Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Sermons · Saint François de Sales

    Sermon pour le second Dimanche de l'Advent : Sur la Desputation envoyée à S. Jean-Baptiste

    L'EVANGILE que nous lisons en la messe de ce jour est divisé en trois parties. En la première il est dit, que S. Jean estant en prison pour la justice, il envoya deux de ses disciples à Nostre-Seigneur, pour sçavoir de luy s'il estoit le Messie promis en la loy, ou s'ils en dévoient attendre un autre; la seconde est la response que leur fît Nostre-Seigneur; et la troisiesme, de ce que Nostre-Seigneur dit aux Juifs à la louange de S. Jean, après que ses disciples s'en furent retournez.

    C'est une chose admirable, que nos anciens Pères, qui ont esté si clair-voyans, et qui ont eu de si grandes lumières pour expliquer et développer les plus grandes et obscures difficultez de la saincte Escriture, se soient neantmoins tousjours treuvez estonnez sur le premier poinct de cet évangile, pour sçavoir comment se doit entendre que S. Jean, qui connoissoit Nostre-Seigneur, envoya deux de ses disciples, pour sçavoir de luy s'il estoit ce grand prophète et vray Messie promis, ou s'ils en dévoient attendre un autre; car, disent-ils, si S. Jean sçavoit bien qu'il estoit le vray Messie, pourquoy luy envoyoit-il demander? Or, que S. Jean sçeut bien que celuy à qui il envoyoit faire cette demande estoit le vray Messie, cela est indubitable; il le sçeut, qu'il estoit encore dans le ventre de sa mere, et il n'y a eu aucun sainct qui ayt eu de plus grandes lumières et intelligence du mystère de l'Incarnation, que ce glorieux sainct. Certes, l'on peut dire qu'il fut comme l'escholier de Nostre-Dame, laquelle lui apprit ce divin mystère, lorsqu'elle alla visiter S. Elizabeth; visite en laquelle il fut sanctifié par le divin Sauveur de nos ames, lequel il connut, et tressaillant d'aise dans les entrailles de sa mere S Elizabeth, il l'adora et se consacra dès-lors entièrement à son service.

    Ce fut luy qui fut son précurseur, et qui annonça sa venue au monde : c'est lui qui le baptiza et qui vit descendre du ciel le Sainct-Esprit en forme de colombe sur luy, et qui entendit la voix du Père éternel disant : Hic est Films meus dilectus, in quo mihi bene complacui (Matth. 17); Celuy-cy est mon fils bien-aymé, auquel j'ay pris tout mon bon playsir. C'est luy qui le monstra au doigt, disant : Ecce Agmis Dei, ecce qui tollit peccata mimdi (Joan. 1); Voicy l'Agneau de Dieu, voicy celuy qui oste les péchez du monde. Vous voyez donc bien maintenant comme il connoissoit Nostre-Seigneur, et le tenoit pour le vray Messie.

    Mais pourquoy donc, disent nos anciens Pères, ce glorieux sainct estant en prison, et entendant parler des grands prodiges et miracles que faysoit Nostre-Seigneur, envoye-t-il ses disciples pour sçavoir de luy qui il est, et si c'est luy qui doit venir, ou s'ils en doivent attendre un autre? Certes, tous sont admirables à demesler cette difficulté, et si je voulois rapporter la diversité de leurs opinions sur ce subjet, il m'y faudroit employer beaucoup de temps; c'est pourquoy je m'arresteray seulement à ce qu'en disent le grand S. Hilaire et S. Jean Chrysostome, qui ont, ce me semble, le mieux rencontré en ce subjet.

    L'on ne fait pas toujours des demandes, disent ces saincts Pères, ny par ignorance, ny pour sçavoir les choses qu'on demande; mais l'on en fait pour plusieurs autres causes et raisons : car autrement la divine Majesté ne feroit jamais aucune demande aux hommes, d'autant qu'elle sçayt tout, et ne peut ignorer chose quelconque; elle pénètre le plus intime du cœur, et n'y a rien de si secret et caché qui ne soit très-clair et manifeste à sa divine sapience, ainsi que va disant le sainct prophète David, ce divin poëte, en ses psalmes : Intellexisti cogitationes meas de longe semitam meam, et funiculum meum investigasti, et omnes vias meas prœvidisti (Psal. 138). Seigneur, dit-il, vous avez connu de loin mes pensées, vous avez considéré mon sentier, et avez fait recherche du lieu de ma retraitte, vous avez preveu toutes mes voyes; et si j'ay esté comme un cerf qui ay couru par les forests les plus remplies de ronces et d'espines pour me cacher, vous estes ce divin chasseur, qui, de loin, avez remarqué mes pas et mes vestiges, et m'avez aperceu au lieu où je m'estois retiré, d'autant que vous avez des yeux qui voyent tout et qui pénètrent tout. Quo ibo à spiritu tito? et quo ci fade tua fagiam? si ascendero in cœlum, tu illic es; si descendero in infernmn, ades (Ibid.) : Où iray-je donc pour me cacher de vous? si je monte au ciel, vous y estes, et si je descends en enfer, je vous y trouveray plus présent que moymesme. Si sumpsero pennas mens diluculo, et habùavero in extremis maris, etenim illac manas tua dedncet me (ZAitf.). Et si, comme la belle aurore, je m'en vay courant sur les eaux, me transportant jusqu'aux extremitez de la mer, pour y faire ma demeure, vous m'y conduirez et y serez plustostque moi. Que feray-donc, ô Seigneur, pour me cacher de vous? je ne sçaurois eschapper de devant vostre face; car vous estes présent partout.

