Sermons · Saint François de Sales
Sermon pour le quatriesme Dimanche de l'Advent : Sur la Presdication de S. Jean-Baptiste
LE glorieux S. Jean, ainsi que je vous monstray dimanche, ayant donné des preuves très-suffisantes de la grandeur de son humilité, lorsqu'estant enquis s'il estoit le Christ, ou quelque grand prophète, il respondit franchement qu'il ne l'estoit pas, ainsi que dit l'evangeliste; et se voyant pressé par ceux qui estaient venus à luy de dire qui il estoit, il leur respondit : Je suis la voix de celuy qui crie au désert : Aplanissez le chemin du Seigneur : Vox clamantis in deserto : Parate viam Domini (Matth. 3); comme leur voulant dire : Je ne suis pas celuy qui crie : Faites pénitence, ains1 seulement la voix de celuy qui vous le dit par moy. O certes! il est vray que ce n'estoit pas S. Jean qui crioit, mais Nostre-Seigneur qui parloit par sa bouche.
Le grand apostre S. Paul, escrivant aux Thessaloniciens, leur disoit : Quand vous avez receu de nous la parolle de la prédication, vous l'avez receuë, non point comme parolle d'homme, mais comme parolle de Dieu, laquelle aussi a opéré en vous. Or il est certain que si nous voulons tirer profit des choses qui nous sont dites et des enseignemens qui nous sont donnez, nous les devons recevoir comme nous estants dits de la part de Dieu, qui nous fait connoislre sa volonté par le moyen des prédicateurs ou autres, qui sont ordonnez pour annoncer sa parolle, ainsi que je diray maintenant.
S. Jean estoit sur le bord du fleuve Jourdain preschant la pénitence. Ce fleuve estoit à l'entrée d'un désert où il s'estoit retiré, et le monde accouroit à lui de toutes parts, pour escouter ses parolles et estre baptisez, et il disoit à tous : Faites pénitence; car le royaume des cieux est proche : préparez les voyes du Seigneur, aplanissez et redressez les chemins, Pœnitentiam agite, appropinquavit enim regnum cœlorum; parate viam Domini, rectas facite semitas ejus (Ibid.). Mais d'autant, disoit ce glorieux sainct, que je crie et presche en ce désert qu'on fasse pénitence, vous voulez sçavoir qui je suis ; je vous dy que je ne suis que la voix de celuy qui crie. Comme s'il disoit : Ce n'est pas moy qui crie : Faites pénitence; mais c'est Dieu qui le vous dit par moy, et je ne suis que la voix et la trompette par laquelle il vous fait sçavoir et entendre ce que vous devez faire pour vous disposer à son advenement : c'est pourquoy vous devez escouter mes parolles, non comme miennes, mais comme parolles de Dieu.
Or, ce qui est dit en l'évangile de ce jour, que la parolle de Dieu est tombée sur Jean, fils de Zacharie, au désert, se peut entendre diversement, d'autant que la parolle de Dieu tombe spécialement sur les cœurs en deux manières : la première, est quand Nostre-Seigneur parle au cœur de quelqu'un pour l'instruire, et luy enseigner ce qui est de sa volonté et de son bon plaisir, luy faisant connoistre ce qu'il doit faire pour sa conduite particulière; la seconde est, quand elle tombe sur le cœur, non pour soy seulement, mais aussi pour la porter et communiquer aux autres, afin de leur faire sçavoir ce qui est de la volonté de Dieu, soit par la prédication ou autrement : et c'est en cette manière qu'elle tomba sur S. Jean, qui fut choisi et esleu de Dieu, pour estre son avant-coureur, et pour annoncer sa venue au peuple. Mais notez ce mot que je diray en passant, que nul ne peut estre receu ny eslevé en quelque dignité et prelature, si la parolle de Dieu ne tombe sur luy, c'est-à-dire, qu'il ne soit premièrement choisi et esleu de Dieu. Et le choix et les élections que Dieu fait de ses créatures sont presque tousjours communes et ordinaires, et l'on n'en doit point désirer ny rechercher de particulière ny d'extraordinaire; car les vocations particulières et extraordinaires sont dangereuses et suspectes, quand elles ne sont pas approuvées ny authorisées par les pasteurs et maistres de la vie spirituelle.
