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    La religieuse sanctifiée · Alphonse de Liguori

    Chapitre III : La religieuse doit être toute à Dieu

    I. Plutarque dit (Quest. Rom. 49.) qu'a Rome, lorsque la jeune fiancée arrivait à la maison de son époux, elle lui parlait ainsi : Ubi tu cajus, ego caja. Ce qui signifiait : Ta volonté sera toujours la mienne. C'est là ce que Jésus-Christ exige de «chacune de ses épouses : Prwbe cor tuum mihL ( Prov. xxiii. 26. ). Ma fille et mon épouse, je ne te demande que ton cœur, c'est-à-dire ta volonté. Quand Dieu créa nos premiers pères, Adam et Eve, dit l'ecclésiaste » p&* suit ocutum suam super corda illorum. 7. ). Il ne jeta pas les yeux sur leurs mains, mais sur leurs cœurs, parce que toutes les œuvres extérieures, si elles ne viennent du cœur et ne sont accompagnées d'une foi vive, n'ont aucune valeur devant Dieu. Toute la gloire d'une épouse est d'unir son cœur à celui de Dieu. Omnis gloria ejus ab intus. ( Psal. t\t\. ). C'est par là qu'une religieuse est véritablement toute à Dieu.

    II. S.-Bernard dit que Dieu, en sa qualité de notre souverain, exige la crainte, en sa qualité de notre père, le respect, et en qualité d'époux, l'amour. Exigit Deus timeri ut Dominus, honorari ut Pater, ut sponsus wnxaru ( Serm. 8 3. ). Aussi, Jésus-Christ pardonne-t-il aux vierges, ses épouses, tous leurs défauts excepté le manque d'amour, c'est-à-dire qu'il ne veut pas que leur cœur aime autre chose que lui. C'est pourquoi, lorsqu'elles font leur profession, et qu'elles reçoivent le saint voile, le prêtre leur dit : Âccipe tielum, ut nullum amatorem prœter eum admittas. Recevez Ce voile, afin qu'à dater d'aujourd'hui, vous ne regardiez plus la créature, et que vous chassiez de votre cœur tout sentiment qui n'est pas pour Dieu. l'Eglise veut que la religieuse change de nom, pour qu'elle oublie le monde et se regarde comme morte aux choses du monde, et que son cœur répète ce que prononcent ses lèvres : Regnum mundi et omnem ornatum sæculi contempsi, propter amorem Domine mei Jesu-Christi quem vidi, quem amavi in quem credidi, quem dilexi. J'ai méprisé le monde et ses pompes pour l'amour de Jésus, mon époux, à qui j'ai donné tout mon amour, car il est l'objet le plus parfait et le plus aimable du ciel et de la terre. Discede d mepabulum mortis quia ab alto amatore prœvenia sum. Toutes les religieuses doivent répéter ces mots de Ste.-Agnès, lorsque quelqu'objet terrestre veut s'emparer d'une partie de l'amour qu'elles ont voué à leur divin époux : Eloigne-toi, doivent-elles s'écrier, objet funeste qui veux empoisonner mon cœur et me conduire à la mort. Éloigne-toi, car j'ai choisi un amant plus noble, plus fidèle, plus aimable que toi. Il a été le premier à m'aimer et s'est rendu matlrc de tout mon cœur. Tu es une créature vile et misérable et je suis unie au roi tout-puissant du ciel et de la terre. Ipsi desponsata sum cui angeli serviunt.

