Advis sur la tristesse et l’inquietude interieure · Saint François de Sales
Articles III à V : De la tristesse et de ses remedes
La tristesse peut estre bonne ou mauvaise, selon le dire de saint Paul. La tristesse qui est selon Dieu, opere la penitence pour le salut; la tristesse du monde, la mort (n. Cor. 7).
Secondement, l’ennemy se sert de la tristesse pour exciter ses tentations à l’endroict des bons; car, comme il tasche de faire resjouyr les mauvais au mal, aussi tasche-t-il de faire attrister les bons au bien. Et comme il ne peut procurer le mal qu’en le faysant treuver aggreable, aussi ne peut-il destourner du bien qu’en le faysant treuver desaggreable.
Mais outre cela, le malin se plaist en la tristesse et melancholie, parce qu’il est luy-mesme triste et melancholique, et le sera éternellement : donc il voudroit qu’un chascun fust comme luy.
Troisiesmement, la tristesse est presque ordinairement mauvaise; car, selon les docteurs, l’arbre de la tristesse produict huict branches, sçavoir : la misericorde, la penitence, l’angoisse, la paresse, l’indignation, la jalousie, l’envie, et l’impatience ; entre lesquelles, comme vous voyez, il n’y a que les deux premières qui soient purement bonnes; ce qui a fait dire au Sage en l’Ecclesiaste, que la tristesse en tue beaucoup, et qu’il n ’y a point de profict en elle (Eccl. 30); parce que, pour deux bons ruisseaux qui en proviendront, il y en a six très-mauvais.
Article IV. — Signes de la bonne et de la mauvaise tristesse.
La mauvaise tristesse trouble l’esprit, agite l’ame, et la met en inquielude, dont le roi David ne se plaint pas seulement de la tristesse, disant : Pourquoy es-tu triste, O mon ame (Psal. 32)! mais encore du troublement et inquiétude, adjoustant : Pourquoy me troubles-tu? Mais la bonne tristesse laisse une grande paix et tranquillité en l’esprit. C’est pourquoy Nostre-Seigneur, après avoir prédit à ses Apostres : Vous serez tristes (Joan. 16), il adjouste : Que votre cœur ne soit point troublé, et n’ayez point de crainte (Joan. 14) ; Voicy que ma tres-amere amertune est en paix (Isa. 38).
La mauvaise tristesse vient comme une gresle, avec un changement inopiné, et des terreurs et impetuositez tres-grandes ; et tout à coup, sans que l’on puisse dire d’où elle vient : car elle n’a point de fondement ni de raison; ainsi après qu’elle est arrivée, elle en cherche de tous costez pour se parer. Mais la bonne tristesse vient doucement en l’ame, comme une pluve douce qui attrempe les chaleurs des consolations, et avec quelques raisons precedentes.
La mauvaise tristesse perd le coeur, s’endort, s’assoupit et rend inutile, faysant abandonner le soin de l’œuvre, comme dit le Psalmiste, et comme Agar, qui laissa son fils sous l’arbre pour pleurer. La bonne tristesse donne force et courage, ne laisse point, ny n’abandonne un bon dessein, comme fut la tristesse de Nostre-Seigneur, laquelle, quoy que si grande qu’il n’en fut jamais de telle, ne l’empescha pas de prier et d’avoir soin de ses Apostres. Et Nostre-Dame, ayant perdu son Fils, fut bien triste, mais elle ne laissa pas de le chercher diligemment, comme fît la Magdelene, sans s’arrester à lamenter et pleurer inutilement.
La mauvaise tristesse obscurcit l’entendement, prive l’ame de conseil, de resolution et de jugement, comme elle fit ceux desquels parlant le Psalmiste, il dit qu’î/s furent troubles et esbranlez comme un homme qui est yvre, et toute leur sagesse fut devorée (Psal. '106); on cherche les remedes çà et là confusément, sans desseins, et comme à tastons. La bonne ouvre l’esprit, le rend clair et lumineux, et, comme dit le Psalmiste, donne l’entendement.
