domino, ne liceat his diebus paroecianos venientes aut redeuntes ad ecclesiam, aut in ipsa inventos, in jus vocare, aut prehendere, aut aliter vexare. Ob id enim miseri homines coguntur abstinere a cultu divino, et festis diebus quibus prodeundum in ecclesiam est, latitare. « Conc. Rothomagense, an. 1581, De curatorum officiis, n. 20; Conc. Aquense an. 1585, De parochis, acheteurs, et leur dit: Il est écrit que ma maison sera appelée une maison d'oraison, et vous en avez fait une caverne de larrons 65.

    Sur quoi, saint Chrysostome nous assure que cette profanation du temple, qui paraît très excusable pour les considérations susdites, fut cause de sa ruine et désolation, et que Notre-Seigneur le voulut donner à entendre par ces paroles: Vos fecistis illam speluncam latronum: « Vous avez fait de ma maison une caverne de larrons »: comme disant: Vous serez cause qu'en punition de votre péché, ce temple sera ruiné et deviendra une caverne de brigands et de sacrilèges. Ce qui arriva en effet, après la mort du Fils de Dieu; car on a vu plusieurs fois depuis ce lieu saint et vénérable rempli de larrons et de meurtriers, d'impies et de scélérats.

    O Seigneur, si les profanateurs de la figure ont mérité d'être l'objet de votre ire, quelle vengeance exercerez-vous contre ceux qui profanent la vérité ? Si vous avez chassé ceux-là du temple de Salomon avec tant de rigueur, avec quelle colère chasserez-vous ceux-ci de la maison de votre Père, qui est le ciel, pour les jeter dans les ténèbres extérieures, là où il y aura pleurs et grincements de dents ?

    Certainement il ne faut pas tant nous plaindre de l'impiété et de la rage des hérétiques, Luthériens et Calvinistes, qui ont violé, pillé et brûlé nos temples, comme des irrévérences, impiétés et insolences qui s'y commettent par les mauvais catholiques, en punition desquels Dieu permet aux ennemis de la foi d'exercer ces ravages.

    Et si nous ne changeons nos déportements, nous devons craindre qu'il ne nous châtie encore plus rudement et qu'il ne nous fasse porter l'effet de ces menaces apostoliques: Si quis violaverit templum Dei, disperdet illum Deus 66 : « Quiconque violera ou profanera le temple de Dieu, Dieu le perdra.»

    À l'imitation du Fils de Dieu, autrefois, dans les premiers siècles de la religion chrétienne, on chassait de l'église tous ceux qu'on savait par une connaissance publique être en certains péchés mortels, quoiqu'ils fussent en état de pénitence, même les rois et empereurs: témoin l'empereur Théodose, auquel saint Ambroise empêcha l'entrée de l'église, jusqu'à ce qu'il eût fait pénitence d'un meurtre dont il était coupable, et qui était en la connaissance d'un chacun. Car nous lisons dans la vie de saint Ambroise, que l'empereur venant à l'église pour y entrer après ce crime, saint Ambroise vint à la porte et lui défendit l'entrée avec des paroles graves et pleines de majesté, jusqu'à ce qu'il eût confessé son péché et fait sa pénitence publique. L'empereur lui obéit, s'en retourna en sa maison, où il pleura huit mois avec tant de douleur et de regret, que Ruffin, l'un de ses plus grands mignons, le voyant un jour tout baigné en larmes, et lui demandant la cause de sa douleur, il lui répondit en pleurant: Tu ne sais pas mon mal et mon dommage; mais je pleure et lamente mon infortune, considérant combien, il est facile aux pauvres d'entrer dans l'église de Dieu et d'y faire leurs prières, et qu'à moi la porte me soit fermée, Non seulement de l'église, mais aussi du ciel; attendu que Notre Seigneur Jésus-Christ a dit aux prêtres: Tout ce que vous lierez en la terre, sera lié au ciel. Ruffin répliqua là-dessus qu'il ferait tant avec Ambroise, qu'il l'absoudrait. Non fera 67, dit Théodose, car je sais que la sentence d'Ambroise est si juste, qu'il ne voudra pas « Scriptum est: Domus mea, domus orationis vocabitur; VOs autem fecistis illam speluncam latronum. » MATTH. XXI, 13.

