Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    La Vive Flamme de l'amour · Saint Jean de la Croix

    Cantique III

    TROISIÈME CANTIQUE.

    L’assistance particulière de Dieu nous est nécessaire pour éclaircir l’obscurité et la profondeur de ce Cantique, que le Lecteur doit lire avec beaucoup d’attention. Car s’il n’a pas l’expérience, les choses qui y sont contenues lui paraîtront fort obscures : au contraire, s’il a la pratique, elles lui seront évidentes et agréables.

    L’ame rend ses actions de grâce à son Époux, pour les bienfaits signalés dont il l’a comblée dans son union avec lui, et sur-tout pour les sublimes connaissances qu’il lui a données de lui-même. Ses puissances ont été éclairées, et ensuite enflammées d’amour ; son sens, qui était aupara-

    vant obscurci et aveuglé, en a reçu des lumières. L’ame illuminée de la sorte, et embrasée d’amour, use d’une libéralité mutuelle envers son Époux, et lui offre les mêmes connaissances, les mêmes lumières, et le même amour qu’elle a obtenu de lui. Car le véritable amant est content lorsqu’il donne à son bien-aimé tout ce qu’il est et peut être ; tout ce qu’il a et peut avoir ; tout ce qu’il vaut et peut valoir ; et plus ce qu’il donne est grand et excellent, plus il le donne volontiers.

    Ô flambeau de feu.

    Il faut supposer que les flambeaux ont deux propriétés, qui sont la lumière et l’ardeur ; et pour entendre ce vers, il faut encore savoir que Dieu renferme dans sa seule et simple essence, toutes les vertus et toutes les grandeurs de ses attributs. Car il est infiniment sage, et puissant, et bon, et miséricordieux, et juste, et fort, et doux, et aimable ; il a enfin toutes les autres perfections que nous ne pouvons comprendre en cette vie. Néanmoins lorsqu’il s’est uni à quelque ame, et qu’il a la bonté de lui donner quelque connaissance extraordinaire de lui-même, cette ame connaît aussi parfaitement que la foi le peut permettre, dans la seule et simple essence de Dieu toutes ses perfections. Et parce que chacune d’elles est l’être de Dieu, et que

    Dieu est le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, l’ame en a la connaissance : de plus, comme Dieu est une lumière infinie et un feu infini, il est, selon chacun de ses attributs, infiniment ardent. Ainsi Dieu tient lui-même lieu à l’ame de plusieurs flambeaux, qui sont les connaissances de chacune des grandeurs divines, et chacune de ces connaissances communique à l’ame toute l’ardeur de l’amour divin ; et toutes ensemble ne sont qu’un flambeau dans la seule et simple essence de Dieu ; et ce flambeau seul, égal à tous les flambeaux, répand de toutes les manières possibles la lumière et la chaleur qu’il contient. Car Dieu qui est ce flambeau, jette ses lumières et ses ardeurs comme tout-puissant ; il les jette comme bon ; il les jette suivant toutes ses autres perfections ; de sorte qu’il verse dans l’ame la connaissance et l’amour de lui-même, en se découvrant à elle autant qu’elle en est capable. Car la splendeur que ce flambeau, en tant que tout-puissant lui présente, produit en elle la lumière et l’amour divin en tant qu’il est tout-puissant : de cette façon Dieu lui est un flambeau de puissance infinie, luisante et ardente. La splendeur que ce flambeau lui donne encore, en tant que sage, excite en elle la chaleur de l’amour divin en tant que sage. Il faut dire la même chose des autres attributs.

    Moyse vit autrefois ces flambeaux sur la montagne de Sinaï, lorsque Dieu se mon-

    tra en passant. Ce Prophète se prosterna promptement le visage contre terre ; il eut la vue de quelques-unes de ces grandeurs ; il nous en a donné quelque idée ; et s’abandonnant à l’ardeur de son amour pour Dieu : Ah ! souverain Seigneur, s’écria-t-il, Dieu de miséricorde, de douceur, de patience, de vérité, qui faites miséricorde à tous les hommes, qui détruisez l’iniquité et les péchés, devant qui personne n’est innocent par son mérite. Il est constant par ce discours que les plus excellens attributs de Dieu que Moyse connut alors et aima si tendrement, sont sa puissance, son domaine, sa miséricorde, sa justice, sa vérité : cette connaissance fut sans doute très-relevée, et cet amour fut aussi très-délicieux et très-éminent.

    Mais il est nécessaire de remarquer premièrement, que le transport d’amour où l’ame éclairée et échauffée du feu de ce flambeau tombe, est excessif et admirable, et aussi grand qu’il le doit être pour la capacité de l’ame, et qu’il est causé par la vertu de plusieurs flambeaux, chacun desquels allume l’amour dans l’ame : la flamme, l’ardeur, la lumière de l’un contribuent à la flamme, à l’ardeur, à la lumière de l’autre ; de sorte que tous ces

    flambeaux ne sont qu’une lumière et qu’un feu, et que cette lumière et ce feu sont tous ces flambeaux ensemble.

    Il faut remarquer en second lieu, que Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix, éd. 1849 flammes si sublimes et si délicieuses : elle est blessée par chacune d’elles d’une manière très-délicate ; elle l’est encore davantage par l’amour de la vie, mais vie qui lui paraît alors la vie éternelle, et le trésor infini de toutes sortes de biens. Elle découvre alors la vérité de ces paroles de l’Époux : Ses flambeaux sont des flambeaux de feu et de flammes. Certainement si un seul de ses flambeaux donna un extrême crainte à Abraham, lorsque Dieu lui fit connaître en passant la rigoureuse justice dont il devait user contre les Chananéens, combien plus de lumière, de délectation et d’amour tous ces flambeaux, ou toutes ces connaissances de Dieu produiront-elles en l’ame, lorsqu’elles fondront toutes ensemble dans son esprit et dans son cœur ?

    Ô ame, que ces lumières, que ces délices que vous recevez en ces heureux momens sont excellentes ! qu’elles ont de variété, puisque Dieu se sert de toutes ensemble pour vous communiquer sa joie et son amour selon ses grandeurs, et selon la

    mesure de son amour pour vous ! Car celui-qui aime quelqu’un et qui veut l’honorer de ses bienfaits, il l’aime et il l’honore suivant sa condition et son pouvoir. C’est de cette manière Les oeuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix . éd. 1849 vous fait ses dons. Comme il est sage, et bon, et saint, vous voyez bien qu’il vous aime avec sagesse, avec bonté, avec sainteté, et ainsi de ses autres attributs. Et comme il est infiniment libéral, vous êtes convaincue qu’il vous donne ses biens libéralement sans intérêt ; il vous montre avec plaisir sa face pleine de grâces ; et dans les mouvemens de son saint amour, il vous dit : Je suis à vous, je suis pour vous ; mon plaisir est d’être tel que je suis, afin que je me donne à vous et que je sois à vous.

    Qui peut donc trouver des termes, ô ame fortunée, pour exprimer ce que vous sentez, lorsque vous vous voyez ainsi aimée, estimée, élevée si haut ? Car quoiqu’on puisse dire, on dira moins qu’il n’y a effectivement dans cet état, où l’ame est toute transformée en Dieu par les lumières et l’ardeur de ces flambeaux, et par le feu de cet amour inconcevable.

    Dont les splendeurs.

    J’ai déjà dit que les splendeurs de ces flambeaux sont les divines communications qui se font à l’ame, lorsqu’elle est unie à Dieu selon sa mémoire, son entendement, sa volonté, et toutes ses puissances pleines

    de lumière et d’amour ; en sorte qu’elle est elle-même toute éclatante et toute ardente. Mais l’illumination de ces splendeurs n’est pas semblable à celle que fait la flamme du feu élémentaire. Car celle-ci n’éclaire et n’échauffe que les objets qui sont hors d’elle : celles-là illuminent et embrasent les objets qui sont dans elles. C’est pourquoi l’ame use de ce terme :

    Dont les splendeurs.