Or, S. Jean fut esleu et choisi de Nostre-Seigneur pour annoncer sa venue au monde, et luy-mesme approuva sa vocation et manière de procéder. Il l'envoya devant luy, et le suivit, et prescha ce qu'il avoit presché. Il est donc certain que ce glorieux sainct devoit annoncer la parolle de Dieu, prescher la pénitence, et faire les autres fonctions de sa charge; mais comme il estoit obligé de crier que l'on preparast la voye au Seigneur, que l'on aplanist les sentiers et les chemins, le peuple auquel il preschoit estoit aussi obligé, non seulement de l'escouter, mais encore de faire ce qu'il leur disoit, et de recevoir le baptesme qu'il leur, présentait : car, si les prédicateurs sont obligez de prescher et annoncer la parolle de Dieu, l'on est aussi obligé de l'escouter, et bien recevoir ce qu'ils disent de sa part et le mettre fidellement en prattique; et pour le bien faire, il faut bien mascher et savourer ce que l'on a ouï, afin d'en faire une bonne digestion. Car dites-moy, je vous prie, qu'eust-il servy au peuple d'Israël que Dieu leur eust fait pleuvoir la manne au désert pour leur nourriture, s'ils ne l'eussent voulu recueillir et ramasser? Et que leur eust-il profité de la recueillir, s'ils ne l'eussent voulu manger pour s'en nourrir et substanter? Certes, quand Dieu fit tomber la manne du ciel pour nourrir ce peuple, il l'obligea de se lever du matin, pour l'aller recueillir avant que le soleil fust levé, et non seulement de la recueillir, mais encore de la manger, afin de s'en nourrir et substanter. De mesme pouvons-nous dire que ceux à qui on presche la parolle de Dieu sont obligez non seulement de l'escouter, mais encore de la prattiquer, afin d'en nourrir et substanter leurs ames.
Il y a deux causes principales pour lesquelles l'on ne profite pas de cette divine parolle. La première est, que si bien on rescoute, l'on n'est pas neantmoins bien déterminé de la mettre en prattique, l'on diffère tousjours l'exécution jusqu'au lendemain. O que nous sommes misérables ! ne voyons-nous pas que ces remises que nous faisons de l'exécution desvolontez divines sont la cause de nostre perte et de nostre mort spirituelle, et que tout nostre bien ne consiste qu'au temps présent, la vie de l'homme ne consistant qu'au jour et mesme qu'au moment auquel il vit? car qui se peut promettre qu'il vivra jusqu'au lendemain? O certes! personne ne le peut, nostre vie ne consistant qu'en ce seul moment que nous possédons, en telle sorte que nous ne nous en pouvons pas promettre ny assurer un autre.
Or, cette vérité estant supposée, comment osons-nous différer de nous mettre en l'exécution et en la pratique de ce qui nous est annoncé par les prédicateurs, qui peut servir à nostre amendement et conversion, puisque du moment présent, duquel seul nous jouyssons et entendons ce qui est propre pour nostre salut, dépend peut-estre nostre bonheur éternel. Je dy donc que la première cause pour laquelle nous ne profitons pas des choses qui nous sont dites et enseignées, c'est que nous usons de remises, et ne nous mettons pas promptement en la prattique d'icelles2.
La seconde cause qui nous empesche de tirer profit de la parolle de Dieu, est une certaine avarice spirituelle, qui fait que l'on recherche et s'empresse pour sçavoir beaucoup de choses : et vous treuverez des personnes qui ne se lasseront jamais de recueillir de nouveaux documens, et qui sont tousjours à demander des enseignemens; mais, après cela, elles n'en mettent pas un seul en prattique : or je dy que cela est une avarice spirituelle, qui est un vice assez grand en la vie devoste, d'autant que cela ne fait que dissiper et troubler l'esprit. Vous en treuverez d'autres qui sont tousjours après à rechercher et amasser des livres nouveaux, et faire de grandes bibliothèques. Hé! pauvres gens, que voulez-vous faire de cela? Pensez-vous que vostre perfection et vostre salut consiste à faire grand amas de livres et de documens spirituels? ne sçavez-vous pas que N.-S. voulant esloigner l'avarice et les sollicitudes du cœur de ses disciples, leur commanda de vivre au jour la journée, et de n'avoir point soucy du lendemain : Nolite solliciti esse in crastinum; crastinus enim dies sollicitas erit sibi ipsi : suflicit diei malitia sua (Matth. 6)?