    III. Notre cœur ne peut rester vide d'amour; il faut qu'il aime Dieu ou les créatures; s'il n'aime les créatures, il aime Dieu. C'est pour cela que le St. - Esprit nous exhorte à mettre tous nos soins à affranchir nos cœurs de tout sentiment qui n'est pas pour Dieu. Omni custodiâ serva cor tuum, quia ex ipso tita procedL ( Prov. iv. 2 3. ). Tant que notre cœur aimera Dieu, il vivra; mais s'il voue son amour aux créa-* turcs, il mourra. Pour être sainte, une âme doit se purger de tout ce qui n'est pas Dieu. Les anciens Pères du désert, lorsque quelqu'un venait pour être reçu dans leur société, lui faisaient cette demande ? Affersne cor vacuum, ut possit itlud spiritus sanctus implere? Car tout cœur qui garde encore quelqu'attachement à la terre, ne peut être plein de l'amour divin. Si l'on porte à la fontaine une cruche pleine de sable, on ne pourra la remplir d'eau que lorsque le sable sera été. O mon Dieu ! pourquoi tant de religieuses approchent-elles si souvent de l'autel sans jamais y puiser l'amour divin ? Parce que leurs cœurs sont pleins de terre, c'est-à-dire d'attachement pour la vanité, pour leur propre volonté, pour leurs parents ou pour toute autre créature. Si elles n'en ôtent la terre, l'amour de Dieu n'y pourra entrer. Donnez-moi une âme qui n'aime rien de tout ce qui est au monde, elle sera bientôt pleine de l'amour divin. Il faut donc prier toujours, comme faisait David. Cor mundum créa in me Deus. ( Psal. 50. ). Seigneur faites que mon cœur soit vide d'affection pour tout ce qui n'est pas vous. Vœ duplici corde, dit Dieu, ( Eccl. ii. 1£. ). Malheur ( dit S. Augustin ) à qui partage en deux son cœur, et en donne une partie à Dieu et l'autre au démon. Vœ duplici corde qui de suo partent faciunt Deo partem diabolo. ( De Subst. Dil. Num. 4 - ) - Car, dit le saint, Dieu s'irrite avec raison contre ceux qui le placent sur la même ligne que son ennemi ; c'est pourquoi il sortira de leurs cœurs et les laissera en proie au démon. Iratus Deus quia sit tibi pari cum diabolo, discedit et totum diabolus possideU Au moins, ajoute le saint, toute âme qui aime quelque chose après Dieu ne peut être toute à Dieu ; plus elle aimera cette chose, moins elle aimera Dieu. minus te amat qui tecum aliquid aliud amat.

    IV. Enfin, le moindre attachement pour les créatures empêche l'âme d'être toute à Dieu. Tant que Ste.-Thérèse nourrit dans son cœur une passion désordonnée ( quoiqu'elle ne fût pas impure ) pour un de ses parens, elle ne fut pas entièrement à Dieu ; mais, lorsqu'elle se détacha de toutes les créatures, et consacra son cœur à Dieu seul, elle mérita d'entendre la voix de Dieu qui lui disait, Thérèse, maintenant tu es toute d moi et je suis tout d toi. Le B. J oseph Calasanz, disait que celui qui ne donne pas son cœur tout entier à Jésus-Christ, ne lui donne rien ; et il avait raison, car notre cœur est déjà trop petit pour aimer un Dieu infini. Et il y a encore des gens assez insensés pour partager leur cœur en deux et en donner une moitié à Dieu et une partie aux créatures ! Non, s'écriait le bienheureux Gilles : Una uni; cette âme, ce cœur que nous avons, il est de notre devoir de le donner tout entier à cet être qui seul, mérite notre amour, et qui a tant fait et tant souffert pour nous forcer de l'aimer. Le père Nieremberg dit qu'il n'était pas nécessaire que Jésus-Christ Fît tant de sacrifices pour nous sauver; une seule goutte de son sang, une seule larme de ses yeux, une seule prière de sa bouche eût suffi pour sauver le monde et des milliers de mondes, mais le divin époux a voulu répandre son sang, et donner sa vie, non-seulement pour nous sauver, mais aussi pour que nous l'aimassions de tout notre cœur. Il aurait pu envoyer un de ses anges pour racheter nos péchés; mais il ne l'a pas fait, dit Hugues de St-Victor, il a voulu, ô homme, être à la fois ton Créateur et ton Rédempteur, pour que tu ne partageasses pas ton amour entre lui, ton Créateur, et son ange, ton Rédempteur. Ne amorem divideres, tibi factus est Creator et Redempior. ( In Lib. Sent. )

