Sermons · Saint François de Sales
Sermon pour le troisiesme Dimanche de l'Advent : Sur l'Humilité
CERTES, il faut confesser que la première et plus forte tentation qui soit parmy le monde, c'est l'orgueil et l'ambition; elle se treuve en tout lieu, parmy toutes sortes d'arts, de conditions et de professions : c'a esté l'ambition qui a fait tresbucher du ciel Lucifer, et qui l'a précipité dans l'enfer. Or, ce misérable esprit, sçachant par expérience que l'ambition estoit une très-puissante amorce pour nous faire transgresser les commandemens de Dieu et nous faire descheoir de sa grâce, il s'en servit pour tenter nos premiers parens, leur proposant de manger du fruict deffendu, avec tant d'artifice, qu'il les assura que s'ils en mangeoient ils seroient semblables à Dieu : Eritis sicitt dit (Gen. 3j. Il ne leur dit pas qu'ils seroient esgaux à Dieu; car qui est-ce qui peut esgaler Dieu? Cela est une chose du tout impossible, et si le misérable les eust tentez de la sorte, ils eussent facilement conneu sa tromperie, et eussent bien-tost veu que c'estoit leur proposer une chose impossible, parce qu'estant encore en la justice originelle, ils avoient de grandes lumières et connoissances ; c'est pourquoy il leur dit seulement : Vous serez semblables à Dieu. Mais comment semblables à Dieu? c'est que mangeant de ce fruict, vous aurez comme Dieu la connoissance du bien et du mal : Sciantes bonum et malum. Et cette ambition donna si avant au cœur de nos premiers parens, que présumant de participer à la science et sapience de Dieu, ils se laissèrent séduire par ce tentateur, et deschurent de la justice originelle, perdant la grâce en laquelle ils avoient esté créez. Les théologiens, disputant du subjet de la chute de Lucifer et de ses complices, disent que ce fut une certaine complaisance qu'ils eurent d'eux-mesmes, qui leur causa un tel orgueil en la connoissance de la beauté et excellence de leur nature, qu'ils voulurent, avec une présomption insupportable, s'esgaler à Dieu en quelque manière, estre comme luy et mettre leurs sièges à l'esgal de celuy de sa divine Majesté.
Les autres disent que la cause de leur chute fut l'envie; car ces superbes esprits, voyant comme Dieu vouloit créer l'homme et se communiquer à luy, s'incarner et unir sa nature divine avec la nature humaine, par une union hypostatique, en sorte que ces deux natures ne feroient qu'une seule personne; voyant donc comme Dieu vouloit enrichir la nature humaine et la relever par dessus la leur, ils furent tellement touchez d'envie et de présomption, qu'ils commencèrent à dire : Pourquoy est-ce que Dieu, voulant sortir de soy-mesme pour se communiquer, ne choisit pas pluLost la nature angelique pour faire cette communication? rT est-elle pas plus noble et excellente que la nature humaine? et de-là ils vinrent à estre si remplis d'ambition et d'orgueil, qu'ils se révoltèrent contre Dieu et se perdirent misérablement.
Mais à quel propos dis-je cecy, sinon pour exalter l'humilité de S. Jean-Baptiste, qui est une des personnes qui intervint au mystère de l'incarnation? humilité certes la plus excellente et la plus parfaicte, ce me semble, qui ayt jamais esté, après celle de Nostre-Seigneur et de la sacrée Vierge. Voicy donc qu'il s'esleva contre luy une tentation d'orgueil et d'ambition, la plus forte et la plus rude qu'on se puisse jamais imaginer; mais remarquez, je vous prie, qu'elle ne luy fut poinL présentée par Fennemy, ny ne vint point immédiatement de cet esprit rusé-Certes, quand Tennemy est descouvert, et qu'on voit que la tentation vient d'une personne ennemie, l'on doute que la chose qu'il nous dit, et à laquelle il nous sollicite, soit suspecte, et partant l'on ne s'y veut pas fier; et il est vray que si Adam et Eve eussent conneu leur tentateur, ils ne se fussent pas laissez séduire comme ils firent.
