La Vive Flamme de l'amour · Saint Jean de la Croix
Cantique I
PREMIER CANTIQUE.
L orsque l’ame est étroitement unie à Dieu, et transformée en lui par l’amour divin, elle est toute embrasée. Il lui semble aussi qu’un fleuve de cette eau vive, dont Jésus-Christ parle dans l’Évangile, coule de son sein ; qu’elle est infiniment élevée au-dessus d’elle-même et des créatures ; qu’elle est enrichie de vertus et de dons extraordinaires ; qu’elle est si proche de la béatitude éternelle, qu’il n’y a qu’un voile très-fin et très-léger qui en fait la séparation. Elle considère encore qu’une très-pure flamme d’amour la brûle et la nourrit de ces délices infinies, qui font goûter par avance la félicité des bienheureux ; de sorte qu’elle est
en quelque façon revêtue de leur gloire et absorbée dans les torrens de leurs plaisirs éternels. Dans ces transports et dans ces désirs empressés, elle conjure le Saint-Esprit de la dépouiller de cette vie, et de la revêtir de toute la gloire qu’il a dessein de lui donner. C’est pourquoi elle s’écrie sans cesse : Ô vive flamme d’amour !
Ô vive flamme d’amour !
Afin que l’ame donne une véritable idée du sentiment avec lequel elle parle en ces quatre Cantiques, elle use de plusieurs exclamations, qui servent à exagérer son affection, et qui font juger que ce qu’elle sent dans l’intérieur est beaucoup plus grand que les paroles ne peuvent exprimer. Cette interjection ô, est propre à signifier l’extrême désir qu’elle a, et les instantes prières qu’elle fait pour persuader à l’amour de la délivrer des liens de la vie présente. La flamme de cet amour n’est autre chose que l’esprit de l’Époux, c’est-à-dire, le Saint-Esprit, que l’ame sent en elle-même, non-seulement comme un feu qui l’a consumée et transformée en un doux amour, mais encore comme un feu ardent qui jette une grande flamme ; et cette flamme attire sur l’ame les douces influences de la vie et de la gloire éternelle. Ainsi les opérations que le Saint-Esprit fait en l’ame quand elle est transformée en son amour ? sont des actes d’ardeur comme un
feu qui brûle au-dedans, et qui pousse sa flamme au-dehors. Et alors la volonté unie à cet amour brûlant dans un degré très-élevé, aime d’une manière inexplicable, n’étant plus par son amour qu’une même chose avec cette flamme. De là vient que ces actes d’amour sont d’un prix infini ; et qu’un seul acte acquiert plus de mérites à l’ame, que tous ceux qu’elle avait faits avant cette heureuse transformation.
La différence qui est entre l’acte et l’habitude, entre le bois enflammé et la flamme qui en sort, se trouve entre la transformation de l’amour et la flamme du même amour. Comme la flamme est l’effet du feu qui s’est attaché au bois, de même la flamme de l’amour est l’effet de l’amour qui transforme l’ame. Tellement que l’habitude ordinaire de l’ame qui est transformée par l’amour, est semblable au bois qui est pénétré et embrasé par le feu. Et alors ses actes sont vifs et ardens comme la flamme que le feu de l’amour produit. Cette flamme est d’autant plus impétueuse, que le feu qui est produit dans l’union de l’ame avec Dieu est plus ardent, et que la volonté est plus emportée par la flamme dont le Saint-Esprit la consume. Elle a quelque chose de semblable en ceci à l’Ange, qui sortant du sacrifice de Manué, s’éleva en haut dans un tourbillon de flammes. C’est pourquoi l’ame ne peut faire
ces actes en cet état, si elle n’y est portée par les mouvemens particuliers du Saint-Esprit : et c’est pour cela que tous ses actes sont divins. L’ame estime aussi, pour cette raison, que toutes les fois que cette flamme éclate, c’est-à-dire, qu’elle est cause que l’ame aime actuellement avec une douceur toute divine, elle estime, dis-je, que Dieu la fait participante de la vie éternelle, parce que ses opérations lui paraissent toutes divines.
