Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    La religieuse sanctifiée · Alphonse de Liguori

    Chapitre II : Avantages de l'état religieux

    On peut appliquer aux religieuses ce qui est dit dans la Bible, sur le peuple d'Israël, à l'époque où il fut délivré de la tyrannie de Pharaon et qu'il sortit d'Egypte: Dux fuisti in misericordiâ populo quem refiemisii et portasti eum in fortitudine tua ad habilaculum sanctum tuttm, ( Exod. xv. 1 5. ) Comme les juifs étaient anciennement les favoris de Dieu, par opposition aux Égyptiens, de même les religieux sont les favoris de Dieu, respectivement aux gens du monde. Ainsi que les Juifs sortirent d'Egypte, pays «le souffrance et d'esclavage, et où Dieu était ignoré ; de même les religieux sortent du monde qui récompense ses serviteurs, par des fatigues et des ennuis, et sous l'empire duquel le Seigneur est méconnu. Les Juifs furent guidés à la Terre promise par une colonne de feu qui marchait à leur tête, dans le désert ; les religieux sont conduits par l'Esprit-Saint à la religion qui est pour eux la Terre promise du ciel- Au ciel, il n'y a plus de désirs des richesses terrestres ni des plaisirs sensuels, point de volonté propre : dans la religion, les portes sont fermées à toutes sortes de désirs et l'on ne voit régner que la pauvreté, la chasteté et l'obéissance. Au ciel, on ne fait autre chose que de chanter les louanges de Dieu; au couvent, tout ce qu'on fait ne tend qu'à rendre gloire à Dieu et à lui plaire. Laudas Deam, dit S.-Augustin, cutn agis negotium laudas cùm cibum et potum copis, laudas cùm requiescis et dormis. ( in Psal. 1 4 6. ) O Religieuses, vous louez le Seigneur lorsque vous soignez les affaires du couvent, lorsque vous vous présentez à la sacristie, au tour, â la porte; vous loue/ Dieu quand vous allez à table; vous louez Dieu, lorsque vous vous livrez au sommeil ; vous louez Dieu dans tout ce que vous faites. Une paix universelle règne dans le ciel, car les Elus trouvent en Dieu tout leur bonheur; dans les couvens, on ne recherche que Dieu et l'on trouve en Dieu cette paix ineffable, bien au-dessus de toutes les pompes et de toutes les délices du monde. Ste.-Madeleine de Pazzi avait raison de dire que la religieuse doit être i i è r e d e s o n état, caria vocation pour la vie monastique est la grâce la plus chère que Dieu puisse accorder à une âme après le baptême.

    11. Vous devez donc regarder votre position comme au-dessus des trônes de la terre, "Votre état est un rempart contre les tentations, vos exercices de piété vous acquièrent chaque jour de nouvelles couronnes de gloire; vous êtes les épouses de Dieu, pendant cette vie, et après votre mort vous serez les reines de l'empire des cieux. Comment avez-vous pu obtenir l'honneur d'être préférées par le Seigneur à tant d'autres personnes, plus dignes que vous d'être ses épouses? Vous seriez bien ingrates, si vous ne lui rendiez pas grâces, à chaque instant, de sa bonté. Personne n'a mieux décrit que S.-Bernard les biens que procure l'état monastique. Nonne haec est religio sancta, in quâ homo vivit parias, cadit rarids, surgit vetoculs incedit caulids, irroratnr frequentids, quie&cit securiàs, morilur confidentiùs, purgatur citiàs, remuneratttr copiosids. (S.-Bern. de bono R c l. ) Examinons ces saintes paroles une à une, et dévoilons les trésors que chacune d'elles contient.

    lit. 1° La religieuse est plus pure Toutes les œuvres que Fait un religieux sont certainement les plus pures et les plus agréable» à Dieu. La pureté des œuvres ne consiste qu'à les faire uniquement pour plaire à Dieu; de sorte que plus il entre dans nos actions de volonté de Dieu, et moins de notre volonté, plus elles sont agréables à Dieu. Quelques saintes et pieuses que soient les œuvres d'un séculier, il y a toujours plus de volonté propre que dans celles d'une religieuse. Le séculier fait ses oraisons quand bon lui Semble; il communie, entend la messe, fait la lecture spirituelle, la discipline, dit l'office quand il veut. Mais la religieuse fait tous ces exercices quand l'obéissance l'exige, c'est-à-dire quand Dieu l'exige, puisque c'est Dieu lui-même qui lui commande l'obéissance. Par conséquent quand la religieuse obéit à sa règle, à sa supérieure, quand elle fait ses oraisons, quand elle travaille, quand elle marche, quand elle se nourrit, quand elle se délasse, elle acquiert sans cesse de nouveaux mérites, parce que, faisant toutes ses actions, non de sa propre volonté, mais par obéissance, elle lait la volonté de Dieu, et Dieu l'en récompense.

