Sur les deux préceptes de la charité et les dix préceptes de la loi · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre II : Sur les deux préceptes de la charité
Il y a donc, ainsi que nous l’avons dit plus haut, une quadruple loi sur cette matière : la première c’est la loi de la nature, que Dieu en créant l’homme imprime dans son cœur; la seconde c’est celle de la concupiscence, la troisième celle de l’Ecriture, la quatrième est la loi de charité et de grâce, c’est celle de Jésus-Christ. Comme il est évident que tous ne peuvent pas pâlir sur des livres pour s’instruire, afin que personne ne pût prétexter d’ignorance, pour s’excuser de ne pas observer la loi, celle que Jésus-Christ a donné est courte, et c’est la loi d’amour; ce qui fait dire à l’Apôtre dans son Epître aux Romains, ch. IX : « Le Seigneur abrégera sa parole sur la terre. » Il importe de savoir que cette loi doit être la règle de tous les actes humains. Comme nous voyons dans les choses artificielles qu’une œuvre quelle qu’elle soit est estimée bonne et droite, quand elle est conforme à la règle qui devoit présider à son exécution ; de même nous disons de chaque acte humain qu’il est droit et vertueux, quand il est conforme à la loi divine de l’amour ; mais s’il en diffère, nous me, bona te rn e comedetis, » sed observa- in fundit ; secunda lex concupiscentiæ; tertores secundæ legis, in bona cœlestia in - tia lex Scripturæ ; qu arta est lex charitatis troducuntur, Matth., XIX. « Si vis ad vitam et gratiæ quæ est lex Christi. Sed m aniingredij serva mandata, » et Matth., III : festum est, quod non omnes possunt « Pœ nitentiam agite, etc. » scientiæ insudare, et propterea à Christo Tertia differentia est, quia prima gravis, data est lex b rev is, ut ab omnibus posset A ct., XV : « Gur tentatis imponere ju g u m serri, et nullus propter ignorantiam possit super cervicem n ostram, quod neque nos, ab ejus observantia excusari, et hæc est lex neque patres nostri portare p o tu e ru nt; » divini amoris, Apostolus Rom., IX : a Versecunda autem levis, Matth.} XI : « Jugum bum breviatum faciet Dominus super te renim m eum suave est, et onus m eum leve. » ram. » Sed sciendum quod hæc lex debet Apostolus Rom., VIII : « Non accepistis esse régula omnium actuum hum anorum. spiritum servitutis iteru m in tim o ré, sed Sicut enim videmus in artifleialibus, quod accepistis spiritum adoptionis filiorum. » unum quodque opus tune bonum et rectum dicitur, quando regulæ coæ quatur; sic CAPUT H. etiam quodlibet humanum opus rectum Sicut ergo jam præ dictum e st, quadru est et v irtuosum, quando regulæ divinæ plex lex invenitur, et prima quidem lex dilectionis concordat ; quando vero discorn a tu ræ, quam Deus homini.in creatione dât ab hac rég u la, non est bonum, nec disons qu’il n’est ni bon, ni d ro it, ni parfait. Afin donc que les actes humains soient bons, il faut qu’ils concordent avec la loi divine de l’amour. Mais il est nécessaire de savoir que cette loi de l’amour divin produit dans l'homme quatre choses souverainement désirables.
La première chose qu'elle produit dans l’homme, c’est la vie spirituelle. Il est clair, en effet, que naturellement l’objet aimé est dans celui qui aime ; c’est pour cela que celui qui aime Dieu l’a en lui. Saint Jean dit, première Epître, ch. IV : « Celui en qui demeure la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui. » La nature de l’amour consiste aussi à transformer celui qui aime en celui qui est aimé ; ce qui fait que si nous aimons les choses viles et caduques, nous devenons vils et instables. Le prophète Osée dit, ch. Ier : « Ils sont devenus abominables comme les choses qu’ils ont aimées. » Si nous aimons Dieu, nous devenons divins; car, comme dit l’Apôtre dans sa première Epître aux Corinthiens, ch. VI : « Celui qui s’attache à Dieu n’est qu'un en esprit avec lui. » Saint Augustin dit aussi : « Comme l’ame est la vie du corps, de même Dieu est la vie de l’ame ; ceci est évident. » Nous disons du corps qu’il vit par l’ame, quand il exécute les œuvres propres de la vie, qui sont d’opérer et de se mouvoir; l’ame, au contraire, le quitte-t-elle, il cesse d’opérer et de se mouvoir. De même aussi l’ame opère les actes de la vertu et de la perfection, quand elle les fait par la charité ; car c’est par celle-ci que Dieu habite en elle, mais sans la charité elle ne sauroit opérer. Saint Jean dit, I. Jean, ch. III : « Celui qui n’aime pas, la mort habite en lui. » Nous devons observer que quand même quelqu’un auroit tous les dons du Saint-Esprit, s’il n’a pas la charité, il n’a pas la vie. Le don des langues, le don de la foi, ou tout autre sans la charité, ne sauroit donner la vie. Entourez un corps mort d’or ou de pierres précieuses, diligil, ipsum in se habet.I. Joan., IV :
il n’en demeurera pas moins privé de vie. Voilà donc le premier effet que produit la charité.