    Mais, encore que Dieu soit présent par tout, qu'il voye et sçache toutes choses, il n'a pas laissé neantmoins de faire plusieurs fois des demandes aux hommes : non qu'il ignorast ce qu'il leur demandoit; mais sa divine providence Ta fait spécialement pour trois causes, dont la première est, afin de leur faire confesser leurs péchez. Lorsqu'Adam eut transgressé le commandement que Dieu luy avoit fait, il l'appela, luy disant : Adam, ubi es? Adam, où es-tu? et demanda à nostre mere Eve ce qu'elle avoit fait. Or ce n'estoit pas qu'il ne sçeust bien où estoit Adam et ce qu'Eve avoit fait ; mais la cause pour laquelle il leur fit ces demandes fut afin qu'Adam confessast sa faute, et luy en demandast pardon : mais le miserable, au lieu de la confesser, il s'excusa sur sa femme, et pour cela il fut chastié de Dieu, luy et toute sa postérité. Certes, une partie des Peres tiennent, que s'il eust confessé sa faute quand Dieu l'appela, et qu'il eust frappé sa poictrine, et dit un peccavi.1, sa divine bonté luy eust pardonné, et ne l'eust pas frappé du fléau dont il l'avoit menacé, et duquel il l'a puny, luy et toute sa postérité, mais d'autant qu'il ne le fit pas, nous sommes tous demeurez entachez du peché, et par conséquent subjets à la peine qu'il tire aprez soy.

    La seconde cause pour laquelle la divine Majesté fait des demandes aux hommes, est pour les esclaircir de leurs doutes, ou les instruire des mystères de la foy, ainsi qu'il fît à l'endroict des deux disciples qui s'en alloient en Emaiis. Nostre-Seigneur s'apparoissant à eux en forme de pèlerin, leur demanda de quoy ils parloient, les interrogeant et esclaircissant sur les doutes qu'ils avoient de sa résurrection : Interpretabatur illis, in omnibus Scriptaris, qtiss de tpso erant (Luc. 24). Il est certain qu'il ne demanda point à ces deux disciples quels estoient leurs discours, pour ignorer et ne sçavoir pas ce de quoy ils parloient; mais il leur fit cette demande pour prendre subjet de les instruire et esclaircir de leurs difficultez, et les retirer de leur ignorance, leur expliquant les Escritures qui parloient de luy, spécialement de sa résurrection.

    La troisiesme cause pour laquelle Dieu fait des demandes aux hommes, est pour provoquer leur amour envers sa divine bonté. En voicy un exemple : La Magdelene, après la mort et passion de Nostre-Sauveur, s'en alla joindre et embaumer son sacré corps; mais voyant le monument ouvert, et qu'il n'y estoit plus, elle pleura amèrement. Elle y vit deux anges, qui luy demandèrent pourquoy elle pleuroit : Millier, quid pforas (Joan. 20)? Femme, pourquoy pleurez-vous? Hé! dit-elle, c'est qu'ils ont osté mon Maistre, et je ne sçay où ils l'ont mis : Quia tuleritnt Dominitm meum, et nescio ubi posuerunt eum. Puis, passant un peu plus avant, elle aperçeust Nostre-Seigneur en la forme d'un jardinier qui luy demanda encore : Femme, pourquoy pleurez-vous? et qui cherchez-vous? Et elle, toute transportée de l'amour qu'elle luy portoit, croyant qu'il fust véritablement un jardinier, luy dit : Seigneur, si vous l'avez osté, dites-moy où vous l'avez mis, et je l'emporteray : Domine, si tu sustulisti eum, dicito mihi ubi posuisti, et ego eum tollam. Ha! Seigneur, pourquoy demandez-vous cela à vostre chère amante? ne sçavez-vous pas bien la cause de ses larmes, et ce qu'elle cherche? Certes, ce divin Sauveur le sçavoit très-bien, et ce n'estoit pas pour l'apprendre qu'il luy faisoit cette demande, d'autant que toutes choses luy sont très-claires et manifestes. Mais il se plaist de faire quelquefois telles et semblables demandes à ses créatures, pour leur faire produire des oraisons jaculatoires et des actes d'amour envers sa divine bonté.

    Vous voyez donc bien maintenant comme l'on ne fait pas tousjours des demandes par ignorance, mais bien pour plusieurs autres causes et raisons, ainsi que nous avons dit. C'est pourquoy le glorieux S. Jean n'envoya pas ses disciples à Nostre-Seigneur luy demander s'il estoit le vray Messie ou non ; car, quant à lui, il n'en doutoit nullement : mais il les y envoya pour trois raisons que je declareray briefvement.