    V* Le Seigneur veut être aimé de tous les homme» et de tout leur cœur. A chacun d'eux, il a intimé ce précepte : Diliges Dominum Deum tuant ex toto corde tuo* ( Mat. xxxii. 37. ) Mais ce doux précepte, il l'a intimé principalement à ses épouses. Le vénérable père Joseph de la Croix répondit à un de ses religieux, qui disait avoir pris cet état pour sauver son âme : Non mon fils, vous ne devez pas dire pour sauver votre âme, dites plutôt pour devenir un saint; le seul but d'un religieux doit être d'aimer Dieu au suprême degré. Si une religieuse n'aime Dieu de tout son cœur, qui donc l'aimera plus qu'elle? Quel choix a du faire le Seigneur avant do vous élire pour ses épouses. Il a dû vous choisir d'abord au milieu de la foule innombrable des créatures vivantes. Ensuite, il a dû vous choisir en dehors de tout ceux qui naissent parmi les infidèles et les hérétiques, vous faisant naître filles de sa sainte Eglise. Il a du \ous choisir en dehors de tant de milliers d'hommes qui vivent dans le monde, c'est-à-dire dans un danger continuel de perdre Dieu et le Paradis; il vous a éclairées de sa lumière; il vous a comblées de grâces pour vous appeler à l'état monastique. Si donc vous n'aimez votre Dieu de tout votre cœur, si vous n'êtes toutes à lui, qui le sera? Hcec est genera~ tio quœreniium dominum.( Ps. XXXIII. 6. ) En voyant tant de vierges, qui,issues d'un sang illu.stre, nées dans le luxe et les plaisirs, ont tout abandonné, se sont renfermées dans un monastère, et condamnées à vivre pauvrement, peut-on s'empêcher de dire : Hæc est generatio quœreniium Dominum. Ce sont là de ces âmes qui ne cherchent que Dieu.

    VI. Il faut donc, dit S.-Bernard,puisque Dieu vous a appelées au rang de ses épouses, que vous ne pensiez qu'à l'aimer. Nihil tibi et mundo : obliviscere omnium ; soli omnium serves te ipsam quem ex omnibus tibi clegistL ( Serm. 4 0. In Cant. ) Maintenant que vous vous êtes consacrées à Jésus-Christ, vous n'avez plus rien à attendre du monde; oubliez-le, et tâchez de garder votre cœur tout entier à ce Seigneur qui vous a choisies pour cet effet, entre tous les êtres. J'ai dit : votre cœur tout entier parce que Jésus veut que son épouse soit un jardin fermé, une source scellée : Horius conclusus, fons signalas soror mea sponsa. ( Cant. iv. 11.) Jardin fermé qui n'admet dans ses bocages que son divin maître : Hortus conclusus qui neminem nisi dilectum admittiU (Gilib. Serm, 35 in Can. ) Source scellée, car cet époux est jaloux et ne veut souffrir dans le cœur de sa bien-aimée, d'autre amour que le sien. Porte me ut signaculum super cor tuum ut signaculum super brachium tuum quia foriis ut mors dilectio. (Cant. vui. 6. ) Je veux, dit-elle, que tu m'imprimes comme un cachet sur ton cœur et sur ton bras, afin que tu n'aimes que moi seul, et que tu ne fasses rien que pour me plaire. Écoutons S. - Grégoire : Super cor et super brachium sponsœ dilectus ut signaculum ponitur, quia in sanctâ anima quantum ab eâ dilig(ttur et voluntate et actione designatur. Le bien-aimé se pose comme un cachet sur le cœur et sur le bras de l'épouse, parce que c'est au moyen de sa volonté et de ses œuvres qu'elle doit faire connaître son amour. Quand l'amour est fort il chasse tous les sentiments qui ne tendent pas à Dieu. Quia fortis ut mors dilectio. Comme il n'y a pas de puissance au monde qui résiste à la mort, lorsque le moment fixé pour sa venue est arrivé, de même il n'y a pas d'obstacle et d'entraves que ne surmonte et ne brise l'amour divin, quand il a pris racine dans un cœur. Si dederit homo omnem substantiam domus suae pro dilectione quasi nihil despiciet eavru ( Cant. vui. 7. ) Un cœur aimé de Dieu, rejette avec mépris tout ce que lui offre le monde ; il repousse et abhorre tout ce qui n'est pas Dieu. Quand la maison brûle, dit S.-François de Sales, on jette tous les meubles par la fenêtre; c'est-à-dire que, lorsqu'une âme est embrasée de l'amour divin, elle n'a besoin ni de sermons, ni de lectures spirituelles; elle se dépouille d'elle-même de tous les biens terrestres, pour ne posséder et n'aimer que Dieu, son bien suprême.