La mauvaise empesche la priere, degouste de l’orayson, et donne la deffiance de la bonté de Dieu; la bonne au contraire est de Dieu, asseure la personne, accroist la confiance en Dieu, fait prier et invoquer sa misericorde : La tribulation et l'angoisse m’ont troublé, mais vos commandemens ont esté ma méditation (Psal. 118).
Bref, ceux qui sont occupez de la mauvaise tristesse ont une infinité d’horreurs, d’erreurs et de craintes inutiles, de peines et de peurs d’estre abandonnez de Dieu, d’estre en sa disgrâce, de ne devoir plus se présenter à luy, pour luy demander pardon, que tout leur est contraire et à leur salut; et sont comme Caïn, qui pensoit que tous ceux qui le rencontreroient le voudroient tuer. Ils pensent que Dieu soit inéquitable en leur endroict, et severe jusqu’à l’eternité, et le tout pour leur particulier seulement, estimant tous les autres assez heureux, au prix d’eux : ce qui provient d’une secrette superbe, qui leur persuade qu’ils devroient estre plus fervens et meilleurs que les autres, plus parfaicts que nul autre. Bref, s’ils y pensent bien, ils treuveront que ce qu'ils pensent de leur faute plus considérable, c’est parce qu’ils se pensent eux-mesmes plus considérables.
Mais la bonne tristesse fait ce discours : Je suis miserable, vile, et abjecte creature; et partant, Dieu exercera en moy sa misericorde; car la vertu se parfaict dans l’infirmité, et ne s’estonne point d’estre pauvre et miserable.
Or, le fondement de ces différences qui sont entre la bonne et la mauvaise tristesse, c’est que le Sainct-Esprit est l’autheur de la bonne tristesse ; et parce qu’il est l’unique consolateur, ses opérations ne peuvent estre separées du vray bien de charité. Bref, parce qu'il est le vray bien, ses opérations ne peuvent estre separées du vray bien, si que les fruicts d’iceluy, dit S. Paul (Gai. 5), sont charité, joye, paix, patience, bénignité, longanimité.
Au contraire, le malin esprit, autheur de la mauvaise tristesse (car je ne parle point de la tristesse naturelle, qui a plus besoin de medecins que de theologiens), c’est un vray desolateur, tenebreux et embarrasseur ; et ses fruicts ne peuvent estre que hayne, tristesse, inquiétude, chagrin, malice, deffaillancc. Or, toutes les marques de la mauvaise tristesse sont les mesmes pour la mauvaise timidité.
Article V. — Remedes contre la tristesse. Premier reraedo : la Patience.
Premièrement, il la faut recevoir avec patience, comme une juste punition de nos vaines joyes et allegresses; car le malin, voyant que nous en ferons nostre profict, ne nous en pressera pas tant, bien qu’il ne faille pas avoir cette patience pour en eslre délivré, mais pour le bon playsir de Dieu; et la prenant pour le bon playsir de Dieu, elle ne laissera pas de servir de remede.
Second remede : la Résistance.
Secondement, il faut contrevenir vivement aux inclinations de la tristesse, et forcer ses suggestions ; et bien qu’il semble que tout ce qui se fait en ce tems-Ià se fstsse tristement, il ne faut pas laisser de le faire : car l’enneray, qui pretend de nous alentir aux bonnes œuvres par la tristesse, voyant qu’il ne gaigne rien, et qu’au contraire nos œuvres sont meilleures, estant faites avec résistance, il cesse de nous plus affliger.
Troisiesme remede : le Chant des cantiques.
Troisiesmement, il n’est pas mauvais, quand il se peut, de chanter des cantiques spirituels ; car le malin a souvent cessé son opération par ce moyen, pour quelque cause que ce soit : tesmoin l’esprit qui agitoit Saül, duquel la violence estoit attrempée1 par la psalmodie.
Quatriesme remede : Les œuvres extérieures, indifférentes,
Quatriesmement, il est bon de s’employer à l’œuvre extérieure, et la diversifier le plus que l’on peut, pour divertir la vehemente application de l’esprit de l’objet triste, purifier et eschauffer les esprits, la tristesse estant une passion de complexion froide et humaine.
Cinquiesme remede : Les exercices de pieté exlerioure.