Voilà les termes ordinaires dont Dieu s’explique avec les ames parfaitement pures : il se sert de paroles pleines de feu, selon l’expression de David : Votre parole, mon Dieu, est toute de feu ; et dans Jérémie : Mes paroles ne sont-elles pas semblables au feu ? Jésus-Christ ne dit-il pas aussi, selon le rapport de saint Jean, que ses paroles sont esprit et vie ? Les ames pures et enflammées d’amour comprennent la force et l’efficace de ces paroles. Mais celles qui se repaissent de la douceur des créatures, ne peuvent recevoir l’esprit et la vie des mêmes paroles. C’est pourquoi plus les discours du Fils de Dieu étaient sublimes, moins ils étaient intelligibles à ses auditeurs qui n’étaient pas
assez pur, comme il arriva lorsqu’il proposa le mystère de l’Eucharistie plein d’amour et de délices divines, car plusieurs de ses disciples se retirèrent. Cependant ceux qui ne goûtent pas les saintes paroles que Dieu prononce dans le fond de leur cœur, ne doivent pas s’imaginer que les autres qui y font attention ne les goûtent pas aussi. Certainement saint Pierre les goûtait quand il disait à Jésus-Christ : Seigneur, à qui irons-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle. La Samaritaine aussi ravie de la douceur des paroles de Notre Seigneur, oublia d’emporter sa cruche avec l’eau qu’elle était venue puiser.
Puis donc que l’ame est si proche de Dieu, qu’elle est toute transformée en l’amour divin, et que le Père, le Fils, et le Saint-Esprit se communiquent à elle en la vive flamme de cet amour, disons-nous quelque chose d’incroyable, lorsque nous assurons qu’étant ainsi toute embrasée du feu du Saint-Esprit, elle goûte imparfaitement les délices de la vie éternelle ? Ainsi nous disons que cette flamme est vive, parce qu’elle produit dans l’ame un effet qui la fait vivre spirituellement en Dieu, et qui lui donne quelques impressions et quelques plaisirs de la vie de Dieu, comme le Prophète-roi l’avait autrefois éprouvé, quand il disait que son
cœur et sa chair s’étaient réjouis au Dieu vivant, ou en la vie de Dieu, pour signifier que le sens et l’esprit goûtaient Dieu avec joie. C’est ce que l’ame fait si vivement et avec des douceurs si incompréhensibles, qu’elle dit avec toute l’ardeur possible : Ô vive flamme d’amour !
Qui frappez délicatement.
Elle veut dire : Vous me touchez délicieusement de votre amour. Car lorsque la flamme de l’amour qui naît de la vie divine, touche l’ame et lui fait sentir la tendresse que cette vie divine verse dans les cœurs, cette flamme blesse l’ame si profondément, qu’elle l’amollit et la fait fondre en amour comme l’Épouse l’expérimenta autrefois : Aussitôt, dit-elle, que mon bien-aimé a parlé, mon ame est toute fondue. Car c’est-là l’effet ordinaire que la parole de Dieu fait dans l’ame.
Mais comment peut-on dire que l’ame est blessée, puisque étant consumée par l’amour, il ne lui reste aucune partie capable de recevoir des blessures ? À la vérité c’est une chose digne d’admiration. Car comme le feu n’est jamais en repos, mais dans un perpétuel mouvement en élançant ses flammes de tous côtés, de même l’amour n’est jamais
oisif ; il s’occupe sans cesse à embraser l’ame, à lui faire de nouvelles plaies, à lui faire couler dans le cœur de nouveaux plaisirs, à lui tirer des flèches ardentes et délicates pour l’enflammer davantage, à trouver mille moyens d’étaler ses richesses et sa gloire, comme Assuérus fit éclater autrefois sa magnificence devant Esther, afin d’accomplir ce que dit la Sagesse incréée dans les Proverbes : Je prenais tous les jours beaucoup de plaisir dans le monde à converser avec les hommes. C’est pourquoi ces plaies, qu’on peut appeler le jeu de la sagesse divine, ne sont autre chose que les ardeurs de ces touches délicates que le feu de l’amour excite à chaque moment dans l’ame, et qui pénètrent son intérieur jusques au centre le plus profond.