    La première raison pour laquelle ce grand sainct envoya ses deux disciples à Nostre-Seigneur luy demander s'il estoit le Messie, fut pour le leur faire connoistre, et par leur moyen à touL le monde ; car, après leur avoir souvent presché sa venue, ses merveilles, ses grandeurs, il les envoya enfin voir celuy qu'il leur avoit si souvent presché et annoncé. Certes, ce doit estre le principal but de tous les docteurs et prédicateurs, de faire connoistre Dieu. Les supérieurs, et ceux qui ont charge des ames et qui les gouvernent, ne doivent rechercher n'y procurer, sinon que Dieu soit connu, aymé, servy et adoré de ceux qu'ils enseignent, et qui sont sous leur conduite : et c'estoit à quoy visoit le glorieux S. Jean. Et le signe qu'il leur donna pour treuver Dieu et le connoistre ne fut autre que Dieu mesme. Les anges, à la naissance de nostre Sauveur, allèrent treuver les pasteurs pour leur annoncer sa venue, chantant avec une mélodie grandement agréable ces sacrées parolles que l'Eglise répète si souvent : Gloria in ex~ celsis DeOy et in terra pax hominibus bonss voluntatis (Luc. 2); Gloire soit à Dieu ès lieux très-hauts, et paix en terre aux hommes de bonne volonté : parolles par lesquelles ils leur faisoient entendre la venue et naissance de nostre divin Sauveur et Maistre. Mais lorsqu'ils voulurent confirmer la merveille qu'ils leur annonçoient : Allez, leur dirent-ils, le voir en Bethléem, et alors vous croirez ce que nous vous annonçons; car il n'y a point de meilleurs moyens, ny de signes plus assurez pour treuver Dieu, que Dieu mesme. Voilà donc pourquoy le glorieux S. Jean, après avoir longtemps presché la venue de Nostre-Seigneur à ses disciples, il les luy envoya, afin que non-seulement ils le connussent, mais encore qu'ils le fissent par après connoistre aux autres.

    La seconde raison pour laquelle il envoya à Nostre-Seigneur ces deux disciples luy demander s'il estoit le Messie, fut parce qu'il ne les vouloit pas attirer à soy, ains (i ) à luy, et partant il les luy envoya, pour estre instruits de sa propre bouche, comme leur voulant dire : Quoy que je vous presche et enseigne les veritez contenues en la loy, ce n'est point pour vous attirera moy, mais bien à Jesus-Christ, duquel je ne suis que la voix; c'est pourquoy je vous envoye à luy afin que vous lui demandiez s'il est le Messie promis, ou si nous en devons attendre un autre; qui est autant comme s'il leur eust dit : Je ne me contente pas de vous dire et assurer que c'est luy que nous attendons ; mais je vous envoye encore à luy, afin que vous soyez instruits par luymesme de ce qu'il est.

    Certes, les docteurs, les prédicateurs, les supérieurs et ceux qui ont charge d'ames, ne feront jamais rien qui vaille, s'ils n'envoient leurs disciples, et ceux qu'ils enseignent, à l'eschole de Nostre-Seigneur, et s'ils veulent qu'ils advancent en la perfection, il faut qu'ils les envoyent à cette mer de science, et qu'ils les sollicitent et portent à rechercher ce divin Sauveur, pour estre instruits et enseignez de luy, ainsi que faisoit le grand apostre S. Paul, lequel escrivant aux Corinthiens, leur disoil : Mes petits enfans, que j'ai gagnez à Jésus-Christ, avec tant de peines, de fatigues et de tribulations, et pour lesquels j'ay souffert tant do travaux et de douleurs, je ne vous enseigne point pour vous attirer à moy, mais bien pour vous attirer à la connoissance de mon Maistre Jesus-Christ : Non enim nosmetipsos prsedicamus, sed Jesum Christum Dominum nostrum (n. Cor. 4). C'est pourquoy ma prédication n'a point esté en parolles attrayantes de science humaine, ains en ia force et vertu du Sainct-Esprit : Et sermo meus, et pr&dicaîio mea, non in permasïbiltbus humanse sapientise verbis, sed in ostensione spiritus et virtutis (i. Cor. 2).

    Les prédicateurs et ceux qui gouvernent les ames, qui, par leurs belles parolles, taschent d'attirer à eux les disciples qu'ils enseignent et les ames qu'ils gouvernent, ressemblent à ces philosophes payens et aux hérétiques, lesquels se donnent bien de la peine de faire de beaux discours subtils et bien arrangez, non pour conduire les ames à Jesus-Christ, mais pour les attirer à eux-mesmes par leurs belles parolles, séduisant par ce moyen plusieurs ames foibles : tout au contraire des vrais serviteurs de Dieu, qui ne taschent sinon de porter ceux qu'ils conduisent et enseignent, tant par leurs parolles que par leurs exemples, à l'amour et connoissance de sa divine Majesté, ainsi que nous voyons que fait aujourd'huy S. Jean.