    IV. Oh ! que de fois la propre volonté a gâté les meilleures œuvres ! Lorsqu'au jour du Jugement les âmes réclameront le prix de ce qu'elles auront fait et qu'elles diront: Quarè jejunavimus et non aspexisti, humitiavimus animas nostras et nescisti? ( Is. 3. )

    LVIII.

    Combien il y en aura à qui l'on répondra ces mots; Ecce in die jejunii vestri invenitur voluntas vestra. ( Ibid.) Le Seigneur leur dira : Qu'attendez-vous ? — Une récompense ? — Vous l'avez déjà eue, en suivant votre volonté, puisque vous avez agi plutôt pour vous satisfaire que pour m'être agréable. L'abbé Gilbert dit que les moindres œuvres des religieux valent mieux que les plus considérables des séculiers : Quod infimum est in vobis, fortius secularibus. ( (iil. Ser. 87. ) En outre, S.-Bernard a dit que si un séculier faisait la quatrième partie de ce que fait une religieuse on le regarderait comme saint. Credo nullum hic esse qui, si qaarlam partem eorum qace facit in seculo aclitaret, non adoraretur ut s une tus. ( Serm. Zj- in Ps. ) On a vu plusieurs fois des jeunes filles qui brillaient dans le monde comme de nouveaux soleils, n'être plus que de faibles lueurs dans le cloître, comparativement aux autres religieuses, leurs compagnes. C'est précisément parce que toutes ses œuvres sont faites dans le but de plaire à Dieu que la religieuse lui appartient véritablement. La vénérable mère Marie, fondatrice du monastère de Toulouse, disait que pour deux raisons elle estimait beaucoup sa vocation : d'abord parce qu'une religieuse est toujours en présence de Jésus-Christ, qui demeure près d'elle dans le très-Saint-Sacrement; ensuite parce que, par son vœu d'obéissance, elle est toute à Dieu, ayant sacrifié par ce vœu toutes ses volontés, et toute sa personne à Dieu.

    V. 2° Cadit rariùs, La religieuse, vivant loin du monde est moins sujette à tomber. S.-Antoine, abbé, vit le monde plein de pièges, et l'apôtre S.-Jean dit avant lui que l'on ne recherche ici bas que plaisirs sensuels, richesses, et honneurs terrestres. Omne quod est in mundo concupiscentia carnis est ( c'est-à-dire les voluptés ) concupiscentia oculorum c'est-à-dire les richesses ) et superbia vitæ ( c'est-à-dire les honneurs qui rendent l'homme fier et vain dans cette vie ). Par le moyen des saints vœux de la profession, les religieux ferment ces sources empoisonnées ; par le vœu de chasteté ils ferment la porte aux plaisirs des sens ; par le vœu de pauvreté, ils se délivrent de tout désir des vains trésors, et par le vœu d'obéissance, ils étouffent en eux toute ambition d'honneurs terrestres et passagers.

    VI. Il est vrai que même au milieu de la société on pourrait vivre détaché des biens mondains; mais, selon une ancienne maxime, qui touche à la poix reste englué. Totus mundus in matigno positas est, dit S.-Jean. S.-Ambroise s'explique ainsi : ceux qui vivent dans le monde, trament leurs existence sous le joug tyrannique du péché. L'air du monde est un air infect et mortel pour l'âme, et quiconque le respire contracte infailliblement quelque maladie morale. Les convenances sociales, les mauvais exemples, les mauvais propos sont autant d'appats qui nous attirent vers la terre et nous éloignent de Dieu. Chacun sait que les mauvaises occasions, si fréquentes dans le monde, sont la cause la plus ordinaire de la perte des âmes La religieuse. qui vit renfermée dans un cloître es { seule exemple de ces occasions dangereuses. Ste. Madeleine de Pazzi embrassait et baisait souvent les murs de son couvent en s'écriant : O murs ! ô murs •cri $ qui me protégez contre la tentations de l'enfer ! Quand la bienheureuse Marie Orsini voyait rire quelque religieuse dans son couvent : Riez disait-elle, riez, ma mur ; vous avez bien raison de rire; vous êtes à l'abri des orages du monde.

    VII. 3° Surgit velocids. Si par malheur une religieuse tombe dans quelque péché, du moins elle a de puissants secours pour en sortir. La règle qui l'oblige à se confesser, la méditation ou où on lui rappelle les vérités éternelles, les exemples de ses vertueuses compagnes et les remontrances de sa supérieure sont un grand secours pour se corriger. Vœ soli, dit le S.-Esprit, quia cum ceriderit non habet sublevantem se. ( Ecc. iv. 10 ). Dans le monde, quand nous péchons nous ne trouvons personne qui nous avertisse et nous reprenne, et souvent nos chutes sont mortelles ; mais, dans l'état monastique, si unusceciderit abat-' tero futeittur. ( Ib. 6. ). Si une religieuse commet quelque faute, ses compagnes accourront aussitôt pour l'aider à l'expier. Juvatur dsor.iis adresurgendum^ dit S.-Thomas l'Angélique, au sujet des religieux.