Entre toutes les ordonnances que Dieu fit aux enfans d'Israël, il leur commanda spécialement de ne recueillir chacun qu'une mesure de manne, c'est à sçavoir ce qui estoit suffisant pour leur nourriture d'un jour, et leur défendit expressément qu'aucun n'en gardast pour le lendemain ; et s'il arrivoit que quelqu'un en gardast par provision, il s'y engendroit des vers, et elle se tournoit en corruption. La mesme ordonnance se doit faire aux avares spirituels. Vivez au jour la journée, leur doit-on dire, profitez des enseignemens qui vous seront donnez chaque jour, et vous en nourrissez bien, les mettant en prattique, puis laissez faire à la divine providence; car après, elle vous pourvoira selon vostre besoin : usez bien seulement de ce qui vous est donné chaque jour, puis soyez libres de tout autre soin. Ne sçavez-vous pas que dans les viandes qui sont gardées il s'y engendre des vers? certes, je crois que les vers qui rongeront les consciences des damnez ne seront pas les moindres peines qu'ils souffriront, ains qu'elles seront les plus grandes. Mais quels seront ces vers, sinon les vifs et puissants remords qui picqueront et rongeront éternellement leurs ames, par le ressouvenir et la vue de tant d'instructions, de moyens et d'occasions qu'ils auront eus de servir Dieu sans en avoir profité? O quels remords de conscience aura-t-on à l'heure de la mort, voyant le nombre infiny de documens, advis et enseignemens qui nous auront esté donnez pour nostre perfection, lesquels nous aurons négligez et rendus inutiles! Ce seront certes les plus grandes douleurs que l'on ressentira alors, que celles-là. Vous voyez donc bien maintenant comme l'avarice spirituelle est un grand défaut, qui nous empesche de profiter de la parolle de Dieu.
Revenons à nostre évangile : je l'expliqueray le plus familièrement qu'il me sera possible; mais pour ce faire, il en faut dire briefvement l'histoire.
Du temps que Tybere César estoit empereur de Rome, qu'Herode estoit roy de Judée, que Ponce-Pilate presidoit en Hierusalem, et qu'Anne et Caïphe, princes des prestres, estoient assis dans la chaire de Moyse, Dieu envoya son prophète, à sçavoir le glorieux S. Jean, qui fut sa voix, qui crioit au désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, faites pénitence; car le salut est proche. Et pour l'explication de ces parolles, je me serviray de celles que dit Isaye aux Israélites, dans le quarantiesme chapitre de ses prophéties, qui sont les plus douces et agréables qui se puissent entendre. C'est une chose merveilleusement suave que de lire les escrits de ce sainct prophète : ses parolles sont fluides, emmiellées et accompagnées d'une science incomparable; c'est un fleuve d'éloquence, où l'on découvre des choses admirables.
Lorsque le peuple d'Israël fut mené en servitude par les Gentils, et envoyé captif parmy les Perses et les Medes, le bon Cyrus, après une longue captivité, se résolut de les retirer de cette servitude, et les ramener en la terre de promission; alors3 le prophète Isaye, avec une divine poésie, entonna ces belles parolles : Consolamini, consolamini, popule meus, dicit Deus vester; loquimini ad cor Hierusalem et advocate eam, quoniam compléta est malitia ejus, dimissa est iniquitas illius (Isa. 40). O peuple d'Israël, consolez-vous, mais consolez-vous, dit le Seigneur vostre Dieu, et vostre consolation ne sera point vaine ny inutile : parlez au cœur de Hierusalem, et l'appeliez; car sa malice est accomplie, et parce que son iniquité est venue à son comble, elle luy sera pardonnée : et pour cela (disoit ce grand prophète au peuple d'Israël) aplanissez vos voyes, et redressez vos chemins, afin que Cyrus vous retirant de captivité, et vous ramenant en la terre de promission, ne treuve point de tortuosité.