    Comme si elle disait au dedans de ces splendeurs, et non pas proche de ces splendeurs ; dans le milieu des flammes de ces flambeaux, et non pas à côté d’elles ou devant elles ; parce qu’elle est elle-même toute changée en flamme. Elle ressemble à l’air qui est renfermé dans la flamme, qui est allumé par la flamme, ou plutôt, qui n’est plus qu’un air enflammé. Et alors les mouvemens de la flamme ne sont pas les mouvemens de la flamme seule, mais de la flamme et de l’air tout à la fois, ni de l’air seul, mais de l’air et de la flamme tout ensemble ; néanmoins c’est le feu seul qui brûle l’air et qui l’embrase. De même l’ame est avec ses puissances dans le milieu de ces splendeurs qui l’éclairent et qui l’enflamment. Les mouvemens de cette divine flamme ne viennent pas de l’ame seule, ni du Saint-Esprit seul qui transforme l’ame en son feu sacré, mais ils naissent de lui et d’elle conjointement. Ainsi ces mouvemens communs à Dieu et à l’ame, sont les réjail-

    lissemens de la gloire dont Dieu couronne l’ame en cet état.

    Ces mouvemens, au reste, sont des attaques que Dieu fait à l’ame, pour l’engager à se hâter de finir cette vie, et d’entrer en jouissance de lui-même. Car il agit comme notre feu matériel, qui s’efforce par les agitations de sa flamme, d’élever l’air jusqu’à sa sphère. Mais comme l’air, qui est toujours dans sa propre sphère, rend inutiles les efforts du feu, de même les attaques de Dieu n’ont pas l’effet qu’il prétend, parce que l’ame demeure dans le cours de la vie mortelle, jusques à ce que le temps de son entrée dans le sein de la divinité soit venu.

    Les marques que Dieu donne à l’ame de la gloire qu’il lui prépare dans le Ciel, sont alors plus fréquentes et plus parfaites qu’elles n’étaient auparavant. Mais dans la vie future, les effets de cette gloire seront infiniment plus excellens ; ils ne souffriront plus d’altération, ni d’interruption ni d’agitation, ni de changement. L’ame verra clairement alors que Dieu, qui semblait avoir du mouvement dans elle, n’en a point en lui-même, comme le feu ne s’agite point en sa sphère. Pour ce qui est de ses clartés brillantes, ce sont des grâces inestimables que Dieu fait à l’ame : on les peut appeler des ombragemens, et selon mon sens, ce sont Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix, éd. 1849 faveurs les plus grandes et les plus sublimes qu’on puisse recevoir en cette voie de transformation.

    Mais afin de donner du jour à cette pensée, il est nécessaire de faire réflexion que l’ombragement est l’effet de l’ombre, et qu’ombrager signifie protéger et favoriser. C’est pourquoi l’Ange dit à la très-sacrée Vierge Marie, que la vertu du très-Haut l’ombragerait, parce que le Saint-Esprit devait survenir en elle.

    Il est à propos aussi de faire attention sur la diversité des ombres ; car les corps les font suivant leur figure et leurs propriétés naturelles. S’ils sont longs ou courts, ronds ou carrés, épais ou minces, et transparens, leurs ombres sont longues ou courtes, rondes ou carrées, épaisses ou claires, comme on peut le voir dans les ombres des bois et dans les cristaux de figures différentes. On peut faire la même remarque dans les choses spirituelles. La mort est la privation de toutes les choses créées ; l’ombre de la mort est l’obscurité, qui nous dépouille aussi en quelque façon des mêmes choses, lorsqu’elle nous en dérobe la vue. C’est ainsi que David l’appelle : Ils étaient, dit-il, dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort. Soit dans les ténèbres spirituelles de la mort de l’esprit, soit dans les ténèbres corporelles de la mort du corps.

    De cette manière, l’ombre de la vie sera la lumière si cette ombre est divine, cette lumière sera divine ; si cette ombre est hu-

    maine, cette lumière sera humaine et naturelle. De même, l’ombre de la beauté sera une autre beauté conforme à la nature de la beauté dont elle est l’ombre. L’ombre de la force sera une seconde force, qui aura de semblables propriétés que la première. L’ombre de la sagesse sera un autre sagesse de même qualité. Mais pour parler plus proprement, il faut dire qu’il n’y a dans cette ombre, et qu’on n’y connaît que la même beauté, que la même force, que la même sagesse.

    On peut conjecturer de là quelle sera l’ombre dont le Saint-Esprit couvrira l’ame avec ses grandeurs infinies. Il est impossible de la concevoir, puisque cet esprit divin demeurera proche d’elle, afin qu’à la faveur de cette ombre il soit toujours uni à elle ; qu’elle connaisse aussi et qu’elle goûte les perfections de Dieu dans cette même ombre c’est-à-dire, afin qu’elle connaisse et qu’elle goûte les propriétés de la puissance, de la sagesse, de la bonté, de la gloire, des autres perfections divines, dans l’ombre de cette puissance, de cette sagesse, de cette bonté, de cette gloire, de ces autres divines perfections.

    Ô que sera-ce, quand l’ame verra ces grandeurs divines représentées par cet animal qui avait quatre figures, et par cette roue qui comprenait quatre autres roues, comme Ezéchiel les décrit au commencement de ses Prophéties ? N’est-ce pas là où l’ame sera inondée du torrent des grâces du Saint-Es-

    prit ? où elle sera pénétrée des flammes de son amour ? où elle sera couverte de sa protection et de son ombre ? où elle jouira des beautés de sa gloire, dont elle aura la vue dans cette image, comme parle ce Prophète ? Car c’est la vue, dit-il, de la ressemblance de la gloire du Seigneur. Ô que cette ame heureuse est élevée ! ô que sa grandeur est extraordinaire ! ô qu’elle est étonnée des choses qu’elle voit sans sortir des bornes de la foi ! Qui pourra jamais les expliquer ? Qui pourra jamais dire tous ces écoulemens de Dieu, lesquels remplissent toute l’ame, et se déchargent sur tout le corps ?

    Ô sagesse divine, abyme de délices d’autant plus grandes, qu’elles sont toutes renfermées dans la seule et simple essence de Dieu ! C’est en vous qu’on connaît et qu’on goûte une chose, sans perdre la connaissance ni le goût d’une autre ; parce que tout est lumière en vous, tout y est pureté ; vous êtes enfin le dépositaire des trésors du Père Éternel.

    Éclairant les profondes cavernes.

    § I.

    Ces cavernes sont les puissances de l’ame, la mémoire, l’entendement et la volonté. Elles sont si profondes et si capables de contenir de grande biens, que rien ne les peut remplir que ce qui est infini. Comme elles

    sont dans les souffrances lorsqu’elles sont vides de Dieu, nous jugeons qu’elles sont dans la joie lorsqu’elles en sont pleines.

    Mais il faut observer que quand ces puissances ne sont pas nettes des taches dont l’amour des créatures les souille, elles ne reconnaissent pas la grandeur ni le vide de leur profondeur et de leur étendue. Car la moindre chose qui s’attache à elles, suffit pour les embarrasser et pour les empêcher de s’apercevoir de leur capacité et de la perte de leurs richesses immenses. Mais lorsqu’elles sont épurées de toutes ces souillures, la faim, la soif, et l’ardeur qui les portent à chercher de la nourriture, leur sont insupportables ; et parce que Dieu qui est leur aliment, est profondément caché, elles souffrent avec peine cette privation. Elles sentent d’ordinaire cette douleur, tandis que l’ame est illuminée et purifiée, et avant qu’elles arrivent à l’union divine où elles sont pleinement rassasiées. En effet, lorsque l’esprit est délivré de l’amour des créatures, il change ses dispositions naturelles en qualités divines, qui les laissent néanmoins dans son vide ; car Dieu ne se communique pas encore à lui. C’est pourquoi il endure des peines plus cruelles que la mort, surtout parce qu’il voit quelque rayon divin, qui le frappe à la vérité, mais qui ne le pénètre pas. Ce sont ces gens-là que l’ardeur et l’empressement de l’amour tourmentent horriblement, et qui ne peuvent subsister sans obtenir ce qu’ils aiment, ou sans perdre la vie.

    § II.