    VIII. A° Incedil cautiàs. Oh! combien une religieuse est plus à même de gagner le paradis que les premiers monarques de la terre I Les rois ont de grandes richesses, des divertissements, des honneurs, des armées des seigneurs pour les servir ! mais il n'ont personne qui corrige leurs défauts, ou qui leur rappelle leurs devoirs; tous tremblent de parler devant eux, de peur de tomber dans leur disgrâce ; plusieurs même, pour obtenir plus de faveur, applaudissent et encouragent les vices du monarque. Dans l'état monastique, au contraire, quand une religieuse faillit, toutes ses compagnes sont là pour la secourir et la remettre dans le bon chemin. Les supérieures, les sëlatrices, ses propres compagnes l'avertiront de sa faute, et les bons exemples de ses sœurs seront autant de corrections de son erreur. Ces secours nécessaires pour le salut de l'âme, qui est la seule chose importante dans ce monde, sont à coup sûr plus précieux et plus désirables que toutes les grandeurs et les gloires de la terre.

    XI. De même que les séculiers trouvant dans le monde beaucoup d'obstacles à faire le bien ; ainsi les religieuses trouvent dans le couvent beaucoup d'obstacles à faire le mal. L'étroite surveillance dont les supérieures entourent leurs religieuses, en les préservant des fautes légères, les empêche de tomber dans les fautes graves ; de sorte qu'elles parviennent à repousser la tentation du péché véniel, et acquièrent par là une force invincible pour résister aux péchés mortels. S'il arrive qu'elles y succombent par faiblesse, si elles perdent quelques pouces de terrain, du moins elles ne se rendent pas encore ; cette petite perte leur donne au contraire plus d'ardeur à se fortifier et à se prémunir contre les attaques de l'enfer; par leurs chutes, elles apprendront à connaître leur faiblesse; elles s'humilient, elles se défient d'elles-mêmes, et recourent plus souvent à Jésus-Christ et à sa divine mère Marie. Ces chutes ne leur seront donc pas très-nuisibles, car le Seigneur, voyant leur humiliation, leur tendra aussitôt la main pour les relever. Cum ceciderit ( justus ) non collidetur quia Dominus supponit manum suam( PsaL xxxvi* 24. ). Elles leur seront même profitables, parce qu'elles leur inspireront une juste défiance de leurs forces et une plus vive confiance en Dieu. Le bienheureux Gilles Franciscain, disait qu'il valait mieux obtenir un seul degré de grâce, dans l'état monastique, où l'on peut monter plus haut encore et où l'on ne peut guère descendre que dix degrés dans le monde, où l'on ne peut guère aller plus haut et où l'on risque à chaque instant de descendre.

    X. 5° Irroratur frequentids* Oh mon Dieu! de combien de lumières, de combien de douceurs et de joies, Jésus arrose l'âme de ses épouses; tantôt dans leur prière, tantôt dans la communion, tantôt au fond de leur cœur, en présence du Saint-Sacrement ou dans leur cellule, devant leur crucifix! Les âmes qui restent dans le monde sont des arbres plantés dans une terre aride, où la rosée du ciel ne tombe que rarement. Pauvres séculiers ! vous voudriez prier long-temps, méditer long-temps, entendre souvent la parole de Dieu, jouir d'un peu de solitude, d'un peu de recueillement, vous voudriez vous rapprocher de Dieu, mais cela ne vous est pas permis. Vos affaires domestiques, vos parents, les convenances sociales, les visites de vos amis, vous en empêchent. Les religieuses, au contraire, sont d'heureux arbrisseaux, plantés dans une terre féconde, que continuellement rafraîchit la céleste rosée. Le Seigneur assiste et aide sans cesse ses épouses par ses lumières, par des inspirations, et des consolations spirituelles, qu'elles trouvent dans leurs méditations, dans les sermons, dans la lecture des saints livres, et même dans le bon exemple de leurs compagnes. C'est donc avec raison que la mère Catherine de Jésus, disait, quand on lui rappelait les peines qu'elle avait dû endurer avant de fonder son monastère : Dieu m'a amplement récompensée de tous mes travaux par une seule heure de religion dans la maison de sa très-sainte mère.