    I Cor.III,1.

    67 Expression familière pour dire: Il n'en fera rien. Molière, dit de même: « Je proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai. » --Non ferai. » Avare, V, 3.

    violer la loi de Dieu pour le respect de la puissance impériale 68.

    Vous voyez par là que l'église était fermée à ceux qui étaient coupables de quelque crime notoire, quoique même ils en fissent actuellement pénitence; et que l'on n'y souffrait que les saints, c'est-à-dire ceux qu'on présumait être en état de grâce, parce qu'ils n'étaient marqués d'aucune offense notable et manifeste; spécialement lorsqu'on était sur le point d'offrir à Dieu le très auguste sacrifice du Saint des saints. C'était alors qu'on entendait cette voix formidable: Sancta sanctis: «Les choses saintes ne sont que pour les saints »: voix qui était comme un foudre ou un glaive tranchant des deux cotés, qui faisait la séparation des bons d'avec les méchants, des criminels d'avec les justes, et qui chassait les coupables de la maison de Dieu, comme indignes de paraître devant sa face et de regarder même les saints mystères. Et maintenant, non seulement vous voyez les églises remplies de blasphémateurs, de sacrilèges, d'impies, de larrons, de vindicatifs, d'ambitieux, d'avaricieux, d'ivrognes, d'impudiques, d'usuriers, de faussaires, de faux témoins, de trompeurs, de meurtriers et de mille autres personnes toutes chargées de crimes, et qui [se] font gloire publiquement de leur malice et mènent leur impiété en triomphe; mais même vous diriez que la plupart des chrétiens y viennent pour se moquer de Dieu, pour le bafouer, pour l'outrager et pour le crucifier derechef dans son temple même et dans sa propre maison.

    « O audace insupportable, s'écrie le grand saint Jean Chrysostome, quand ferons-nous l'oeuvre de notre salut? Comment pourrons-nous apaiser l'ire de Dieu, puisque dans le temps opportun, dans les lieux convenables, pendant que nous espérons le fléchir par nos oraisons, j'en vois quelques-uns, empêchés de leur contenance, chercher des amusements, ou indiscrets en leur babil, ou folâtres en leurs risées, troubler les prières publiques? Et il y en a d'autres qui ne se contiennent pas même pendant que le prêtre fait ses fonctions sacerdotales. O effronterie intolérable ! Ne savez-vous pas que vous êtes au milieu des Anges, et que vous rendez vos actions de grâces avec eux? Et néanmoins vous êtes dans une posture messéante, vous passez le temps à causer ou à rire. En vérité ce ne serait pas merveille si la foudre tombait non seulement sur vos têtes, mais aussi sur les nôtres; car ces crimes sont dignes d'un tel supplice.

    Le Roi des rois est présent; son armée est à ses côtés: et vous causez, et vous riez à leur vue, ou du moins vous ne corrigez pas celui qui cause ou qui rit. Mais combien est lent notre zèle pour les reprendre! Combien dureront nos reproches ? Ne faudrait-il pas chasser de l'église telles gens comme scandaleux, et comme des pernicieux remplis de tous maux ?

    Jusques à quand riront-ils, en un temps auquel ils devraient en avoir horreur? Jusques à quand causeront-ils, pour empêcher les bénédictions de Dieu? Ils n'ont ni respect pour les princes du ciel qui sont présents, ni crainte pour le souverain Juge qui les regarde.