    La troisiesme raison pour laquelle ce grand sainct envoya ses disciples demander à Nostre-Seigneur s'il estoit le Messie, fut afin de les destacher de hiy, parcequ'il craignoit qu'ils ne vinssent à un si grand abus, que de faire plus d'cstat de luy que de Nostre-Seigneur. Et vous voyez que S. Matthieu escrit qu'ils le vinrent une fois treuver, et luy dirent ; Pourquoy est-ce que nous et les Pharisiens jeusnons si souvent, et que tes disciples ne jeusnent point? Quare nos et Pharisœi jpjunamus fréquenter discipuli autem tui non jejunant (Marc. 2)? Ce qui monstre bien qu'ils se scandalizoicnt de la douceur de Nostre-Seigneur: si bien que S. Jean apercevant cela, et voyant que l'amour que ses disciples luy portoient, et l'estime qu'ils avoient de luy, pourroil aller insensiblement au mespris de Jesus-Christ, il les luy envoyé pour estre instruits de sa propre bouche, et apprendre à le connoistre par luy-mesme.

    Ce ne fut donc pas que S. Jean doutât en aucune façon que Nostre-Seigneur fust le Messie, qu'il luy envoya ses disciples luy faire cette demande; mais pour leur propre bien et utilité, afin que, par la connoissance qu'ils auroient de luy, voyant les merveilles qu'il operoit, ils vinssent à Taymer, et à en concevoir de l'estime : en quoy il s'accommodoit à leur foiblesse, et les traittoit comme des petits enfans ; car pour luy il croyoit assurément, ainsi que nous avons dit, qu'il esloit le Fils de Dieu, le vray Messie et l'Agneau qui oste les péchez du monde.

    Certes, il faut que ceux qui gouvernent les ames se fassent tout à tous, pour les gagner tous, qu'ils soient doux aux uns, sévères aux autres, enfans avec les enfans, forts avec les forts, foibles avec les foibles : en somme ils ont besoin d'une grande discrétion pour s'accommoder avec tous. O Dieu, que le grand apostre S. Paul a esté admirable en cette prattique! L'amour qu'il portoit au prochain, et le zele qu'il avoit pour le salut des ames estoit si grand, qu'il se faisoil enfant avec les enfans, et pour cela il appelloit les chrestiens ses petits enfans. Et le grand S. Chrysostome, expliquant les epistres de ce glorieux apostre, s'arrestant sur ces parolles qu'il escrivit aux Corinthiens, qu'il s'estoit fait tout à tous pour les gagner tous : Omnibus omnia factus sum ut omnes facerem salvos (i. Cor. 9) ; c'est qu'il leur vouloit dire : Je me suis fait parmy vous comme un petit enfant, j'ay marché le petit pas; je n'ay pas marché le pas d'un grand apostre, parce qu'estant encore petits, c'est-à-dire nouveaux nez dans le christianisme, vous ne m'eussiez pu suivre : je me suis donc accommodé à vostre foiblesse, et me comportant parmy vous comme une mere nourrice, je vous ay donné du laict, et vous ay nourris de viande propre et conforme à vostre petitesse. Chose admirable, dit S. Chrysostome, lorsque ce grand apostre estoit avec les Corinthiens et qu'il les enseignoit, il se comportoit avec eux comme une mere nourrice fait avec ses enfans, les nourrissant de viande tendre et douce, propre aux petits enfans; mais quand il escrivoit aux Hebrieux, qui avoient plus de connoissance de Dieu, c'estoit avec une doctrine si profonde, et un style si admirable, qu'il ne se peut rien voir de semblable. Donc, si vous voulez voir S. Paul parmi les Corinthiens, regardez, dit S. Chrysostome, une mere qui a cinq ou six petits enfans qui l'environnent, et voyez, je vous prie, l'industrie de cette femme, comme elle sçayt donnera chacun ce qui luy est propre, et le traitter selon sa portée : à celuy qui n'a que deux ou trois ans, elle luy donne du laict, et luy parle en bégayant, parce qu'estant petit il ne peut pas encore bien prononcer; aux autres, qui ont quatre ou cinq ans, elle commence à leur apprendre à mieux parler, et leur donne à manger des viandes plus solides; et les autres qui sont un peu plus grands, elle commence à les dresser à la civilité et modestie : or c'est ainsi, dit S. Chrysostome, que se comportait l'apostre S. Paul avec les Corinthiens.

    Il est donc nécessaire que ceux qui gouvernent les ames ayent une grande industrie pour les sçavoir gouverner toutes, selon leur capacité, et la portée de leur esprit; et pour cela ils doivent avoir une grande discrétion, pour leur sçavoir donner la pasture de la parolle de Dieu en temps convenable, afin qu'elle leur soit utile et profitable.

    La seconde partie de l'Evangile est la response que Nostre-Seigneur fit à ces deux disciples : Eítntes, renuncíate Joanni quse aadistis et vidistis : cseci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, sardi audiunt, mortui resurgunt, pauperes evangelizantur (Matth. 11). Les saincts Peres, considérant ces parolles de Nostre-Seigneur, s'esmerveillent de cette response : Allez, leur dit-il, et annoncez à Jean ce que vous avez veu et entendu, les aveugles voyent, les sourds entendent, les boiteux marchent droict, les lépreux sont nettoyez, les morts sont ressuscitez et les pauvres sont evangelisez. Il y a quelques docteurs qui disent que Nostre-Seigneur ne fit pas beaucoup de miracles en la présence des disciples de S. Jean, mais que ses apostres leur dirent les merveilles qu'il operoit. Il est vray que les apostres avoient une grande suavité à raconter les œuvres admirables que faisoit leur bon Maistre ; mais neantmoins il est vray aussi que Nostre-Seigneur ne laissa pas de faire beaucoup de miracles en la présence de ces deux disciples, c'est pourquoy il leur dit : Dites à Jean ce que vous avez veu et entendu.