Or cet esprit malin, sçachant que s'il ne se couvroit, et ne prenoit quelque marque ou figure d'amy, lorsqu'il nous vient tenter, il ne feroit jamais son coup, il le fait tousjours, et de-là vient qu'il en séduit tant par ses ruses et artifices : et bien que, quand il vint tenter nos premiers parens, il prit la figure d'un serpent, neantmoins il leur parla sous l'apparence d'amy, leur proposant qu'ils seroient semblables à Dieu; et ainsi il les tenta d'ambition. Mais quant à Lucifer et ses anges, ils n'eurent point d'autre tentateur qu'eux-mesmes; car il n'y avoit point encore de diables. Et voilà comme nous pouvons dire que l'ambition s'est treuvée et a commencé dans le ciel, et que du ciel elle est descendue dans le paradis terrestre, et du paradis terrestre elle est venue au monde, et en a fait un enfer terrestre. L'ambition a fait que l'ange est devenu diable, et cl'amy de Dieu qu'il estoit, il est devenu son ennemy : et l'homme, par son orgueil et ambition, a perdu la justice originelle en laquelle il estoit creé, et s'est fait un enfer çà-bas1 en terre ; car les maux que ces vices traisnent après eux ne sont autre chose qu'un enfer, et qui des peines temporelles nous conduisent aux éternelles.
Voicy donc l'une des plus fortes, subtiles et dangereuses tentations qui se puisse voir, laquelle s'adresse à S. Jean, non par ses ennemis, comme j'ay desjà dit, ny par des gens revestus de quelque masque d'hypocrisie, mais par ses amis, envoyez à luy de Hierusalem par les princes et les docteurs de la loy. Hierusalem estoit la ville royale dans laquelle estoit le souverain pontife, le prince des prestres, le sénat et la magistrature; les scribes estoient les docteurs de la loy, et les pharisiens estoient comme les religieux de ce temps-là. Donc, les princes des prestres et les docteurs qui gouvernoient la republique envoyèrent à S. Jean des ambassadeurs, non pour autre chose que pour sçavoir' de luy s'il estoit le Christ, Fils de Dieu, et le Messie qu'ils attendoient, afin de luy rendre l'honneur qui luy estoit deu.
Voyez un peu, je vous prie, la misère de l'esprit humain : ces docteurs attendoient le Messie, et sans doute ils voyoient, ou pouvoient voir que toutes les prophéties estoient accomplies ; car ils lisoient et interpretoient l'Escriture saincte. Il estoit venu, et alloit parmy eux, enseignant sa divine doctrine, faisant des miracles, confirmant tout ce qu'il disoit par des œuvres merveilleuses; et neantmoins, au lieu de le reconnoistre, ils en vont chercher un autre.
Ils s'adressèrent donc au glorieux S. Jean, et luy dirent : Tu guis es? et confessus est, et non negavit; et confessas est quia non sum ego Christus; Qui estes-vous? et il confessa, dit l'evangeliste, et ne nia point qu'il n'estoit pas le Christ. Qui estes-vous donc? estes-vous Helie? Non, je ne le suis pas. Estes-vous prophète? Non, leur dit-il, je ne le suis pas. Et interrogaverunt eum : Quid ergo? Helias es tu? et respondit : Non sum. Propheta es ta? et respondit ; Non.
Les saincts Peres disent que quand les Juifs s'adressèrent à S. Jean pour luy demander qui estes-vous? ils n'allèrent pas seulement à luy pour sçavoir qui il estoit, mais encore pour sçavoir s'il estoit le Messie qu'ils attendoient; car autrement S. Jean ne leur eust pas respondu qu'il n'estoit pas le Christ, s'il n'eust creu qu'ils venoient à luy afin de le reconnoistre pour tel : et comme il estoit vray qu'il ne l'estoit pas, il le confessa franchement.