    XI - 6° Quiescitsecurids. Les biens du monde ne peuvent remplir nos cœurs. Les bêtes qui ont été créées pour la terre se contentent des biens qu'elle leur offre, mais l'homme qui a été créé pour Dieu n'est heureux qu'avec Dieu. L'expérience nous le prouve. Si ces biens satisfaisaient l'homme, les riches et les princes qui regorgent de richesses, d'honneurs et de plaisirs seraient heureux; loin de là, ils sont les plu» misérables des êtres; car plus on abonde en richesses et en dignités, plus on est accablé de craintes et de douleurs. L'empereur Théodose étant entré sans se faire connaître dans la cellule d'un moine solitaire lui dit : 111 on pire, savez-vous qui je suis ? Je suis l'em-* pereur Théodose, Puis il ajouta : Oh! que je vous porte envie, heureux solitaires, qui menez dans ces grottes une vie tranquille, exempte des inquiétudes du monde! Je suis grand sur ta terre, je suis empereur; mais sachez qu'il n'y a pas un *eut jour où j'aie pu prendre paisible— ment ma nourriture.

    XII. Comment vivrait-on en paix dans le monde ^ puisque c'est un lieu de peines, de trouble, et de craintes ? On y jouit de quelques misérables plaisirs, mais ils épuisent l'âme sans la satisfaire ; ils flattent les sens pendant quelques heures, mais bientôt ils fatiguent, ils dégoûtent. C'est pour cela que les plus* puissants dans le monde sont les plus malheureux; car, plus ils sont élevés, plus ils sont près de la foudre. Disons donc plutôt que, loin d'être un jardin de- "délices, le monde est un abîme de tourments; car là règnent et s'agitent toutes sortes de passions, l'ambition des honneurs, l'avidité des richesses, l'amour effréné des plaisirs; et, comme on ne peut jamais obtenir ce que l'on convoite, et que, si on l'obtient, on en est bientôt lassé, quiconque se nourrit des biens du monde, se nourrit de fiel et de poison.

    XIII. Heureux donc la religieuse qui aime Dieu et sait apprécier la grâce qu'il lui a faite, en l'enlevant au monde pour la transporter dans le cloître ; dans le cloître, où uniquement occupée à dompter ses passions, à se mortifier, à se renoncer elle-même, elle jouit de ce calme céleste qui, selon l'expression de l'apôtre, est plus enivrant cent fois que les plaisirs des sens. Pax Dei qaœ exmptrat omnem sentttm. ( Phil. iv. 7. ). Cherchez parmi les personnes les plus heureuses de la terre, parmi les princesses et les reines, s'il en est une aussi heureuse que cette humble religieuse qui, dépouillée de tout lien terrestre, ne songe qu'à plaire au Seigneur. La pauvreté ne l'effraie pas, car c'est la seule richesse qu'elle convoite; la mortification des sens ne l'afflige pas y car elle n'est entrée en religion que pour les mortifier et les combattre; le joug de l'obéissance ne lui pèse pas, car le sacrifice de sa volonté est le présent le plus agréable qu'elle ait pu faire à Dieu, en prononçant ses vœux. Elle ne s'irrite pas d'être humiliée, parce que c'est dans ce seul but qu'elle est entrée dans la maison de Dieu. Elegi abjectus esse in Domo Dei mei magis quam habitare in iabrrnaculis peccatorunu ( PS.LXXXIII. 11. ) Loin de l'attrister, la solitude la console parce qu'elle la délivre des troubles et des dangers du monde. Elle ne gémit pas de se voir humiliée, dédaignée et malade, parce que toutes ses souffrances la rendent encore plus chère à Jésus-Christ. L'observance des règles, les lois rigides du monastère sont pour elle des ailes légères avec lesquelles elle s'élance vers son divin époux. Oh! qu'elles sont heureuses de pouvoir consacrer leur cœur tout entier à Dieu, et de pouvoir dire avec S. - François : Deux meus et omnia!

    XIV. Il est vrai que quelques religieuses mènent des jours malheureux même dans le cloître ; pourquoi cela ? Parce qu'elles ne vivent pas en véritables religieuses. Être bonne religieuse et être heureuse sont deux choses' inséparables. Le bonheur des religieuses consiste donc à savoir conformer toqjours leur volonté à celle de Dieu; celles qui ne se soumettent pas à la volonté du Seigneur ne peuvent être contentes, parce que Dieu ne console pas les âmes rebelles à sa volonté. C'est une maxime familière qu'une religieuse jouit dans le cloitre d'un paradis anticipé; ou y endure par avance les peines de l'enfer. Qu'est-ce que l'enfer ? C'est d'être privé de Dieu, de ne pouvoir faire sa propre volonté, d'être vu de mauvais œil par ceux avec qui l'on vit, d'être méprisé, châtié, d'être renfermé dans un lieu d'où l'on ne peut sortir ; enfin, c'est de vivre dans des peines éternelles, sans jamais goûter une heure de repos véritable. Tout cela arrive à une mauvaise religieuse, de sorte que l'infortunée endure, dès cette vie, les tourments de l'enfer. Qu'est-ce que le paradis? C'est de vivre loin des troubles du monde, de s'entretenir avec les 'saints, d'être uni avec le Seigneur, et de jouir avec Dieu d'une paix sans fin. Une bonne religieuse possède tous ces biens, c'est pourquoi elle jouit d'avance sur la terre du Paradis.