    Quelques-uns des anciens Peres, spécialement S. Hilaire et S. Chrysostome, s'arrestent sur cette response que fit Nostre-Seigneur à ces deux disciples, lorsqu'ils luy demandèrent qui il esïoit. Vous me demandez, leur dit-il, si je suis ce grand prophète, le Messie promis, celuy qui tonne dans les cieux, et qui doit venir briser la teste à Tennemy ; et je vous responcls : Dites à Jean ce que vous avez veu et entendu. O admirable humilité de Nostre-Seigneur, qui, venant en ce monde pour confondre nostre orgueil et destruiré nostre superbe, ne respond autre chose, quand on luy demande qui il est, sinon : Dites ce que vous avez veu et entendu! pour nous apprendre que ce sont nos œuvres, et non point nos parolles, qui rendent tesmoignage de ce que nous sommes.

    Certes, nous sommes en un siècle où le monde est si remply d'orgueil, que si l'on demande à un gentil-homme qui il est, il prendra tellement cette demande au poinct d'honneur, que pour en avoir raison il s'ira misérablement faire couper la gorge sur le pré; mais s'il veut monstrer sa noblesse, il doit respondre comme Nostre-Seigneur aux disciples de S. Jean : Dites ce que vous avez veu et entendu; dites que vous avez veu un homme humble, doux, cordial, protecteur des veuves, pere des orphelins, charitable et débonnaire envers ses subjets. Si vous avez veu et entendu cela, dites assurément que vous avez veu un gentil-homme. Si vous demandez aussi à un evesque qui il est : si vous avez veu un homme qui vit sainctement, et qui s'acquitte bien de sa charge, dites alors que véritablement vous avez veu un evesque. Bref, si vous demandez encore à une religieuse qui elle est : si elle est exacte et ponctuelle en l'observance de ses règles, dites semblablement que vous avez veu une vraye religieuse. Car enfin ce sont nos bonnes œuvres qui nous font estre ce que nous sommes, et c'est par icelles2 que nous devons estre reconnus et estimez.

    Ne vous contentez donc pas seulement, lorsqu'on vous interroge, et qu'on vous demande qui vous estes, de dire seulement : Je suis chrestien ; mais vivez en sorte qu'on puisse dire de vous qu'on a veu un homme qui ayme Dieu de tout son cœur, qui garde ses commandemens, qui fréquente les sacremens, et qui fait des œuvres dignes d'un vray chrestien. Il est vray que ce nom est le plus beau tiltre que nous nous puissions donner; et j'ay tousjours eu une particulière dévotion à S Blandine qui fut martyrisée à Lyon, laquelle, parmy les grands tourmens qu'on luy faisoit souffrir, alloit doucement disant : Je suis chrestienne, se servant de ce nom comme d'un baume sacré pour guérir toutes ses playes.

    Ceeci vident dites à Jean que les aveugles voyent, dit Nostre-Seigneur. O Dieu! quel plus grand aveuglement y a-t-il que le nostre, qui, estant si pleins d'abjection et de misères, voulons neantmoins paroistre et estre estimez par dessus les autres ! mais qu'est-ce qui nous aveugle de la sorte, sinon nostre amour-propre? ceux qui ont peint l'amour, luy ont bandé les yeux, disant qu'il estoit aveugle. Or, l'on peut bien dire, avec plus de vérité, que l'amour-propre est aveugle, parce qu'il n'a point d'yeux pour voir sa propre misère, son abjection et le néant d'où il est sorty : et c'est une très-grande grâce que Dieu nous fait, quand il nous donne sa lumière pour reconnoistre nostre abjection; c'est un signe de la conversion intérieure du cœur que de connoistre ses propres misères et défauts, et celuy qui se connoist bien soymesme ne désire point d'estre estimé, ny ne se fasche point qu'on le tienne pour imparfaict, ny qu'on le traitte comme tel.

    Claudi ambulant, les boiteux, dit Nostre-Seigneur, vont droict. Or, pour tirer quelque instruction de ces parolles, il faut sçavoir que nous avons deux parties en nous, qui sont comme les deux jambes de nostre ame, à sçavoir : la partie concupiscible, et la partie irascible, desquels procèdent toutes nos passions; et quand ces deux parties ne sont pas bien réglées, mortifiées et soumises à la raison, elles font l'homme boiteux. La partie concupiscible est celle qui convoite des biens, des honneurs, des dignitez et prééminences, des voluptez et playsirs, et qui fait que l'homme devient cupide et avaricieux; et cette partie n'estant pas bien réglée, il boite de ce costé-là. Il s'en treuve d'autres qui ne sont pas convoiteux, mais ils ont la partie irascible si forte que, lorsqu'elle n'est pas bien soumise à la raison, ils se mettent en cholere, se troublent et s'inquiètent quasi à tous propos, et se ressentent si vivement des moindres contradictions qui leur sont faites, qu'ils sont tousjours à rechercher des inventions pour se venger d'une petite parolle qui leur aura esté dite, ou d'un petit tort qui leur aura esté fait. Or, de quelque costé que cette partie se tourne, elle est si forte, que quand elle se tourne du costé du mal, on a bien de la peine de la redresser.