Cinquiesmement, il est bon de faire souvent des actions extérieures de ferveur, quoy que sans goust, comme d’embrasser le Crucifix, le serrer sur son cœur et sur sa poictrine, luy bayser les pieds et les mains, lever les yeux au ciel avec des propos d’esperance, comme : Mon bien-aymé est à moy, et moy à luy. Mon bien-aymé m'est un boucquet de myrrhe, il demeurera entre mes mammelles (Cant. 11 ). Mes yeux se fondent sur vous, ô mon Dieu, disant : Quand me consolerez-vous? Si Dieu est pour moy, qui sera contre moy? Jésus, soyez-m oy Jésus. Vive mon Dieu, et mon ame vivra. Qui me separera de l’amour de mon Dieu et semblables.
Sixiesme rernede : La Discipline.
La discipline moderée y est quelcjuesfois bonne, parce que la volontaire affliction extcrieure impetre la consolation intérieure de l’ame; et s’appliquant au corps des douleurs extérieures, on sent moins l’effort des intérieures, dont le Psalmiste disoit : Mais quant à moy, quand ils me molestaient, je me revestois de hayre (Psal. 34). Et ailleurs, peut-e3tre tout à propos : Ta verge et ton baston m'ont consolé (Psal. 22).
Septiesme remède : la Friere.
Septiesmement, laprierey est souveraine, suivant l’advis de S. Jacques (ch. 5) : Quelqu’un est-il triste, qu’il prie. Je ne veux pas dire qu’il faille faire en ce tems-là de plus longues méditations; mais je veux dire qu’il faut faire de fréquentes demandes et répétitions à Dieu : il faut tousjours s’addresser en ce temps-là à sa divine bonté par des invocations pleines de confiance, ce qu’on ne fait pas quand on est dans le tems de la joye, et hors de la tristesse, où l’on peut croire que l’on a plus besoin d’exciter en son cœur les sentimens de crainte; par exemple, ceux-cy : O Seigneur tres-juste et terrible, ù que vostre souveraine Majesté me fait trembler! et semblables. Mais dans les tems de tristesse, il faut employer des parolles de douceur, par exemple : O Dieu de misericorde, tres-bon et tres-benin, vous estes mon cœur, ma joye, mon esperance, le cher espoux de mon ame, et semblables ; il les faut employer bon gré malgré la tristesse, à laquelle il ne faut point donner d’audience, nv de crédit, pour vous empescher de proferer et enoncer ces parolles de confiance et d’amour. Et bien qu’il semble que ce soit sans fruict, il ne faut pas laisser de continuer, et attendre le fruict, qui ne laissera pas de paroistre après un peu de contention.
Huictiesme remede : la saincte Communion.
Huictiesmement, la fréquentation de la communion; et cette intention est- excellente, car elle nous donne le Maistro des consolations.
Neuviesme rernede : la Découverte de son intérieur ù un sage directeur.
Neuviesmement, l’un des plus asseurez remedes est de desployer et ouvrir son cœur, sans y rien cacher, à quelque personne spirituelle et prudente, et luy declarer tous les ressentimens, affections, et suggestions qui arrivent de nostre tristesse, et les raisons avec lesquelles nous les nourrissons ; et cela il le faut faire humblement et fidellement.
Et notez que la premiere condition que le malin met en l’ame qu’il veut affliger et seduire, c’est le silence, comme font les séditieux dans les conspirations et fascheux evenemens; car ils demandent surtout que leurs entreprinses et resoluLions soient secrettes. Dieu, au contraire, demande pour la premiere condition, la discrétion, ne voulant pas à la vérité que l’on descouvre indiscrètement ses grâces et faveurs, mais bien que l'on les descouvre avec prudence, et selon les réglés d’une humble discrétion, aux personnes de qualitez requises.
Conclusion.
Ces réglés sont grossieres, et seulement bonnes à combattre la tristesse et inquiétude demesurée. Ceux qui ont plus de discernement aux choses spirituelles, se pourront guider par d’autres voyes, que Nostre-Seigneur leur suggerera : cependant. si celles-cy peuvent servir, employez-les soigneusement, et priez pour ccluy qui vous les a marquées.
APPENDICE.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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