    Ne nous suffit-il pas de nous comporter lâchement dans nos pensées, et de nous laisser emporter à tant d'objets divers pendant nos oraisons? Mais nous ne contenons pas même nos ris et babils immodérés ! N'est-ce pas faire de l'église un théâtre, et du service divin une comédie où l'on joue toutes sortes de personnages? C'est pourquoi je vous recommande à Dieu. Et pour vous autres qui ne tombez point dans ces excès, je vous assure que si vous n'avertissez et corrigez celui que vous verrez faire une action désordonnée, principalement en ce temps, vous serez jugés et condamnés avec lui. Corriger est plus que prier: quittez vos prières et le corrigez; ainsi vous lui profiterez, et Théodoret, Hist. eccles. V.--Cf. Baunard, Vie de saint Ambroise,1. VI, ch. vous en aurez récompense4. »

    Voilà les paroles et avertissements de saint Chrysostome; mais qui est-ce qui les suit? Qui est-ce qui prend le parti de Dieu contre ses ennemis ? Qui est-ce qui s'oppose aux opprobres et aux outrages qu'on lui fait souffrir tous les jours? Presque personne. Mais ce qui est prodigieux, c'est qu'on tient toutes ces choses, aussi bien que plusieurs autres qui regardent son honneur, ou pour indifférentes ou pour être de fort petite conséquence. On en fait peu ou point de scrupule, à peine les met-on au nombre des péchés; c'est pourquoi on souffre tous ces désordres sans en dire mot.

    S'il y allait tant soit peu de notre intérêt temporel, on crierait, on courrait, on fulminerait, on emploierait les puissances séculières et les anathèmes de l'Église, on remuerait le ciel et la terre, et on n'épargnerait rien. Mais lorsqu'il y va de l'intérêt de Dieu et de l'affaire du salut, vous diriez, à voir la plupart des hommes, qu'ils sont stupides et insensibles, et qu'ils n'ont ni esprit, ni coeur, ni affection, ni sentiment, ni mouvement, non plus que des pierres.

    Et cependant qui pourrait dire combien de châtiments cette profanation des lieux saints attire sur nos têtes? Qui pourrait dire combien d'âmes descendent en enfer pour ce seul péché?

    Plusieurs même s'imaginent que c'est assez, pour être du nombre des prédestinés, d'être d'une ville ou d'une paroisse dont l'église soit consacrée à la Mère de Dieu; semblables en cela aux Juifs, auxquels Dieu parle en cette façon par son prophète: Ne vous fiez point en ces paroles trompeuses, disant: Le temple du Seigneur, le temple du Seigneur, le temple du Seigneur5 : c'est-à-dire, ne vous trompez pas vous-mêmes, vous glorifiant en ce que le temple du Seigneur est au milieu de vous, et vous persuadant faussement que le temple du Seigneur vous gardera, que le temple du Seigneur vous sauvera. Ce ne sera pas le temple du Seigneur qui vous sauvera, mais ce sera l'honneur que vous rendrez au Seigneur dans son temple, et la fidélité avec laquelle vous obéirez aux volontés du Seigneur, qui vous sont déclarées dans son temple; autrement le Seigneur renversera ce temple auquel vous mettez votre gloire et vous exterminera tous.

    Il en faut dire autant à ceux-là: Ne vous abusez point, ce ne sera point l'église de Notre-Dame qui vous sauvera, mais ce sera l'honneur, l'obéissance et le service que vous rendez à son Fils et à elle dans son église. Que si, au lieu d'y honorer le Fils et la Mère, vous les déshonorez, sachez que la grâce que Dieu vous a faite d'être en un lieu qui appartient spécialement à la Reine du ciel, ne servira qu'à votre plus grande condamnation, et qu'elle-même vous jugera et vous condamnera avec très grande sévérité, changeant ses douceurs en rigueurs, et ses miséricordes en justice, pour venger les injures que vous avez faites à son Fils.

    O Vierge sainte, ne permettez pas que cela soit! O Mère de miséricorde, ayez pitié de nous; ayez pitié de tant de misères; ayez pitié de tant d'âmes qui se perdent; ayez compassion de votre Fils qui est si horriblement persécuté, bafoué, foulé aux pieds, crucifié par les grands et par les petits, par les hommes et par les femmes, par les laïques et par les prêtres! Ne souffrez plus que sa maison et la vôtre soit en opprobre à vos ennemis. Priez votre Fils bien-aimé qu'il remédie à tant de maux, et qu'il inspire les évêques, les pasteurs et les prédicateurs, de faire entendre l'importance de ces choses aux chrétiens, d'employer leur zèle et leur autorité pour empêcher ces désordres, et surtout de faire voir au peuple, par leur exemple, avec quel respect, quelle piété et quelle sainteté on se doit comporter dans les lieux saints, suivant l'ordre qui nous en est prescrit par le Saint-Esprit, lequel nous parle en cette façon par les oracles des saints Conciles, et même par la bouche des princes séculiers:

