L'Estendart de la saincte Croix de Nostre-Seigneur Jesus-Christ · Saint François de Sales
Livre I : De l'honneur et vertu de la vraye croix
Chapitre I : Du nom et mot de croix
LA Croix et son nom estoit horrible et funeste, jusqu'à ce que le Fils de Dieu, voulant mettre en honneur les peines et travaux, et le crucifiement, sanctifia premièrement le nom de croix; si1 qu'en l'Evangile il se treuve presque par tout en une signification honorable et religieuse : Qui ne prend sa croix, disait-il, et ne vient après moy, n'est pas digne de moy (Matth. 10 ). Donc le mot de Croix, selon l'usage des chrestiens, signifie parfois les peines et travaux nécessaires pour obtenir le salut, comme au lieu que je viens de citer : parfois aussi il signifie une certaine sorte de supplice, duquel on chastioit jadis les plus infasmes mal-faicteurs ; et autrefois l'instrument, ou gibet, sur lequel ou par lequel on exerçoit ce tourment.
Or, je parle icy de la croix en cette dernière façon, et non pour toute sorte d'instrument de supplice, mais pour celuy-là particulier sur lequel Nostre-Seigneur endura. Entendez donc tousjours, quand je parleray de la croix, de sa vertu, et de son honneur, que c'est de celle de Jesus-Christ de laquelle je traitte : donc j'admire le traitteur, qui présuppose que nous séparions la croix de Jesus-Christ d'avec Jesus-Christ mesme, sans aucune despendance d'iceluy2. Si que voulant monstrer que les passages des anciens Pères, citez és3 placarts, ne sont pas bien entendus, il parle en cette sorte : « Quelques passages des anciens y sont » alléguez : mais hors et bien loing du sens des autheurs; car » quand les anciens ont parlé de la croix, ils ne l'ont pas entendu -» de deux pièces traversantes l'une sur l'autre; mais du mystère » de nostre rédemption, dont le sommaire et accomplissement » est en la croix, mort et passion de Jesus-Christ. Et cet equi- » voque, ou double signification de croix, n'estant apperçuë par » les sophistes, fait qu'ils errent et font errer. » Voilà un juge bien téméraire de nostre suffisance, qui croit qu'une distinction si aysée et fréquente nous soit incognuë. Je laisse ce qu'en disent les doctes, Bellarmin(/zé. n de Imag. cap. 2 4, a r f 3, et Justus Lipsius, /. i de Cruce). Mais le seul Calepin en fait la raison. Or, est-il certain que deux pièces de bois, de pierre, ou de quelqu'autre matière traversantes l'une à l'autre, font une croix : mais elles ne font pas pour cela la croix de Jesus-Christ, de laquelle seule, et non d'aucune autre, les chrestiens font estât.
Les Pères donc parlent bien souvent du tourment et de la crucifixion de Nostre-Seigneur; mais ils parlent bien souvent aussi de la vertu et de l'honneur de la Croix, sur laquelle cette crucifixion a esté faite. Et ne sçay si le traitleur treuvera jamais, au Nouveau Testament, que le mot de Croix soit pris immédiatement et principalement pour le supplice de la crucifixion, au moins quant aux passages qu'il cite à cette intention : Que par le sang de la croix de Christ nostre paix a esté faite (Colos. 1 ). Il s'entend bien plus proprement du sang respandu sur le bois de la croix, que non pas, comme dit le traitteur, de toutes les souffrances de Nostre-Seigneur, desquelles une grande partie ayant esté endurée en l'ame, elles ne peuvent estre appellées sang de la croix.
La croix donc de Jesus-Christ, de laquelle je parle, peut estre considérée en trois sortes : ou en elle-mesme, qui est celle que Nostre-Seigneur porta sur ses espaules, et sur laquelle il fut attaché; ou en son image et représentation permanente; ou en un signe et cérémonie faite par le simple mouvement de la main. Et de toutes les trois façons, la croix se rapporte à Jesus-Christ, duquel elle a plusieurs grandes vertus et dignitez, ainsi que nous monstrerons distinctement cy-apres.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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