La Vive Flamme de l'amour · Saint Jean de la Croix
Cantique II
SECOND CANTIQUE.
L’ame expose dans ce second Cantique, comment les trois personnes de la très-sainte Trinité font en elle le grand ouvrage de l’union divine. Elle leur donne les noms de
main, de cautère et d’attouchement, parce qu’ils conviennent à l’effet que chacune d’elles produit. Elle attribue le cautère au Saint-Esprit, la main au Père, l’attouchement au Fils. Ainsi l’ame leur donne de grandes louanges, en publiant trois sortes de dons et de biens, qu’ils lui accordent en la faisant passer d’un état de mort à une vie parfaite, et en la transformant en eux-mêmes.
Le premier don est une plaie très-délicate que le Saint-Esprit lui fait, et qu’elle nomme pour cette cause cautère. Le second est le goût de la vie éternelle ; le Fils en est l’auteur c’est pour cette raison qu’elle l’appelle attouchement. Le troisième est le parfait attouchement de l’ame ; c’est le Père qui le lui fait, et qui a pour ce sujet le nom de main fort douce.
Quoiqu’elle nomme ici les trois personnes divines, à cause des effets qui sont propres de chacune d’elles, néanmoins elle ne parle que de la seule nature divine. Vous avez, dit-elle, changé ma mort en la vie. Car les trois personnes divines font indistinctement la même chose ; et comme on attribue à une seule ce qu’elles font toutes trois ensemble, on attribue à toutes trois ensemble ce qu’une seule opère.
Ô cautère agréable !
Moïse dit dans le Deutéronome, que Dieu est un feu consumant. C’est en effet un feu
d’amour, mais un feu d’une vertu et d’une force infinie, qui peut consumer tout ce qu’il touche et le changer en lui-même. Toutefois quand il s’attache aux hommes, il les brûle autant que chacun y est disposé et qu’il en est capable ; il brûle les uns plus, les autres moins, autant qu’il lui plaît, de la manière et dans le temps qu’il le trouve bon. Ce feu d’amour est infiniment grand ; il fait quelquefois de plus violentes, quelquefois de plus douces impressions sur l’ame. Mais après tout, l’ardeur qui la brûle est si excessive, qu’elle croit qu’on n’en peut sentir de plus embrasée dans tout l’univers. C’est pourquoi elle appelle cautère l’action de ce feu, parce qu’il la pénètre intérieurement, et qu’il fait en elle un effet plus véhément que tous les corps enflammés n’en peuvent produire. Or lorsque ce feu divin a transformé l’ame en lui-même, non-seulement l’ame sent la brûlure, elle est encore elle-même toute feu et toute brûlure. Mais c’est une chose étonnante que ce feu céleste, pouvant plus facilement réduire à rien mille mondes, que le feu élémentaire ne pourrait détruire une feuille, néanmoins il ne consume pas les esprits qu’il brûle ; mais il les embrase selon la mesure de leurs forces et de leur ardeur, et il les transforme en Dieu. C’est ce qui arriva aux Apôtres, comme il est rapporté dans l’Écriture. (Act. 2. 3.) Car lorsque ce feu descendit impétueusement du Ciel, ils en furent intérieurement enflammés, selon la remarque de saint Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix, éd. 1849 .
Ces communications n’ayant point d’autre fin que d’élever l’ame, cette ardeur ne l’incommode et ne la resserre pas, mais elle la dilate ; elle ne l’afflige pas, mais elle l’éclaire ; elle la réjouit, elle l’enrichit : c’est pourquoi l’ame dit qu’elle lui est fort douce et fort agréable.
Ainsi lorsqu’une ame est assez heureuse pour recevoir les impressions de ce sacré cautère, elle connaît tout, elle goûte tout avec plaisir, elle fait avec succès tout ce qu’elle veut ; rien n’a l’avantage sur elle ; rien ne lui peut donner aucune atteinte. C’est elle dont l’Apôtre dit, que l’homme spirituel juge de toutes choses, et qu’il ne peut être jugé de personne ; et qu’il n’y a rien de si caché qu’il ne sonde, jusqu’aux plus profonds secrets de Dieu.