Le second effet qu’elle produit, c’est l'observation des préceptes divins. Saint Grégoire dit que « l’amour n’est jamais oisif. S’il existe, il opère des merveilles; s’il refuse d’opérer, c’est une preuve qu’il n’est pas : ce qui fait que le caractère distinctif de la charité est la promptitude que l’on met à exécuter les préceptes divins. » Nous voyons, en effet, le cœur aimant faire pour celui qu’il aime des choses grandes, difficiles. Saint Jean dit, ch. XIV : « Si quelqu’un m’aime, il gardera mes commandements. » Mais il faut observer que celui qui garde les commandements et la loi d’amour accomplit la loi dans son entier. Il est deux espèces de préceptes divins, les uns affirmatifs, et c’est la charité qui les accomplit, parce que la plénitude de la loi qui consiste dans les préceptes, c’est l’amour par lequel ils sont observés. D’autres sont prohibitifs, et c’est encore la charité qui les remplit; car, comme le dit l’Apôtre, Ire Epître aux Corinthiens, ch. XIII : « Elle n’agit pas contrairement à la loi. »
Le troisième résultat de la charité, c’est de nous préserver de l’adversité. L’adversité, loin de nuire à celui qui a la charité, lui est utile ; Epître aux Romains, ch. VIII : « Tout dans celui qui aime coopère à produire le bien ; » les choses les plus contraires, les plus difficiles paraissent douces à celui qui aime, comme nous en faisons l’expérience nous-mêmes.
Le quatrième résultat de la charité, c’est de nous conduire à la félicité. La béatitude éternelle n’est promise qu’à ceux seulement qui ont la charité. Sans la charité tout est insuffisant. L’Apôtre dit, deuxième Epître à Timothée, ch. IV : « Du reste la couronne de justice m’est réservée, le Seigneur, comme un juste juge, me la rendra en ce jour, non-seulement à moi, mais encore à tous ceux qui aiment son avènement. »
Il nous importe de savoir que la différence qui existe dans les divers degrés de la béatitude est fondée sur celle des divers degrés de la charité, et non sur toute autre vertu. Il en est plusieurs qui pratiquèrent l’abstinence à un plus haut degré que les Apôtres; cependant ceux-ci, par l’excellence de leur charité, l’emportent sur tous les autres dans la béatitude. « Ce furent eux qui, comme le dit l’Apôtre aux Romains, ch. VIII, eurent les prémices de l’Esprit saint. » C’est ce qui fait que la différence de la béatitude vient de celle de la charité ; c’est aussi ce qui nous apprend les quatre choses qu’elle produit en nous. Mais outre celles dont nous venons de parler, elle en produit encore d’autres que nous ne saurions passer sous silence. Elle produit premièrement la rémission des péchés, et ceci nous le voyons manifestement par nous-mêmes. En effet, si un homme en offense un autre, et qu’ensuite il l’aime intimement, celui qui est offensé pardonne l’offense à cause do l’affection qu’on lui témoigne. De même Dieu pardonne les péchés de ceux qui l’aiment. Saint Pierre dit, ch. IV : « La charité couvre la multitude des péchés. » L’Apôtre dit bien quand il se sert de l’expression couvrir, car elle les cache en effet de telle sorte que Dieu ne les voit pas pour les punir. Mais quoiqu’il dise qu’elle en couvre une multitude, Salomon cependant dit au livre des Proverbes, ch. X, que « la charité couvre tous les péchés, » et c’est ce que prouve surtout l’exemple de Magdeleine, saint