Le plus profond centre de mon ame.
Puisque ni le démon, ni le monde, ni les sens ne peuvent aller jusqu’à la substance de l’ame, où le Saint-Esprit fait couler une joie toute divine, cette joie est d’autant plus sûre, qu’elle est plus intime et plus douce.
Car plus elle est intime, plus elle est pure ; et plus elle est pure, plus Dieu se communique à l’ame abondamment, fréquemment, universellement, et la remplit de plus grandes délices. Et parce que l’ame est délivrée en cet état de la dépendance qu’elle a des sens corporels en ses opérations naturelles, elle n’est alors appliquée qu’à recevoir les opérations de Dieu, qui peut seul, sans le ministère des sens, la mouvoir, et opérer dans le fond de son intérieur. De sorte que ces mouvemens de l’ame sont divins, puisqu’ils viennent de Dieu. Ils sont néanmoins les mouvemens de l’ame, puisqu’elle y donne son consentement, en déterminant sa volonté à les accepter.
Et d’autant qu’elle assure qu’elle est frappée dans son centre le plus profond, elle donne à entendre qu’elle a d’autres contres moins profonds. Pour concevoir sa pensée, il faut remarquer que l’ame, en tant qu’esprit, n’a rien de plus haut, ni de plus bas, ni de plus ou de moins profond en son essence, comme les corps l’ont dans leur quantité. Car elle n’est composée d’aucunes parties ; elle n’est point différente d’elle-même ni au dedans ni au dehors ; elle est toute de même nature. Elle n’a donc point de centre ou plus ou moins profond ; elle n’est pas plus éclairée en une partie qu’en une autre, comme le sont les corps ; mais elle est pénétrée entièrement et uniformément de la lumière qu’elle reçoit. Mais ce n’est pas suivant cette idée de
centre et de profondeur matérielle que nous parlons. Nous appelons ici le centre le plus profond de l’ame les dernières bornes où sa nature, sa vertu, la force de son opération et de son mouvement peuvent atteindre, sans pouvoir passer plus outre de la même manière que le dernier terme où la pierre peut arriver par sa propriété naturelle, sans aller plus avant, est son centre. Mais comme la pierre peut demeurer en plusieurs profondeurs de la terre, sans descendre jusqu’à la dernière où sa pesanteur la pourrait précipiter, et qu’ainsi on peut lui attribuer plusieurs centres plus profonds les uns que les autres, de même l’ame a plusieurs centres que nous exposerons de cette sorte. Dieu est son centre si elle arrive jusqu’à lui, selon toute son essence et toute la vertu de ses opérations, il est certain qu’elle est parvenue à son centre le plus profond. Ce qui est véritable lorsqu’elle connaît Dieu, qu’elle l’aime de toutes ses forces, et qu’elle en a une pleine jouissance. Mais si elle n’est pas encore montée jusqu’à ce haut degré de perfection, elle demeure bien en Dieu par sa grâce et par la communication qu’il lui fait de lui-même ; mais elle a encore la puissance d’avancer au-delà de cette mesure ; et ainsi elle n’est pas dans son centre le plus profond. Il faut qu’elle passe, pour y entrer, par plusieurs degrés d’amour. Car c’est l’amour qui l’y mène, et qui l’unit enfin très-parfaitement à Dieu. Et comme il y a plusieurs degrés en cet amour, plus l’ame en a parcourus, plus elle entre