Il y a un grand nombre d'interprétations sur ces parolles, et quelques docteurs demandent pourquoy est-ce que Dieu dit qu'il pardonnera au peuple d'Israël leurs iniquitez, parce qu'ils sont venus au comble de leur malice : Quoniam compléta est malitia ejus, dimissa est iniquitas illius. Les anciens Pères, au rapport de S. Grégoire, disent que ces parolles se peuvent entendre en deux manières. La première est, comme si Dieu disoit : Lorsqu'ils sont au plus fort de leurs travaux et afflictions, et qu'ils ressentent plus vivement le faix de leurs iniquitez, en cet esclavage et servitude où ils sont réduits, après les avoir punis de leurs meschancetez par cette tribulation et ce fléau, je les ay regardez, et en ay eu compassion au plus fort de leur malice, c'est-à-dire, au plus mauvais de leurs jours, et me suis contenté de ce qu'ils ont souffert pour leurs péchez; et pour cela maintenant leurs iniquitez leur seront pardonnées et je les retirerai de leur captivité et servitude. Jacob, se plaignant delà briefveté de sa vie, disoit ces paroles : Mes jours sont courts, mais ils sont mauvais : Dies peregrinationis meœ parvi et mali (Gen. 47); comme voulant dire : Ces jours de la pérégrination de ma vie sont courts, ils ne font que passer, et ressemblent à une ombre qui disparoist en un instant; mais neantmoins ils sont mauvais, d'autant qu'ils sont chargez et suivis de tant de misères et de travaux qu'apporte avec soy cette vie présente, qu'encore qu'ils soient courts, ils ne laissent pas d'estre mauvais et pleins de malice. Ce qu'il disoit, à cause des grandes peines et tribulations qu'il souffroit.
La seconde manière en laquelle nous pouvons entendre ces parolles d'Isaye : Dites au peuple d'Israël, à cause que leur malice est venue à son comble, leurs iniquitez leur seront pardonnées, est comme s'il vouloit dire : Lorsqu'ils sont venus au comble, au midy et au plus haut point de leurs meschancetez et ingratitudes, lorsqu'il semble qu'ils n'ayent plus aucune souvenance ny mémoire de Dieu et de ses bienfaits, leur iniquité leur sera pardonnée, c'est-à-dire : au temps auquel ils meritoient d'estre précipitez dans l'enfer et perdus pour jamais, Dieu leur pardonnera et ne se souviendra plus de leurs meschancetez.
Certes, quand la divine Providence a voulu faire voir aux hommes combien grands estoient les effects de sa miséricorde, c'a esté lorsque, pour leurs péchez, ils ne dévoient plus attendre, sinon de ressentir la fureur de son courroux et la terreur de sa justice : en ce temps-là, dis-je, auquel il n'y avoit aucune disposition de la part des hommes, et que Dieu estant extresmement offensé par eux, il n'avoit aucun motif qui le pust esmouvoir à leur faire miséricorde. C'est en ce temps-là qu'il a fait voir des effects admirables de sa bonté envers eux; bien que ce soit de grands effects de sa miséricorde, de nous départir continuellement ses grâces, nous pardonnant les fautes que nous commettons journellement et à toute heure contre sa divine Majesté, laquelle, non contente de cela, recompense encore les services que nous luy rendons, par de si grandes faveurs, que celuy qui correspond à une grâce se dispose pour en recevoir une seconde, et qui correspond à cette seconde se dispose pour en recevoir une troisiesme, et de cette troisiesme une quatriesme, et ainsi consécutivement. Car, selon le dire des théologiens scholastiques, qui est très-veritable, Dieu ne manque jamais de son costé, et si l'âme est fidelle à correspondre à ses grâces, il luy en donnera tousjours de nouvelles; et ainsi s'advançant tousjours par une fidelle correspondance, elle se rendra digne de participer à de grands biens et de recevoir de signalées faveurs : et pour cela Dieu, en tant et tant d'endroicts de la saincte Escriture, nous recommande la fidélité à correspondre aux bons mouvements, lumières etinspirations qu'il nous donne. En quoy certes reluit merveilleusement la grandeur de sa miséricorde envers nous.