    XV. Il est vrai aussi que les bonnes religieuses elles-mêmes ont des croix à souffrir ici-bas; car ce monde est un lieu de mérites, et, par conséquent, un lieu de souffrances. Les incommodités de la vie commune les tourmentent, les réprimandes de leur supérieure, la privation de tout plaisir les contrarient; la mortification de leurs sens leur coûte, leur amour-propre murmure quand elles reçoivent à tort des humiliations et des déplaisirs de la part de leurs compagnes. Mais tous ces chagrins sont des délices pour elles, parce qu'en les recevant elles savent qu'elle» font la volonté de Dieu. S.-Bonaventure dit que l'amour est comme le miel qui rend douces les choses les plus amères. Le vénérable César de B u s t, écrivit la lettre suivante à un de ses neveux qui était moine : Mon cher neveu, quand tu regardes le ciel, soutiens-toi du paradis ; quand tu vois le monde, souviens-toi de l'enfer où l'on souffre éternellement sans espoir de soulagement ; quand tu vois ton couvent souviens-toi du purgatoire où l'on souffre, mais en paix et avec la certitude d'être heureux bientôt. Quelle douce chose de souffrir avec une conscience tranquille, avec la certitude que chacune de nos souffrances sera un jour une pierre précieuse, dont nous ornerons notre diadème de gloire.

    XVI - Notre Dieu est reconnaissant et fidèle, il récompense même sur terre, par des douceurs intérieures ce que l'on souffre pour l'amour de lui. L'expérience prouve que les religieuses qui demandent aux créatures des consolations et des joies sont les plus malheureuses ; au contraire celles qui se mortifient le plus éprouvent le plus de contentement. Soyons convaincus que Dieu seul peut faire notre bonheur, et qu'en vain nous le cherchons dans les plaisirs des sens, dans les honneurs, dans les richesses. Dieu seul peut nous rendre heureux. Qui trouve Dieu, trouve tout. Ste.-Scholastique disait que si les hommes savaient combien sont paisibles les religieux dans leurs monastères, le monde entier deviendrait une solitude; ou bien comme disait Ste.-Madelaine de Pazzi, ils escaladeraient les couvents et renonceraient à tous les biens terrestres. S.-Laurent Justinien dit que le Seigneur tient cachée aux hommes la félicité des religieux, parce que sans cela ils embrasseraient tous cet état; Consulta Deus gra~ tiamretigionis occultavit ; nom si ejus félicitas cognoscere* turomncs, rcticto seculo, ad eam concurrennt.

    XVII. La solitude et le calme dont elle remplit nos cœurs ne sont-ils pas des avants-goûts du Paradis pour toute âme qui aime Dieu ! Le P. Charles de Lorraine, de la compagnie de Jésus, et, issu d'une race royale, disait que Dieu le dédommageait largement des biens du monde auxquels il avait renoncé par la paix dont il le faisait jouir dans sa cellule, et parfois il y éprouvait une si vive allégresse, qu'il en dansait de joie. Le B. Séraphin de Ascoli, capucin, disait qu'il n'aurait pas donné un pouce de son cordon pour tous les empires de la terre. Arnold de Citeaux, comparant les richesses et les honneurs de la cour qu'il avait quittés avec les consolations qu'il ressentait dans le monastère, s'écriait : Fous avez pro~ mis ô mon Jésus, de rendre au centuple tout ce que l'on abandonne pour vous et vous tenez parole. Les moines de S. Bernard menaient une vie très-austère, mais Dieu leur accordait de si douces caresses qu'ils craignaient d'être récompensés ici bas du peu qu'ils faisaient pour lui. Rapprochez-vous de Dieu, embrassez sans pâlir les croix qu'il vous envoie, tendez à la perfection, et ayez la force de fuir les occasions dangereuses. Pour obtenir cette force, priez toujours, priez dans la méditation, ou dans la communion, en visitant le S.-Sacrement ; priez surtout quand le démon vous tente ; faisant ainsi, vous entrerez dans le nombre de ces âmes plus heureuses que les princesses et les impératrices de la terre.