profondément en Dieu ; et ces différens progrès ou ces différentes demeures en Dieu, font les différens centres de l’ame. Les uns sont plus profonds que les autres, à proportion que les degrés d’amour sont plus parfaits ; et lorsque le dernier degré est dans sa consommation, l’ame est dans son centre le plus profond de tous ; c’est-à-dire, qu’elle est toute pénétrée des lumières divines, toute embrasée des flammes de son amour, et en quelque manière semblable à lui. On peut la comparer en cet état à un crystal extrêmement pur et fin. Plus il reçoit de degrés de lumière, plus il est brillant ; et la lumière croissant toujours, le remplit de telle sorte qu’on ne peut plus remarquer la distinction du crystal d’avec elle, parce qu’il en est autant pénétré qu’il est capable de l’être. Ainsi lorsque l’ame dit que la flamme de l’amour divin la touche jusques dans son centre le plus profond, ce langage signifie que l’amour divin lui fait de très-profondes plaies en sa substance, en sa vertu et en sa force. Ce qu’elle dit afin d’exprimer l’abondance de sa gloire et de son plaisir, lequel est d’autant plus grand et plus tendre, qu’elle est plus transformée en Dieu, et plus unie à lui comme à son dernier centre. Et parce qu’elle se voit enrichie de tous les biens que l’amour de Dieu apporte avec soi, elle éclate en répétant : Ô vive flamme d’amour Qui frappez délicatement ! Comme si elle disait : Ô très-ardente flam-
me, qui me comblez de biens et de gloire en me communiquant la sagesse de Dieu selon toute la capacité de mon entendement, et son amour selon toute l’étendue de ma volonté, que vos impressions sont douces ! C’est en effet ce qui arrive à l’ame quoiqu’elle ne puisse pas s’en expliquer ; et parce qu’elle est alors toute pénétrée de délices, elle ajoute : Puisque vous ne m’êtes plus fâcheuse.
Puisque vous ne m’êtes plus fâcheuse.
C’est-à-dire, puisque vous ne m’affligez plus, vous ne me gênez plus, vous ne me fatiguez plus comme auparavant. Car cette vive flamme d’amour ne lui était pas si agréable dans les commencemens de la contemplation qui la purifiait, qu’elle est maintenant dans la parfaite union avec Dieu. En effet cette divine flamme détruit d’abord les imperfections et les mauvaises habitudes de l’ame ; ensuite elle se glisse dans son intérieur, elle s’unit à son cœur, elle l’occupe entièrement.
C’est par ce moyen et par ces opérations, que le Saint-Esprit prépare l’ame à l’union divine et à sa transformation en Dieu. Le même feu d’amour opère en ces deux états différens. Car comme c’est le même feu qui chasse l’humidité du bois, qui y entre peu à peu, qui le pénètre, qui le change enfin en lui-même, ainsi c’est le même amour qui délivre l’ame de ses défauts, qui s’insi-
nue en son cœur, qui l’enflamme entièrement, qui l’unit à Dieu dans un souverain degré, et qui la transforme toute en lui. Mais autant que ces commencemens lui ont été fâcheux, autant la fin et la consommation de cet ouvrage lui est agréable.
C’est pourquoi ces expressions ne signifient que ceci : Ô vive flamme du divin amour, vous ne m’êtes plus obscure et ténébreuse comme vous étiez ; mais vous êtes la divine lumière de mon esprit pour contempler mon Dieu ; vous ne faites plus succomber ma faiblesse sous la véhémence de votre opération, mais vous êtes la force de ma volonté, pour aimer mon époux et pour le posséder sans réserve ; vous n’êtes plus un poids qui m’accablez, mais vous êtes un soulagement qui me relève, et un plaisir qui me dilate le cœur. On peut dire enfin de moi, ce qu’on dit de l’Épouse sacrée : Qui est celle-ci qui vient du désert, remplie de délices, et appuyée sur son bien-aimé ? Elle allume de tous côtés le feu de l’amour divin. Mais, ô vous qui me consumez, achevez enfin votre ouvrage.
Achevez, s’il vous plaît, votre ouvrage.