    Quand à la première caverne, c’est-à-dire l’entendement, son vide n’est autre que la soif ou le désir extrême de Dieu. Cette soif est si violente, que David la compare à la soif du cerf échauffé de sa course. Comme le cerf brûlant de soif, dit-il, désire ardemment les fontaines d’eau vive, de même, ô mon Dieu, mon ame vous désire et vous cherche. Le terme où cette soif tend toujours, sont les eaux de la sagesse divine, qui est l’objet de l’entendement.

    La seconde caverne est la volonté, dont le vide est une faim de Dieu si excessive, que l’ame en tombe en défaillance, suivant l’expression du Roi-prophète : Mon ame, dit-il, désire si ardemment de voir les palais éternels du Seigneur, qu’elle en est toute consumée. Cette faim regarde comme son but l’amour parfait, où se bornent les vœux et les prétentions de l’ame.

    La mémoire est la troisième caverne ; son vide consiste à consumer l’ame et à la faire fondre dans les douceurs de la possession de Dieu, comme Jérémie le marque par ces termes : Je me souviendrai de vous, ô mon Dieu, et mon ame en séchera. En me remettant

    ces choses dans l’esprit, je releverai mes espérances.

    La capacité de ces cavernes est donc fort profonde, puisque c’est Dieu qu’elle peut recevoir et contenir. Ainsi ce qui fait cette capacité est en quelque façon infini ; je veux dire, la soif de l’entendement, la faim de la volonté, l’épuisement de la mémoire et la douleur de l’ame, à qui cette douleur paraît d’autant plus grande, qu’elle est en disposition d’être bientôt remplie de Dieu, qui peut être seul sa plénitude. Cette affliction est différente des autres peines. L’amour ne l’adoucit pas ; au contraire, il l’aigrit d’autant plus qu’il est plus grand, et qu’il souhaite avec plus d’impatience de posséder Dieu, qu’il cherche et qu’il attend à chaque moment.

    § III.

    Mais quoi ! s’il est certain, selon le sentiment de saint Grégoire, que quand l’ame désire sincèrement Dieu elle en jouit, comment s’afflige-t-elle comme si elle ne le possédait pas ? Car si les Anges ne sentent nulle douleur en désirant de voir Jésus-Christ, comme saint Pierre l’assure, parce qu’ils le possèdent, l’ame qui le possède aussi en le désirant, et qui le possède d’autant plus qu’elle le désire davantage, ne devrait-elle pas y puiser un plaisir égal à ses désirs et à sa possession ?

    Pour répondre à cette question, il faut réfléchir sur la différence qui est entre la possession de Dieu par la grâce, et la possession de Dieu par l’union de l’ame avec Dieu. La possession par la grâce n’est autre chose qu’une bienveillance mutuelle. La possession par l’union est une très-particulière communication de Dieu à l’ame. Nous pouvons comprendre cette différence par celle qui se trouve entre les fiançailles et le mariage. Dans les fiançailles les deux parties sont d’accord ; on fait le contrat, on donne quelques présens. Dans le mariage on y ajoute l’union et la communication de tous biens. De même après que l’ame s’est entièrement affranchie des créatures et des défauts de ses sens et de ses puissances, elle conforme sa volonté à celle de Dieu, et toutes deux ne semblent être qu’une volonté ; de sorte que l’ame s’élève jusqu’à la possession de Dieu par sa grâce : elle en reçoit de grandes faveurs, et de grandes démonstrations d’amour et de tendresse.

    Mais comme le roi Assuérus commandait qu’on préparât pendant un an les filles qui devaient paraître devant lui, par toutes sortes de parfums et d’onctions propres à les embellir, de même Dieu veut que cette ame se dispose pendant quelques années par les dons et les onctions du Saint-Esprit, à s’unir avec lui, et à entrer en jouissance de tous ses biens. C’est pendant ce temps-là que les désirs de l’ame croissent et s’allument à proportion que ses dispositions pour

    l’union divine augmentent et l’approchent davantage de Dieu.

    § IV.

    La compassion que j’ai de ceux qui, se trouvant en cet état, ne reçoivent pas comme il faut ces sacrées touches et ces divines onctions du Saint-Esprit, et qui perdent ensuite tous les fruits qu’ils en tireraient, m’engage à leur donner quelques avis salutaires pour les garantir de ces pertes considérables. Ils doivent donc savoir en premier lieu, que l’ame qui cherche Dieu en vérité, est recherchée de Dieu avec ardeur ; et que si l’ame brûlée des flammes de l’amour de Dieu, lui envoie ses désirs comme l’odeur agréable de la myrrhe et de l’encens qui s’exhalent en fumée, Dieu lui envoie aussi l’odeur de ses parfums, laquelle l’attire et la fait courir après lui. Ces parfums sont les inspirations et les touches divines, qui sont toujours fondées et réglées sur les motifs, lesquels portent l’ame à garder parfaitement les commandemens du Seigneur et les maximes de la foi. Car c’est par cette observation fidèle, que l’ame s’approche de plus en plus de son Créateur.

    C’est pourquoi l’ame se doit bien persuader, que quand Dieu répand sur elle ses grâces représentées par ses parfums et par

    ses onctions, il a l’intention de la préparer à des dons plus sublimes et plus conformes à ses desseins, afin de lui donner les dispositions nécessaires pour s’unir avec toutes ses puissances à lui, et pour se transformer en lui d’une manière plus excellente. Lors donc qu’elle s’aperçoit que c’est Dieu qui agit principalement, et qui la conduit au terme où elle ne peut aller, c’est-à-dire, aux choses surnaturelles qui lui sont inconnues elle doit se garder avec tout le soin possible de lui faire aucun obstacle dans le chemin par lequel il la mène, et qui n’est autre que l’accomplissement des préceptes divins et des articles de la foi. Or elle lui opposerait un empêchement, si elle s’abandonnait à la conduite d’un aveugle. Sur quoi on remarquera qu’il y a trois sortes d’aveugles qui peuvent l’écarter du droit chemin, le directeur spirituel, le malin esprit et l’ame.

    Quant au premier, il est nécessaire à l’ame d’examiner scrupuleusement entre les mains de qui elle se met, puisque le fils est tel que le père, et le disciple tel que le maître. À peine trouvera-t-elle un homme qui ait les qualités requises pour la diriger dans ses opérations les plus sublimes, ni même dans les moins élevées. Car il doit être d’une sagesse, d’une discrétion, et d’une expérience consommée en ces matières. Parce qu’encore que la doctrine soit un fondement nécessaire pour soutenir la direction des ames, toutefois si le directeur n’a pas

    l’usage de ces choses, il ne saura pas comment il faut gouverner l’ami, sur qui Dieu verse ses grâces extraordinaires ; il lui nuira même beaucoup. En effet, ceux qui ne connaissent point par leur propre expérience les voies spirituelles, retirent les âmes qu’ils dirigent de ces onctions délicates, par lesquelles le Saint-Esprit les dispose à l’union divine, d’autant qu’ils les obligent a suivre les méthodes communes qu’ils ont prises dans les livres spirituels, et qui ne sont propres qu’à former les novices dans la vie intérieure. Si bien que comme leur science se borne uniquement à ceux qui commencent, ils ne veulent pas permettre a leurs disciples de s’élever au-dessus de leurs principes, ni des raisonnemens, et des opérations de l’imagination et de l’esprit dans l’oraison mentale, quoique Dieu les appelle à une contemplation plus éminente.

    § V.

    Mais afin que cette vérité soit plus évidente, on considérera que le propre des commençans est de s’appliquer à la méditation des choses célestes, de se servir du discours pour comprendre les mystères divins et pour s’en convaincre ; de produire de leur fonds, avec la grâce de Dieu, beaucoup d’affections et d’actes intérieurs ; d’allumer en leur cœur un feu et une ferveur sensibles qui soutiennent leur esprit, leur volonté, leur sens, leur imagination, et qui les ac-

    coutument à s’attacher au bien par les douceurs spirituelles, lesquelles les détachent des plaisirs sensuels.