    VII. Dites-moi, ma sœur, n'est-il pas digne de tout votre amour celui qui a perdu la vie pour vous sur la croix et vous a tant de fois donné son corps dans la sainte communion P De combien de grâces spéciales il vous a enrichie! Songez, dit S. Jean Chrysostôme, qu'il vous a donné tout son être, qu'il ne s'est rien réservé pour lui. Totum tibi dédit, nihil sibi retinuiU Cette pensée était toute-puissante sur S.-Bernard pour le faire redoubler d'ardeur à aimer Dieu. Il disait souvent. Totus mihi datus totus in meos usus expen&us. Mon Seigneur s'est donné entièrement à moi : il est mort pour l'amour de moi, il est donc juste que je meure pour l'amour de lui. Dilectus meus mihi et ego illi. (Cant. n. 1 6 ) Mon bien-aimé s'est donné tout entier à moi ; il est juste que je me donne tout à lui. Ste.-Marie-Madeleine de Pazzi disait que les religieuses, devant être les épouses du crucifix, ne doivent regarder que le crucifix dans toutes leurs actions et pendant toute leur vie et songer sans cesse à l'amour infini que leur a porté leur divin époux. Tandis qu'il accomplissait l'oeuvre de notre rédemption il dit : ZYuneprinceps hujus mundi ejicietur fords. (Joan. XII. 31. ) S. Augustin remarque en cet endroit que Jésus ne voulait pas dire qu'après sa mort le démon sortirait de ce monde, Non ita, sed extra corda credentium. (Tract. !\. in Ep. ad Jo. ), mais bien qu'il sortirait du cœur de tous les fidèles. Jésus est mort pour tous, mais surtout pour les Vierges, se« épouses. Un Dieu s'est donné tout à vous sans réserve, vous seriez bien ingrate, si vous hésiticzàlui donner en échange votre cœur et si vous étiez froides à son amour. Dites-lui souvent : 0 mon Jésus! vous vous êtes donné à moi sans réserve, vous m'avez donné tout votre sang, toutes vos sueurs, tous vos mérites; enfin il ne vous est rien resté; je me donne toute à vous; je vous cède tous les biens que peut m'offrir la terre, je vous donne toutes mes satisfactions, je vous donne mon corps, mon âme, m a volonté, ma liberté ; je n'ai plus rien à vous donner. Si je possédais autre chose, je vous le donnerais. Je renonce à tout ce que m'offre le monde et je déclare que vous seul me suffisez. Oh! quelle échange avantageuse pour nous que celle de notre amour contre l'amour de Dieu ! disait Ste.-Thérèse. Mais, poursuivait-elle, si nous ne donnons pas d Dieu tout notre amour, il ne nous versera pas non plus tous les trésors du sien.

    VIII. Une épouse de Jésus-Christ ne doit chanter d'autre cantique que celui dont parle David: Cantate Domino canticum novum* ( Ps. lxxxv. 1. ) S. Augustin dit : Quid habet canticum novum, nisi amorem novum ? ( Serm. 2 5 6. de Temp. ) Que signifie cantique nouveau? n'est-ce pas un amour nouveau? Les chants anciens sont l'amour des créatures et de nous-méme, que nous éprouvons dès notre naissance parce que le péché originel nous donne dès-lors l'inclination au mal, comme l'observe le S.-Esprit; Sensus enim et cogitatio humani cordis prona sunt ah adolescentiâ sua ( Gen. 8. ). Le chant nouveau c'est l'amour de notre cœur que nous consacrons à Dieu. S.-Augustin nous y exhorte en ces termes : Vox lui}as canloris est sancti amoris: ipsum amemus propter ipsum. La voix de notre cœur qui doit chanter les louanges de notre Dieu n'est autre chose que la ferveur de l'amour que nous devons lui porter, parce qu'il en est digne. Jésus crucifié veut que ses épouses soient crucifiées à toutes les choses de ce monde, et quand le monde met devant nos yeux ses pompes et ses délices nous devons nous écrier avec S.-Paulin: Habeant sibi divitias suas divites, regna sua reges, nobis Christus regnum et gloria est. Que les riches jouissent de leurs trésors, les rois de leurs royaumes ; Notre royaume c'est vin.