    XVIII. Priez le Seigneur de vous donner cet esprit de religion qui fait agir non pas suivant les pen chans naturels, mais selon les impulsions de la grâce, c'est-à-dire dans le seul but de plaire à Dieu. Que servirait de porter l'habit de religieuse et de vivre selon l'esprit du monde, de conserver tous les sentimens d'un cœur séculier? Ce serait, dit S.-Bernard avoir un cœur d'apostat: Apostasia cordis, sub habitu religionis cor secutare géreri. (Serm. v. in Ps. 90). L'esprit d'une religieuse consiste donc à observer exactement la règle, à obéir aux ordres de la supérieure, à servir la religion avec ardeur. Quelques religieuses voudraient être des saintes, mais en suivant leurs volontés, en parlant rarement, en faisant l'oraison, en lisant des livres spirituels, sans être occupées à aucun emploi matériel; de sorte que si on les met autour, ou à la porte, elles se plaignent d'être distraites de leurs exercices de piété, et parfois elles refusent obstinément d'obéir, en alléguant que de telles occupations sont pour elles des occasions de péché. Ce n'est pas là le véritable esprit d'une religieuse. Ce qui est selon la volonté de Dieu ne peut jamais être nuisible. D'ailleurs l'esprit d'une religieuse consiste à vivre tout-à-fait séparée du commerce des hommes à avoir un grand zèle pour l'oraison, un grand amour pour le silence, pour le recueillement, une grande horreur pour les jouissances sensuelles, beaucoup de charité envers le prochain et enfin une vive affection au Seigneur, plus forte que tous nos penchants et toutes nos passions. C'est-là l'esprit des parfaites religieuses. Celles qui n'ont pas cet esprit doivent nourrir le désir de l'avoir, se faire violence et demander sans cesse à Dieu la grâce de l'acquérir. Enfin l'esprit religieux consiste à chasser de son cœur tout ce qui n'est pas Dieu et à ne désirer que Dieu.

    XIX. 7° Moritur confidentid$. Quelques jeunes personnes craignent de se faire religieuses de peur d'avoir un jour à s'en repentir. Mais je voudrais qu'on choisissant cet état elles songeassent, non à la courte durée de la vie, mais à l'heure de la mort d'où dépend le bonheur éternel ou l'éternel malheur, et je leur demande si elles croient subir une mort plus tranquille dans une maison séculière, entourées de séculiers, inquiètes sur le sort de leurs enfants, affligées de mille scrupules de conscience, plutôt que dans la maison de Dieu, assistées par leurs compagnes qui leur parleraient continuellement de Dieu, qui prieraient pour elles et les encougeraient à mourir. Regardez cette princesse qui meurt dans son palais, dans une salle richement décorée, environnée de ses officiers, de son époux, de ses enfants, de ses parents qui la soignent; de l'autre côté regardez cette religieuse qui meurt dans un couvent, mortifiée, humiliée, loin de ses parents, libre de tout attachement terrestre, n'ayant plus ni biens, ni volonté; dites, laquelle des deux pensez-vous qui meure la plus contente? Est-ce l'opulente princesse ou la pauvre religieuse ? La jouissance de grands honneurs, de grandes richesses dans le monde ne console pas à l'heure de la mort, au contraire elle afflige et met en doute le salut éternel. Mais la pauvreté, les humiliations, les pénitences, le détachement des biens de la terre, rendent la mort douce et aimable et fortifient l'espérance d'aller jouir de cette félicité véritable qui n'a pas de terme.

    XX. Jésus-Christ a promis que celui qui abandonne sa maison et ses parents pour l'amour de lui aura la vie éternelle : Omnis qui r cliquer il domum tel fratres aut paire m etc. propter nomen meum centuplant accipiet et vitam œiernam pomdebit. ( Alatlh. xix 2 9. ) Un religieux de la compagnie de Jésus souriait à l'instant de la mort ; les autres religieux qui l'assistaient voyant ce sourire, craignirent qu'il ne se fit quelque vaine illusion et lui demandèrent pourquoi il agissait ainsi. Le mourant répondit : Comment ne sourirais-je pas, étant sur du Paradis? Le Seigneur n'a-t-il pas promis la vie éternelle d qui laissera le monde pour lui? J'ai tout quitté pour Dieu ; Dieu ne peut manquer d sa par oit. Je souris parce que le paradis m'est assurée. S.-Jean Chrysostome avait dit la même chose, en écrivant à un moine : ImpossibiU est mentiri Deum. Promisit autem ille vitam œternam ista relinquentihus: Tu reliquistiomnia ista; quid igitur prolùbet de hujusmodi promissione esse securum ? (S.-Chrys. Lib. des Prov.) Dieu ne peut mentir ; il a promis la vie éternelle à qui abandonne le monde pour lui ; vous l'avez abandonné ; comment pourriez-vous douter de cette promesse ?