    Mais après qu’ils se sont exercés quelque temps en ce genre d’oraison, Dieu les introduit dans les secrets de cette contemplation, surtout les personnes qui se sont consacrées à son service dans la sainte religion ; parce qu’ayant renoncé au monde, elles ont mieux disposé leur cœur et leur esprit à ces faveurs nouvelles. Il est donc convenable à l’ame de passer alors de la méditation à la contemplation, c’est-à-dire d’abandonner le discours, les goûts sensibles, et tous les secours de l’imagination et du sens, et de supporter avec courage et avec patience la privation de ces choses, pour demeurer dans les sécheresses, dans les aridités, dans les ennuis, et dans les dégoûts. La raison est, parce que toutes ces opérations intérieures se font dans la pointe de l’esprit, qui n’est plus assujetti en cet état au concours des sens corporels.

    Alors Dieu est l’agent principal, et communique à l’ame, par infusion surnaturelle, la connaissance et l’amour de lui-même dans un éminent degré. L’ame reçoit tous ces biens spirituels, sans produire de son fonds d’autres actes que son consentement.

    § VI.

    De là vient qu’il faut tenir sur elle une conduite fort différente de la première. Elle

    ne doit plus ni prendre des sujets d’oraison, ni méditer ; car elle ne peut plus faire ni l’un ni l’autre. Bien loin du goût et de la dévotion sensible, elle doit les rejeter ; car si elle s’efforçait de se les procurer par ses actes et par son application violente, elle tomberait dans la sécheresse et dans l’inquiétude, et elle se priverait des biens spirituels que Dieu verse secrètement en son esprit avec une paix et un repos très-agréables. Il n’est donc pas à propos en ce temps-là, de l’obliger à se servir de considérations, de raisonnemens, d’actes formels, ni de chercher avec empressement les goûts et les consolations sensibles. Qui conduirait l’ame de la sorte, il s’opposerait à l’opération de Dieu ; lequel fait couler dans l’ame imperceptiblement et sans bruit les connaissances surnaturelles et l’amour divin, sans diviser et sans distinguer les actes sans les développer, sans les exprimer formellement, et sans les multiplier. Il arrive néanmoins quelquefois qu’il l’excite à produire quelques actes distinctement ; ce qui se fait en fort peu de temps. Mais l’ame doit alors faire seulement attention à Dieu avec amour ; elle ne doit point produire d’autres actes que ceux que Dieu lui inspire actuellement ; elle doit enfin se comporter d’une manière passive, en recevant ce que Dieu lui donne, et en ne tâchant point d’agir d’elle-même suivant ses mouvemens particuliers. Elle doit regarder Dieu avec un amour appliqué, comme on tient les yeux fixés avec affection sur l’objet

    qu’on aime tendrement. Dieu lui donne ses biens avec une connaissance simple et un amour sincère ; l’ame doit les accepter avec une connaissance aussi simple et un amour aussi sincère, afin que d’une part et de l’autre la connaissance réponde à la connaissance, et que l’amour s’unisse à l’amour. Car il est nécessaire de recevoir les dons de Dieu de la manière qu’il les fait, afin de les conserver.

    Il paraît par-là que si l’ame ne quittait pas sa première habitude de raisonner dans la méditation, elle ne recevrait que très-peu de bienfaits de Dieu, qui ne les lui ferait ensuite qu’avec beaucoup de réserve. Car ils sont d’un ordre infiniment supérieur ; ils sont infus surnaturellement dans l’ame : elle ne peut donc les recevoir d’une manière petite, resserrée, imparfaite et disproportionnée à de si grands dons. Elle doit donc se maintenir dans la paix, dans l’état passif, dans la simplicité, dans le détachement de toutes choses, dans la pureté, dans le repos et alors comme l’air pur et sans agitation est facilement pénétré des rayons du soleil, de même elle recevra sans peine et avec douceur, les lumières et les ardeurs divines. Elle doit imposer un profond silence à ses puissances, et arrêter leurs mouvemens et leurs opérations, de peur qu’elles ne l’empêchent d’entendre la voix de Dieu qui lui parle si délicatement au cœur dans cette solitude intérieure ; puisque, comme il le dit lui-même dans Osée, c’est dans la paix qu’il

    faut l’écouter ; puisque le Prophète-royal en usait aussi de la sorte avec Dieu. Cependant l’ame doit être tellement attentive à cette parole divine, qu’elle ne fasse nulles réflexions, de peur d’interrompre son attention : il faut qu’elle se comporte comme si elle l’oubliait, et comme si elle ne recevait rien, afin qu’elle garde une entière liberté pour s’accommoder à ce que Dieu demande d’elle.

    § VII.

    C’est pourquoi le père spirituel doit s’étudier à éteindre en l’ame tous les désirs qu’elle pourrait concevoir des goûts sensibles, des consolations intérieures, des considérations et des raisonnemens. Il ne doit pas la troubler ni l’inquiéter, en lui inspirant le moindre soin des choses ou supérieures ou inférieures, ou célestes ou terrestres : il faut au contraire, l’établir dans une entière abnégation de tout sans réserve, et dans un parfait dégagement de toute sollicitude. Aussitôt qu’elle sera parvenue à cette oubliance parfaite et à cette oisiveté paisible, l’esprit de la sagesse divine, cet esprit tranquille, solitaire, affectueux, doux, extatique, se communiquera à elle par une infusion surnaturelle ; et dans ces momens elle sentira des blessures délicieuses et des

    ravissemens agréables, sans savoir qui en est l’auteur, d’où ils viennent, ni comment ils se font. La moindre de ces grâces est un bien inconcevable et plus grand sans doute, que ne peuvent comprendre ni l’ame, ni son directeur. Tout ce que l’ame peut connaître en cet état, c’est son détachement de toutes choses, quelquefois plus grand, quelquefois plus petit, accompagné d’un amour plus vif, d’une vie plus spirituelle, d’un penchant plus fort vers la retraite, d’un plus fàcheux dégoût des créatures et du monde. Toutes ces richesses divines qui vont fondre ainsi dans l’ame, ne sont autre chose que les aimables et secrètes onctions du Saint-Esprit, lequel étant Dieu lui-même, opère comme Dieu toutes ces merveilles.

    § VIII.

    Mais de peur que les maîtres de la vie spirituelle ne détournent de cette voie l’ame qui y est entrée, et qu’ils ne lui causent la plus grande perte qu’elle puisse faire, ils considéreront que le Saint-Esprit est le premier conducteur de ces personnes, qu’il en prend un soin continuel, qu’il s’applique à leur fournir tous les moyens qui les conduisent à Dieu et plutôt et plus sûrement. Ils se souviendront qu’ils ne sont pas les principaux agens en cette affaire ; qu’ils ne sont que les instrumens ; que leur devoir est de gouverner les ames selon les règles de la foi et des lois divines, et suivant l’esprit

    dont chacunes d’elles est animée. C’est pourquoi toute leur étude doit consister, non pas à réduire une ame à leur méthode particulière, à leur humeur, à leurs dispositions intérieures, mais à prendre garde par quel chemin Dieu la mène. S’ils ne le connaissent pas, ils doivent laisser faire à cette ame ce que Dieu lui inspire, sans la jeter dans l’inquiétude et dans le trouble. Ils doivent s’accommoder à la conduite de Dieu sur elle, et la porter le plus qu’ils pourront à la solitude, à la liberté d’esprit, et à la tranquillité. Ils doivent lui donner une grande liberté d’obéir à son attrait, de peur qu’elle ne gêne l’esprit qui l’anime, et qu’elle ne s’attache à quelque objet particulier.

    Cependant ils se garderont bien de se chagriner, s’imaginant que l’ame ne profite nullement en cet état. Pourvu qu’elle se dépouille de tout ce qui regarde les créatures et elle-même, pourvu que son directeur la conserve dans cette séparation, il est impossible que Dieu ne fasse pour elle tout ce qui est nécessaire de sa part ; car sa bonté et sa miséricorde ne lui permettront pas d’agir autrement. Il est toujours à sa porte pour entrer chez elle, comme le soleil levant est à la porte d’une maison exposée à ses rayons pour les y introduire. Lorsque Dieu trouve l’ame ouverte et vide, il s’y insinue comme les rayons entrent par une ouverture libre et délivrée d’embarras. Il la remplit de connaissances et d’ardeur, comme les rayons remplissent une maison de chaleur et de lu-

    mière. Mais il est nécessaire que le père spirituel la tienne disposée à ces infusions divines, afin qu’elle reçoive sans cesse des trésors plus grands et plus sublimes.

