Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Advis sur la tristesse et l’inquietude interieure · Saint François de Sales

    Articles I et II : De la tristesse et de l’inquietude

    A rticle I. — La tristesse et Tinquietude se produisent l’une et l'autre

    réciproquement.

    La tristesse engendre l’inquietude, et l’inquietude engendre aussi la tristesse. C’est pourquoy il faut traitter de l’une et de l’autre ensemble, et les remedes de l’une sont profitables pour l’autre.

    Et affin que vous entendiez comme la tristesse et l’inquietude s’engendrent l’une l’autre, sçaehez que la tristesse n’est autre chose que la douleur d’esprit que nous avons du mal qui est en nous contre nostre gré, soit que le mal soit exterieur, comme pauvreté, maladie, infamie, mespris ; ou qu’il soit intérieur, comme ignorance, seicheresse, mauvaise inclination, péché, imperfection, respugnance au bien.

    Quand donc l’ame sent quelque mal en soy, elle se desplaist premièrement de l’avoir, et voilà la tristesse. Secondement, elle voudrait et desire en estre quitte, cherchant les moyens de s’en deffaire; et jusques-là il n’y a pas de mal, et ces deux actes sont loiiables. Mais troisiesmement, l’ame cherchant les moyens d’estre deslivrée du mal qu’elle sent, peut les chercher pour l’amour de Dieu, ou pour l’amour-propre : si c’est pour l'amour de Dieu, elle les cherchera avec patience, humilité et douceur, attendant le bien, non tant de soy-mesme et de sa propre diligence, comme de la misericorde de Dieu; mais si elle les cherche pour l’amour-propre, elle s’empressera à l’acquest des moyens de sa deslivrance, comme si ce bon-heur despendoit d’elle plus que de Dieu. Je ne dy pas qu’elle pense cela, mais je dy qu’elle s’empresse comme si elle le pouvoit, et cela provient de ce que, né rencontrant pas du premier abord la deslivrance de son mal, elle entre en de grandes inquiétudes et impatiences. Voilà donc l’inquietude arrivée, et peu après arrive, quatriesmement, une extreme tristesse, parce que l'inquietude n’ostant pas le mal, ains1 au contraire l’empirant, l’on tombe en une angoisse demesurée, avec une deffaillance de force et troublement d’esprit si grand, qu’il luy semble ne pouvoir jamais en estre quitte ; et de là elle passe à un abysme de tristesse qui luy fait abandonner l’esperance et soin de mieux faire.

    Vous voyez donc que la tristesse, qui de soy n’est pas mauvaise en son commencement, engendre réciproquement l’inquietude, et que réciproquement l’inquietude engendre une autre tristesse, qui de soy est tres-dangereuse.

    A rticle II. — De l'inquiétude en particulier.

    Je ne diray que peu de choses de cette inquiétude, parce que ses remedes sont presque pareils à ceux que je donne pour la tristesse, et aussi parce que je vous renvoye aux quatorziesme, quinziesme et seiziesme chapitres du Combat spirituel. Je diray seulement ces deux ou trois mots.

    L’inquietude, mere de la mauvaise tristesse, est le plus grand mal qui puisse arriver à l’ame, excepté le péché; car il n’y a aucun deffaut qui empesche plus le progrès en la vertu et l’expulsion du vice que l’inquietude. Et comme les séditions en une respublique la ruyne entièrement, et empeschent qu’on ne puisse combattre l’ennemy; ainsi nostre cœur, estant troublé en soy-mesme; perd la force d’acquerir les vertus, et de se servir des moyens qu’il devroit employer contre ses ennemys, lesquels ont, comme l’on dit, la commodité de pescher en l’eau trouble.

    Secondement, l’inquietude provient d’un ardent et desreglé désir d’estre deslivré du mal que l’on sent, ou en l’esprit ou au corps; et neantmoin-s tant s’en faut que cette inquiétude serve à la deslivrance, qu’au contraire elle ne sert qu’à la retarder.

    Qu’est-ce qui fait que les oyseaux et autres animaux demeurent prins dans les filets, sinon qu’y estant entrez, ils se débattent et remuent desreglement pour en vistement sortir, et ce faysant ils s’embarrassent et empeschent tant plus.

    Ceux qui sont parmy les halliers et buissons, s’ils veulent courir et s’empresser à cheminer, ils se picquent et dechirent; mais s’ils vont tout bellement, destournant les espines de part et d’autre, ils passent plus vistement et sans picqueure.

    Quand nous cherchons trop ardemment une chose, nous la passons souvent sans la voir, et jamais besongne que l’on fait à la haste ne fut bien faite.

    C’est pourquoy, estant tombez dans les filets de quelques imperfections, nous n’en sortirons pas par l’inquietude, au contraire, nous nous embarrasserons tousjours davantage. Il faut donc rasseoir nostre esprit et jugement, puis tout bellement y mettre ordre : je ne veux pas dire négligemment, mais sans empressement, trouble, ni inquiétude; et pour parvenir à cela, il faut lire et relire les quatorziesme, quinziesme et seiziesme chapitres du Combat spirituel. Il faut surtout tenir la sentinelle de laquelle parle le Combat spirituel, laquelle nous advertira de tout ce qui voudra esmouvoir aucun trouble ou empressement en nostre cœur, sous quelque pretexte que ce soit. Cette sentinelle, qui doit estre entrée en l’ame, peut estre signifiée en ce que le mont de Sion estoit enclos en Hierusalem, qui veut dire vision de paix; et Sion, selon plusieurs, veut dire sentinelle et eschanguette2. Or, cette sentinelle ne doit estre autre chose qu’un soin tres-particulier de la conservation du repos intérieur, lequel nous devons spécialement renouveller au commencement de tous nos exercices, au soir, au matin, à midy.

    Quatriesmement, Nostre-Seigneur lie voulut point que son temple fust édifié par David, roy tres-sainct, mais belliqueux, ni qu’en l’édification fust oüv aucun marteau, ny aucun fer ; mais par Salomon, roy pacifique : signe qu’il ne veut pas que nostre édification spirituelle se fasse, sinon en tres-grande paix et tranquillité, laquelle il faut tousjours demander à Dieu, comme enseigne le roy David : Demandez, dit-il, ce qu'il faut pour la paix de Hierusalem (Psal. 121). Aussi Nostre-Seigneur renvoyoit tousjours les penitens en paix : Allez en paix (Matth. 5), disoit-il.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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