    XXI. S.-Bernard dit qu'il est facile de passer d'une cellule au ciel ; il est bien difficile, disait-il, qu'un moine mourant dans sa cellule ne soit pas sauvé, parce qu'il est bien difficile de persévérer jusqu'à la mort, lorsqu'on n'est pas destiné pour le ciel. Est facilis via de cellâ in cœlum moriens enim vix unquam aliquis è cellâ in infernum descendit, quia vix unquam nisi è cœlo prœdestinatus in câ usque ad mortem persistit. ( S.-Bern. Tract. de vit solit. ) S.-Laurent Justinien, disait que la religion est la porte du paradis, car, être religieux, est un signe que l'on est déjà choisi pour être le compagnon des bienheureux. Illius cœlestis civitatis iste est introïtus; magnum quippe electionis indicium e$t hujus fraternitatis habere consortium. ( C. 7. de Dis. Mon.)Gérard, frère de S.-Bernard avait raison, lorsque, mourant dans son monastère, il chantait, car Dieu lui même a dit: Beati mortui qui in Domino moriuntur. (Apoc. xiv. 1 3. ) Quels sont ceux qui meurent en Dieu ? Ne sont-ce pas les moines qui, par leurs vœux et surtout par celui de l'obéissance meurent au monde, et renoncent à toutes leurs volontés? Le père Fr. Suarez qui avait fait par obéissance tant de bien dans la religion disait en mourant qu'il n'eût jamais cru que la mort fût si agréable et si douce.

    XXII. 8° Purgaiur citids. S.-Thomas nous apprend ( 22. Qu. Ult. A. m. ad. 3. ) que la profession de moine nous purge de tous les péchés commis dans le monde : Rationabiliter autem dici potest, quod est per ingressum religionis quod aliquis consequatur remissionem omnium peccatorum. Il en apporte cette raison qu'en entrant dans la religion nous nous donnons entièrement au service divin : In saiisfactionem pro omnibus peccatis sufficit^ quod aliquis se totaliter divines obsequiis mancipet per religionis ingressum, queeexcedit omne genus saiisfactionis. On lit dans les vies des SS. Pères que les moines reçoivent en ce jour solennel la même grâce que les nouveaux baptisés : Undè legitur in vitis patrum quod eamdem gratiam consequuntur religionem entrantes, quam consequuntur baptizaiL Les péchés commis par les religieuses dans le couvent, elles les expient pendant leur vie, par leurs bonnes œuvres d'oraisons, de communions et de mortifîations qu'elles exercent tous les jours. Dans le cas où une religieuse n'achèverait pas de se laver en ce monde de toutes ses fautes, il serait peu pour elle d'être condamnée quelques années de purgatoire. Les nombreux saints sacrifices que le monastère offre à Dieu après sa mort, les prières de ses sœurs la tireront bien vite de ces peines.

    XXIII. 9\ Remuneratur copiosids* Les mondains sont aveugles et ne connaissent pas l'importance de la vie éternelle, au prix de laquelle la vie mortelle n'est qu'un point. S'ils en sentaient toute l'importance ils abandonneraient sur le champ leurs maisons et leurs royaumes pour se retirer dans quelque cloître, afin de ne plus s'occuper que de leur salut qu'il est si difficile de faire, en restant dans le monde. Bénissez donc et remerciez sans cesse votre Dieu qui vous à donné la force de sortir d'Egypte, et de vous réfugier dans sa maison ; montrez-lui-en votre reconnaissance en le servant avec un zèle équivalent à la grâce qu'il vous a faite. Mettez d'un côté tous les biens du monde et de l'autre tous ceux que Dieu prépare dans le ciel à celle qui abandonne pour lui les choses de la terre, et vous verrez qu'il y a plus de rapport entre un grain de sable et la terre entière, qu'entre ces biens mondains, qui passent si vîte, et les biens du ciel qui durent éternellement.

    XXIV. Jésus-Christ a promis de donner, à ceux qui se consacrent à lui, le centuple des biens qu'ils abandonnent dans ce monde, et la vie éternelle dans l'autre. Qui peut douter de sa promesse ? Il est fidèle à sa parole ; et d'ailleurs il est plus libéral dans la récompense des bonnes œuvres que rigoureux dans la punition des mauvaises. S'il a promis de ne pas laisser sans récompense un verre d'eau que l'on donnerait pour son amour: Quisquis enim potum dederit vobis calicem aquœ in nomine tneo, non perdet mercedem suam; ( Marc. îx. 40. ) comment laisserait-il donc sans salaire tant de bonnes œuvres, tant d'actes de charité, tant d'abstinences, d'oraisons, d'offices, de lectures spirituelles que font chaque jour les religieuses qui tendent à la perfection. De plus, comme ces œuvres sont faites par obéissance et pour observer les vœux, elles ont plus de mérites que les bonnes œuvres des séculiers. Un frère de la compagnie de Jésus, appelé frère L a c c î, apparut après sa mort à une personne et lui dit qu'il était sauvé, ainsi que le roi Philippe II » mais qu'autant le rang de Philippe avait été au-dessus du sien sur terre, autint Il était au-dessous dans le ciel.