    le ciel. notre gloire c'est d'aimer Jésus-Christ, qui nous est plus cher que tous les empires de la terre. L'épouse de Jésus ne doit chercher que l'amour, ne doit vivre que d'amour, elle ne doit désirer que d'aimer toujours davantage, elle doit sans cesse languir d'amour, ou chœur, dans sa cellule, au dortoir, au jardin, en tous lieux; son amour doit être si ardent que ses flammes s'étendent jusqu'au delà des murs du monastère, son époux bien-aimé l'invite à cet amour par son exemple. Heureuse la religieuse qui peut dire comme S.-François : Deus meus et omnia-Mon Dieu ! comment envierais-je les biens de la terre, après vous avoir obtenu, vous le plus grand des biens ? Deus meus et omnia! Que sont les honneurs, les richesses, les plaisirs ? Vous êtes ma gloire, mon trésor, nies délices ; vous êtes tout pour moi. Quid vdld est in cmlo et à te quid volai super terram ? Deus cordis mei et pars mea! Deus in œternuml (Ps. LXXII. 2 6. ) Où trouverai-jc dans le ciel ou sur la terre un objet aussi digne d'amour que vous et qui m'ait comblée d'autant de faveurs ? Vous seul devez donc être le souverain de mon âme, vous seul devez y régner et la gouverner, elle ne doit obéir qu'a vos saintes lois et à vos désirs.Inveni quem diligit anima mea, tenui eum nec dimittam ( Cant. m. 4 « ) J'ai trouvé qui m'aime véritablement et qui peut me satisfaire. Le monde avec tous ses plaisirs, l'enfer avec tous ses tourmens feraient de vains efforts pour me séparer de vous. Jamais je ne vous quitterai, ô mon époux. Tenui eum nec dimittam. Je veux vous tenir toujours enlacé des liens de mon amour; je veux vivre et mourir unie à vous.

    IX. Pour parvenir à la perfection et pour jouir de a paix véritable de la conscience, il faut mourir au monde et à soi-même. Beati mortui^ qui in Domino moriuntnr ( Apoc. xiv. 1 3 - ). Mais comme on ne peut mourir sans douleurs, si l'on veut mourir au monde et se détacher de ses biens, il faut se préparer à souffrir. C'est pour cela que le royaume du ciel est comparé, dans l'Ecriture sainte, à un trésor qu'on ne peut acquérir qu'en vendant tout ce que l'on possède, ou à une ville où l'on n'entre qu'avec peine et avec effort parce que la porte est étroite ; ou bien encore à un palais, dont les pierres, c'est-à-dire les âmes qui le composent, doivent être taillées à coups de ciseau ; on le compare aussi à un banquet pour lequel on est forcé de négliger toutes ses affaires, à un prix destiné au plus habile coureur, à un diadème que l'on n'obtient qu'en combattant et en remportant la victoire. Enfin, pour mourir au monde, il faut faire mourir l'amour-propre. S.-Augustin dit que plus l'amour-propre est petit plus l'amour divin est grand ; la mort de l'amour-propre est le dernier effort de la charité : Nutrimcntum caritatis est diminutio cupiditatis; perfectio, nultacupiditas (Lib. LXXXI. Qu. 36.) ?^a charité ne se mesure pas à la tendresse, mais à la force. Un ardent amour, dit le même saint, surmonte toute chose : Niait tàm duruni quod non amoris ignevincaîur. ( S. Aug. in Jo. Tract, xxxxvnr. 3. ) Il dit encore : In eo quod amatur, aut non laboratur, aut ipse labor amatur. ( De Bono. Vid. Cap. 2 1. ) Une âme qui aime Dieu ne souffre pas, lorsqu'elle souffre pour Dieu, ou si elle souffre, elle aime sa douleur même ; le S. Docteur dit dans ses confessions que, lorsqu'il se consacra à Dieu, la perte même des biens terrestres lui causa une jouissance inconnue, et tandis qu'avant sa conversion il craignait de les perdre, après les avoir quittés il les haïssait. Quam suave subitd factum est carere suavitatibus nugarum! et quas amittere mêlas fuerat ja?n dimitiere g au dit un erat ( Lib. 9. ). Tout devient agréable à une religieuse qui a donné tout son cœur à Dieu ; la pauvreté, l'obéissance, les mortifications, mais celle qui ne se contente pas de Dieu trouve tout insupportable.