    Vous direz peut-être qu’elle ne connaît rien distinctement et en particulier. Je l’avoue, et j’ajoute que si elle avait cette connaissance distincte, elle ne ferait aucun progrès, parce que Dieu étant incompréhensible, il surpasse la portée de l’entendement. C’est pourquoi plus l’ame s’avance vers Dieu, plus elle doit se retirer d’elle-même et de ses lumières ; elle ne doit marcher que par l’obscurité de la foi, et non par la clarté de ses connaissances naturelles. En croyant et en ne concevant rien, elle s’approche davantage de Dieu. De sorte que ce que vous trouverez à redire en sa conduite, c’est son plus grand bien.

    § IX.

    Vous direz encore que la volonté, si l’entendement ne connaît rien distinctement pour l’éclairer, sera oisive et n’aimera pas Dieu, puisqu’on n’aime pas des choses inconnues. Je réponds que la volonté, quand il est question des opérations naturelles de l’ame, n’aime pas ce que l’entendement ne connaît pas clairement ; mais que dans la contemplation dont on parle, il n’est pas nécessaire d’avoir une connaissance particulière, parce que Dieu verse dans l’ame une connaissance accompagnée d’amour, comme

    une lumière qui brille et qui échauffe tout ensemble ; et qu’ensuite l’amour divin s’allume dans le coenr et dans la volonté. Mais comme cette connaissance est générale et obscure, de même l’amour de la volonté est général et sans distinction. Dans cette secrète et subtile communication, Dieu est tout à la fois lumière et amour : il remplit également l’entendement et la volonté ; mais il frappe quelquefois plus vivement l’une de ces puissances que l’autre. Ainsi l’ame a quelquefois plus de connaissance que d’amour, et quelquefois plus d’amour que de connaissance. C’est pourquoi il n’y a pas sujet de craindre que la volonté demeure dans l’oisiveté car lorsqu’elle cesse de produire des actes suivant les connaissances distinctes de l’esprit, Dieu l’éclaire suffisamment dans la contemplation pour l’enflammer de son amour.

    Or les actes que fait la volonté, conduite par la contemplation infuse, sont d’autant meilleurs, d’autant plus agréables à Dieu, et plus méritoires, que celui qui meut l’ame et qui l’embrase de son amour, est plus noble, plus excellent, et plus élevé au-dessus des hommes et des Anges. La volonté est alors dégagée de tout goût sensible, et se tient unie à Dieu seul ; et continuant à s’éloigner de toutes choses, elle passe plus outre ; elle s’élève davantage vers Dieu ; elle l’aime plus que tout ce qui peut paraître aimable ; elle accomplit enfin ce commandement dans toute son étendue, en aimant Dieu sur toutes choses.

    § X.

    On ne doit pas aussi craindre que la mémoire soit dépouillée de ses espèces. Comme Dieu n’a nulle figure, la mémoire qui est vide de ses images, est beaucoup plus proche de lui. Au contraire, plus elle s’appuye sur l’imagination qui lui fournit ses fantomes, plus elle est éloignée de Dieu ; car il est si élevé au-dessus de nos pensées, que l’imagination non plus que l’esprit n’y peut atteindre. C’est pourquoi les pères spirituels qui ne sont pas encore sortis des bornes de l’oraison commune, et qui n’entendent pas le secret de cette contemplation tranquille, se persuadent que les ames qui en sont favorisées perdent le temps : Parce que, selon l’expression de saint Paul, l’homme charnel, c’est-à-dire, qui ne s’est pas encore mis au-dessus des opérations de la partie sensitive, ne comprend pas les choses qui viennent de l’esprit de Dieu. Ils troublent la paix que Dieu donne à l’ame dans la contemplation. Ils contraignent cette ame de raisonner et de faire des actes, quoiqu’elle n’y sente que de la résistance, de l’ennui, de l’aridité, des distractions, n’ayant point d’autre mouvement que de demeurer dans son repos et dans son union avec Dieu. Ils la forcent à concevoir des sentimens tendres et fervens, au lieu qu’ils devraient l’en

    dissuader. Et parce qu’elle ne peut plus faire ces choses le temps en étant passé, ils lui causent de nouveaux chagrins. Car ils lui représentent qu’elle a pris le chemin de perdition ; ils la jettent dans les sécheresses, ils la privent des précieuses onctions du Saint-Esprit. De sorte que leur ignorance est préjudiciable à l’ame et injurieuse à Dieu. Car ils osent mettre la main à son ouvrage, qu’ils gâtent par leur incapacité, quoiqu’il lui ait coûté beaucoup pour le conduire à cette perfection.

    Mais si l’on veut savoir combien Dieu estime cette tranquillité et ce sommeil mystique de l’ame, il ne faut que l’entendre parler lui-même dans les Cantiques : Je vous conjure, filles de Jérusalem, dit-il, par les chevreaux et les cerfs de la campagne, de ne pas éveiller ma bien-aimée, jusques à ce qu’elle le veuille elle-même. Mais ces maîtres de la vie spirituelle ne peuvent souffrir que l’ame jouisse du repos de la contemplation ; ils la pressent de travailler sans interruption, tellement qu’elle empêche l’opération divine en son cœur, et qu’elle la détruit entièrement.

    Je veux bien que ces gens-là aient un bon zèle ; mais ils n’en sont pas plus excusables. Car puisqu’ils ignorent ces voies, pourquoi ne renvoient-ils pas ces sortes de personnes

    à des directeurs plus habiles qu’eux ? Ne sont-ils pas coupables devant Dieu, de causer de si grands dommages à ces ames, et de les priver de si grands biens ? Cet égarement ne mérite-t-il pas d’être puni par la justice divine, puisqu’il faut traiter les affaires de Dieu, sur-tout les plus sublimes, avec beaucoup d’intelligence, de considération, de respect, de peur de tromper les autres en se trompant soi-même ?

    § XI.

    Mais je consens qu’ils aient quelque excuse raisonnable dites-moi, je vous prie, comment se peut excuser celui qui tient toujours captive l’ame qu’il gouverne ? Il est hors de doute que quand elle doit avancer dans la vie spirituelle, selon les secours que Dieu lui donne, elle doit changer sa manière de prier mentalement, et qu’elle a besoin en ce cas d’instructions plus spirituelles et plus relevées. Les mêmes principes ne sont pas bons en tout temps pour les mêmes personnes, à qui il arrive divers changemens dans la vie intérieure. Tous les directeurs ne sont pas ordinairement si Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix, éd. 1849 en cette science, qu’ils puissent diriger toutes sortes d’ames en toutes sortes d’états. Il y en a même de si bornés, qu’ils s’imaginent que Dieu ne conduira pas une ame à une perfection plus achevée que celle où ils la trouvent. Il me semble enfin qu’on peut dire, que les maî-

    tres en cet art sont semblables à plusieurs sculpteurs, qui contribuent différemment, chacun selon sa capacité, à faire une statue. Les uns ne savent que préparer le bois, les autres ne peuvent qu’ébaucher les premiers traits, les autres les perfectionnent et les polissent, les autres ont le secret d’y appliquer des couleurs, les autres y mettent la dernière main ; mais un seul n’a pas assez d’habileté pour finir l’ouvrage. De même quelques-uns des pères spirituels sont propres à donner de bons commencemens aux ames qui veulent embrasser la vertu, et ne passent pas plus outre. Quelques autres leur suggèrent les moyens de faire de plus grandes démarches en cette voie, et ils en demeurent là. D’autres les élèvent plus haut, et les arrêtent en ce terme. Mais on en voit très-peu qui sachent les mener au point où Dieu les demande.