C’est-à-dire, élevez-moi à la vue bienheureuse de vous-même, pour achever et consumer votre ouvrage. Véritablement il
n’y a pas lieu de douter que dans un état si sublime, l’ame ne soit d’autant plus résignée à la volonté de Dieu, qu’elle est plus parfaitement transformée en lui. Aussi elle ne demande rien que son bien-aimé ; elle ne cherche que lui, parce que la parfaite charité ne regarde que l’intérêt de son objet. Néanmoins l’ame vivant encore dans l’espérance, sent quelque vide en elle ; elle gémit doucement et avec quelque plaisir, jusques à ce qu’elle soit arrivée à l’entière possession de son Dieu. C’est pourquoi elle ne trouvera du repos que dans une gloire consommée ; elle jouit bien maintenant de l’union de Dieu, mais elle n’est pas satisfaite, et la seule gloire du Ciel peut la contenter. Ce qui augmente son ardeur, c’est qu’elle goûte les douceurs comme les prémices de cette gloire : prémices si délicieuses, que si Dieu ne soutenait la faiblesse de la nature, la personne qui en est favorisée serait en danger de mourir à chaque moment de ces ardeurs d’amour. Car la partie inférieure ne peut supporter un feu d’amour si excessif et si relevé.
Cependant ce désir n’apporte nulle inquiétude à l’ame en cet état, où elle est affranchie de toutes peines, et où elle demande la gloire céleste avec tranquillité et avec soumission. En effet, en la demandant à Dieu elle use de ces termes, s’il vous plaît, parce qu’elle a la volonté et le désir si unis à Dieu, quelle met sa gloire souveraine en la volonté de Dieu.
Mais ce qui l’engage à faire ces demandes
à Dieu, c’est que les témoignages d’amour qu’elle reçoit de lui sont de telle nature, et cet amour éclate en un si beau jour, que de n’en pas demander la consommation, ce serait la marque d’un amour faible et imparfait. De plus, le Saint-Esprit l’excite, par des mouvemens très-doux et très-affectueux, à chercher cette gloire immense ; il la lui met souvent devant les yeux de l’esprit, et il lui dit comme à l’Épouse : Levez-vous, hâtez-vous ma bien-aimée, ma colombe, ma toute belle, et venez. L’hiver est passé, la pluie est cessée, les fleurs couvrent la terre, les figuiers sont chargés de figues, les vignes répandent l’odeur de leur fleur : levez-vous, mon amie, ma belle ; venez, ma colombe, dans les ouvertures de la pierre, dans la caverne de la muraille ; montrez-moi votre visage ; faites résonner votre voix à mes oreilles ; car votre voix est douce et votre visage est beau. L’ame s’aperçoit bien que le Saint-Esprit lui dit toutes ces paroles, tandis que cette flamme divine verse en son sein ses douceurs et ses tendresses de sorte qu’elle lui répond :
Achevez, s’il vous plaît, votre ouvrage.
Elle y ajoute les deux demandes que Jésus-Christ a marquées dans la prière qu’il a enseignée à ses Apôtres : Que votre royaume vienne ; que votre volonté soit faite. Elle veut dire : Achevez de me donner votre royaume comme vous le voulez vous-même ; et afin que cela s’exécute : Rompez la toile de cette douce rencontre.
Rompez la toile de cette douce rencontre.
Rompez la toile, rompez l’obstacle qui s’oppose à l’achèvement d’une affaire si importante, puisqu’il est facile de parvenir à la jouissance de Dieu lorsqu’on a levé les empêchemens qui nous séparent de lui, et qu’on peut réduire à trois espèces de toiles : la première est temporelle, qui renferme toutes les créatures ; la seconde est naturelle ce sont les opérations et les inclinations naturelles ; la troisième est sensitive, qui comprend l’union de l’ame avec le corps, ou la vie animale dont parle saint Paul : Nous savons, dit-il, que si cette maison terrestre où nous demeurons se ruine, Dieu nous en édifiera une autre, qui ne sera point faite de la main des hommes, et qui durera éternellement dans le Ciel.
