Contre les erreurs des Grecs · Saint Thomas d'Aquin
Dédicace au souverain pontife Urbain IV
Très-Saint Père et Vénérable Pape Urbain, j ’ai lu et relu avec soin le petit traité que Votre Excellence a daigné me communiquer, et j ’y ai trouvé une foule de preuves bien raisonnées à l’appui de notre foi. Mais j ’ai remarqué aussi que l’usage que vous faites de certains passages des saints Pères, dont l’autorité paraît douteuse, et qui pourraient fournir matière à l’erreur et devenir un sujet de disputes fâcheuses, serait capable d’en détruire le fruit auprès d’un grand nombre de personnes. Et afin qu’après avoir retranché toute l’ambiguïté des textes cités dans cet ouvrage, l’on puisse en retirer le fruit le plus pur de la vraie foi, je me suis proposé d’abord d’exposer ce qu’il y a de douteux touchant les textes qui y sont contenus et ensuite de montrer comment on peut, à l’aide de ces autorités, exposer et défendre la vérité de la foi catholique. J’assigne deux causes à l’erreur des modernes, qui ont cru trouver des choses peu précises dans les écrits des anciens Pères grecs. La première, c’est que les erreurs
OPUSCULUM PRIMUM.
contre la foi donnèrent occasion aux saints docteurs de l’Eglise, d’exposer avec beaucoup dé, circonspection les vérités de foi, afin d’écarter les erreurs nouvelles, comme il est facile de le voir par les saints Pères, antérieurs à l’hérésie d’Arius, qui ne s’exprimèrent pas aussi clairement sur i ’unité de l’essence divine, que le firent les docteurs qui vinrent après eux : et semblablement des autres hérésies. Ce qui se remarque non-seulement dans les divers écrits des saints Pères, mais ce qui paroît surtout très-clairement dans l’illustre Augustin. Il parle en effet avec plus de précaution du libre arbitre dans les livres qu’il écrivoit après l’hérésie des Pélagiens, que dans ceux qu’il fit paraître antérieurement ; dans lesquels défendant le libre arbitre contre les Manichéens, il avança quelques propositions, dont les Pélagiens s’autorisèrent pour défendre leur erreur, contre la puissance de la grâce divine. Il n’est donc point surprenant que les modernes docteurs, après la naissance de tant d’hérésies, aient écrit si prudemment et avec tant de discrétion sur les matières de foi, afin de ne point donner prise à l’erreur. Aussi, s’il se rencontre, dans les écrits des anciens Pères, quelques termes qui n’aient point toute la rigueur d’expression observée par les modernes, il ne faut point les rejeter avec mépris, ni les étendre au-delà de leur sens véritable, mais les exposer avec respect.
La seconde vient de ce que les termes qui sont employés convenablement en grec ne le sont pas toujours en latin, parce que les Grecs et les Latins rendent leurs articles de foi dans des langues différentes. Les Grecs en effet disent fort bien et d’une manière très-orthodoxe, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois hypostases : mais si quelqu’un dit chez les Latins qu’ils sont trois substances, bien que le mot hypostase, chez les Grecs, ait la même signification que celui de occasionem dederunt sanctis Ecclesiæ doctores post varios errores exortos, cautoribus, ut ea quæ sunt fidei majori cir- tiu s, et quasi elimatius loquuntur circa cumspectione traderent ad eliminandos doctrinam fidei ad omnem hæresim evierrores exortos, sicut Pater, quod sancti tandam. Unde si aliqua in dictis antiquodoctores qui fuerunt ante errorem Arii, ru m doctorum inveniuntur, quæ cum tanta non ita expresse locuti sunt de unitate di- cautela non dicantur, quanta à modérais vinae essentiæ, sicut doctores sequentes : et servatur, non sunt contemnenda, aut ab jisimile de aliis contingit erroribus, quod cienda, sed nec etiam ea extendere oportet, non solum in diversis doctoribus, sed in sed exponere reverenter. Secundo, quia une egregio doctorum Augustino expresse multa quæ bene sonant in lingua græca, in apparat. Nam in suis libris, quos post exor- latina fortassis bene non sonant, propter tam Pelagianorum hæresim edidit, cautius quod eamdem fidei veritatem aliis verbi locutus est de potestate liberi arbitrii, quam Latini confitentur et Græci. Dicitur enim in libris quos edidit ante prædictæ hæresis apud Græcos recte et catholicè, quod Paortum, in quibus iibertatem arbitrii contra te r, et Filius, et Spiritus sanctus, sunt très Manicbæos defendens, aliqua protulit quæ hypostases : apud Latinos autem non recte in sui defensionem errores assumpserunt sonat, si quis d ic a t, quod sunt très sub-Pelagiani, divinæ gratiæ adversantes. Et stantiæ, licet hypostasis sit idem apud Græideo non est mirum, si m odérai tldei ! cos, quod substantia apud Latinos secunsubstance chez les Latins, il ne parle pas rigoureusement. Car en latin, substance signifie plus habituellement essence, que les Grecs confessent avec nous être une dans les personnes divines. C’est pour cela que, comme les Grecs disent trois hypostases, nous disons trois personnes, ainsi que le dit saint Augustin dans le septième livre de son Traité de la Trinité. Et il n’est point douteux qu’il en soit ainsi dans une foule d’autres cas. Aussi est-il du devoir d’un bon traducteur, en énonçant les vérités de foi catholique, de garder le sens, tout en changeant les formes du langage, selon le génie de la langue dans laquelle il traduit. En effet, si on traduisoit en termes vulgaires, ce que l’on a écrit en belle latinité, on feroit un ouvrage aussi mauvais que ridicule. A plus forte raison, quand ce qui a été écrit dans une langue est traduit dans une autre, et cela mot pour mot, il n ’est point étonnant si l’on y trouve quelquefois de l’obscurité.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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