Mais quand, outre ce que j'ai dit, sa providence a voulu donner aux hommes des effects et des traicts plus grands de sa bonté, c'a esté une chose admirable, qu'il n'a pas voulu qu'aucun motif Tayt induit à ce faire, ains sans y estre poussé d'aucune cause que de sa seule bonté, il s'est communiqué à eux d'une façon du tout4 merveilleuse.
Lorsqu'il vint en ce monde, c'estoit, comme nous venons de dire, au temps que les hommes estoient arrivez au comble de leur malice, lorsqu'ils vivoient sans roy, et que les loix estoient entre les mains d'Anne et de Caïphe, hommes meschans au possible, lorsqu'Herode regnoit, que Ponce-Pilate presidoit en la Judée. Ce fut en ce temps-là, dis-je, que Dieu vint au monde pour nous rachepter, et nous délivrer de la tyrannie du poché et de la servitude de nostre ennemy, sans estre esmeu à ce faire, que de son immense bonté, qui le porta à se communiquer aux hommes en cette sorte. Certes, le cœur de nostre divin Sauveur et Maistre estoit tout remply de miséricorde et de douceur pour le genre humain, et il en donna à ce coup des preuves et tesmoignages admirables, comme il a fait en diverses autres occasions, où sa miséricorde a fait paroistre et esclater sa grandeur, ainsi qu'il se voit en plusieurs endroicts de la saincte Escriture*
Quand est-ce qu'il pardonna à S. Paul, sinon lorsqu'il estoit au comble de sa malice? Car chacun sçayt qu'au temps de sa conversion il estoit en sa plus grande haine et furie contre Dieu, et ne pouvant assouvir sa rage contre luy, il tournoit son courroux contre l'Eglise, mais avec une telle fureur, qu'il faisoit tout son possible pour l'exterminer : Spirans minarum, et cmdis in discipulos Domini (Act. 9) ; et neantmoins ce fut alors que Nostre-Seigneur contrepointa5 sa malice et son ingratitude par sa miséricorde, qu'il le toucha, le convertit etluy pardonna toutes ses iniquitez, au temps mesme qu'il avoit plus desmcrité. O Dieu! combien fut grande cette divine miséricorde, à l'endroict de ce sainct apostre! Certes, nous voyons tous les jours de semblables effects de la bonté de Dieu envers les pécheurs; car, lorsqu'ils sont plus obstinez et endurcis en leurs péchez, et qu'ils sont venus à un tel poinct qu'ils vivent comme s'il n'y avoit point de Dieu, cle paradis ny d'enfer, c'est alors qu'il leur fait voir et descouvre Jes entrailles de sa pieté et douce miséricorde, dardant un rayon de sa divine lumière dans leur ame, qui leur fait voir le misérable estât où ils sont, afin qu'ils s'en retirent.
Or, je ne lis jamais la conversion de David sans m'estonner de voir que ce prophète, après avoir commis de si grands péchez, soit demeuré près d'un an en iceux (2) sans se reconnoistre, dormant d'un sommeil léthargique, sans se reveiller, ny s'apercevoir du misérable estât où il estoit. O Dieu! son péché eust esté en quelque façon plus excusable, s'il l'eust commis quand il estoit berger et gardoit les brebis ; mais que David ayt péché, après avoir reçu tant et de si grandes grâces de sa divine Majesté, après avoir receu tant de clartez, de lumières et de faveurs, lui qui avoit fait tant et tant de merveilles et prodiges, et qui avoit tousjours esté nourry et eslevé dans le sein de la douce clémence et miséricorde de Dieu, soit qu'il venu jusques-là que de commettre de si grands forfaits, et soit demeuré après si longtemps sans les reconnoistre : ô certes, c'est une chose digne de grand estonnement! Il avoit commis un adultère, mais c'estoit encore peu (ô misère extresme de l'esprit humain, qui ne veut point qu'on voye ses fautes!) : David après cela, pensant couvrir cette première faute, il s'esseya de faire enyvrer Urie; mais n'ayant pas réussi en son dessein, il se résolut, pour venir à chef6 de son entreprise, d'en commettre une troisiesme, plus grande que les deux autres, qui estoit de le faire tuer à la guerre : et pour cela il escrivit à son lieutenant et gênerai d'armée, et luy commanda d'exposer Urie et le mettre à la teste des ennemys, puis de l'abandonner, afin qu'il fust tué, ce qui fut fait ainsi que David l'avoit ordonné; de manière qu'il commit plusieurs péchez, les entassant les uns sur les autres, faisant les uns pour couvrir les autres, et demeura ainsi croupissant dans ces péchez près d'un an, sans s'apercevoir du misérable estât où il estoit, ny se ressouvenir de Dieu.