Mais considérez l'admirable et très-parfaicte humilité de ce glorieux sainct à rejetter et refuser les honneurs, digmtez, prééminences et tiltres, qui non seulement ne luy appartenoient pas; mais, qui plus est, il refuse encore ceux qu'il pouvoit recevoir et qui luy appartenoient. En quoy nous voyons qu'il estoit arrivé et parvenu à un tel degré d'humilité, qu'il triomphoit de l'orgueil et de l'ambition, ne voulant recevoir ny accepter aucun honneur ny dignité.
Lucifer estant dans le ciel, a recherché, non point d'estre Dieu, car il estoit trop bon philosophe pour commettre une telle absurdité, et son ambition n'arriva point jusques-là, parce qu'il sçavoit bien que Dieu estant le souverain principe et Créateur de toutes choses, il auroit tousjours quelque puissance et authorité sur luy : il ne pretendoit donc pas d'estre Dieu, ains (1) seulement d'estre semblable à Dieu. Mais ce misérable ne luy fut pas semblable comme il presumoit; au contraire, par son ambition, il descheut de ce qu'il estoit, et fut chassé et banny du ciel pour jamais.
Nos premiers parens au paradis terrestre, entendant dire à cet esprit malin que, s'ils venoient à manger du fruict deffendu de l'arbre de science du bien et du mal, ils seroient semblables à Dieu, quoy qu'ils fussent en la justice originelle, et que la partie inférieure fust alors parfaictement sousmise à l'esprit, néantmoins, à cette seule proposition que leur fît ce mal-heureux, ils furent tellement touchez d'ambition, qu'ils vinrent à s'oublier du commandement de Dieu, et de la deffense qu'il leur avoit faite. O que l'ambition et l'orgueil a de fortes mais dangereuses amorces, pour séduire l'homme et le faire oublier de la loy et" des commandemens de Dieu. C'est pourquoy quiconque veut entrer au combat, et entreprendre la guerre contre le vice, il faut nécessairement qu'il soit bien revestu et armé d'humilité.
Certes, le glorieux S. Jean estoit merveilleusement bien armé de cette vertu; car il n'estoit point au ciel, ains en la terre : il n'estoit point ange, ains homme : il n'estoit point en la justice originelle comme Adam, et on ne luy propose pas seulement qu'il sera semblable à Dieu, mais on vient pour luy faire confesser qu'il est le Christ et le reconnoistre pour tel. Mais luy, par une très-profonde humilité, refusa et rejetta promptement cet honneur bien loin de luy, confessant, ainsi que dit l'evangeliste, qu'il n'estoit pas le Christ.
O Dieu ! combien grande fut cette tentation, et combien grande l'humilité avec laquelle il la repoussa! car elle ne luy fut point présentée par ses ennemis, comme j'ai desjà dit, ains par ses amis et gens d'authorité, qui avoient la Ioy et les sainctes Escritures entre les mains, qui estoient envoyez en ambassade vers luy par les princes des prestres et les docteurs de la loy.
Remarquez, je vous prie, comme ils luy parlent : Nous sommes icy envoyez de la part des pontifes et de toute la republique, pour vous dire que toutes les prophéties sont accomplies, et que le temps est arrivé auquel nous doit venir le Messie promis par les Escritures. Il est vray que nous voyons parmy nous beaucoup de personnes qui vivent bien et sont fort vertueuses; mais il faut confesser que nos yeux n'en ont point encore veu qui soit semblable à vous, ny de qui nos cœurs goustent les œuvres, comme nous faisons les vostres : en somme, nous croyons que vous estes le Messie que nous attendons; si cela est, nous vous supplions de ne nous le point celer, car nous sommes venus icy pour vous rendre l'honneur que vous méritez. Or il n'y a point de doute que si S. Jean eust dit qu'il estoit le Messie, ils l'eussent reconnu pour tel; mais ce glorieux sainct estoiL trop grand amateur de la vérité et de l'humilité, pour se laisser emporter à une telle ambition, que d'accepter un honneur qui ne luy estoit pas deu.