    Vous donc qui n’êtes pas assez habile pour donner à cet ouvrage divin son dernier achèvement, pourquoi l’entreprenez-vous ? Pourquoi vous mettez-vous dans l’esprit que cette ame n’a nul besoin d’une autre main que de la vôtre, pour la conduire au terme ou Dieu l’attend ? Mais supposé que vous puissiez bien diriger celles qui n’ont pas les dispositions propres pour monter au-dessus de la vie commune il est presque impossible que vous ayez les qualités requises pour servir de guide à plusieurs, à qui vous ne laissez pas la liberté de sortir de votre conduite. L’esprit de Dieu se communique si diverse-

    ment aux ames, et ses voies intérieures sont si différentes, qu’un homme seul peut mal aisément les distinguer et les suivre. Car enfin qui est-ce qui se peut faire, comme saint Paul, tout à tous, pour procurer le salut à tous ? Il est étrange que bien loin de vous accommoder aux besoins des ames, vous les gêniez de sorte que vous ne leur permettiez jamais de se retirer de l’oppression : vous ne pouvez souffrir qu’elles vous quittent, ni même qu’elles demandent conseil à d’autres confesseurs, ni qu’elles confèrent avec eux sur des matières qui exigent ces conférences, ni qu’elles apprennent d’eux ce que vous pouvez leur enseigner principalement lorsqu’elles sont inspirées de leur ouvrir leur intérieur. N’est-ce point la jalousie, l’orgueil, la présomption de vous-mêmes, plutôt que le zèle de la gloire de Dieu et du bien des ames, qui vous engagent dans ces désordres ? Car je vous demande comment vous pouvez savoir que ces personnes n’ont pas besoin du secours Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix, éd. 1849 autre directeur. Mais ne craignez-vous pas la colère et la vengeance de Dieu, qui fait éclater dans Ezéchiel son indignation en ces termes ? Malheur sur vous, pasteurs d’Israël, qui mangiez le lait de mes brebis, et qui vous couvriez de leur laine : je vous demanderai compte de mon troupeau.

    Ceux-là donc qui ne sont pas assez éclairés en ces routes divines, doivent trouver bon que les ames qui se sont soumises à leur direction en consultent d’autres ; ils doivent les recevoir agréablement lorsqu’elles reviennent ; ils doivent même leur conseiller de prendre d’autres pères spirituels, lorsqu’elles ne profitent plus sous leur direction. S’ils en usent autrement, ils ont sujet d’appréhender que la trop grande estime d’eux-mêmes et de leur capacité prétendue, ne leur inspire des sentimens si peu charitables.

    § XII.

    Mais laissons là ces directeurs ignorans, pour parler de ceux qui se comportent plus mal en leur ministère, et qui sont plus pernicieux aux ames. Il arrive quelquefois que Dieu donne de violens désirs à certaines personnes de changer de vie et d’état, et de renoncer au siècle, pour se consacrer à la Majesté divine dans le cloître. Ces pensées et ces résolutions sont très-agréables au Seigneur, qui a versé de grandes grâces dans leur esprit pour les conduire à ce terme, parce que le monde n’est pas selon son cœur. Néanmoins ces pères spirituels diffèrent l’exécution de ces bons desseins, ou la rendent très-difficile, ou même ils l’empêchent tout--

    à-fait sous divers prétextes. Ils allèguent quelquefois la complexion délicate et la faible santé de ceux qui aspirent à la sainte religion ; quelquefois les austérités excessives de la vie monastique ; quelquefois la rigueur de l’obéissance ; quelquefois d’autres peines plus apparentes que véritables. Mais en effet, la répugnance qu’ils ont aux maximes austères de Jésus-Christ, à sa mortification, aux mépris des choses présentes, l’amour de leurs intérêts et de leurs plaisirs, leur indévotion, leur esprit gâté par l’esprit du monde et opposé à l’esprit de Dieu, d’autres raisons humaines sont les seuls motifs qui les portent à former des obstacles à la vocation religieuse de ces prétendans. Comme ils n’entrent point eux-mêmes, selon l’expression de Notre-Seigneur, ils empêchent les autres d’entrer. Mais ils seront enfin frappés de cette malédiction du Sauveur. Malheur à vous, Docteurs de la loi, qui avez pris la clef de la science, et vous n’êtes point entrés dans la maison de Dieu, ni vous n’en avez pas permis l’entrée à ceux qui y voulaient entrer.

    On peut dire avec vérité qu’ils sont comme des pierres et comme des barres de fer à la porte du Ciel, pour en fermer l’entrée aux autres. Ils ne considèrent pas que Dieu les a établis dans ce sacré ministère pour forcer ceux qu’il appelle à entrer, ainsi qu’il

    l’a ordonné dans l’Évangile ; et au contraire, ils les écartent de la porte étroite qui donne le passage et qui ouvre le chemin à la vie éternelle et bienheureuse. De cette manière le directeur est un de ces aveugles qui retirent les ames de la conduite du Saint-Esprit.

    § XIII.

    Le second aveugle qui tâche d’embarrasser l’ame dans son recueillement intérieur, c’est le démon. L’envie et la haine l’animent tellement contre les hommes, qu’il ne peut souffrir qu’une ame lui échappe, qu’elle se preserve de ses surprises et de ses liens, qu’elle s’enrichisse des trésors de Dieu. Il s’efforce de l’aveugler et de l’éloigner des sacrées onctions que le Saint-Esprit verse sur elle dans les sublimes communications de sa retraite et de sa contemplation. Il fait tout le possible pour mêler en ce commerce tout spirituel et tout pur, les goûts sensibles et la délectation du sens, afin de rappeler l’ame à ses premiers sentimens, à ses premières ferveurs, et à ses premières considérations, qui flattaient son imagination et sa sensualité. Il emploie tous ces moyens pour la détourner de son application à Dieu, où le Saint-Esprit fait secrètement en elle des opérations admirables.

    Tandis que le malin esprit se sert ainsi de

    ses artifices ordinaires, l’ame, qui cherche les tendresses sensibles dans l’oraison, s’y attache facilement et s’éloigne de sa récollection, quoique Dieu lui communique ses plus grandes grâces. Car s’imaginant qu’elle ne fait rien dans cette contemplation tranquille, elle embrasse volontiers la méditation active et sensible, où les actes qu’elle y fait et les consolations qu’elle y sent lui paraissent quelque chose. C’est un grand malheur que cet ennemi commun la prive ainsi de biens spirituels si importans, quoiqu’elle ne conçoive pas ses pertes. Au contraire, elle croit que Dieu la visite et lui fait de nouveaux dons. Si bien qu’elle se tient à la porte de son Époux ; elle regarde ce qui se fait dans sa chambre ; mais elle n’y entre jamais.

    Que si elle sort par hasard de sa captivité pour entrer dans le secret de la contemplation, le démon fait alors grand bruit ; il la remplit de crainte, il accable le corps de douleurs, il forme même auprès d’elle des sons horribles, il l’excite à réfléchir sur ce fracas pour la tirer de son recueillement ; il continue jusques à ce qu’il remporte l’avantage ou qu’il soit vaincu et repoussé. Mais il est pour l’ordinaire le maître des ames faibles et inconstantes ; et la facilité qu’il a de les surmonter, fait qu’il ne cesse pas d’en attaquer plusieurs pour les dépouiller de leurs richesses surnaturelles.

    § XIV.

    On peut appliquer à ce sujet ce que Dieu dit au saint homme Job de ce monstre. Il absorbera un fleuve entier sans s’étonner : il espère que le Jourdain coulera dans sa gueule ; il le prendra comme on prend le poisson à l’hameçon ; il lui percera les narines avec des pointes de pieux. Les rayons du soleil seront au-dessous de lui, et il mettra l’or sous ses pieds comme la boue. C’est-à-dire, dans un sens spirituel et mystique, le prince des ténèbres dévorera les ames élevées aux dons les plus sublimes et à la plus éminente perfection. Il les percera de la pointe des connaissances qui leur exciteront des sentimens doux à la nature, afin de les séparer de Dieu et de dissiper leur contemplation. Il leur soustraira les rayons des admirables lumières dont Dieu les éclaire en leur solitude intérieure ; et il leur enlèvera l’or de l’ardente charité qui les consume et il les jettera par terre et dans la boue, en les attachant aux sens et aux créatures.