    Certes, il se treuve plusieurs personnes dans le monde, qui ayant ces deux parties desreglées, l'on peut véritablement dire qu'elles boitent des deux costez : mais Nostre-Seigneur est venu pour les faire marcher droict devant sa face, il est venu pour faire marcher droictement les hommes en l'observance de ses divins commandemens ; c'est pourquoy il ordonne aux disciples de S. Jean de luy dire que les boiteux marchent droict.

    Leprosimundantur, les lépreux sont guéris, ajouste ce divin Sauveur. Il y a un grand nombre de lépreux spirituels parmy le monde, et ce mal n'est autre qu'une certaine langueur, négligence et tepidité3 intérieure que Ton a au service de Dieu, qui est cause que Ton fait toutes ses actions sans force ny vigueur : l'on ne commet pas de grands péchez, mais l'on commet tant d'imperfections et de petits manquemens, que le cœur en demeure tout alangoury4 et affoibli. Mais la plus grande misère et le plus grand mal de ceux qui sont atteints de cette lèpre spirituelle, est qu'on ne les oseroit toucher qu'on ne les picque jusques au cœur, et cela parce qu'ils sont si hautains et remplis d'estime d'euxmesmes, qu'ils ne sçauroient souffrir qu'on les reprenne ou advertisse de leurs défauts, que soudain ils nes'eslevent et fassent paroistre du mescontentement.

    Surdi audiunt, les sourds entendent, dit nostre divin Sauveur. Il y a une certaine surdité spirituelle qui est bien dangereuse, qui n'est autre qu'une vaine complaisance que Ton a de soy-mesme et de ses actions, qui fait que Ton croit estre desjà pàrfaict, de sorte qu'il semble qu'on n'aye plus besoin d'instruction : l'on ne se soucie plus d'entendre prescher la parolle de Dieu, de lire des livres dévots, d'estre repris et redressé de ses défauts, et ainsi Ton se met en grand péril. Et cette surdité est bien dangereuse; car, comme c'est un très-bon signe en une personne, quand elle escoute volontiers la parolle de Dieu, et les enseignemens qu'on Iuy donne pour son advancement en la vertu ; aussi est-ce un mauvais signe, quand elle se degouste de ces choses et pense n'en avoir plus besoin.

    Mortui resiirgunt, les morts sont ressuscitez. C'est la parolle de Dieu qui ressuscite les morts; c'est en escoutant les prédications que l'on reçoit de bons mouvements, qui font que l'ame ressuscite du péché à la grâce. C'est aussi par le moyen de la lecture des bons livres que le cœur est vivifié, et prend tousjours nouvelles forces et vigueur pour servir Dieu.

    Pauperes evangelizantur, les pauvres sont evangelizez. Il y en a quelques-uns qui disent que les pauvres evangelizent : or, soit qu'il se doive entendre en ce sens ou non, j'ayme mieux me tenir au texte de l'Evangile, et dire, avec Nostre-Seigneur, que les pauvres sont evangelizez. Certes, les disciples de S. Jean ne treuverent pas Nostre-Seigneur parmy les princes et les grands du monde, mais avec les pauvres, lesquels l'escoutoient et le suivoient par tout où il alloit; car ce cher Sauveur de nos ames estoit spécialement venu pour les pauvres, et prenoit un singulier plaisir d'estre avec eux. 0 Dieul avec quelle douceur les enseignoit-il, comment s'accommodoit-il à leur ignorance! il se faisoit tout à tous, pour les sauver tous. Il repose son esprit sur les pauvres et sur les humbles; car la pauvreté engendre l'humilité : il fuit les cœurs hautains et orgueilleux, et ce communique aux simples, et par cette communication il leur donne son esprit, par lequel ils opèrent de grandes choses; et par ce moyen il confond les choses hautes et relevées de ce monde par les basses et simples, ainsi que dit le grand Apostre : Qum stulta sunt mundi elegit Deas, ut confundat sapientes; et infirma mundi elegit D'eusj ut confundat fortia (i. Cor. 1). C'est pourquoy nous pourrions dire aussi avec vérité, que non seulement les pauvres sont evangelizez, mais aussi qu'ils evangelizent, Dieu se servant d'eux pour porter la vérité de sa parolle par tout le monde; et quoy qu'il soit très-vray que nostre divin Sauveur et Maistre estoit venu pour enseigner aux grands et aux petits, aux doctes et aux ignorans la doctrine de salut, neantmoins on l'a tousjours treuvé parmy les pauvres et simples du peuple. Ce qui nous fait voir que l'esprit de Dieu est bien different de celuy du monde, qui ne fait estât que de ce qui paroist et qui a de l'esclat.