Ô ames, qui avez mérité de ressentir les flammes de ce feu divin, que votre gloire est grande ! Il pouvait vous consumer et vous anéantir ; mais il se contente de vous élever au comble du plus grand honneur qu’une créature puisse recevoir. Il ne faut pas cependant être surpris de ce que Dieu conduit des ames à cet éminent degré de gloire : il est le seul qui peut faire des choses si étonnantes. Mais comment comprendra-t-on les joies infinies de l’ame, que ce feu sacré dévore si agréablement sans la dé-
truire ? Elle voudrait bien les exprimer, mais ne le pouvant faire, elle en marque seulement la grandeur par cette exclamation : Ô plaie délicieuse !
Ô plaie délicieuse !
Celui qui fait la plaie, la guérit lui-même, et il la guérit lorsqu’il la fait. Il est en quelque façon semblable à un fer tout rouge de feu ; quand on l’applique sur une plaie il l’augmente, et il en fait une plaie de feu ; et si on continue de l’appliquer, la plaie s’élargit et s’approfondit de telle sorte, qu’elle détruit enfin le corps qui l’a reçue. De même le cautère de l’amour divin guérit la plaie d’amour qu’il a faite à l’ame ; et il l’augmente toutes les fois qu’on l’applique. Car le remède que l’amour emploie pour guérir l’ame qu’il a blessée, est de la blesser davantage, et de multiplier ses blessures, jusques à ce que l’ame ne soit plus qu’une plaie universelle. De cette manière l’ame n’étant plus qu’une plaie d’amour, et par ce moyen étant toute changée en plaies et en amour elle est guérie. Car c’est la nature de cette divine maladie, que celui qui est le plus blessé est le plus sain, et celui qui est tout couvert et tout pénétré de plaies, est sain en toutes ses parties. Cela n’empêche pas que ce divin cautère n’exerce sa vertu sur l’ame toute blessée et toute guérie : car il adou-
cit ses plaies, il la réjouit en sa guérison, de la manière que nous l’avons expliqué. C’est pourquoi elle s’écrie : Ô plaie délicieuse ! Aussi est-elle d’autant plus douce et plus délicieuse, qu’elle vient d’un feu d’amour plus sublime et plus éminent. C’est le Saint-Esprit qui en est l’auteur, et qui l’a fait, afin que l’ame soit abîmée dans une mer de délices. Ô heureuse plaie, puisque la même main qui te fait te guérit ! ô plaie agréable puisque tu ne causes à l’ame que des plaisirs inconcevables ! tu es extrêmement grande, parce que celui qui te fait est infini ; les joies que tu répands dans l’ame sont sans bornes ; parce que le feu de l’amour divin est sans limites. Donc, ô plaie délicate, et d’autant plus excellemment délicate, que tu descends plus profondément dans le centre de l’ame, afin que ce feu sacré remplisse d’ardeur et de plaisir toute sa substance et toutes ses puissances. On peut dire après cela que ce cautère et cette plaie sont le plus haut degré d’amour où l’on puisse monter en cet état. Il y en a néanmoins plusieurs autres, qui n’ont rien de si relevé ni de semblable à celui-ci. Car c’est Dieu même qui s’écoule dans l’ame et qui la touche, sans user des fantômes que l’imagination peut former.
Il y a encore une autre manière très-sublime d’enflammer l’ame : c’est lorsqu’un amour très-ardent et tout séraphique la transperce d’une flèche de feu, ou la brûle d’un charbon allumé, ou pour mieux dire, lui applique ce cautère et cette flamme si
noble et si excellente. Alors comme la flamme d’une fournaise s’élève en haut, et le feu devient plus ardent lorsqu’on remue le bois qui l’entretient, de même quand l’ame est ainsi pénétrée, la flamme de cet amour sort et monte en haut avec impétuosité, et l’ame sent sa plaie avec un plaisir qui surpasse nos pensées et nos expressions. Car elle est toute émue avec un agrément admirable. Ces mouvemens vifs et délicieux passent jusqu’au centre le plus profond de l’ame, et lui causent une joie inexplicable, qui va toujours se répandant avec de nouveaux accroissemens, comme un feu qui s’est pris à une forêt va toujours s’étendant jusqu’à ce qu’il ait brûlé tout le bois qu’il rencontre. Je puis ajouter que ce que l’ame expérimente alors, se peut comparer comme le royaume du Ciel au senevé dont le Fils de Dieu parle dans l’Évangile : Le royaume du Ciel, dit-il, est semblable au grain de senevé qu’un homme a semé dans son champ. Il n’y a point de grain si petit que celui-là ; néanmoins quand il est cru, il est plus grand que tous les légumes, et il devient un arbre ; de sorte que les oiseaux se viennent loger sur ses branches. En effet, l’ame s’aperçoit que ce feu croit sans cesse, et devient enfin si grand, qu’elle n’est plus elle-même qu’un vaste feu d’amour et
qu’un embrasement universel. Quoique peu de personnes en viennent là, toutefois quelques-uns y sont arrivés, surtout ceux que Dieu a choisis pour être les pères spirituels de plusieurs enfans, auxquels ils doivent laisser en partage leurs vertus et leur esprit. Il leur donne, comme aux chefs, toutes les richesses divines qui doivent passer comme leur succession dans leur famille et dans leur postérité.