    C’est pourquoi, ô ames que Dieu a conduites à cet état si relevé, ne descendez plus à vos premières opérations. Il est vrai qu’elles vous étaient utiles au commencement

    pour renoncer au monde et à vous-mêmes ; mais puisque Dieu veut opérer lui-même en vous, elles vous sont préjudiciables. Vous devez avoir seulement soin de vous appliquer à Dieu dans votre contemplation avec une attention amoureuse, et la bonté divine ne manquera pas de vous donner des grâces singulières et très-abondantes.

    § XV.

    Le troisième aveugle qui conduit l’ame, c’est l’ame elle-même. Comme elle ne comprend ni ce qu’elle est ni son état, elle se trouble, elle s’inquiète, elle se fait beaucoup de mal. Toute sa science et toute sa capacité naturelle consistent à opérer par les sens. C’est pourquoi lorsque Dieu la retire de cette activité pour la mettre dans le repos de la contemplation, elle croît être dans l’inaction ; elle fait de très-grands efforts pour reprendre l’exercice des actes exprimés sensiblement, et étendus en toute leur force. Mais elle ne trouve que de la désolation, au lieu des douceurs dont Dieu la nourrissait dans cette paix intérieure, dans ce silence spirituel, et dans cette sainte oisiveté. Lors même que Dieu voudra quelquefois la retenir en ce repos, elle résistera opiniâtrément. L’imagination fera du bruit, l’entendement agira avec beaucoup de contention ; elle fera enfin ce que font les petits enfans que leurs mères veulent porter entre les bras pour leur épargner la peine de

    marcher. Ils crient, ils pleurent, ils se glissent de leur sein à terre ; mais après tout, ils ne peuvent marcher, et ne font qu’empêcher leurs mères de marcher. Ou bien l’ame ressemble à celui dont un peintre veut tirer le portrait, mais qui se remue sans cesse, et qui ne lui donne pas le loisir de remarquer les traits de son visage, ni de les exprimer. De même elle se donne sans cesse du mouvement par la continuation de ses actes, et elle empêche Dieu d’en achever tous les traits. L’ame doit donc se convaincre de cette importante vérité, qu’encore qu’elle ne s’aperçoive pas qu’elle marche en la vertu, elle fait néanmoins plus de chemin que si elle marchait elle-même. Comme Dieu la porte entre ses bras, elle ne sent pas le chemin qu’elle fait comme il opère en son cœur elle ne voit pas son opération, parce que ses puissances ne sauraient la découvrir. Elle doit donc se mettre entre les mains de Dieu et se fier à sa conduite ; elle avancera sûrement, et elle n’aura nul danger à craindre.

    § XVI.

    Pour revenir maintenant à notre sujet après cette longue digression, je dis que si les sacrées onctions ou touches du Saint-Esprit qui ont Dictionnaire de l’Académie française, 2e éd., 1718 la soif, la faim et les douleurs de l’ame, et qui ont disposé l’ame à l’union divine, sont si nobles et si excellentes, quelle sera, je vous prie, la possession de ce bien inexplicable ? Avec quels

    transports, avec quelles délices l’ame en goûtera-t-elle la jouissance ?

    Au reste l’ame donne fort proprement le nom de cavernes à ses puissances. Car sentant bien qu’elles reçoivent ces profondes connaissances et la lumière de ces divins flambeaux, elle ne doute pas que leur profondeur ne soit égale à la profondeur des connaissances et de l’amour que ses puissances renferment. Elle est persuadée qu’elles ont autant de capacité et autant de réduits différens qu’il y entre de causes différentes des connaissances, des plaisirs et des joies qu’elle reçoit en cet état. L’ame est remplie spirituellement de toutes ces choses spirituelles, comme l’imagination est pleine de tous les objets matériels dont les sens extérieurs transmettent les espèces jusqu’à elle.

    Du sens obscurci et aveuglé.

    Deux choses empêchent l’œil de voir, ou l’obscurité, ou la taie qui le couvre. Dieu est la lumière et le véritable objet de l’ame : si l’ame n’est point éclairée de cette lumière, quoiqu’elle ait les yeux de l’esprit fort perçans, il faut dire qu’elle est dans l’obscurité. Mais si elle est infectée du péché, ou si elle occupe ses passions à la recherche et au goût de quelque objet sensuel, elle a les yeux couverts de taies. De sorte qu’encore que la lumière divine ne lui manque pas, néanmoins son aveuglement et son obscu-

    rité, qui est l’ignorance qu’elle a dans la pratique des choses, l’empêchent de l’apercevoir. Elle était frappée de cet aveuglement et plongée dans cette obscurité, avant que Dieu l’illuminât et la transformât en lui-même. Le Sage avoue qu’il a été sujet aux mêmes inconvéniens, lorsqu’il dit que Dieu a dissipé son ignorance par la lumière qu’il a versée en son esprit.

    Mais il faut remarquer que selon les spirituels, être dans l’obscurité n’est pas la même chose qu’être dans les ténèbres. Être dans les ténèbres, c’est être aveuglé par le péché ; mais on peut être dans l’obscurité sans péché. On y tombe en deux manières, savoir, quand on ignore quelques-unes des choses naturelles, et quand on ne connaît pas plusieurs choses surnaturelles. L’ame avoue que son esprit n’ayant point de lumière divine, a été dans l’obscurité à l’égard de ces deux sortes d’objets. Car pour me servir des termes de l’Écriture, jusques à ce que Dieu dise : Que la lumière soit produite, les ténèbres étaient répandues sur la face de l’abyme de ces cavernes du sens ; et plus le sens avait d’obscurité dans ses cavernes avant que Dieu y ait lancé les rayons de sa lumière, plus les ténèbres qui l’occupaient étaient épaisses et profondes. C’est pourquoi il était impossible à l’homme en cet état, de lever les yeux vers la lumière divine, ni même d’y penser. Il ne l’avait ja-

    mais vue, il n’en connaissait pas les qualités, il n’avait pu conséquemment la désirer. Au contraire, il n’est capable que de souhaiter les ténèbres ; et quand il les aura trouvées, il passera de ténèbres en ténèbres ; puisque comme un jour appelle un autre jour, dit le Roi-prophète, de même une nuit appelle une autre nuit. Ainsi un abyme de ténèbres en attire un autre, de même qu’un abyme de lumière fait venir un autre abyme de lumière. Pour cette raison les rayons de la grâce dont Dieu avait frappé les yeux de l’ame pour lui faire voir la lumière divine qui la rendait agréable à son Époux, appellent un autre abyme de grâce, qui est la transformation de l’ame en Dieu.

    De plus, le sens de l’homme était aveugle, parce qu’il cherchait du plaisir en toute autre chose qu’en Dieu. Car l’appétit sensuel cause l’aveuglement de la partie supérieure et de la raison. Il se répand comme un nuage sur les yeux du cœur, qu’il empêche de voir les choses qui sont devant lui. Si bien que le cœur s’attachant à la satisfaction du sens il était incapable de regarder les richesses immenses et les beautés infinies de son Créateur. En effet, comme la moindre chose qui cache la prunelle de l’œil l’empêche de voir les objets les plus gros et les plus proches, de même la moindre sensualité que l’appétit fera goûter à l’ame,

    mettra un obstacle invincible à l’infusion des grâces admirables qu’elle recevrait de Dieu.

    Mais qui peut dire combien il est impossible qu’une ame qui s’assujettit aux passions, juge des choses divines comme elles sont en elles-mêmes ? Il est nécessaire, pour en juger sainement, d’étouffer les mouvemens de l’appétit, et le plaisir dont il se repaît parmi les créatures. Sans cette dure mortification, l’ame prendra pour divines les choses qui ne le sont pas, et pour non divines celles qui le sont. Tandis qu’elle a l’œil du jugement couvert d’une taie, elle ne verra que de petits nuages, tantôt d’une couleur, tantôt d’une autre. Dieu même ne lui paraîtra qu’un nuage, puisqu’elle sera incapable de voir d’autres objets que des nuages, De là vient que les passions et les voluptés sensuelles ne permettent pas que les connaissances divines entrent dans notre esprit, comme le Sage le déclare : L’enchantement des bagatelles obscurcit le bien, et l’inconstance de la concupiscence corrompt le bon sens. C’est pourquoi ceux qui sont encore attachés au contentement des sens, font beaucoup d’état de ce qui est moins considérable en la vie spirituelle, je veux dire les sentimens agréables, et ont très-peu d’estime pour ce qui est le plus excellent et le plus élevé au-dessus du sens.

