Sur les deux préceptes de la charité et les dix préceptes de la loi · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre III : Des avantages de la charité
L’utilité de la charité ressort ouvertement de ce que nous avons dit plus haut. Après donc avoir démontré de quelle utilité elle est pour nous, nous devons nous appliquer avec soin à l’acquérir, et après l’avoir acquise, à la conserver. Il faut néanmoins savoir que personne par lui-mème ne peut l’acquérir, et qu’elle est un don de Dieu seul. C’est ce qui fait dire à saint Jean dans sa première Epître, ch. IV, «Dieu ne nous aime pas parce que nous l’avons aimé, mais c’est lui qui nous aime le premier, » comme si nous ne l’avions pas aimé, mais par le fait même que nous l’aimons, il produit en nous son amour. Il faut aussi considérer que, quoique tout don vienne du Père des lumières, ce don toutefois, c’est-à-dire le don de la charité l’emporte par son excellence sur tous les autres. On peut posséder tous les autres sans la charité et l’Esprit saint, mais avec la charité on a nécessairement l’Esprit saint. L’Apôtre dit dans son Epître aux Romains, ch. V : « Le Saint-Esprit qui nous a été donné, a répandu dans nos cœurs la charité. » On peut avoir sans la grâce et le Saint-Esprit, soit le don des langues, soit celui de la science, soit le don de prophétie. Bien que la charité soit un don divin, il faut néanmoins, pour l’avoir, une scilicet filii Dei nominemur et simus, » ut Joan., IV ; a Non quasi nos diiexerimus dicitur I. Joan. III. Tunc enim extraneus ! Deum, sed quoniam ipse prior dilexit nos, » efficitur alicujus Ûlius adoptivus, quando quia videlicet non propterea ipse nos d iliacquiritu r sibi jus in hsçreditate Dei, ; git, quia nos prius dilexerim us eu m, sed quæ est vita æ te m a, quia ut dicitur | hoc ipsum quod diligim us eum, causatur Rom., VIII : «Ipse Spiritus testim onium, in nobis ex dileclione ipsius. Considerandum reddit spiritui nostro, quod sumus filii Dei. etiam, quod iicel omnia dona sint à, Patre Si autem ülii, et hæredes : hæredes quidem j lu m in u m, istud tam en donum, scilicet Dei, cohæredes autem Christi. » Sap., V : j charitatis, omnia alia dona superexcellit. « Ecce quomodo com putati sunt in ter fi Omnia enim alia sine charitate et Spiritu lles Dei. » sancto habentur, cum charitate vero necessario Spiritus sanctus habetur. Apostolus
CAPUT III. Rom., V : « Charitas Dei diffusa est in cor-Ex jam dictis patent utilitates charitatis. dibus nostris per Spiritum san ctu m, qui Postquam igitur tam uLilis est, studiose datus est nobis. » Sive enim sit donum laborandum est ad acquirendam eam et lin g u aru m, sive scientiæ, sive prophetiæ retinendam. Sed sciendum, quod nullus à absque gratia e t Spiritu sancto habentur. se charitatem habere potest, im m o solius Sed licet charitas sit donum divinum, ad Dei est Donum. Unde Joannes dicit I. ipsam tam en habendam re qu iritur disposi-
certaine disposition de notre part. II nous importe par conséquent de savoir que deux choses nous sont nécessaires pour avoir la charité, de même que pour l’augmenter quand nous la possédons. Pour acquérir donc la charité, il faut que celui qui aime, entende d’abord la parole de Dieu; ceci, d’après ce qui se passe en nous-mêmes, est clair. Si nous entendons en effet dire du bien de quelqu’un, nous sommes par cela même embrasés d’affection pour lui ; de même, quand nous entendons la parole de Dieu, notre cœur se remplit de son amour. « Vos paroles sont brûlantes comme le feu, et votre serviteur les aime. » Ps. CXVIII.