Mais pour revenir à l’opération de ce Séraphin, je dis qu’elle consiste à percer l’ame et à lui faire des plaies. De sorte que si Dieu permet quelquefois que quelques-uns de ses effets paraissent dans les sens corporels, la plaie s’ouvre extérieurement à proportion de la blessure que ce Séraphin a faite intérieurement. Ainsi le Séraphin qui avait blessé des flèches de l’amour divin saint François d’Assise, lui marqua de plaies extérieures les pieds, les mains et le côté. Car jamais Dieu n’accorde ses dons au corps, qu’il ne les ait faits auparavant à l’ame. Alors plus la délectation et la violence de de l’amour qui blesse l’ame sont grandes, plus la douleur qui naît des plaies extérieures est aiguë et véhémente, celle-ci croissant à mesure que les autres s’augmentent. La raison est, parce que quand l’ame est purifiée et devenue plus forte pour soutenir l’impression de Dieu, son esprit, qui est aussi et plus fort et plus sain, met toute sa consolation dans la force et dans la douceur de l’esprit de Dieu ; mais en même
temps ces deux esprits, le divin et l’humain, causent une excessive douleur à la chair, parce qu’elle est faible et sujette à la corruption. Si bien que c’est une chose merveilleuse de voir naître la douleur du plaisir, et de trouver l’amertume de l’une dans la douceur de l’autre. Job a connu ce miracle par sa propre expérience, lorsque tout couvert d’ulcères il disait à Dieu : Vous me tourmentez d’une manière admirable. C’est en effet un grand prodige, et une chose digne de la libéralité de Dieu, et de la douceur qu’il réserve pour ceux qui le craignent. Car plus les douleurs sont vives, plus les délices intérieures sont tendres. Ô grandeur immense de mon Dieu, qui fait paraître sa puissance incompréhensible. Car enfin, Seigneur, qui peut, sinon vous, tirer la douceur de l’amertume, et le plaisir des souffrances ? Donc, ô plaie délicieuse ! puisque tu donnes d’autant plus de plaisir que tu croîs davantage.
Mais lorsque la plaie est dans l’ame seule et ne paraît point au dehors, elle est plus violente et plus profonde. Car la chair empêche l’esprit d’agir et elle éteint la vivacité de ses opérations, suivant ce sentiment du Sage : Le corps qui se corrompt, dit-il, appesantit l’ame ; et l’usage de la vie corporelle étouffe l’esprit, quand il s’efforce de
comprendre plusieurs choses. Si bien que celui qui s’attache trop à ses sens extérieurs et intérieurs, ne deviendra jamais fort spirituel. Je dis ceci pour les personnes qui s’imaginent qu’elles acquerront les forces et la sublimité de l’esprit par les opérations et les efforts d’un sens si vil, si bas et si faible. On ne va pas à ce terme, et on n’entre pas dans l’intérieur, lorsque les sens se mêlent dans cet ouvrage. Il faut les exclure et les tenir dehors à la porte, sans leur donner entrée. Ce n’est pas en ce fait la même chose, que si l’esprit faisait rejaillir ses affections et ses opérations sur les sens. Car alors l’esprit exerce sa force sur le corps, comme on le voit en saint Paul, qui sentit dans la chair même les douleurs de Jésus souffrant. Je porte sur mon corps, dit-il, les blessures du Seigneur Jésus. C’est pourquoi la main est douce comme la plaie qu’elle fait ; et celui qui fait un attouchement si délicieux est très-agréable. C’est ce que l’ame montre dans le vers qui suit.