    Comme le principal ornement de la maison de Dieu est la sainteté, afin que le service divin s'y fasse paisiblement et avec la révérence qui est due à sa divine Majesté, nous ordonnons que chacun entre dans l'église avec humilité et dévotion. Que le maintien y soit tranquille, agréable à Dieu, plein d'édification pour le prochain, et donnant de la dévotion aux assistants. Que les universités, parlements, confréries et autres compagnies de laïques n'y tiennent point leurs assemblées. Que l'on ne s'y promène point; que l'on n'y parle point des affaires du monde; que l'on n'y porte point de livres, s'ils ne sont de dévotion; ni d'autres choses, si elles ne sont saintes et capables de porter à la piété. Que les discours vains et frivoles, et beaucoup davantage les cajoleries et les entretiens profanes et contraires à l'honnêteté, y soient entièrement étouffés. Que la vanité, le faste, l'ambition et les pompes du monde n'y aient point d'entrée. Que toute sorte de bruit, de clameur, de trouble, d'irrévérence, et tout ce qui peut offenser les yeux de la divine Majesté et apporter de l'empêchement ou de la distraction aux offices divins, en soit banni absolument; de peur que l'on ne fasse le péché, ou que l'on ne donne occasion aux autres de le faire où l'on doit en demander pardon. Qu'il ne s'y dise et ne s'y fasse rien qui ne soit saint, et convenable à la sainteté de la maison de Dieu, et à l'honneur du Saint des saints, qui y est présent. Que Dieu y soit adoré, loué, prié avec une sincère et cordiale dévotion; et que chacun soit à genoux pendant que l'on célèbre le saint sacrifice de la Messe. Que les évêques et les curés fassent observer ces choses; et qu'ils emploient pour cet effet, s'il en est besoin, les censures ecclésiastiques. Que s'il se trouve quelques-uns qui soient si hardis que de contrevenir à ces défenses, qu'ils appréhendent de ressentir la sévérité de la divine vengeance6.

    Voilà les décrets des Conciles, et voici les ordonnances de nos Rois:

    Que l'on porte honneur et respect à l'église de Dieu. Que les autels soient honorés selon leur dignité. Que la maison de Dieu ne soit point ouverte aux chiens. Que les vaisseaux sacrés y soient conservés avec singulière vénération. Que l'on n'y parle point de choses vaines, ni d'affaires séculières; que l'on y assiste au saint sacrifice de la Messe avec un coeur plein de dévotion, et que l'on ne sorte point qu'après la dernière bénédiction du prêtre 72.

    Nous défendons à toutes personnes, de quelque qualité ou condition qu'elles soient, de se promener ès églises durant le service divin; mais de se tenir prosternées et en dévotion, pour être l'église la maison de Dieu et d'oraison 73.

    Nous défendons à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, de se promener dans les églises durant la célébration du service divin: enjoignant aux huissiers et sergents, sur peine de privation de leurs états, de mettre et constituer prisonniers ceux qu'ils trouveront contrevenir à la susdite ordonnance 74.

    En l'an 1650, le 13 de Mai, notre Roi très chrétien Louis XIV, de l'avis de la Reine régente sa mère et de plusieurs prélats, princes, ducs; pairs, et officiers de sa couronne, a fait une ordonnance conforme aux précédentes, portant très expresses défenses à toutes sortes de personnes, de quelque état et condition qu'elles soient, de se comporter désormais irrévéremment dans les églises, par paroles, gestes ou autres actions indécentes, ni d'occuper le sanctuaire des autels; enjoignant à tous juges, qu'ils aient à garder et faire garder ladite ordonnance, et à procéder, si besoin est, contre les coupables, par informations, décrets, condamnations et autres actes de justice7.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

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