    Les anciens philosophes ne vouloient recevoir en leurs escholes que ceux qui avoient un bel esprit et un grand jugement, et s'ils ne les rencontroient que tels, ils disoient librement : Ce n'est pas là un tableau propre pour mon pinceau. Et nous voyons encore maintenant parmy le monde combien ceux qui ont l'esprit grossier sont mesprisez des hommes, qui ne prennent plaisir qu'à estre et converser parmy ceux qui ont l'esprit beau et subtil, et quoy qu'ils soient hautains, fins et superbes, n'importe, l'esprit du monde supporte cela : mais l'esprit de Dieu fait tout le contraire; car il rejette les superbes, et converse avec les ames simples et humbles ; et parce que cela ne se prattique pas volontiers, Nostre-Seigneur le met au nombre des miracles, disant que les pauvres sont evangelizez : Paitperes evangelizantur.

    Puis il dit : Bienheureux seront ceux qui ne se scandalizeront point en moy ; Et beatus est qui non fuerit scandalizatus in me (Matth. H ). Mais quoy? que dites-vous, Seigneur? comment se pourroit-il faire que vous voyant opérer tant et de si grands miracles, vous voyant exercer des œuvres de si grande charité et miséricorde, l'on pust se scandalizer de vous? Je seray, dit-iJ, l'opprobre des hommes et le rebut du peuple : Opprobrium hominum, et abjectio plebis (Psal. 21). Je seray scandale aux Juifs et folie aux Gentils : Judœis scandalum, Gentibus staltitiam (i. Cor. 1). Mais bien-heureux seront ceux qui ne se scandalizeront point en moy; car, moy qui suis icy parmy vous, faisant de si grands prodiges et miracles, je dois estre crucifié, et mourir attaché sur une croix, de quoy plusieurs se scandalizeront. O que bien-heureux, mes chères ames, seront ceux qui ne se scandalizeront point des opprobres et ignominies de Nostre-Seigneur, et qui, pendant cette vie, se crucifieront avec luy méditant sa passion, portant en eux sa mortification, ne se scandalizant point de voir qu'il a esté fait le rejet, le rebut et la risée du monde !

    Certes, il est vray que si nous voulons estre sauvez il nous faut attacher à la croix de Nostre-Sauveur, la méditer, et porter en nous sa mortification. Il n'y a point d'autre chemin pour aller au ciel; Nostre-Seigneur y a passé le premier : tant d'extases, d'eslevations d'esprit et de ravissemens que vous voudrez, eslevezvous si vous pouvez jusqu'au troisiesme ciel avec S. Paul; mais si, avec cela, vous ne demeurez en la croix de Nostre-Seigneur, et ne vous exercez en la mortification de vous-mêmes, je vous dy que tout cela n'est rien que vanité, et que vous demeurerez vuides de tout bien, sans vertu, subjets et disposez à vous scandalizer, avec les Juifs, de la passion de nostre divin Sauveur. En somme, il n'y a point d'autre porte pour entrer au ciel que l'humiliation et la mortification.

    Or, pour continuer nostre Evangile, les disciples de S. Jean s'en retournèrent vers luy ; mais quels pensez-vous qu'estoient les cœurs de ces bons disciples? ô que grande estoit la suavité et la consolation qu'ils avoient reçeuë en la compagnie de Nostre-Seigneur, et qu'il leur tardoit d'estre auprès de S. Jean, pour luy dire ce qu'ils avoient veu et entendu de ce divin Sauveur, et qu'ils s'alloient doucement entretenant des grands miracles et des merveilles qu'il avoit faits en leur présence, et des choses qui leur avoient esté dites par les apostres! Illis autem abeitntibus, cœpit Jésus dicere ad turbas de Joanne : Quid existis in desertum videre? arundinem vento agitatam (Matth. 11)? Et comme ils furent partis, Nostre-Seigneur se tournant vers le peuple qui le suivoit, leur dit : Qu'estes-vous allez voir au désert? peut-estre que vous y avez veu un roseau sur un rocher, au milieu d'une mer agitée, exposé à ses orages et tempestes. O non certes, S. Jean n'estoit point un roseau d'inconstance; car il est tousjours demeuré ferme et inébranlable au milieu des vagues et tempestes des tribulations.

    Mais pourquoy, dira quelqu'un, Nostre-Seigneur ne loùa-t-il pas S. Jean en la présence de ses disciples? Les anciens Pères disent que ce fut pour deux raisons : la première, parce que ces bons disciples aymoient tellement leur Maistre, et l'estime qu'ils en avoient estoit si grande, qu'ils l'avoient, ce semble, préféré à Nostre-Seigneur, lorsqu'ils luy dirent : Pourquoy nous et les pharisiens jeusnons-nous, et tes disciples ne jeusnent point? s'étonnant de quoy Nostre-Seigneur, qui estoit tenu parmy le peuple pour un grand prophète, ne faisoit point jeusner ses apostres, comme S. Jean faisoit ses disciples : il n'estoit donc pas convenable qu'il le loùast en leur présence ; car il y avoit danger qu'ils ne vinssent à le surestimer à Nostre-Seigneur. Voilà pourquoy cette divine sapience ne dit rien de luy en leur présence.