Voilà donc le pauvre David, par cet oubli de Dieu, sans aucune disposition à la grâce; mais la divine bonté, le voyant dans cet aveuglement, pour le retirer de son péché, lui envoya le prophète Nathan, lequel luy voulant faire reconnoistre sa faute, se servit d'une parabole, lui disant, qu'un homme riche qui avoit un grand nombre de brebis et de bœufs avoit pris à un pauvre homme une seule brebis, qu'il avoit acheptée, qu'il nourrissoit dans sa maison, et qu'il aymoil uniquement, et la luy avoit ostce. Voyez, je vous prie, comme le prophète lui parloit sagement de sa faute en tierce personne pour la luy faire reconnoistre et confesser; mais comme David estoit dans un si grand aveuglement, qu'il ne voyoit point son péché, ne s'apercevant pas que le prophète Nathan parloit de luy, il prononça la sentence de mort contre celuy qui avoit desrobé cette brebis, le condamnant de plus à en rendre quatre fois autant.
Considérez, je vous prie, comme le pauvre David estoit endurcy dans son péché, et n'en avoit aucun ressentiment; mais pour les fautes des autres, il les connoissoit fort bien, et sçavoit bien leur imposer un chastiment proportionné à leur démérite. Or le prophète Nathan voyant qu'il ne reconnoissoit point ses fautes, luy dit franchement que c'estoit luy qui avoit desrobé cette brebis, ce qu'entendant le pauvre David, touché de contrition : Ah ! dit-il, j'ai péché contre le Seigneur ; Peccavi Domino. Lors Nathan luy dit : Parceque vous avez confessé vostre péché, Dieu vous pardonne, et vous ne mourrez point : Dixitqae Nathan ad David : Dominus quoque tramtulit peccatum tuwn; non morieris [IL Reg. 12).
Or, quel plus grand effect voudriez-vous voir de la miséricorde clc Dieu que celuy-là? car, au temps auquel il semble que David estoit au comble de sa malice, Dieu luy pardonna son iniquité : mais quel changement fit-il après qu'il eust reconnu sa faute? il ne faisoit plus que gémir et pleurer son aveuglement, l'on n'entendoit plus sortir de sa bouche que cette parole : Peccavi, et criant miséricorde à Dieu, il alloit tousjours disant ce psalme de la pénitence : Miserere mei, Deus.
Il y a plusieurs autres exemples dans TEscriture saincte semblable à cettuy-cy, par lesquels Dieu nous a manifesté la grandeur de sa miséricorde, et où nous voyons la vérité de ces parolles d'Isaye : Quoniam compléta est malitia ejus, dimissa est iniquitas illius; Parce que leur malice est venue à son comble, elle leur sera pardonnée. Et quant à ce qu'il dit : Préparez les voyes, et aplanissez les chemins du Seigneur : Parafe viam Domino rectas facile in solitiidine semitas Dei nostri (Isa. 40); il vouloit dire que le grand roy Cyrus devoit bien-tost ramener les Israélites de la captivité de Babylone, en la terre de promission. Mais, bien que ces parolles ayent esté dites pour ce subjet, si est-ce7 neantmoins que le principal but du prophète estoit de parler de l'advenement de Nostre-Seigneur. S. Jean donc prèschant la pénitence, et annonçant au peuple que le Sauveur estoit proche, il se sert des parolles du prophète Isaye : Je suis la voix (dit-il) de celuy qui crie au désert : Préparez le chemin du Seigneur : Vox clamantis in deserto :Parate viam Domini(Msith.