    X. Il est vrai que tout le bien que nous faisons vient de Dieu; sans sa grâce nous ne pouvons pas même dire Jésus selon l'Apôtre; cependant le Seigneur veut que nous mettions aussi la main à l'œuvre, et que nous coopérions à l'acquisition de notre salut. Bien des âmes désirent devenir saintes ; mais elles voudraient que Dieu fît tout; qu'il les rendît saintes sans qu'elles éprouvassent ni peines ni fatigues. Cela ne se peut; la loi divine est appelée un joug, un joug se porte à deux; c'est-à dire qu'il faut que Dieu nous aide d'un côté et que nous nous aidions de l'autre; il faut même que, pour porter ce joug et acquérir le ciel, nous nous fassions violence; Regntun cœlorum rimpatitut\et violenti rapittnt iltud. (Matt.xi. 12.) S. Paul dit que l'on ne peut recevoir la couronne sans combattre, autant qu'il est nécessaire pour mettre en déroute les ennemis de notre salut. C'est pourquoi, épouse bénie du Seigneur, je vous dis : Tene quod habes ut nemo accipiat coronam tuam. (Apoc. m. 1 1. ) Puisque Jésus-Christ vous a choisie pour son épouse, tâchez de tenir bon, et de ne pas vous laisser enlever parle démon cette couronne de reine, qu'il vous prépare dans le ciel, mais de devenir semblable à votre époux, car tous les prédestinés doivent lui être semblables : Quos prœscitit et prœdestinavit, conformes fieri imaginis ftid s ai ( Rom. vm. 2 9. ) Il vous devance, couronné d'épines, courbé sous le faix de la croix, déchiré par les verges, et c'est dans cet état qu'il vous invite à le suivre et à mortifier vos sens. Qaivult venire post me, abneget semetipsum (Matt. xvi. 24-)- Il va à la mort pour vous ; vous aussi vous devez vous dévouer à la mort pour lui, et dire avec S. - François : O bone Jesu, mortar amoreanioris tai quiamore amortsmei dtgnatu» es mort. O boa Jésus ! il est juste que je meure pour votre amour, puisque vous êtes mort pour l'amour de mon amour. Oui, dit l'Apôtre, il est juste que vous mouriez à vous-mêmes, et que vous ne viviez plus que pour ce Dieu qui est mort pour vous. Qui vivunt jam non sibi vivant^ sed ci qui pro ipsis mortuus est. ( IT. Cor. v. 15. ) Il est vrai que vous êtes bien faible pour exécuter tant de choses, mais la puissance divine vous aidera, si vous vous confiez en la bonté de votre époux. Quand le démon vous tente et cherche à vous remplir de défiance, en vous disant: Comment supporteras-tu cette vie mortifiée, te refusant tout, jusqu'aux plus innocents plaisirs? Répondez-lui alors avec S.-Paul. Omniapossnmineo qui me confortai. ( Phil. iv. 1 3. ) Je n'ai la force de rien faire, mais ce Seigneur qui m'a appelée à l'aimer me prêtera Ijes forces qu'il exige de moi. Ste.-Thérèse a dit : a A moins que nous ne fassions défaut, ne craignons pas que Dieu nous refuse ses secours. » Oh mon Dieu ! si une religieuse n'est pas sainte qui le sera ? Offrez vous donc souvent à Dieu avec une résolution ferme de lui obéir en tout, et priez-le de vous aider de sa grâce. Il a promis d'accorder tout ce qu'on lui demande avec confiance : Omnia queecumque oranies petitis crédite, quia accipictis, et éventent vobis, ( Marc. xi. 2Z|. )