    L'autre raison pour laquelle Nostre-Seigneur ne loua point S. Jean en la présence de ses disciples, fut parce qu'il n'estoit point flatteur-, et s'il eust loué S. Jean en leur présence, on eust pu juger que c'estoit par flatterie ce qu'il en faisoit, cela luy pouvant estre rapporLé par ses deux disciples : ce qui estoit grandement esloigné de l'esprit de nostre divin Sauveur, qui est la vérité mesme, et lequel, sçachant que l'esprit humain y pourroit treuver à redire, il ne loua point S. Jean en la présence de ses disciples. Mais quand ils furent partis, il dit aux Juifs : Quid existís in desertum videre? Qu'estes-vous allez voir au désert? Considérez cet homme que vous avez veu, ou plutost cet ange revestu d'un corps humain : vous n'avez point treuvé un roseau d'inconstance, qui tourne à tous vents, mais un rocher en fermeté; vous avez veu un homme qui a une esgalité admirable parmy la variété de divers accidens qui luy arrivent, et qui est tel en l'adversité qu'en la prospérité; tel dans la prison et dans les persécutions que dans le désert; tel dans le mespris que parmy les applaudissemens : aussi joyeux en l'hiver de l'adversité qu'au printemps de la prospérité, il fait les mesmes fonctions dans la prison qu'il faisoit dans le désert. Mais quant à nous, certes, nous sommes si variables, qu'il semble que nous allons selon le temps et la saison, et il se treuve des personnes si inesgales, que lorsque le temps est beau, il n'y a rien de si joyeux, et quand il est pluvieux, rien de si triste. Tel est fervent, prompt et joyeux en la prospérité, qui en l'adversité sera si foible, abattu et deconforté5 qu'il faudra employer le ciel et la terre pour le remettre. Vous en verrez d'autres qui désirent la prospérité, parce qu'en ce temps ils font des merveilles, ce leur semble. D'autres ayment mieux l'adversité, d'autant, disent-ils, qu'elle les fait mieux retourner à Dieu. Enfin nous sommes si variables et si bizarres, que nous ne sçavons pour l'ordinaire ce que nous voulons. Il n'y a point d'esgalité parmy nous, et toutesfois c'est une vertu des plus nécessaires qui soit en la vie spirituelle. Nous sommes des roseaux d'inconstance, qui nous laissons souvent emporter à suivre nos mauvaises humeurs et inclinations.

    Finissons ce discours en disant du glorieux S. Ambroise, duquel nous célébrons demain la feste, ce que nostre divin Sauveur dit de S. Jean-Baptiste : Vous n'avez point veu un roseau d'inconstance dans le désert ; ains un homme qui a une esgalité admirable. Il est rapporté en sa vie qu'estant encore petit enfant dans le berceau, un essaim d'abeilles se vint poser et faire du miel sur ses lèvres, comme un présage de sa future douceur et mansuétude; et le grand S. Augustin raconte, en ses Confessions, que non seulement les doctes prédications de ce sainct, mais encore sa grande debonnaireté ayda beaucoup à sa conversion. Or, si nous demandons à ce glorieux sainct qui il est, nous aurons sans doute la mesme response que Nostre-Seigneur fit aux disciples de S. Jean : Dites ce que vous avez veu et entendu ; dites que vous avez veu un homme-doux, bénin, charitable et un vigilant pasteur, zélé de la gloire de Dieu : en somme, dites que vous avez veu un homme accomply en toutes sortes de vertus, qui s'acquittoit soigneusement de tous les devoirs de sa charge, et qui avoit les deux parties de l'ame si bien réglées, qu'il n'avoit point de haine que pour le péché, contre lequel il animoit son zele, n'y d'amour que pour la dilection de nostre divin Sauveur. Mais toutesfois combien que (1) grandement doux et clément, si (2) estoit-il grandement severe à punir, et reprendre ce qui estoit digne de reprehension, sans se laisser fleschir par aucunes considérations humaines.

    Quel zele ne fit-il [jas paroistre en la façon qu'il traitta l'empereur Theodose, luy refusant l'entrée de l'église, et luy parlant avec une fermeté admirable, sans jamais désister jusques à ce qu'il eust reconnu sa faute? O qu'il fit bien paroistre qu'il n'avoit esgard ny à roy, ny à empereur, pour obeyr à Dieu et demeurer ferme à exercer ce qui estoit du devoir de sa charge. Et la renommée de ce grand sainct s'estendant partout, à cause de ses rares vertus et de son grand sçavoir; il venoit des gens fort doctes et expérimentez de bien loin, pour entendre sa doctrine. Vous voyez donc bien maintenant comme il est vray que l'homme se connoist par ses œuvres. Donc, si nous voulons sçavoir qui nous sommes, il nous faut regarder quelles sont nos œuvres, reformant ce qui n'est pas bien, et perfectionnant ce qui est bon, afin qu'imitant ces deux glorieux saincts en leurs vertus, nous puissions, après cette vie, jouyr avec eux de la gloire éternelle, là-haut au ciel. Au nom du Pere, du Fils et du Sainct-Esprit. Amen.

    DIEU SOIT BENY.

    (i) Combien que, quoique. — (S) Si, encore.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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