Or, puisque nostre divin Sauveur est proche, que faut-il faire, mes chères sœurs, pour nous préparer à son advenement? S. Jean nous l'enseigne à ses prédications, quand il dit qu'on fasse pénitence. Certes, il est vray que la meilleure disposition qu'on puisse avoir pour Tadvenement de Nostre-Seigneur, c'est de faire pénitence : il faut tous passer par là sans exception; car, comme nous sommes tous pécheurs, aussi avons-nous tous besoin de pénitence. Mais cela est trop gênerai, il nous faut toucher quelques particularitez d'icelle : S. Jean nous en marque quelques-unes en l'évangile de ce jour : Rectas facite semitas ejus; omnis vallisimplebitury et omnis mons et collis humiliabitur (Luc. 3); Aplanissez le chemin du Seigneur, dit-il, remplissez les vallées, abaissez les monts et collines, redressez les chemins raboteux et tortus.
Certes, il n'y a nul doute que quand l'on treuve plusieurs chemins raboteux et qui s'entortillent les uns dans les autres, cela fatigue et lasse grandement le pèlerin. Il en va tout de mesme en l'exercice de nostre chemin spirituel : il y a tant de monts et de vallées, tant de tortuositez, et tout cela ne peut estre redressé que par la pénitence ; c'est elle qui remplit les vallées, qui rabaisse les monts, et qui redresse et esgale les chemins tortus, ainsi que je diray maintenant.
Faites pénitence, dit S. Jean, c'est-à-dire, abaissez ces monts d'orgueil, remplissez ces vallées de tiédeur et de pusillanimité, parce que le salut est proche. Or, ces vallées, que ce glorieux sainct veut qu'on remplisse, ne sont autres que la crainte, laquelle, quand elle est trop grande, nous porte au descouragement. Le regard des grandes fautes commises apporte quant et soy8 une certaine horreur, un estonnement et une crainte qui abat le cœur, et cela sont des vallées qu'il faut remplir de confiance et d'espérance pour l'advenement de Nostre-Seigneur. Un grand sainct, parlant un jour à une saincte pénitente, qui avoit commis de grands péchez, luy disoit ces parolles : Craignez, mais espérez : craignez, de peur que vous ne deveniez superbe et orgueilleuse; mais espérez, de peur que vous ne tombiez dans le desespoir et descouragement : car la crainte et l'espérance ne doivent point aller l'une sans l'autre, d'autant que si la crainte n'est accompagnée d'espérance, elle n'est pas la crainte, ains desespoir, et l'espérance sans la crainte est présomption : Omnis vallis i?nplebitur. Il faut donc, par la confiance meslée avec la crainte, remplir ces vallées de descouragemens qui viennent de la connoissance des péchez que nous avons commis.
Omnis mons et collis humiliabitur; Abaissez, dit le glorieux S. Jean, les montagnes et collines. Quelles sont ces montagnes, sinon la présomption, l'orgueil et l'estime qu'on a de soy, qui est un très-grand empeschement pour l'advenement de Nostre-Seigneur, lequel a de coustume d'humilier et rabaisser les superbes; car il va pénétrant au fond du cœur, pour descouvrir l'orgueil qui y est caché. Prenez donc garde que vous ne soyez semblables à ce misérable pharisien duquel il est parlé en l'Evangile, qui estoit une montagne d'orgueil, présumant d'estre quelque chose plus que les autres, se vantant et glorifiant de quelques vertus apparentes qui estoient en luy; en suite de quoy il disoit par une vaine présomption : Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes; je paye les dixmes, je jeusne tant de fois la semaine, et choses semblables qu'il alleguoit pour se priser. Mais Dieu, voyant l'orgueil de ce pharisien, il le rejetta : ou au contraire le pauvre publicain, qui devant le monde estoit une montagne très-haute et raboteuse, fut abaissé et applani devant Dieu lorsqu'il vint au temple, ou n'osant lever les yeux pour regarder le ciel, à cause des grands péchez qu'il avoit commis, il se tenoit à la porte frappant sa poictrine, avec un cœur contrit et humilié, et par cette humilité il fut digne de treuver grâce devant sa divine bonté, et s'en retournera justifié en sa maison : Descendit hic justificatus in domitm suam ab Mo (Luc. 18).