Les scribes et pharisiens disent qu'ils attendent le Messie promis, le désiré des nations, et celuy que Jacob nomme le Désir des collines éternelles : Desiderium collium œternorum (Gen. 49). Quelques-uns des anciens Peres expliquant ces parolles, disent que par icelles2 nous devons entendre le désir que les anges avoient de l'incarnation. Les autres disent que par ces parolles nous devons entendre le désir que Dieu avoit eu, de toute éternité, d'unir la nature divine avec la nature humaine; désir qu'il communiqua aux anges et aux hommes, quoy qu'en différentes manieres : et nous voyons en TEscriture saincte, combien les patriarches et les prophètes desiroient cette union, par les soupirs très-ardens qu'ils eslançoient sans cesse vers le ciel, par lesquels ils demandoient l'incarnation du Fils de Dieu.
Salomon, au Cantique des Cantiques, nous fait entendre ce désir de l'incarnation par ces parolles de l'Espouse à son bienaymé : Qu'il me baise, luy dit-elle, d'un baiser de sa bouche, Osculetur me ósculo oris sui (Cant. 1 ) ; baiser qui ne signifie sinon l'union hypostatique de la nature divine avec la nature humaine. Or il est certain que tous les hommes desiroient grandement cette union, mais comme imperceptiblement: car de tout temps on les a veus enclins à rechercher une divinité; et ne pouvant faire un dieu humanisé, parce que cela n'appartenoit qu'à Dieu seul, ils cherchoient des inventions pour faire de fausses deïtez, et pour cela ils dressoient des idoles et simulachres, lesquels ils adoroient et tenoient parmy eux comme des dieux. Et bien que tout cela ne fust que des erreurs, neantmoins cela fait voir le désir que Dieu avoit, ce semble, infus dans le cœur des humains, de l'incarnation de son Fils, afin de les disposer à la croyance de ce divin mystère, par lequel il vouloit unir sa nature divine avec nostre nature humaine; union qu'il avoit spécialement promise au peuple juif, lequel, voyant que toutes les prophéties estaient accomplies, et que le temps estoit venu auquel ils dévoient voir celuy qui estoit le Désiré de toutes les nations, ils dirent à S. Jean, par les prestres et lévites envoyez pour ce subjet vers luy : Qui estes-vous? n'estes-vous point le Christ que nous attendons? Et il confessa et ne le nia point, disant : Je ne le suis pas.
O mes chères ames, que l'esprit de ce sainct estoit esloigné de ceux de ce siècle! il n'usa point de belles parolles pour respondre à ces ambassadeurs, ains il se contenta de dire seulement qu'il n'estoit pas le Christ. Mais nous autres, au contraire, sommes si soigneux de bien recevoir les honneurs qui nous sont faits, nostre amour-propre tirant tousjours à soy tout ce qui fait à son avantage, et toute la gloire, non-seulement qui luy appartient en quelque façon, ains encore celle qui ne luy appartient pas. Tout au contraire de ce que fît le glorieux S. Jean, qui ne se contenta pas de rejetter la gloire qui ne lui apparLenoit pas, ains il rejetta encore celle que très-justement il pouvoit recevoir.
Mais, puisque vous n'estes pas le Christ, dirent les Juifs à S. Jean, n'estes-vous pas Helie? Non, dit-il, je ne le suis pas. Certes il pouvoit bien véritablement dire qu'il estoit Helie; car, bien qu'il ne le fust pas en personne, il estoit neantmoins venu en l'esprit et en la vertu d'Helie, ainsi que l'ange l'avoit prédit à Zacharie : Ipse prsecedet ante illum in spiritu et virtute Hélice (Luc. 1); et cela se pouvoit dire de luy, comme nous disons encore aujourd'huy parmy le monde : Celuy-là a l'esprit d'un tel; il fait ses actions par un tel esprit. Comment est-ce donc que S. Jean, estant venu en l'esprit d'Helie, peut dire avec vérité qu'il n'est pas Helie?