Ô main douce ! Ô délicat attouchement !
Ô main, qui n’étant pas moins généreuse que puissante et riche, répandez abon-
damment vos dons sur moi ! Ô main douce, d’autant plus agréable à mon ame quand vous la touchez, que vous lui seriez formidable, si vous la frappiez rudement ! car vous précipiteriez dans le néant tout l’univers, puisque la terre tremble à votre seul regard ; toutes les nations sont effrayées, et les montagnes s’abaissent et s’anéantissent en votre présence. Donc, encore une fois, ô main agréable, qui avez frappé si durement le saint homme Job, et qui touchez mon ame si doucement, vous ôtez la vie et vous la rendez, et personne ne peut éviter vos coups. Mais vous ô vie divine, vous ne faites jamais mourir que pour faire vivre, comme vous ne blessez jamais que pour guérir. Vous m’avez fait des blessures ; afin de faire ma guérison. Vous avez détruit en moi ce qui me privait de la vie de Dieu, afin que je ne fusse plus animé que de la vie divine.
Tous ces dons, ô mon Dieu, sont les effets de votre miséricorde et de votre libéralité, et vous m’avez accordé ces grâces par le divin attouchement de votre Fils, qui est la splendeur de votre gloire et l’impression de votre personne. C’est par lui que vous m’a-
vez touché ; et comme il est votre sagesse, c’est par lui que vous conduisez toutes choses depuis leur commencement jusqu’à leur fin avec une force et une douceur égale. Ô Verbe éternel, que vous touchez purement ! que vous pénétrez subtilement la substance de mon ame, à cause de la pureté et de la sublimité de votre substance ! Ô quelles divines douceurs lui faites-vous goûter alors ! On n’en trouve point de semblables dans Téman ni dans la terre de Chanaan. Autrefois, après que la seule ombre de votre puissance et de votre force eut renversé les montagnes et brisé les pierres, vous vous fites sentir au prophète Elie par le souffle d’un petit vent très-agréable. Vous faites encore la même chose présentement. Étant aussi puissant et aussi redoutable que vous êtes, vous vous communiquez à l’ame avec une douceur admirable. Ô ame heureuse, qui recevez des traitemens si doux, publiez-les par toute la terre ; donnez-en connaissance au monde. Mais non, ne lui en parlez point ; il ne sait ce que c’est que ces plaisirs tout divins ; il ne peut ni les comprendre ni en jouir ; et quoique vous puissiez lui dire, il ne vous écoutera pas.
Ô mon Dieu et ma vie ! ceux-là vous verront et vous sentiront dans la délicatesse de vos touches intérieures, qui, se dégageant des choses matérielles, se seront rendus assez spirituels et assez subtils pour recevoir vos impressions ; car les choses subtiles s’accordent facilement avec celles qui sont de même nature. Mais afin que vous les rendiez capables de cette faveur, vous vous cachez dans la substance de leur ame ; vous les retirez de la connaissance et des atteintes des créatures : Vous les mettez à couvert sous votre face contre les troubles et les inquiétudes que les hommes pourraient leur causer. Ô mille fois, délicieux attouchement ! qui consumez l’ame par la force de votre subtilité, qui lui ôtez le goût de toutes les créatures, qui l’attachez à vous seul, qui vous imprimez en son cœur d’une manière si charmante, que les touches des choses inférieures ou supérieures, terrestres ou célestes lui paraissent rudes et l’offensent, qu’elle ne saurait qu’avec peine en parler, où les goûter même très-légèrement.
Comme une chose est d’autant plus étendue et se communique davantage, qu’elle est plus fine et plus subtile ; cet attouchement sacré est d’autant plus vaste et plus profond, qu’il a plus de subtilité et de délicatesse et il inspire à mon ame d’autant plus de simplicité et de pureté, qu’il est plus
pur lui-même et plus simple. Ô délicieux attouchement ! comme vous n’avez rien de corporel, vous pénétrez davantage mon ame ; vous la délivrez des images matérielles, et par l’impression de votre être tout divin, vous la rendez d’humaine toute divine. C’est pourquoi elle dit encore :
Qui a le goût de la vie éternelle.