Il est dit aussi, Ps. CIV : « La parole du Seigneur l’a rempli d’une sainte flamme. » C’est ce qui faisoit dire de même aux deux disciples brûlants d’amour, Luc, ch. XXIV : « Notre cœur u’éloit-il pas embrasé quand il vous partait dans le chemin et qu’il nous expliquoit les Ecritures? » C’est pour cela que nous lisons aux Actes des Apôtres, ch. X, que « Pierre prêchant, l’Esprit saint se répandit sur les auditeurs du Verbe divin. » Il arrive souvent, dans les prédications, que ceux qui y sont venus avec un cœur endurci, sont, par la parole même de la prédication, enflammés de l’amour divin.
La seconde chose nécessaire pour avoir la charité, c’est la pensée continuelle du bien. Il est écrit, Ps. XXXVIII : « Mon cœur s’est échauffé au-dedans de moi-même. » Si donc vous voulez acquérir l’amour divin, méditez le bien que Dieu vous a fait. Il seroit trop dur, en effet, celui qui pensant aux bienfaits qu’il a reçus de Dieu, aux dangers auxquels il a échappé, à la béatitude qu’il lui a promise, ne seroit pas embrasé de l’amour divin ; ce qui fait dire à saint Augustin : « Il est dur le cœur de l’homme qui ne voulant pas profiter de l’amour divin, refuse au moins d’y correspondre. » Comme généralement les pensées mauvaises détruisent la charité, de méine les bonnes la procurent, l’entretiennent, la conservent; ce qui fait qu’il est tio ex parte nostra. Et ideo sciendum, quod legitur, quod « prædicantc Petro Spiritus duo spccialiter ad acquirendam charitatem sanctus in adjutores divini verbi cecidit. » necessaria sunt, et duo ad augmentum Et hoc fréquenter accidit in prædicationicharitatis jam acquisitæ. Ad acquirendam bus, quod qui duro corde accedunt, propigitur charitatem primum est diligens di ter verbum prædicationis ad divinum vini verbi auditio ; et hoc manifestum est amorem accenduntur.
satis ex his quæ sunt apud nos. Audientes Secundum est bonorum continua pogitaenim bona de aliquo, in ejus dileclionem tio. Psalm. XXXVIII : « Concaluit cor accendirnur. Sic et Dei verba audientes, meum intra me. » Si ergo vis divinum acceudimur in amorem ipsius, Ps. CXVIII : amorem consequi, m editeris bona. Durus « Ignitum eloquium tu u m vehem enter, et enim nimis esset, qui divina beneficia quæ servus Unis dilexit illud. » consecutus est, pericula etiam quæ evasit, Item, Psalm. CIV : « Eloquium Domini et beatitudinem quæ sibi à Deo re p ro m itinflam m avit eum. » Et propterea illi duo titu r co g itara, ad divinum am orem non discipuli divino am ore æstuantes dicebant, accenderetur ; unde Augustinus : « Durus Luc., XXIV : « Nonne cor nostrum arriéra est anim us hominis, qui et si dilectionem erat in nobis dum loqueretur in via, et nolit im p endere, saltem non velit repenaperiret nobis Scripturas. » Unde et A d.. X, dere. » Et universaliter, sicut cogitationes ordonué, dans Isaïe, « d’enlever de devant les yeux du Seigneur le mal des mauvaises pensées. » Il est aussi dit au livre de la Sagesse : « Les pensées perverses séparent de Dieu. » Il y a aussi deux choses qui augmentent la charité, quand déjà on la possède.