Pour comprendre cecy, il faut sçavoir qu'il estoit escrit en Malachie, qu'avant la venue du Messie, Dieu envoyeroit un grand prophète et un excellent homme, qui se nommeroit Helie : Ecce ego mittam vobis Heliam prophetam (Malach. 4), qui viendroit pour enseigner le peuple, et le disposer pour l'advenement de Nostre-Seigneur. Or S. Jean vit bien que s'il disoit qu'il estoit Helie, on croiroit qu'il seroit le Messie, c'est pourquoy il dit qu'il ne l'estoit pas, crainte qu'on ne luy rendist l'honneur qui n'estoit cleu qu'à Nostre-Seigneur. O que l'humilité de ce sainct fut grande ! il ne rejetta pas seulement l'honneur qui ne luy estoit pas deu, ce qui appartient au premier degré d'humilité, de ne point rechercher d'eslre tenu et estimé pour ce qu'on n'est pas; mais ce glorieux sainct, passant encore plus outre en la pratique de cette vertu, il refuse mesme l'honneur qui luy est deu, et voyant une façon de parler, en laquelle, sans faire tort à la vérité, il pouvoit dissimuler et nier ce qu'il estoit, il le fit promptement, sans disputer, ny se servir de beaucoup de discours, ainsi que je diray maintenant.
Les Juifs donc entendant cette seconde négation, le rechargèrent d'une troisiesme demande, et luy dirent : Si vous n'estes ny le Christ ny Helie, vous estes pour le moins quelque grand prophète; car vos œuvres en font foy et nous en donnent des preuves certaines. Mais ce grand sainct demeurant ferme en son humilité, leur dit : Je ne suis pas prophète.
Comment est-ce, dira-t-on, que S. Jean pouvoit faire cette troisiesme négation avec vérité? luy qui estoit non seulement prophète, mais plus que prophète, Nostre-Seigneur l'ayant dit de sa propre bouche aux Juifs, lorsqu'il leur demanda ce qu'ils estaient allez voir au désert : Sed quid existís videre? Prophetam? Etiam dico vobis, et plus quam prophetam (Matth. 11). Comment donc ose-t-il dire qu'il n'est pas prophète, veu qu'il sçavoit bien que son pere Zacharie, poussé du Sainct-Esprit, l'avoir predict de luy en son cantique : Et tu, puer, propheta Altissimi vocaberis (Luc. 1)? Certes, tous les anciens Peres, admirant les trois négations de ce glorieux sainct, s'estonnent grandement de cette dernière, et disent que ce fut en icelle qu'il alla aux extresmitez de l'humilité.
Mais, pour mieux entendre cela, il faut sçavoir qu'il estoit encore promis en la loy au peuple juif, qu'il leur seroit envoyé un grand prophète. Je leur susciteray, dit Dieu à Moyse, un prophète comme toy du milieu de leurs frères : Prophetam suscitabo eis, de medio fratrum suorum, similem tui (Deut. 18). Or je sçay bien qu'il y avoit diverses opinions là-dessus, à sçavoir qui seroit ce grand prophète : mais la plus commune estoit que ce grand prophète n'estoit autre que le Fils de Dieu. S. Jean voyant donc que les Juifs ne luy demandoient pas seulement s'il estoit un simple prophète, il jugea bien par leur demande que s'il confessoit d'estre prophète, ils le prendroient pour le Messie; c'est pourquoy il leur dit qu'il n'estoit pas prophète, voyant que sans contrevenir à la vérité il pouvoit parler ainsi.
