La Montée du Carmel · Saint Jean de la Croix
Livre 1 — Chapitre 2
On enseigne ce que c’est que la nuit obscure par laquelle l’ame dit qu’elle a passé pour parvenir à l’union divine, et on en apporte les causes.
Pendant une nuit obscure.
Le passage par où l’ame va à l’union divine est appelé nuit obscure pour trois rai
sons. La première se prend du terme d’où l’ame s’éloigne pour s’approcher de son Dieu ; elle doit priver ses passions de la satisfaction des choses qui sont en sa possession ; ce qu’elle ne peut faire qu’en y renonçant, et ce renoncement est une espèce de nuit à l’égard des passions et des sens de l’homme. La seconde vient du moyen ou du chemin par lequel l’ame tend à cette union : ce chemin est la foi, qui paraît obscure à notre esprit, comme la nuit paraît obscure à nos yeux. La troisième se tire du terme où l’ame prétend arriver, et qui n’est autre que Dieu ; et parce que Dieu est infiniment élevé au-dessus des créatures, on peut dire qu’il est une nuit obscure à l’ame pendant cette vie. Celui donc qui aspire à l’union de Dieu doit passer par ces trois nuits. Nous en avons une figure dans l’Écriture-Sainte. L’Ange qui conduisait le jeune Tobie, ( Tobie 6. 19) lui commanda de garder la continence avec sa femme pendant trois jours et trois nuits, et de brûler le foie du poisson qu’il avait pris : ce qui nous apprend que le cœur qui est sujet aux passions et attaché aux créatures, doit être purifié de l’amour des choses créées, et brûlé du feu de l’amour divin, pour aller à Dieu. C’est dans la purgation qu’on chasse le malin esprit, qui exerce sa tyrannie sur les ames, lesquelles n’ont pas encore rompu leur attachement aux créatures. La seconde nuit, l’Ange dit à Tobie qu’il serait reçu dans la compagnie des saints patriarches, qui sont les Pères de la Foi ;
de même l’ame ayant passé par la première nuit, en se privant des objets qui contentent les sens, entre dans la seconde nuit ; car elle est alors dans une foi toute nue et toute simple, dont elle suit uniquement les lumières et la conduite.
La troisième nuit, l’Ange donna des assurances à Tobie de la bénédiction qu’il recevrait, et qui est Dieu. Ainsi Dieu, pendant la seconde nuit, qui représente la Foi, se communique à l’ame d’une manière si secrète, qu’il est pour elle une troisième nuit, plus obscure que la première et la seconde. Cette troisième nuit étant passée, c’est-à-dire, cette communication de Dieu étant achevée, quoique l’ame soit couverte de ténèbres, elle est unie aussitôt à l’Épouse, qui est la sagesse divine. Et comme l’Ange déclara au jeune Tobie que la troisième nuit il serait uni, dans la crainte du Seigneur, à son épouse, de même la crainte de Dieu, quand elle est dans sa dernière perfection, est unie avec l’amour divin, et l’ame se transforme alors par amour en son Dieu. Mais pour rendre ces choses plus intelligibles, nous traiterons en particulier de leurs causes.
Il faut néanmoins remarquer que ces trois nuits ne sont, à proprement parler, qu’une nuit divisée en trois parties. On compare la première nuit, qui est celle des sens, à la première partie de la nuit naturelle qui nous dérobe la vue des objets visibles. La seconde, qui est la nuit de la Foi, est semblable à la minuit, où on ne voit
rien. La troisième, qui est Dieu, a de la ressemblance avec la dernière partie de la nuit, ou, pour mieux dire, avec l’aurore, à laquelle la lumière du soleil succède immédiatement.
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