Il a fallu nécessairement rompre les deux premières toiles, pour acquérir par l’union de l’amour la possession de Dieu ; car c’est par cet amour qu’on a rejeté toutes les choses créées, qu’on a mortifié les affections et les désirs, et qu’on a rendu divines les opérations de l’ame. Tous ces effets se doivent attribuer à la flamme et à l’ardeur de cet amour, lorsqu’il purifiait l’ame au commencement, pour la disposer à l’union de Dieu. La même flamme rompt la troisième toile avec beaucoup de plaisir. Car elle délivre l’ame de cette vie mortelle dans les transports d’une joie mille fois plus grande, que toutes les délices du monde les plus agréables. C’est pourquoi le Roi-prophète appelle précieuse la mort des justes. En effet, elle est précieuse, puisqu’ils entrent comme des fleuves d’amour, dans cette vaste mer de l’amour infini de Dieu, où ils posséderont le royaume éternel qui leur est destiné, et où ils seront comblés de toutes les joies qu’ils seront capables de recevoir. Or l’ame est frappée maintenant des impressions de cet amour, qui la tient toute prête à entrer dans cet heureux séjour. Les lumières de la foi découvrent à l’ame sa pureté, ses richesses spirituelles, et la capacité qu’elle a d’obtenir un si grand bien. Car Dieu lui permet en cet état de jeter quelques regards sur sa propre beauté, sur les dons et sur les vertus dont il l’a enrichie, parce que la vue de ses avantages l’excite plus efficacement à aimer son bienfaiteur, et à lui donner des
louanges infinies. Elle voit bien qu’il ne lui reste plus autre chose à faire, qu’à rompre cette toile qui la tient captive sur la terre, c’est-à-dire, à séparer l’esprit d’avec le corps, afin que le corps demeure dans la terre, et que l’esprit retourne au Ciel et se réunisse à Dieu qui est son principe et sa fin. Elle soupire, elle gémit de ce qu’une vie si vile et si abjecte l’éloigne de la prompte jouissance d’une vie si sublime et si glorieuse. Pour ces raisons, elle prie son bien-aimé d’en rompre le cours et de l’en dépouiller au plutôt.
Elle donne le nom de toile à cette vie grossière, pour trois causes premièrement, parce que le corps et l’esprit ont une union naturelle et nécessaire ; secondement, parce qu’elle divise l’ame d’avec son Dieu ; en troisième lieu, parce que comme la toile n’est pas pour l’ordinaire si épaisse, que la lumière ne puisse passer au travers, de même cette liaison du corps et de l’esprit n’est pas si matérielle, que la Divinité ne jette au travers quelques rayons dans l’ame. Et c’est à la lueur de ces rayons que l’ame comprend la force et l’élévation de la vie future, la faiblesse et la bassesse de la vie présente : elle regarde celle-ci comme une toile fort mince, ou plutôt comme une toile d’araignée, selon le langage de David : Nos années, dit-il, sont composées de momens qui coulent continuellement comme les toiles d’araignées sont (Désuet) Participe passé féminin pluriel de "tistre". de fils entrelassés sans interruption. Elle lui
paraît même quelque chose de moindre qu’une toile d’araignée, parce qu’elle en juge selon le sentiment de Dieu, devant qui, dit le Prophète royal, mille ans ne semblent être qu’un jour déjà passé ; et toutes les nations de l’univers ne sont, comme parle Isaïe, qu’un pur néant. L’ame n’en a que le même sentiment, parce que Dieu seul lui est toutes choses.
Mais il faut considérer ici pourquoi l’ame demande que cette toile soit plutôt rompue que coupée. On en peut apporter quatre raisons. La première, afin qu’elle parle en termes propres. Car quand on donne impétueusement dans une toile, on la rompt et on ne la coupe pas ; la seconde, l’amour veut de la violence et de l’impétuosité, à qui il convient mieux de rompre que de couper ; la troisième, plus l’amour est ardent, plus il presse de rompre la toile, afin qu’il arrive plutôt à sa dernière perfection. En effet, il est d’autant plus véhément et plus précieux, qu’il est plus prompt en son action et plus spirituel par son dégagement des choses corporelles. Car les forces de l’amour en cet état sont plus unies et plus grandes, et conséquemment elles opèrent plus promptement dans l’ame la parfaite transformation de l’amour ; de la même manière que dans la nature il y a des qualités qui s’introduisent
en un moment dans leurs sujets, comme la lumière dans l’air ou dans un verre bien poli et bien net. Jusques-là la forme de la transformation n’avait pas été reçue en l’ame ; les seules dispositions avaient précédé, savoir, les affections et les désirs qu’on avait formés successivement et à plusieurs reprises.