Voilà comme S. Jean surmonta cette tentation d'orgueil et d'ambition, et comme l'humilité luy donna des inventions admirables, pour ne point admettre ny recevoir l'honneur qu'on luy vouloit rendre, et comme il dissimula humblement et nia d'estre ce qu'il estoit; car il n'y a point de doute qu'il ne fust Helie et prophète, et mesme plus que prophète. Mais, voyant que s'il confessoit d'estre prophète on luy rendroit l'honneur qui ne devoit estre déféré q u à Dieu seul, il dit franchement qu'il ne Testoit pas : et il n'y a point de doute qu'on peut quelquesfois parler avec cette prudente feintise et dissimulation, quand la gloire de Dieu le requiert. Tous les théologiens sont d'accord sur ce subjet : mais plusieurs n'ayant pas bien compris cela, s'en sont fort mal servis, et n'ont point pensé mentir, en disant beaucoup de choses fort esloignées de la vérité, se couvrant de quelque bon prétexte; et mesme il y en a eu qui sont arrivez jusques-là, que de croire qu'ils pouvoient dire des mensonges, quand il s'agissoit de la gloire de Dieu. Mais quel aveuglement! comme si Dieu pouvoit estre glorifié par le péché : ô non, certes! c'est une ignorance insupportable que de croire cela. Voyez que le glorieux S. Jean n'en a pas fait ainsi; car il pouvoit avec vérité faire la response qu'il fit, comme je vous ay fait voir.
Or ces ambassadeurs, tous estonnez de ses responses, luy dirent : Si vous n'estes ny le Christ, ny Helie, ny prophète, pourquoy est-ce donc que vous baptizez; Quid ergo baptizas, si ta non es Christtis, neque Helias, neque propheta? Pourquoy est-ce que vous avez des disciples et que vous faites des œuvres si merveilleuses? O certes! vous avez beau vous cacher, vos œuvres nous font bien voir que vous estes quelque grand personnage : c'est pourquoy nous vous prions de nous dire qui vous estes, afin que nous le disions à ceux qui nous ont envoyez vers vous : Ut responsum demus his qui miserunt nos. Ces ambassadeurs perdent quasi patience par l'humilité de S. Jean, mais il confessa et ne nia pas, dit l'evangeliste, qu'il n'estoit ny le Christ, ny Helie, ny prophète. Or ces parolles, quoique succinctes, sont merveilleusement bien expliquées par une phrase hébraïque : cette langue est admirable; elle est toute divine, et c'est de cette langue que Nostre-Seigneur parloit quand il estoit en ce monde, et selon l'opinion de quelques docteurs, c'est celle que les bien-heureux parleront là-haut au ciel. Les phrases hébraïques ont toujours une merveilleuse grâce en tout ce qu'elles expliquent. Il confessa donc et ne nia pas : ces deux mots n'ont qu'une mesme signification; car confesser une chose, c'est ne pas la nier, et ne pas la nier, c'est la confesser.
Mais puisqu'il vient à mon propos, je diray un mot de la confession. Il arrive souvent que plusieurs confessent leurs péchez et les nient. Que veut dire cela? sinon que plusieurs se vont confesser de leurs défauts; mais en telle sorte, qu'en s'accusant ils s'excusent, disant des parolles pour faire voir qu'ils ont eu raison de commettre les fautes desquelles ils s'accusent : et non-seulement ils s'excusent en s'accusant, mais encore ils accusent les autres. Je me suis mis en colère (dira quelqu'un) et j'ay fait telle chose ensuite, mais j'en avois bien subjet; l'on m'avoit fait ou dit telle chose, c'estoit pour une telle occasion. Or ne voyez-vous pas qu'en confessant ainsi vostre faute, vous la niez? dites donc simplement : Je m'accuse que, par malice, par mon impatience ou mauvais naturel, ou en suite de mes passions et inclinations mal mortifiées, j'ay fait telles et telles fautes. Un autre dira : J'ay mesdit d'autruy; mais c'a esté en des choses qui estoient toutes claires et manifestes, je ne suis pas seul qui ay fait cette médisance; et ainsi nous nions d'estre coupables des fautes dont nous nous accusons. O certes ! il ne faut pas faire cela, ains il se faut accuser clairement et nettement, sans mettre nos fautes sur les autres, advouant que nous sommes vrayement coupables, sans nous mettre en peine de ce que l'on pensera ou dira. Je suis un misérable pécheur, devons-nous dire, et je ne veux pas estre tenu pour autre que je suis, suivant l'exemple du glorieux S. Jean, lequel a confessé et n'a point nié qu'il n'estoit pas si grand qu'on l'estimoit; sans se soucier de ce que l'on diroit ou penseroit de luy, il est allé droictement devant Dieu, et n'a point fait comme ceux qui vont et ne vont pas. Vous treuverez des personnes auxquelles on dira : Il faut faire cela, il faut aller là; mais, avant que de faire ou aller au lieu qui leur est marqué, elles ferbnt mille retours et regards, et la moindre petite difficulté leur fait perdre courage et les arreste en chemin. Certes, on peut dire que telles personnes vont et ne vont pas, qu'elles veulent et ne veulent pas.