    XI. Que craignez-vous? ayez courage; Dieu vous a déjà tirée du monde, il a rompu les filets qui vous enveloppaient, il vous a appelée à lui, et vous promet mille grâces et mille secours, si vous lui êtes fidèle» Vous avez déjà quitté le siècle, vous avez fait le plus; le moins qui vous reste à faire ( disait Ste-Thérèse à ses Sœurs ) c'est de devenir des saintes. Décidez-vous ; rompez avec le monde. Eh quoi ! après l'avoir quitté et renoncé aux biens qu'il vous offrait, après vous cire privée de votre liberté en vous renfermant pour toujours dans le cloître ; pour de viles satisfactions, pour de vains caprices, vous vous mettriez en danger de tout perdre, votre âme, le paradis et Dieu ? d'épouse du roi des cieux, vous consentiriez à devenir l'esclave de Lucifer, qui vous tourmenterait dans cette vie et dans l'autre. Prenez un parti, clis-je, et tremblez que cette page que vous lisez, ne soit le dernier appel que vous envoie le Seigneur. Ne résistez plus à la voix de Dieu. Peut-être que, si vous résistez cette fois, Dieu va vous abandonner. Résolution ! résolution ! Ste-Thérèse disait : Le démon a peur des âmes résolues. Ayez courage : bien des âmes, dit S.-Bernard, ne sont pas saintes, parce qu'elles ne s'arment pas de courage. Courage et confiance en Dieu. Une volonté forte triomphe de tout. Oh ! que vous seriez heureuse, si, obéissant à la voix de Dieu qui vous appelle, et vous donnant toute entière à Jésus-Christ, vous pouviez lui dire en mourant ce que disait Ste.-Agnès : Domine qui absitillsti dtne amorem seculi, accipe animam meam.O mon Dieu ! qui m'avez délivrée de l'amour de monde, afin que je vous donnasse mon cœur tout entier, recevez mon âme, afin que j'aille vous aimer avec ardeur dans le ciel, où je ne craindrai plus de me séparer de vous, ô Dieu infiniment bon !

    XII. Que toutes les religieuses ne suivent-elles l'exemple de la vénérable Françoise Farnèse, qui, ayant mené d'abord une vie imparfaite, jeta un jour les yeux sur la relation du martyre des Franciscains au Japon ; touchée et convertie, elle s'écria : Et nous, mes sœurs, que ferons-nous ? n'aurons-nous fui la maison paternelle, nos parens, nos amis, nos plaisirs, que pour venir nous damner entre ces quatre murs, et y nourrir l'amour des choses du monde que nous ne possédons pas ? Elle résolut dès-lors d'en finir avec le monde, de se donner toute à Dieu, et d'établir cette admirable réforme dont elle fut la directrice. Chose déplorable, dit S.-Jérôme, les hommes étudient à fond toutes les sciences mondaines, et en sont encore à l'alphabet de celle des saints I In omnibus mundi studiis non saiiantur homines, et in virtutum studio tantdm empisse sufflciel? ( A d Demetr. ) Tout chrétien est obligé de tendre à la perfection. Christianum cum dico, perfectum dico, dit S.-Ambroise. ( Serai, xir. in Ps. 118.) Cette obligation nous est imposée, parce que nous devons aimer Dieu de toutes nos forces. Étant obligés de nous maintenir dans la grâce de Dieu, nous sommes obligés aussi de nous perfectionner sans cesse dans l'amour divin, car ceux qui n'avancent pas dans la voie du Seigneur, à coup sûr reculent, et se mettent en danger de tomber dans le péché. Ceci s'adresse principalement aux religieux qui sont obligés, plus que les autres hommes, de parvenir à la perfection, à cause des grâces plus nombreuses qu'ils ont reçues et de la facilité qu'ils ont de devenir saints, au moyen des vœux et des règles de la religion qu'ils ont promis d'observer.

    XIII - Mais pour parvenir à la perfection, il ne suffit pas d'en avoir le désir simple et inefficace; il faut s'en donner la peine et prendre les moyens nécessaires pour y arriver. Il ne s'agit pas d'exécuter des choses difficiles et extraordinaires; on n'a qu'à faire les exercices ordinaires avec attention, observer les règles avec exactitude, et pratiquer les vertus chrétiennes. Il est vrai qu'il ne suffit pas à une religieuse, qui veut être sainte, d'observer ce que commande la règle; la règle est faite même pour les âmes faibles ; il faut donc y ajouter, avec la permission du directeur, des actes de charité, de mortification etc. S.-Bernard dit : Perfectum non potest esse nisi singulare. Une religieuse qui ne fait que ce que les autres font, ne parviendra jamais à un haut degré de perfection. Il faut donc que vous vous fassiez violence et qu'avec intrépidité vous affrontiez les difficultés de la perfection.