On sent dans cet attouchement un avant-goût du paradis, quoiqu’on ne le sente pas dans un degré parfait et consommé. Cela n’est pas incroyable, puisque Dieu se peut donner en substance à l’ame, comme il s’est donné à plusieurs Saints en cette vie. De là vient qu’on ne peut expliquer la délectation inconcevable qui naît de cette divine communication. Aussi je voudrais bien n’en point parler, de peur qu’on ne croie que ce n’est pas quelque chose de plus grand que tout ce qu’on en dit : les paroles même nous manquent pour éclaircir des choses si sublimes, et telles que les saintes ames les expérimentent. Ces délices ont cela de propre, que celui qui les goûte en a quelque intelligence pour lui-même ; il les sent, il en jouit ; mais il est obligé de les cacher dans le silence ne pouvant les expliquer. Il voit bien que ces faveurs sont semblables à cette pierre dont saint Jean parle dans l’Apocalypse : Je donnerai au victorieux une pierre blanche, où sera écrit un nom nouveau que per
sonne ne sait que celui qui le reçoit. C’est pourquoi tout ce qu’on en peut dire est, qu’il goûte par avancé la vie éternelle. Car quoiqu’en cette vie ce divin attouchement ne nous élève pas à la même perfection que nous aurons dans la gloire des Bienheureux, néanmoins il nous imprime le goût de la vie future et immortelle. Ainsi l’ame est d’une manière admirable participante des choses divines ; elle en sent les douceurs ; elle possède par une infusion surnaturelle la force, la sagesse, l’amour, la beauté, la grâce, la bonté, plusieurs autres biens célestes. Car puisque Dieu est lui seul toutes ces choses, dès-là qu’il se communique à l’ame par ces sacrés écoulemens de lui-même, il l’enrichit de tous ces dons, et elle les goûte dans un souverain degré d’excellence. L’abondance de ces grâces et de ces tendresses d’esprit se répand même sur le corps, et se glisse jusques dans la moëlle des os, qui semblent lui dire, selon le langage de David : Seigneur, qui peut être semblable à vous ?
Qui me paye toutes mes dettes.
Il est nécessaire de développer ici la nature des dettes qu’on paye à l’ame en cet
état. Pour cet effet, on remarquera que les personnes que Dieu conduit à cette union où elles règnent avec lui, ont essuyé de grands travaux et de grandes afflictions car on n’entre dans le royaume du Ciel que par les souffrances.
Or ceux qui doivent s’unir à Dieu souffrent plusieurs peines, soit des sens, soit de l’esprit, afin que ces deux parties soient parfaitement purifiées, comme nous avons dit dans la Montée du Mont-Carmel et dans la Nuit obscure de l’Ame. La cause de ces croix est, parce que la connaissance de Dieu et les délices spirituelles qui coulent de cette source divine, ne peuvent ni entrer ni demeurer dans l’ame, avant que les sens et l’esprit soient dégagés de leur grossièreté et de leurs imperfections. Et parce que les afflictions et la vie dure déchargent les sens de ce qu’ils ont de plus matériel, et les rendent plus délicats et plus fins, parce que les tentations, les obscurités, les abattemens de cœur disposent l’esprit à sa transformation en Dieu, il est nécessaire de passer par ces rudes épreuves, comme les ames passent par le purgatoire pour arriver à l’union divine. Toutefois il y a de la différence en ces peines : elles sont plus grandes et plus longues en quelques-uns ; plus courtes et plus petites en quelques autres, selon les degrés d’union que Dieu leur destine, et selon la force ou la faiblesse des vices dont ils doivent être affranchis.
Cependant l’ame acquiert par ces amer-
tumes les vertus, la fermeté et la perfection : Car la force se perfectionne dans la faiblesse, dit saint Paul, et on cultive mieux les vertus quand les croix exercent notre patience. En effet, comme un forgeron ne peut donner au fer la figure qu’il veut qu’en mettant dans le feu, en le frappant du marteau, et en le diminuant par ce travail, ainsi Dieu ne peut transformer l’ame en lui-même, qu’en la jetant dans le feu des souffrances, en la frappant de plusieurs tentations, et en lui ôtant une partie de ce qu’elle a dans l’esprit et dans les sens. Le prophète Jérémie avoue que c’est par cette voie que Dieu l’a instruit. Il a envoyé d’en haut, dit-il, du feu dans mes os, et il m’a enseigné. Vous m’avez châtié, Seigneur, et j’ai été instruit. Que sait celui, dit encore l’Écclésiastique, qui n’a point été tenté ?