Luc, ch. VII : « Un grand nombre de péchés lui sont pardonnés, » et il en donne aussitôt la raison, « parce qu’elle a beaucoup aimé. » Quelqu'un dira peut-être : La charité suffit donc pour effacer les péchés, par conséquent la pénitence est inutile. Mais il faut remarquer que celui-là seul aime véritablement dont la pénitence est sincère. Il est évident, en effet, que plus nous aimons quelqu’un, plus nous sommes Et sciendum quod solum secundum dif— offensam laxat. Sic et Deus dilîgentibus ferentiam charitatis est differentia beatitu- se peccata dim itlit. I. Petr., IV : « Charid in is, et non secundum aliquam aliam tas operit multitudinem peccatorum, » et virtutem. Multi enim magis abstinentes bene dicit, operit, quia scilicet à Deo non fuerunt, qu&m Apostoü, sed ipsi in beati- videntur, ut puniat, sed lic&t d ic a t, quod tudine omnes alios exceltunt propter excel- operit m ultitudinem, tamen Salomon dicit lenliam charitatis. « Ipsi enim fuerant Prov., X, quod « universa delicta operit primitias spiritus habentes, » sicut dicit charitas; » et hoc maximem anifestât Apostolus Rom., VIII. Unde differentia Magdalenæ exemplum, Luc., VII. : « beatitudinis est ex differentia charitatis, et missa sunt ei peccata multa, » et causa sic patent quatuor, quæ in nobis efficit su bd itur, « quoniam dilexit multum. » charitas. Sed præter illa quædam alia effi Sed forte dicet aliquis. Sufficit ergo charitas quæ prætermittenda non sunt. Primo tas ad delenda peccata, et non est necesenim efficit peccatorum remissionem ; et saria pcenitentia. Sed considerandum, quod hoc manifeste videmus ex nobis. Si enim nullus vers d ilig it, qui non vers pœnitet. aliquis aliqueni offendit, et ipsum postea M anifestum est enim, quod quanto magis intimed ilig a t, pro p ter dilectiouem sibi aliquem diligim us, tanto m agis dolem us, désolés de l’offense que nous lui avons faite, et c’est là un des effets de la charité.
La charité produit aussi l’illumination du cœur, comme le dit Job, ch. XXXVII : « Nous sommes tous enveloppés de ténèbres. » Il arrive souvent que nous ne savons ni ce qu’il faut faire, ni ce qu’il faut désirer ; mais la charité nous enseigne tout ce qui est nécessaire au salut ; ce qui fait dire à saint Jean, I. Ep., ch. II : « L’onction de la charité nous apprend toutes choses. » Ce qui fait que, où est la charité, là est l’Esprit saint qui connoît tout et qui nous conduit dans la voie droite, comme dit le Psalmiste, Ps. CXXXVIII. L’Ecclésiastique dit aussi : « Vous qui craignez le Seigneur, aimez-le et il vous illuminera, » de manière que vous sachiez ce qui est nécessaire au salut. Elle produit aussi dans l’homme la joie parfaite. Il n’y a de joie parfaite pour personne, si ce n’est celle que l’on trouve dans la charité. Il n ’y a pour celui qui désire quelque chose, ni joie parfaite ni repos jusqu’à ce qu’il ait obtenu l’objet de ses désirs. Dans les choses temporelles, il arrive souvent que l’objet que l’on possède n’est pas celui que l’on désire ; possède-t-on ce dernier, on le rejette, il engendre l’ennui. Il n’en est pas ainsi des choses spirituelles, bien plus celui qui aime Dieu le possède ; c’est ce qui fait que celui qui l’aime et le désire, se repose en lui : « Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu, et Dieu en lui, » comme le dit saint Jean, Ep. I. ch. IV.