    XIV. Voici les moyens principaux d'y parvenir. 1° Ayez un désir ardent de devenir sainte. 2° Ayez une entière confiance en Jésus-Christ, et en sa divine mère. 3° Fuyez toute sorte de péché volontaire; mais après avoir commis un péché ne vous découragez pas. Repentez-vous et poursuivez votre chemin. Zf Ilompez toute attache aux créatures, à votre volonté, à votre estime propre. 5° Travaillez toujours à résister à vos penchants. 6° Observez les règles avec fidélité, quelques minutieuses qu'elles soient. 7° Faites vos exercices ordinaires avec le plus de perfection possible. 8° Tachez, avec la permission de votre directeur, de communier souvent, de faire beaucoup d'oraison mentale et toutes les mortifications corporelles qu'il vous accordera. 9° Préférez toujours les actes que vous croirez les plus agréables à Dieu, et les plus contraires à l'amour propre. 10° Recevez avec joie, de la main de Dieu, tous les chagrins qui vous surviennent. 11° Aimez et traitez bien quiconque vous persécute. 12° Tâchez d'employer pour Dieu tous vos momens. 13° Offrez tout ce que vous faites à Dieu, avec les mérites de Jésus-Christ. 14° Offrez vous vous-même à Dieu, pour qu'il fasse de vous et de tout ce qui est à vous, tout ce que bon lui semblera. 15° Protestez souvent que vous ne voulez que le bon plaisir et l'amour du Seigneur. 1(5° Priez toujours et recommandez-vous avec confiance à Jésus-Christ et à la sainte Vierge; ayez une confiance et une tendresse spéciale envers Marie. Je finis en disant que le V. P. D. Antoine Torrcs, revenu d'une extase d'amour, parla en ces termes à une religieuse, sa pénitente : Ma fille aimez votre époux, car il est le seul objet qui mérite d'être aimé.

    PRIÈRE.

    O mon Dieu! ô mon amant trop aimable, ô amour infini, digne d'un amour infini, quand pourrai-je vous aimer autant que vous m'avez aimée! Vous n'avez plus de preuves à me donner pour me convaincre de votre amour; vous n'avez rien négligé pour m'obliger à vous aimer, vous avez été jusqu'à répandre votre sang et donner votre vie; et je serais insensible à tant de tendresse? Pardonnez-moi, ô Jésus, si par le passé j'ai été une ingrate, préférant mes misérables satisfactions à l'amour que je vous devais. De grâce, mon Seigneur et mon époux, découvrez-moi de plus en plus la grandeur do votre amabilité, afin que je devienne toujours plus amoureuse de vous, et que je vous serve comme vous le méritez. Vous m'ordonnez de vous aimer, et je ne désire que de vous aimer. Loqucre Domine^ quia audit servus tuas. Parlez, dites ce que vous exigez de moi, je vous obéirai en tout; je ne veux plus résister à votre bonté et aux grâces que vous m'avez accordées. Vous vous êtes donné tout à moi, je me donne toute à vous. Acceptez-moi Seigneur, ne me refusez pas. Je mériterais d'être repoussée, à cause des nombreuses infidélités dont je me suis rendue coupable. Mais le désir que vous m'inspirez d'être à vous me montre que vous voulez bien de moi.Je vous aime, ô Dieu infini ! je vous aime, ô Dieu infiniment aimable! Vous êtes et serez toujours mon seul amour, mon seul amant. Et puisque vous avez promis d'accorder tout ce qu'on vous demande, petite et accipiclis, je vous demande la même grâce que vous demandait S.-Ignace Amorem tuum solum cum gratiâ tua mihi doues cl dites sam tatis. Donnez-moi votre amour et votre grâce; faites que je vous aime, et aimez-moi, et je suis contente; je ne veux rien de plus. O Marie, qui êtes toute à Dieu, quel est votre bonheur ! Obtenez-moi, par l'amour que vous porte le Seigneur, la grâce de ne plus aimer désormais que lui.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

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