J'aurois encore plusieurs choses très-utiles à dire sur ce subjet pour nostre instruction, mais il faut finir. Aplanissez (dit le glorieux S. Jean) les chemins ; redressez ceux qui sont tortus, afin de les rendre esgaux, qui est autant comme s'il disoit : Redressez tant d'intentions sinistres et obliques, pour n'avoir plus que celle de plaire à Dieu, en faisant pénitence, qui doit estre le but auquel nous devons tous viser. Comme le marinier, quand il conduit sa barque, a tousjours l'œil sur l'esguille marine9, pour voir s'il va droict où il prétend : de mesme devons-nous tousjours avoir l'œil ouvert pour embrasser les actes de pénitence, afin de parvenir au ciel, qui est le lieu où nous aspirons.
Il se treuve plusieurs personnes dans le monde, lesquelles ne veulent point regarder la pénitence, jusques à l'extresmité de leur vie. Dieu est si bon et si miséricordieux, disent-elles! il nous pardonnera à la fin de nos jours, donnons-nous seulement du bon -temps, et à l'heure de la mort nous dirons un bon peccavi. Mais qu'est-ce que cela, sinon une grande présomption? prenant occasion de la bonté de Dieu de croupir dans leurs péchez. Hé! ne sçavent-ils pas, qu'encore que Dieu soit infiniment miséricordieux, il est aussi infiniment juste, et que, quand sa miséricorde est irritée, elle provoque sa justice?
Redressez les chemins, c'est-à-dire esgalez vos humeurs parla mortification de vos passions, inclinations et adversions. Or, cette esgalité d'humeur est une vertu des plus nécessaires aux personnes qui pratiquent la dévotion, qui soit en la vie spirituelle, et pour laquelle on a tousjours à travailler. O que c'est une chose merveilleusement suave que de considérer la vie de nostre divin Sauveur et Maistre ! car l'on y voit reluire cette parfaicte esgalité, parmy l'inesgalité des divers accidens qui luy arrivèrent, pendant tout le cours de sa vie mortelle : certes, personne n'a jamais eu cette esgalité en telle perfection que luy, et la sacrée Vierge, nostre glorieuse Maistresse. Tous les saincts ont bien travaillé pour l'acquisition de cette vertu, mais quoy qu'ils ayent fait, leur esgalité n'a point esté si parfaicte qu'il ne s'y soit treuvé quelque inesgalité, non pas mesme en S. Jean-Baptiste; car il avoit, selon l'opinion de quelques docteurs, commis des péchez véniels, comme j'ay dit autresfois.
O que c'est une chose désirable, mes chères sœurs, que cette esgalité d'esprit et d'humeur, et que nous devons travailler fidèlement pour l'acquérir ! car nous sommes plus variables et incoustans qu'il ne se peut dire. L'on treuvera des personnes qui maintenant, estant de bonne humeur, seront d'une conversation agréable et joyeuse; mais tournez la main, vous les treuverez chagrins et inquiétez. Vous en treuverez d'autres à qui il faut parler à cette heure d'une façon, d'icy à peu d'une autre : tel aura à cette heure le cœur en douceur, lequel après, pour peu que vous attendiez, sera dans l'impatience.
En somme, qu'est-ce que l'on void parmy les hommes, sinon de continuelles bizarreries et inesgalitez d'esprit, qui sont les chemins tortus et raboteux que nous devons redresser pour l'advenement de Nostre-Seigneur? Mais pour le bien faire, il nous faut aller à l'eschole du glorieux S. Jean-Baptiste, et le prier de nous recevoir au nombre de ses disciples; et s'il nous reçoit, il nous remettra entre les mains de nostre divin Sauveur, lequel par après nous remettra entre celles du Pere éternel, qui nous donnera sa grâce en ce monde et sa gloire en l'autre, où nous le louerons éternellement. Ainsi soit-il.
DIEU SOIT BENY.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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