On doit remarquer ici que peu de gens montent à cet état si relevé, parce que plusieurs se comportent lâchement, lorsque Dieu commence à faire ce grand ouvrage en leur ame. Ils ne veulent ni endurer la moindre mortification, ni travailler avec une solide patience à leur avancement spirituel. C’est pourquoi Dieu ne les trouvant pas assez forts et assez constans ne conti-
nue pas à les purifier et à les relever de la poussière de la terre, et de la bassesse de leurs sens et de leurs passions. On pourrait leur dire justement ces paroles de Jérémie : Si vous avez tant de peine à marcher avec ceux qui vont à pied, comment pourrez-vous courir avec ceux qui vont à cheval ? Et parce que vous avez été en sûreté et en repos dans un pays de paix, comment ferez-vous lorsque le superbe Jourdain vous fera la guerre ? Comme s’il disait : Si vous marchez si lentement dans les traverses qui sont communes aux hommes en cette vie, c’est-à-dire, si vous les supportez avec si peu de courage, que feriez-vous s’il vous fallait courir aussi vite que des cavaliers ? C’est-à-dire, si vous étiez contraint d’endurer des afflictions plus grandes que celles qu’on voit ordinairement dans le monde ? Si vous n’avez pas voulu troubler votre repos, c’est-à-dire, si vous n’avez pas osé déclarer la guerre à votre sensualité qui fait tout votre plaisir, comment résisterez-vous aux attaques du superbe Jourdain ? c’est-à-dire, comment soutiendrez-vous les eaux enflées des souffrances qui vont inonder votre intérieur et votre cœur ?
Ô ames, qui voulez vivre dans les consolations, si vous connaissiez combien il vous est nécessaire d’être affligées pour parvenir à cet état combien il vous est utile d’être
mortifiées pour obtenir de si grands biens, vous ne chercheriez aucune satisfaction ; au contraire, vous aimeriez à porter les croix les plus pesantes et les plus amères. Vous compteriez ces peines entre les grâces singulières que vous recevez du Ciel, parce qu’elles vous feraient mourir au monde et à vous-mêmes, et vivre à Dieu dans les torrens de ses délices spirituelles. Vous mériteriez aussi que sa divine bonté jétât les yeux sur vous pour vous délivrer de vos troubles intérieurs, et pour vous purifier de vos taches et de vos défauts. Car il est juste que les personnes à qui Dieu veut faire ces faveurs l’aient servi long-temps avec patience, avec constance, avec soin de lui plaire, avec zèle pour lui procurer de l’honneur. N’est-ce pas ce que l’Ange Raphaël dit au saint homme Tobie ? Parce, dit-il, que vous étiez agréable à Dieu, il était nécessaire que vous fussiez tenté ; c’est-à-dire, que vous souffrissiez beaucoup avant que vous fussiez favorisé de ses grâces et comblé de ses bienfaits. Ainsi, dit l’Écriture, il passa le reste de ses jours dans la douceur et dans la joie. Dieu a tenu la même conduite envers Job. Après l’avoir reconnu devant les bons et les mauvais Anges pour son
fidèle serviteur, il l’abyma dans une mer de souffrances de corps et d’esprit, et il l’éleva ensuite au comble de toutes sortes de biens spirituels et temporels.