Ces ambassadeurs veulent donc scavoir qui est S. Jean, afin de le dire à ceux qui les ont envoyez; mais il demeure tousjours dans le sentiment de sa petitesse et de son néant, et se voyant enfin pressé de respondre, il ne leur dit autre chose sinon : Je suis la voix de celuy qui crie au désert : Aplanissez le chemin du Seigneur : Vos clamantis in deserto : Parate viam Domini. Mais voyez, je vous prie, la parfaicte humilité de ce glorieux sainct, comme il va tousjours s'approfondissant dans son néant, descendant tousjours un degré plus bas en humilité. 0 noble vertu d'humilité, tant nécessaire à l'homme en cette vie mortelle! Ce n'est pas sans raison que l'on dit qu'elle est la base et le fondement de toutes les vertus; car sans elle il n'y a point de vraye vertu, et bien qu'elle ne soit pas la première (la charité et l'amour de Dieu la surpassant en dignité et excellence), si est-ce3 neantmoins que la charité a une telle convenance et sympathie avec l'humilité, qu'elles ne vont jamais l'une sans l'autre. Et parce qu'il vient à mon subjet, je vous diray à ce propos un beau traict que j'ay lu avec plaisir dans la Vie des pères du désert, nouvellement imprimée.
L'autheur, qui les a recueillis aussi curieusement que soigneusement, rapporte que plusieurs de ces saincts pères s'estant un jour rassemblez pour faire une conférence spirituelle sur les vertus, l'un d'eux loûoit Tobeyssance, un autre loiioit la charité, un autre la patience; mais l'un de ces pères ayant ouï ce que tous disoient à la louange des vertus : Et moy, dit-il, il me semble que l'humilité est la première de toutes et la plus nécessaire; et fit cette comparaison, qui vient fort bien à mon propos : L'humilité, dit-il, et la charité vont ensemble, comme S. Jean-Baptiste et Nostre-Seigneur, d'autant que l'humilité précède la charité, comme S. Jean a précédé Nostre-Seigneur : c'est elle qui prépare les chemins, c'est une voix qui crie : Aplanissez le chemin du Seigneur. Et tout ainsi que S. Jean-Baptiste est venu devant Nostre-Seigneur, pour préparer le peuple à le recevoir; ainsi faut-il que l'humilité vienne préparer les cœurs, pour par après y recevoir la charité; car elle ne pourra jamais demeurer dans un cœur, que l'humilité ne luy ayt premièrement préparé le logis.
S. Anthoine fut un jour ravy en extase, et comme il fut revenu à soy, ses bons religieux luy demandèrent ce qu'il avoit veu. Ah ! mes chers enfants, j'ay veu, leur dit-il, le monde tout rempli de filets propres à faire, non seulement chopper4, mais encore tomber lourdement les hommes dans de profonds précipices. De quoy tous estonnez, ils luy dirent : Et si tout le monde est rempli de filets, qui est-ce qui en pourra eschapper? Il leur respondit : Ceux-là seulement qui seront humbles. En quoy nous voyons combien l'humilité est requise pour esviter les tentations, et eschapper de tomber dans les filets du diable.
