La Montée du Carmel · Saint Jean de la Croix
Livre 1 — Chapitre 1
On apporte la différence des nuits par lesquelles les personnes spirituelles passent, selon la partie supérieure et la partie inférieure de l’homme, et on explique le premier Cantique.
PREMIER CANTIQUE.
Pendant une nuit obscure, enflammée d’un amour inquiet, ô l’heureuse fortune ! je suis sortie sans être aperçue, lorsque ma maison était tranquille.
L’ame chante en ce cantique le bonheur qu’elle a eu de sortir du commerce des créatures, de l’esclavage de ses sens et des imperfections de la vie animale où le dérèglement de sa raison l’avait jetée.
Pour entendre sa pensée, il faut savoir que l’ame ne peut entrer dans l’état de perfection sans passer par des nuits différentes, auxquelles les maîtres de la vie spirituelle donnent le nom de purgation de l’ame, ou de mortification. Nous les appelons nuits obscures, parce que l’ame marche alors dans l’obscurité sans connaître sa voie intérieure, comme on marche dans les ténèbres de la nuit sans apercevoir son chemin.
Dans la première partie de ce livre, on parle de la première nuit, c’est-à-dire, de la mortification ou purgation de la partie animale. Dans la seconde, on traite de la seconde nuit, ou de la mortification et purgation de l’esprit, en tant que l’ame agit elle-même pour se purifier. Dans la troisième et la quatrième, on explique l’état passif de l’ame, ou sa manière de recevoir les opérations divines.
EXPLICATION DU PREMIER CANTIQUE.
L’ame dit donc qu’étant attirée de Dieu et enflammée de l’amour divin, elle est sortie des chaînes de ses passions, en ce qui regarde les choses du monde, les objets qui flattent la chair, les goûts et les délices de la volonté. Elle ajoute que c’est par ce moyen qu’elle est entrée dans la nuit obscure, c’est-à-dire, dans la purgation de la partie inférieure : et parce que tout cela s’exécute dans la purgation des sens, elle dit encore que, quand elle est sortie, sa
maison jouissait d’une profonde tranquillité, c’est-à-dire que la partie animale et les passions étaient mortifiées et endormies, et qu’elle ne faisait aucune opération envers elles. C’est ce qu’elle déclare lorsqu’elle dit que son sort est très-heureux d’être sortie sans avoir été aperçue, c’est-à-dire, sans que ses passions ni le désir d’aucune chose l’aient empêchée de sortir. Elle assure aussi que son bonheur est très-grand d’être sortie la nuit ; ce qui signifie que Dieu l’a délivrée de ses passions, et que c’est en cette délivrance que cette nuit consiste. Dieu lui a donc fait une grâce singulière en la mettant dans les ténèbres de cette nuit, puisque c’est de là que lui viennent une infinité de biens, et puisqu’elle ne savait pas le secret d’entrer en cette nuit, ne pouvant d’elle-même s’affranchir de la tyrannie de ses passions pour aller à l’union de Dieu. Voilà l’éclaircissement de ce cantique ; il faut donner maintenant l’explication de chaque vers.
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