L’ame ainsi disposée, peut produire en très-peu de temps un plus grand nombre d’actes très-vifs, que n’en peut faire pendant un long-temps une personne qui n’aura pas de si bonnes dispositions. Car celle-ci emploie toutes ses forces à disposer son esprit ; de sorte que le feu de l’amour ne la peut pénétrer entièrement. Mais celle-là reçoit en toutes ses parties à chaque instant les flammes de l’amour. Ce qui lui fait souhaiter qu’on rompe en un moment cette toile, et non pas qu’on la coupe à loisir.
Enfin la quatrième raison est, parce que l’ame désire ardemment que la mort rompe le cours de sa vie mortelle, comme on rompt une toile brusquement et sans déliberation. Elle voudrait ne point attendre la fin naturelle de sa vie ; elle se sent portée à souhaiter, quoique avec résignation aux desseins de Dieu, que quelque coup impétueux de l’amour le plus fort l’enlevât de ce monde, sachant bien que Dieu retire quelquefois ces ames avant le temps que la nature prescrit, pour les récompenser promptement de leurs travaux, et pour les plonger dans les flammes de son amour et dans les torrens de ses plaisirs éternels. Le Sage ne permet
pas d’en douter : Il s’est rendu agréable à Dieu, dit-il, et il s’est attiré son amour. Il vivait parmi les pécheurs ; mais Dieu l’a transporté de la terre, et l’a promptement enlevé, de peur que la malice des hommes ne lui changeât l’esprit, et que leurs déguisemens ne lui séduisissent le cœur. Quoiqu’il soit arrivé bientôt à sa fin, il a néanmoins rempli la longueur et la mesure de plusieurs années ; car son ame était agréable à Dieu. C’est pourquoi il s’est hâté de le dégager des iniquités et des péchés qui l’environnaient de tous côtés. De cette manière c’est une chose de grande conséquence, de s’appliquer sans cesse à l’exercice de l’amour, afin que l’ame étant d’une perfection consommée, ne trouve rien qui l’empêche d’aller au Ciel, et de voir Dieu face à face tel qu’il est en soi-même.
Mais il faut examiner maintenant pourquoi l’ame appelle rencontre l’attaque que le Saint-Esprit lui fait dans le fond de son intérieur. La raison est, parce que l’ame désire extrêmement d’achever la vie présente. Toutefois parce que le temps que Dieu lui a destiné pour mourir n’est pas encore venu, elle n’est pas contente. C’est pourquoi Dieu lui fait des attaques d’une manière divine et pleine de gloire, afin qu’il la sépare davantage de la terre, et qu’il la
conduise à une plus haute perfection. On peut nommer ces attaques des rencontres ou des coups d’amour, dont Dieu blesse l’ame pour la transformer en lui, et pour la rendre en quelque façon toute divine. Ainsi l’essence divine absorbe l’ame, parce qu’elle l’a pénétrée des impressions du Saint-Esprit, dont les communications sont d’ordinaire véhémentes et précipitées. L’ame goûtant Dieu très-vivement, elle appelle douce cette attaque. À la vérité les autres impressions sont pleines de douceur ; mais celle-ci surpasse les autres en plaisirs spirituels. Car Dieu s’en sert afin de détacher l’ame de son corps d’une manière plus parfaite, et de la couronner de gloire. C’est pourquoi elle relève son courage, et dit avec confiance ce qui est dans le second Cantique.
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