Elle produit aussi la paix parfaite. Il arrive dans les choses temporelles que les désirs se multiplient et que l’esprit, loin de se reposer quand il a obtenu ce qu’il convoitait, soupire après une autre chose. C’est ce que dit Isaïe, ch. LVII : « Le cœur de l’impie est semblable à une mer orageuse qui ne peut pas se calmer ; » Il dit encore au même endroit : « Il n’y a pas de paix pour les impies, dit le Seigneur. » Ce n ’est pas ce qui arrive touchant la charité envers Dieu. « Celui qui aime Dieu a la paix parfaite. » Ps. CXVIII : « La paix parfaite est grande pour ceux qui vous aiment et ils ne se scandalisent pas. » Il en est ainsi parce que Dieu seul suffit à remplir nos désirs, car, comme dit l ’Apôtre, « Dieu est plus grand que notre cœur. » C’est aussi ce qui fait dire à saint Augustin dans ses Confessions : « Vous nous avez fait pour vous, Seigneur, et notre cœur n’a de repos que quand il repose en vous. » On lit, Ps. CII : « C’est lui qui remplit vos désirs pour le bien. «
Un autre effet de la charité, c’est d’accroître la dignité de l’homme. Toutes les créatures en effet sont soumises à la majesté divine. C’est Dieu qui les a toutes créées ; elles le servent, comme les objets d’art servent l’artiste qui les a exécutés. Mais la charité fait d’un esclave un être libre, un ami. C’est pour cela que le Seigneur dit à ses Apôtres dans saint Jean, ch. XV : « Je ne vous dirai plus, mes serviteurs, mais mes amis, d Mais est-ce que saint Paul n’étoit pas un serviteur? Est-ce que les autres Apôtres ne se disent pas les serviteurs de Dieu ? Il faut savoir pour cela qu’il y a deux espèces d’esclavages. Si quelqu’un s’abstient du péché seulement par la crainte du châtiment qu'il emporte avec lui, il n’a par là aucun mérite, il est encore esclave. La deuxième espèce de servitude, c’est celle de l’amour. Si quelqu’un agit non pas par crainte de la justice, mais par amour divin, il n’agit pas comme un esclave, mais bien comme un homme libre, c’est volontairement qu’il agit, et c’est ce qui fait dire au Seigneur : Je ne vous dirai plus mes serviteurs. Et pourquoi? C’est ce à quoi répond V Apôtre dans son Epître aux Romains, ch. VIII : « Ce n’est pas l ’esprit de'servitude et de crainte que vous avez reçu, mais bien l’esprit des enfants d’adoption. » La crainte, comme dit saint Jean, I. ch. IV, ne se trouve jamais mêlée à la charité. » La charité ne nous rend pas seulement libres, sic accidit in charitate circa Deum. « Qui sed amicos. » Sed num quid Paulus non serenim diligit D eum, pacem perfectam bar vus? sed et alii Apostoli, qui se servos b e t, » Psal. CXVIH. « Pax multa diligen- scribunt ? sed sciendum, quod duplex est tibus legem tuam, et non est illis scanda- servitus. Prim a est tim oris, et hæc est lum. » Et hoc ideo est, quia solus Deus suf- pœnosa, et non meritoria. Si enim aliquis ficit ad im plendum desiderium nostrum. à peccato abstinet solum timore pœ næ, « Deus enim major est corde nostro, » non m eretu r ex hoc, sed adhuc est sicut dicit Apostolus. Et ideo dicit Au servus. Secunda est amoris. Si enim gustinus in lib. X. Confessionum : « Fecisti quis operatur non timore justitiaq, sed non Domine ad te, et inquietum est am ore divino, non sicut servus operatur nostrum, donec requicscat in te. » tu r, sed sicut liber, quia voluntariæ, et Psalm. GII : « Qui replet in bonis deside • ideo dicit : Jam non dicam vos servos. riu m tu u m. » Et quare? Ad hoc respondet Apostolus Item, facit charitas hominem magnæ Rom., VIII : « Non enim accepistis spiridignitatis. Omnes enim creaturæ ipsi di tu m servitutis iterum in timore, sed accevinæ m ajestati serviunt. Omnia enim ab pistis spiritum adoptionis filiorum. » Tim or ipso sunt facta, sicut artificialia suhserviunt enim non est in ch aritate, sicut diciturI. artifîci ; sed charitas de servo facit lib e- Joan., IV. Habet enim pœnam, sed chariru met am icum. Unde a it Dominus Aposto- tas delectationem. Item, « charitas facit lis, Joan., XV : « Jam n on dicam vos servos, non solum liheros, sed etiam filio s, ut mais elle nous fait encore enfants de Dieu. » I. Jean, ch. III. Un étranger, dit saint Paul dans son Epître aux Romains, ch. VIII, devient fils adoptif quand il acquiert un droit à l’héritage de Dieu, lequel héritage est la vie éternelle. « L’Esprit saint lui-mème rend témoignage que nous sommes les enfants de Dieu. Mais si nous sommes ses enfants, nous sommes ses héritiers, mais les héritiers de Dieu sont les cohéritiers de Jésus-Christ. » Il est dit au livre de la Sagesse, ch. V : «Voilà comment nous sommes comptés parmi les enfants de Dieu. »
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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