La séparation du cœur des objets terrestres, voilà la première. Le cœur ne peut, en effet, se porter à la fois, d’une manière parfaite, sur plusieurs objets; c’est pour cela qu’il n’est pas possible d’aimer Dieu et le monde. Plus, par conséquent, notre esprit est éloigné de l’amour des objets terrestres, plus aussi il est affermi dans l’amour divin. C’est ce qui fait dire à saint Augustin, que « le poison de la charité, c’est l’espoir d’acquérir les biens temporels ; et l’affoiblissement de la cupidité est l’aliment de la charité ; la perfection, c’est la disparition de la cupidité, parce que celle-ci est la racine de tous les maux. » Que celui donc qui veut conserver la charité, se hâte d’affoiblir en lui la cupidité. La cupidité est, en effet, l’amour d’acquérir ou d’obtenir les biens temporels. Craindre Dieu, c’est commencer d’affoiblir la cupidité; car seul de tous les êtres, on ne peut pas le craindre sans l’aimer. C’est dans ce but que furent organisées les sociétés religieuses, dans lesquelles et par lesquelles l’esprit est arraché aux objets mondains et corruptibles, pour être porté vers les choses divines. C’est ce que nous voyons au premier livre des Machabées, où il est dit : « Le soleil, qui d’abord avoit été caché par les nuages, brille. » Le soleil, c’est-à-dire l’intelligence humaine est cachée dans les nuages, quand elle est livrée aux objets terrestres; mais elle brille quand elle est arrachée et éloignée de l’amour de ces mêmes objets. Alors l’amour divin ne brille pas et croît dans l’homme.
Supporter avec patience l’adversité, voilà la seconde. Il est évident que quand nous souffrons des choses graves pour celui qui est l’objet mala destruunt charitatem, ita bonæ eam malorum est cupiditas. » Quisquis igitur acquirunt, nutriunt, et conservant; unde charitatem nutrire vult, instet minuendis, jubemur Is., I : « Auferte malum cogita- cupiditatibus. Est autem cupiditas amor tionum vestrarum ab oculismeis. » Sap., I : adipiscendi, aut obtinendi temporalia. « Perversæ cogitationes séparant à Deo. » ' Hujus imminuendæ initium est Deum t i-Sunt autem et duo, quæ habitam charita rn e re, qui solus timeri sine amore non tem augent. potest. Et propter hoc ordinatae fuerunt Primum est cordis separatio à terrenis. religiones, in quibus et per quas à mun-Cor enim perfecte in diversa ferri non po danis et corruptibilibus anim us trahitur test. Unde nullos valet Deum et mundum et erigitur ad divina; quod signatur II. diligere. Et ideo quanto magis ab am ore M ach., I, ubi dicitur: « Refulsit so l, qui terrenorum noster animus elongatur, tanto prius erat in nubilo. » Sol, id est, intellecmagis fîrm atur in dilectione divina. Unde tu s hum anus est in nubilo, quando deditus. Augustinus dicii in lib. VIII, quod « chari est terrenis; sed refulget, quando à terretatis veueuum est spes adipiscendorum, norum amore elongatur et retrahitur. Tune aut retinendorum tem poralium. N utrim en - non splendet, et tune divinus am or in eo tum ejus est im m inutio cupiditatis ; perfec crescit. Secundum est firma patientia in tio, nulla cupiditas, quia radix omnium adversis. Manifestum est en im, quod de notre amour, l’amour, loin de diminuer, augmente. Il est écrit au livre des Cantiques, ch. VIII : « Les grandes eaux, c’est-à-dire les tribulations nombreuses, ne purent pas éteindre la charité. » Les saints aussi sont d’autant plus affermis dans l ’amour de Dieu, que les adversités qu’ils supportent pour lui sont plus grandes ; comme l’artisan aime son ouvrage, en raison de la peine qu’il lui a donné. Les. fidèles grandissent donc dans l’amour de leur Dieu, en raison de l’intensité des afflictions qu’ils souffrent. Il est écrit dans la Genèse, VII : « Les eaux se sont multipliées, » c’est-à-dire les tribulations ; « elles élevèrent l’arche jusqu’à leur surface, » c’est-à-dire l’Eglise, ou l’ame de l’homme juste.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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