    Il est constant que celui-là vit d’une manière animale, qui vit selon ses passions naturelles ; et quoique les passions passent quelquefois jusqu’à la connaissance et au goût des choses spirituelles, néanmoins si elles agissent en cela par leurs mouvemens naturels, elles ne sortent pas des bornes de la matière et de la nature. Car il importe peu que l’objet soit spirituel, lorsque le désir qu’on en a et l’usage qu’on en fait tirent leur origine et leur force des appétits naturels, et sont fondés sur la nature animale. Mais quoi, direz-vous, quand on désire Dieu, n’est-ce pas une chose naturelle ? Je vous réponds que cela n’est pas toujours surnaturel. Il est nécessaire pour cet effet, que le motif de ce désir soit surnaturel. De plus, il faut que sa force et son efficace viennent de Dieu. Mais quand vous concevez ce désir de votre propre fond en ce qui regarde la manière de désirer, il n’est que naturel. Si bien que quand vous occupez votre appétit naturel à goûter les choses spirituelles, vous vous obscurcissez les yeux de l’esprit, et vous ne vous élevez pas au-dessus des bassesses de l’homme animal : vous ne pourrez ni entendre les choses spirituelles qui surpassent le sens, ni en juger avec droiture et sans erreur. Il me reste à donner maintenant l’explication du cinquième et du sixième vers de ce Cantique.

    Dans ses excellences extraordinaires Donnent tout ensemble de la chaleur et de la lumière à son bien-aimé.

    Ces paroles signifient que les cavernes des puissances, c’est-à-dire leur capacité, sont remplies des brillantes lumières de ces divins flambeaux tout éclatans et tout ardens. Les puissances ainsi éclairées et enflammées du feu de l’amour sacré, se donnent à Dieu, et font rentrer en Dieu les lumières et les ardeurs qu’elles ont reçues de lui. Ensuite elles sont elles-mêmes transformées en flambeaux, en lumière, en amour, et l’ame fait réjaillir par une continuelle réflexion, toutes ces richesses spirituelles sur son bien-aimé, comme un cristal pénétré des rayons du soleil les réfléchit et les lui renvoie. Mais l’ame fait ce renvoi plus parfaitement, puisqu’elle le fait avec le consentement de sa volonté.

    Dans ses excellences extraordinaires

    C’est-à-dire, dans une excellence et une sublimité qui sont au-dessus de nos pensées et de nos paroles. Car l’ame rend à Dieu la sagesse et les connaissances avec la même excellence et la même perfection, que l’entendement les a reçus de Dieu. La volonté rend aussi à Dieu la bonté qu’elle en a reçue avec la même excellence qu’elle est unie à la bonté divine ; car elle ne la possède que pour la donner. Elle rend enfin à Dieu tous

    les dons qu’il lui fait de sa force, de sa beauté, de sa justice, de ses autres attributs, avec les mêmes degrés d’excellence et de perfection qu’elle les reçoit. Il semble qu’étant ainsi transformée en Dieu, elle fait en Dieu ce que Dieu fait lui-même en elle, parce que sa volonté n’est plus qu’une volonté avec celle de Dieu. Et on peut dire en quelque façon, que comme Dieu se donne à elle volontairement, librement, gratuitement, de même sentant un ardent amour et une douce complaisance pour l’essence et les perfections de Dieu, elle donne Dieu lui-même à Dieu. Et c’est-là le don mystique et plein d’amour que l’ame fait à Dieu. Car il semble que Dieu est l’ame, et que comme sa fille adoptive elle le possède par le droit que son adoption lui donne sur lui-même. C’est ainsi qu’elle paye tout ce qu’elle doit. C’est ainsi qu’elle goûte des délices inexplicables ; car elle donne à Dieu ce qui lui est convenable et agréable. Il est vrai qu’elle ne donne pas Dieu réellement à Dieu, puisqu’il est essentiellement à soi-même : mais elle lui donne tout ce qu’elle en reçoit, pour payer son amour excessif. Or Dieu se contente de ce don et il l’accepte volontiers, parce que c’est un bien qui appartient à l’ame. De là vient qu’il la chérit davantage, et que l’ame réciproquement l’aime avec plus de véhémence : et dans cette union mutuelle de volonté et d’amour leurs biens sont communs, et ils se peuvent dire l’un à l’autre, ce que Notre Seigneur disait à son Père : Tout ce

    que j’ai est à vous, et tout ce que vous avez est à moi. Ces communications réciproques se font sans interruption dans le Ciel ; mais elles ne se font sur la terre que pendant que l’ame est dans l’exercice actuel de l’amour, et lorsqu’en recevant de Dieu, elle lui rend ce qu’elle possède, et de cette sorte :

    Dans ses excellences extraordinaires Elle donne tout ensemble de la chaleur et de la lumière à son bien-aimé.

    Mais il est à propos de réfléchir sur les merveilleuses perfections avec quoi l’ame fait ses présens à Dieu. Lorsque dans son union actuelle avec Dieu elle a une espèce de jouissance de Dieu comme les bienheureux, elle se réjouit de son bonheur, elle sent les obligations qu’elle a à son Créateur ; et c’est dans ses communications qu’elle fait à Dieu un don de Dieu et d’elle-même. Car pour ce qui est de l’amour, elle l’aime selon la mesure de toutes ses perfections ; elle lui offre de la même manière des louanges et des sentimens de gratitude. Elle possède pareillement les trois principales excellences de l’amour. La première est, qu’elle aime Dieu par lui-même : ce qui est sans doute admirable ; car elle est excitée à cet amour par le Saint-Esprit qu’elle a en elle-même ; et ainsi elle aime Dieu comme le Père Eternel aime son Fils, selon ces termes rapportés par saint Jean : Afin, dit-il,

    que vous les aimiez de l’amour dont vous m’avez aimé, étant moi-même en eux. La seconde est, d’aimer Dieu en Dieu, parce que dans cette union elle est toute absorbée en l’amour de Dieu, et Dieu se communique à elle fort ardemment. La troisième, elle aime Dieu à cause précisément de ce qu’il est en soi-même. Elle ne l’aime pas à cause de sa libéralité, de sa bonté, de ses attributs, mais à cause de son essence qui contient toutes ces grandeurs.

    À l’égard de cette espèce ou image de jouissance de Dieu, elle a trois autres perfections dignes d’admiration. Premièrement, elle jouit de Dieu étant unie avec lui très-intimement. Car comme elle unit son entendement avec la sagesse, avec la bonté, avec les autres attributs divins, elle les connaît distinctement ; et cette connaissance lui imprime une joie incomparable. Secondement, elle se réjouit d’ordinaire en Dieu seul sans mélange d’aucune créature. En troisième lieu, son plaisir vient principalement de ce qu’elle jouit de Dieu à cause de ce qu’il est en soi-même, sans avoir égard à sa propre satisfaction, et sans y souffrir aucun motif tiré des choses créées. Les louanges qu’elle donne à Dieu renferment aussi trois rares excellences. L’une est, que l’ame loue Dieu par devoir, puisqu’il l’a créée pour sa gloire, comme il le dit de lui-même dans les Pro-

    phéties d’Isasie : J’ai créé ce peuple pour moi ; il publiera mes louanges. (1) L’autre, elle chante les louanges de Dieu à cause des bienfaits dont il la comble, et du contentement qu’elle prend à le louer. La dernière, elle fait éclater ses louanges à cause de ses grandeurs infinies. Quant à la gratitude, elle y trouve encore trois perfections particulières ; car elle rend à Dieu ses actions de grâces pour tous les biens naturels et surnaturels dont il l’a favorisée. Elle reçoit une singulière consolation des louanges dont elle le comble. Elle chante enfin ses louanges par cette seule raison qu’il est Dieu ; et c’est là le plus pressant et le plus agréable des motifs qui la portent à ce divin exercice.

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