La Montée du Carmel · Saint Jean de la Croix
Livre 1 — Chapitre 3
On parle de la première cause de cette nuit, et on montre que c’est la privation que les passions souffrent.
Nous appelons nuit, en cet endroit, la privation du plaisir, dont les passions sont privées en toutes choses ; car comme la nuit naturelle est la privation de la lumière et des objets visibles, de sorte que les yeux ne peuvent les voir, de même on peut donner le nom de nuit à la mortification des passions. Car lorsque l’ame se prive en toutes choses des plaisirs que les passions recherchent, on peut dire qu’elle demeure dans la nuit et qu’elle est dépouillée de toutes les choses qui peuvent la soutenir ; ou, pour donner plus de clarté à cette vérité, comme les yeux de l’homme se nourrissent de la lumière du jour et des objets qu’elle leur découvre, et comme le défaut de cette lumière les empêche de s’en repaître, de même l’ame, en se servant de ses passions, se nourrit des choses qu’elle goûte par l’opération de ses puissances. Mais, lorsqu’on mortifie les passions, l’ame ne reçoit plus d’alimens
des créatures ; et de cette façon elle est remplie d’obscurité, et destituée des objets que les passions lui présentaient.
Les exemples qui regardent les puissances de l’homme feront mieux entendre cette matière : en voici quelques-uns des plus propres à l’expliquer : Lorsque l’ame soustrait à sa passion les objets qui peuvent plaire à l’ouïe, elle est, au regard de ce sens, dans la privation des choses qui le touchent ; elle se trouve dans le même état à l’égard des yeux, lorsqu’elle renonce au plaisir des objets qui peuvent les satisfaire. Il faut ainsi juger de l’attouchement, du goût, de l’odorat ; de sorte que quand l’ame mortifie sa passion, en rejetant le contentement que les créatures lui donnent, elle est dans une profonde nuit, c’est-à-dire, dans une entière privation, en ce qui regarde les choses créées. La raison est parce que, selon les philosophes, l’ame est semblable à une toile blanche où l’on n’a peint aucune figure ; de même, suivant le cours ordinaire de la nature, elle n’a rien et n’acquiert aucune connaissance que par l’opération des sens, comme un prisonnier ne voit que par les fenêtres de la prison où on le tient dans les fers. C’est pourquoi quand elle rejette ce que les sens lui présentent, elle n’a ni objet, ni connaissance, et elle est dans l’obscurité et dans la privation de toutes choses, puisque c’est par ces seules ouvertures que la lumière et les créatures peuvent passer jusqu’à elle ; car, quoiqu’il soit certain qu’elle
voit, qu’elle entend, qu’elle flaire, qu’elle goûte et qu’elle touche par le ministère des sens, néanmoins si elle n’use pas de leurs opérations, elle n’en est non plus touchée que si elle ne connaissait aucun objet par la vue ou par l’ouïe, ou par quelque autre sens extérieur ; et il lui arriverait la même chose qu’à celui qui fermerait les yeux au soleil, et qui demeurerait dans l’obscurité, comme s’il était aveugle.
C’est ce que le prophète-roi semble signifier quand il dit qu’il est pauvre, et qu’il est dans les travaux dès sa jeunesse. Car quoiqu’il possédât de grandes richesses, il ne s’y attachait nullement, et de cette sorte il était véritablement pauvre. Au contraire, s’il eût été privé des biens temporels, et qu’il les eût désirés de tout son cœur, on n’eût pu lui attribuer la vertu de pauvreté, puisque son ame, suivant le penchant de sa passion, eût été abondante en toutes choses.
Pour ces raisons, nous disons que la pauvreté de l’ame est une nuit obscure. Nous ne parlons pas du manquement réel des créatures, puisque ce manquement n’en dépouille pas l’ame lorsqu’elle les recherche ; mais nous parlons de la pauvreté d’esprit, je veux dire la privation du plaisir que les choses passagères nous donnent ; parce que cette privation établit l’ame dans un parfait vide et dans une parfaite liberté ;
les biens de la terre ne l’occupent pas ; ils n’attirent pas son amour ; ils ne peuvent avoir aucune entrée en son cœur ; ils ne lui font aucun préjudice. Aussi est-ce la seule volonté et le seul désir qui lui nuisent.
Voilà la première nuit dont l’ame est environnée selon la partie inférieure de l’homme. Il faut maintenant voir combien il lui est utile ; si elle se porte à l’union divine, de sortir de sa maison, pendant que l’obscure nuit des sens dure.
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