    XXV. Le martyre enduré pour la foi est un grand mérite; mais l'état monastique est plus méritoire encore. Un martyr souffre les tourments pour ne pas perdre son âme, mais une religieuse les souffre pour se rendre plus agréable à Dieu, de sorte que si le martyr est martyr de la foi, la religieuse est martyre de la perfection. Il est vrai que l'état monastique a beaucoup perdu de son antique splendeur ; cependant les âmes chères à Dieu, qui marchent dans la voie de la perfection, et édifient l'église par leur sainteté, ne se trouvent encore que dans les maisons religieuses. Où trouver en effet dans le monde des hommes qui se lèvent de nuit pour faire oraison et chanter les louanges de Dieu, qui emploient cinq ou six heures de la journée en exercices pieux, qui fassent des jeûnes, des abstinences, des mortifications, qui observent un silence absolu, qui n'aient de volonté que celle des autres ? Tout cela est observé par les religieuses dans tous les couvents, car dans tous les couvents » quelques relâchés qu'ils soient, il se trouve des religieuses qui seront choisies au jour du, jugement pour juger les autres, à cause de leur obéissance et de leurs vertus. Il est certain que tout ce que fait une âme pieuse dans le monde ne peut être comparé à ce que fait une religieuse. S.-Cyprien eut donc raison de dire que les vierges de Dieu sont les fleurs du jardin de l'église, et la plus noble partie du troupeau de Jésus-Christ. Ftos est iste ecclesiastici get^ rninis.... illustrlor portlo gregis Christi. ( S.-Cyp. Lib. de* Hab. Virg. ) S.-Grégoire de Nazianze dit que les moines sont les prémices du troupeau de Dieu. » les colonnes et la couronne de la foi et les perles de l'église. S uni gregis Domini primitiœ, columnœ et corona fidei, margaritœ itmplL ( Orat. Ult. in Jul. ) Je tiens pour certain que les sièges des Séraphins, laissés vides parla défection des compagnons de Lucifer, ne seront occupés que parles personnes religieuses. Parmi les soixante personnes inscrites le siècle dernier dans le catalogue des saints et des bienheureux, il n'y en a guère que cinq ou six, qui n'aient pas été religieuses. Malheur au monde, dit un jour Jésus à Ste-Thérèse s'il n'y avait pas de moines I ( Rib. Lib. Vit. vi. C. 12. ). Ruffm a dit que le monde n'existe que par le mérite des moines. Dubitari non débet, ipsorum meritis adhuc stare mundum. ( Ruf. Prol. In vit. Patr. ) Lorsque le démon vous effraie, en vous montrant l'esclavage de la règle, l'abnégation de vous-même et la vie mortifiée qu'il vous faut mener, pour vous sauver, levez les yeux au ciel et l'aspect des béatitudes éternelles vous donnera la force et le courage nécessaires pour supporter vos peines. Un jour mettra fin aux tourmens, aux mortifications, aux misères de cette vie ; il ne restera que les délices du paradis qui seront éternelles.

    PRIÈRE.

    O Dieu de mon âme ! je vois que vous voulez mon salut à tout prix, mes péchés m'avaient déjà perdue, je m'étais condamnée de moi-même à l'enfer; mais au lieu de m'envoyer en enfer, comme je le méritais, vous m'avez tendu une main paternelle pour me tirer du péché et des dangers du monde. Vous m'avez placée dans votre demeure, parmi vos épouses. J'espère ! à mon époux! aller chanter dans le ciel les miséricordes que vous m'avez faîtes. O mon Jésus! pourquoi vous ai-je offensé ? Aidez-moi, Seigneur, car je veux vous aimer et faire tout mon possible pour vous plaire. Vous n'avez rien épargné pour g agner mon cœur ; il est juste que je fasse tous mes efforts pour vous être agréable. Vous vous êtes donné à moi sans réserve; je me donne à vous sans réserve ; mon âme est éternelle et je veux être éternellement unie à vous, et, si l'amour est le lien par lequel les âmes s'enchaînent à vous, je vous aime, ô bien suprême, je vous aime, ô mon Rédempteur, je je vous aime, ô mon époux, je vous aime, ô mon trésor, ô mon amour I J e vous aime et j'espére vous aimer à jamais. Vos mérites font toute mon espérance. Je compte sur votre protection, Marie mère de Dieu et ma mère ; vous m'avez obtenu le pardon de mes péchés ; maintenant je suis dans la grâce de Dieu, je suis religieuse, faites que je devienne sainte. Ainsi j'espère. Ainsi soit-il.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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