Voilà comme Dieu se gouverne avec ceux qu’il veut mener à la plus haute perfection : il les plonge dans un torrent de peines insupportables ; il les y lave de tous leurs vices ; il les en retire purs et nets ; il les unit à lui, et il les transforme en lui, qui est le plus sublime degré de grandeur qu’il puisse leur communiquer en cette vie. C’est pourquoi il est de la dernière conséquence pour l’ame de porter avec persévérance toutes ces peines, soit intérieures ou extérieures, soit spirituelles ou corporelles, soit plus grandes ou plus petites. Elle doit les recevoir toutes de la main de Dieu, qui les lui envoie pour l’avancer en la vertu, et pour la guérir de ses maladies spirituelles, comme nous l’apprenons du Sage. Si l’esprit, dit-il, ou la colère de celui qui a la puissance en main se décharge sur vous, ne quittez pas votre poste ce sera un remède pour vous qui vous guérira de vos péchés les plus énormes. C’est-à-dire, si quelque grande affliction vous assaillit, ne perdez pas la situation ou la fermeté de votre cœur, parce qu’elle arrêtera le cours de vos péchés , elle vous délivrera des méchantes habitudes qui vous entraînaient dans
les crimes. En effet, les peines détruisent pour l’ordinaire les mauvaises coutumes des pécheurs. Voilà pourquoi l’ame doit tourner à bonheur d’être éprouvée de la sorte, puisque c’est par ce chemin qu’elle va à la perfection et à l’union de l’amour divin.
Lors donc qu’elle fait réflexion sur la récompense de ses travaux passés, lorsqu’elle voit que ses ténèbres sont changées en lumières, selon l’expression de David, lorsqu’elle considère tous les biens surnaturels que ses désolations lui ont procurés, elle dit avec joie :
Qui me paye toutes mes dettes.
C’est aussi ce que le Roi-prophète exprime admirablement : Il est vrai, Seigneur, dit-il, que vous m’avez accablé de plusieurs afflictions très-grandes ; mais vous vous êtes enfin tourné vers moi ; vous m’avez rendu la vie et la force ; vous m’avez retiré des abîmes de la terre ; vous avez fait éclater sur moi votre magnificence, et vous m’avez rempli de très-douces consolations. On peut comparer l’ame à Mardochée et à Esther. Comme l’un se tenait à la porte, du palais d’Assuérus sans oser entrer, et fut enfin récompensé de ce Prince ; comme l’autre déplorait sa perte et celle des juifs
qu’on devait faire mourir, et fut après toutes ces traverses reçue favorablement de ce Monarque, qui lui accorda tout ce qu’elle lui demanda, de même cette ame qui n’osait s’approcher de Dieu pendant le cours de ses misères, en est maintenant traitée avec tous les agrémens possibles ; elle impètre de sa bonté tout ce qu’elle désire ; elle est payée libéralement de ses travaux ; elle voit ses ennemis abattus à ses pieds ; elle ne vit plus qu’en Dieu et qu’en son amour. Si bien qu’elle a raison de dire :
En faisant mourir vous avez changé la mort en la vie.
Comme la mort n’est que la privation de la vie, il est certain que le retour de la vie efface tous les vestiges de la mort. Mais il y a deux sortes de vie ; l’une est la vie bienheureuse, qui consiste en la vue de Dieu, et que la mort du corps doit précéder. Car nous savons, dit l’Apôtre, que si cette maison terrestre où nous demeurons se ruine, Dieu nous en édifiera une autre, qui ne sera pas faite de la main des hommes, et qui durera éternellement dans le Ciel. L’autre est la vie spirituelle dans sa dernière perfection, et c’est la possession de Dieu par l’union de l’amour. On l’acquiert par la mort des vices et des pas-
sions, sans laquelle on n’y peut pas arriver. Parce que si vous vivez selon la chair, dit saint Paul, vous mourrez ; mais si vous mortifiez les œuvres de la chair par l’esprit, vous vivrez.
Il faut observer que l’ame appelle mort en cet endroit, l’usage des passions qui s’attachent aux plaisirs des créatures ; l’usage aussi de la mémoire, de l’entendement, de la volonté, qui s’occupent des choses de ce monde. Ce sont là les opérations ordinaires de la vie du vieil homme, laquelle est la mort de la vie nouvelle ou spirituelle, dont l’ame ne saurait jouir qu’en mourant elle-même au vieil homme, comme l’Apôtre l’ordonne aux Colossiens et aux Ephésiens : Dépouillez-vous, dit-il, du vieil homme avec ses actions, et revêtez-vous du nouveau, qui a été créé selon Dieu dans la justice et dans la sainteté.