S. Jean avoit cette vertu en un degré de très-grande perfection. Vous me demandez, dit-il aux Juifs, pourquoi je baptize? Je baptize, respondit-il, avec de l'eau : Ego baptizo in aqua. Mais il y en a un parmy vous, lequel vous ne connoissez pas, qui doit venir après moy, et qui est fait devant moy, duquel je ne suis pas digne de deslier les souliers, qui vous baptizera au Sain et-Esprit : Ipse vos baptizabit in Spiritu sancto (Matth. 3). Toutesfois, puisque vous voulez sçavoir qui je suis, je vous dy que je ne suis rien qu'une voix, comme s'il eust voulu dire : O pauvres gens ! vous estes bien trompez, vous pensez que je sois le Messie, parce que je nje suis pas vestu comme les autres hommes, mon vestement n'estant tissu que de poil de chameau, et que je ne mange point de viande, ny de pain, et ne me nourris que de miel sauvage et de sauterelles, que je ne bois point de vin, et n'ay point de maison, ains que j'habite dans ce désert avec les bestes, et suis sur le rivage du fleuve du Jourdain, baptizanl et preschant la pénitence; et pour cela vous croyez que je suis le Messie, ou quelque grand personnage : or je vous dy que je ne suis rien de tout ce que vous pensez, et que je ne suis seulement que la voix dç celuy qui crie au désert : Aplanissez le chemin du Seigneur : Ego vox clamantis in deserto : Dirigite viam Domini (Joan. i ).
Mais comment S. Jean se pouvoit-il humilier et abaisser davantage, que de dire qu'il n'estoit qu'une voix; car la voix n'est rien qu'une fumée, qu'une exhalaison et qu'un son qui se dissipe en l'air, en faisant quelque peu de bruit. Vous croyez, vouloit-il dire aux Juifs, que je sois le Messie, et moy, je vous dy en un mot que je ne le suis pas, et que je suis moins qu'homme; car je ne suis qu'une simple voix sans substance, qui se dissipe et se perd en un moment. Si vous allez dans ce désert parmy ces rochers, vous y treuverez des eschos, et si vous parlez, ils vous respondront, d'autant que vostre voix entrant dans des concavitez de la terre, et frappant ces corps propres à retentir, il s'y forme une espèce de parolle semblable à la vostre, qui n'est autre chose qu'un son et reflexion de voix. Or dites moy, je vous prie, qui est-ce d'entre vous qui estime que l'escho soit un homme, à cause qu'il lui respond? l'on sçayt bien que l'escho n'est rien qu'un son ou retentissement de voix : or c'est ce que je suis, et rien davantage, disoit ce sainct.
Vous voyez donc comme le glorieux S. Jean se comparant à la voix, s'est humilié jusqu'au centre du néant. Mais à mesure qu'il s'abaisse, Dieu l'exalte, et dit tout haut de luy qu'il est prophète et plus que prophète; car il l'appelle ange, disant : Voicy que j'envoye mon ange devant ta face, pour préparer ta voye : Ecce ego mitto angelum meum ante faciem tuam, qui prseparabit viam tuam ante te (Matth. 11).
Certes, c'est de tout temps que la divine sapience a regardé de bon œil les humbles, qu'elle a humilié et abaissé ceux qui s'exaltent, et exalté ceux qui s'humilient, ainsi que le chante nostre glorieuse Maistresse Nostre-Darae, en son sacré cantique : Deposuit patentes de sede, et exaltavit humiles (Luc. 1). Ceux qui s'exaltent seront humiliez, ceux qui veulent mettre leur siège sur les nues seront abaissez, et les pauvres qui s'abaissent et s'humilient seront exaltez; car Dieu, qui ayme les humbles, se communiquera à eux, et leur donnera son esprit, par lequel ils opéreront de grandes choses.
En somme, S. Jean est proposé par nostre divin Sauveur à toutes sortes de personnes, pour estre imité et leur servir d'exemple, et il ne doit pas estre seulement considéré des prélats et des prédicateurs, mais encore des religieux et religieuses, qui doivent spécialement imiter son humilité et mortification, et qui à son exemple doivent estre des voix les uns parmy les autres, criant que l'on prépare les voyes, et qu'on aplanisse les chemins du Sauveur, à ce que l'ayant receu en cette vie, nous jouyssions après icelle éternellement de luy en l'autre, où nous conduise le Pere, le Fils et le Sainct-Esprit. Amen.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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