Or quand cette nouvelle vie a reçu de l’union de Dieu les derniers traits de sa perfection, les puissances, les affections, toutes les opérations de l’ame, quoiqu’imparfaites et basses d’elles-mêmes, deviennent presque divines. Et parce que les philoso-
phes enseignent que ce qui est vivant vit par ses propres opérations, l’ame vit par la vie de Dieu ; d’autant qu’elle fait ses opérations en Dieu à cause de son union avec lui ; et de cette sorte sa mort qui la sépare des choses créées et de la vie animale, est changée en une vie purement spirituelle, et presque divine. Ce qui le montre est que son entendement, qui n’avait auparavant que de légères connaissances, est maintenant éclairé des lumières de Dieu même ; sa volonté qui aimait Dieu froidement, échauffée du feu du Saint-Esprit, aime avec toutes les ardeurs de l’amour divin ; sa mémoire, qui ne conservait que les images des créatures, n’est plus remplie que de la représentation et du souvenir de l’éternité ; les passions, qui ne se repaissaient que de plaisirs naturels et sensuels, ne se nourrissent que d’alimens divins et ne goûtent que des délices célestes : tous ses mouvemens et toutes ses opérations, qui naissaient d’un principe naturel et défectueux, viennent d’une cause surnaturelle, éminente et divine ; parce que cette ame étant comme elle est véritablement fille de Dieu, est mue par l’Esprit-Saint, puisque selon la doctrine de saint Paul, tous ceux qui sont poussés par l’esprit de Dieu sont enfans de Dieu. Elle peut donc dire avec le même Apôtre : Je vis non plus moi-même, mais c’est Jésus-Christ qui vit en
moi. Ainsi tout ce qui était mort dans l’ame est changé en vie divine, et l’ame même est toute absorbée par la vie, pour accomplir en elle cette parole du même saint Paul : La mort a été détruite en sa victoire ; et celle d’Osée : Ô mort, je serai ta mort, dit le Seigneur. En cet état l’ame entre dans les celliers du Roi de tout l’univers ; elle s’abandonne à toutes les joies que la présence de son Époux divin excite en son cœur, et alors elle dit dans ses transports : Il est vrai, filles de Jérusalem, que je suis noire, mais en même temps je suis belle. Parce que le Roi du ciel et de la terre a changé ma noirceur naturelle en sa beauté divine.
Donc, ô feu qui brûlez infiniment plus que tous les feux de la terre, et qui m’êtes d’autant plus agréable, que vous me brûlez davantage ! Ô plaie délicieuse, qui me donnez plus de plaisir que toute la santé du monde ! ô main délicate, qui touchez avec d’autant plus d’agrément, que vous me pressez avec plus de force ! ô divin attouchement, qui versez en mon cœur mille fois plus de douceurs que le miel, puisque vous m’imprimez le goût de la vie éternelle ! ô que vous m’êtes précieux ! puisque vous me payez des dettes que toutes les créatures en-
semble ne peuvent payer ; car vous changez d’une manière admirable la mort en la vie.
L’ame qui possède cette vie parfaite vit dans de continuels transports d’amour, de joie, d’étonnement, et quelquefois elle s’écrie comme Job : Ma gloire sera toujours éclatante et nouvelle, et elle multipliera ses jours comme la palme. C’est-à-dire, Dieu ne permettra pas que ma gloire se ternisse d’ici en avant ; il multipliera mes jours, ou bien, il multipliera mes mérites, comme la palme multiplie ses rejetons et ses branches. Enfin, l’ame chante en elle-même à Dieu, tout ce que le Prophète-royal a écrit dans le Pseaume vingt-neuvième, mais particulièrement ces deux derniers vers. Vous avez changé mes gémissemens en chants de réjouissance ; vous avez rompu mes vêtemens de deuil, et vous m’avez revêtue d’un habit de fête et de joie, afin qu’environnée d’une gloire si éclatante, je ne cesse point de chanter vos louanges pendant toute l’éternité.
C’est dans cet état où l’ame connaît, par son expérience, que Dieu s’applique à la contenter, à l’élever de degrés eu degrés à une plus haute gloire ; à lui accorder tantôt une grâce, tantôt une autre : il lui
semble qu’elle est la seule dans le monde à qui il fait ses caresses spirituelles ; qu’il ne s’occupe que d’elle seule, et qu’il est tout à elle seule, comme elle est toute à lui seul, selon ce mot des Cantiques : Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui.
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