Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Courte dissertation contre les erreurs des incrédules modernes, connus sous les noms de matérialistes et de déistes · Alphonse de Liguori

    Première partie : Contre les matérialistes

    Chapitre I : Preuves de la nécessité d’un premier principe créateur de l’univers et réfutation des faux systèmes

    C’est encore une question de savoir s’il existe de véritables athées ; mais ce qui ne peut pas être un sujet de doute, c'est qu'il y en a beaucoup qui sont alliées de volonté, et qui, pour ne pas éprouver une contrainte quelconque pour leurs passions,voudraient détruire l'existence d’un Dieu nécessairement vengeur de leurs crimes. C’est ainsi que pour se délivrer de la crainte et des remords, ils s’efforcent de rendre douteuse l’existence divine. Cependant, je ne puis, et je ne pourrai jamais croire qu’ils parviennent à se persuader entièrement qu’il n’y a pas un Dieu créateur et gouverneur de l’univers. Car, nous dit Cicérou (Tuscul. 1. i. q. ) il n’existe pas de nation si féroce, si barbare qui n’ait gravé dans son esprit le sentiment de la divinité. Beaucoup ont des opinions erronées sur Dieu, mais tous s’accordent à reconnaître une puissance et une nature divine. Nulla unquam gens tam fera, tam immanis, en jus mentem non imbuerit divinitatis opinio, Multi de Deo prava sentiuni ; omnes tamen esse vim et naturam divinam arbitiantur. Les hommes, les animaux, les plantes, le cieux, les planètes, les mers, et tous les objets que nous voyons, nous prouvent la présence (l’un Dieu qui les a crées, selon ce que nous enseignent les divines Écritures : car la grandeur et la beauté de la créature peut faire connaître et rendre en quelque sorte visible le Créateur. A magnitudine enim speciei et creaturæ, cognoscibiliter poterit Creator horum videri. ( Sap. xm. 5. ) Interrogez la terre, et elle vous répondra.... Qui ignore que la main de Dieu a fait toutes ces choses ? Loqttere icrrx et repondebit tibi...... Quis Ignorai quod omnia hæc manus Domini fecerit ( Job. xii. 7.) Car les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, sont devenues visibles depuis In création du monde, par la connaissance que ces créature* nous en donnent et ainsi ces personnes sont inexcusables. / nvisiblia enim ipsius a creatura mundi, per ea qu<z facta s m it, intcllectu conspictunlur : sempilema quoque ejus virtus et divinitas, ita ut sint inexcusabiles. (Apost. Rom. i. 20.

    Il est évident que rien ne peut dériver du néant, car le néant ne peut pas donner l’existence qu’il ne possède pas. On ne donne pas ce qu’on n’a pas ; Nemo dat quod non habet. Par conséquent tout produit, ou doit s’étre produit par lui-même, ou bien doit avoir reçu l’existence d’une autre cause. Or, rien ne peut s'être produit par lui-méme, parce qu’uno chose qui n’est pas, n’a point la faculté de se donner l’existence, dans le cas contraire il en résulterait une contradiction inévitable; c’est-à-dire que la chose même serait en même temps produite, et non produite : produite, parce qu’elle n’existait pas auparavant, et qu’elle existe après : elle ne serait pas produite, parce qu’elle n’aurait pas reçu l’existence des autres ; mais d’elle-même. En outre, si un être pouvait se créer par lui-même, i! serait très-parfait; puisque, ayant le pouvoir de se donner une essence indépendante ( ce qui serait la plus grande des perfections ) il aurait pu se donner encore toutes les autres perfections. Mais nous voyons les créatures imparfaites, mortelles, corruptibles ; donc il est évident, qu’elles n’ont pas pu se donner l’existence par elles-mêmes. mais qu’elles l’ont dû recevoir d’une première cause, parfaite et indépendante comme notre Dieu.

    Mais les athées disent que toutes les choses existantes n’ont pas eu de commencement, mais qu’elles sont une série infinie de causes, dépendantes l’une de l’autre : par conséquent, répondrons nous en peu de mots, si toutes ces chose» sont dépendantes, il faut nécessairement admettre un premier principe indépendant, duquel elles dépendent toutes; autrement une autre contradiction s’élèverait, car il faudrait supposer, que ces choses, d’un côté sont toutes dépendantes, parce que les unes sont dépendantes des autres, et que d’un autre côté elles sont indépendantes. Puisqu’elles ne dépendent que d’elles-mêmes. Et ce n’est pas assez de dire qu’elles sont infinies, puisque leur infinité est extrinsèque et ne change pas leur nature, ni ne produit pas leur indépendance : de sorte que si l’on ne voulait pas admettre une cause première, d’où elles tirent leur origine, aucune d’elles n'existerait. Concluons donc que quand même on admetterait la série infinie des causes, telles que nos contradicteurs la supposent, il serait toujours, et nous venons de le voir, de nécessité absolue, que chacune d’elles, n’ayant pas la puissance de se produire, fût produite; par une cause antérieure, ou mieux encore par un créateur, qui, jouissant d’une existence due à lui-seul, l’eût communiquée à toutes les choses.

    D’autres incrédules répondent qu’il n’est pas nécessaire d’avoir recours à la succession infinie des causes pour nier la nécessité de la cause première, car ils ajoutent que la matière est éternelle et incréée. Mais ils ne comprennent pas que cette matière éternelle et incréée est tout-à-fait impossible, parce que des absurdités nombreuses et très-grandes résulteraient de son existence. 1° Il y aurait un infini plus grand qu’un autre infini, et voici de quelle manière. Si cette matière éternelle et incréée existait réellement, elle existerait nécessairement par elle-même, et elle serait en conséquence illimitée et infinie, ne se trouvant pas un être duquel elle eût pu recevoir une limitation. Il en résulterait alors la présence d’un infini plus grand qu’un autre infini, puisque le diamètre, ou mieux encore, la ligne qui passe de l’un à l’autre côté de cette matière physique infinie, serait, par cela même, infinie, et au contraire chaque partie de nette ligne matérielle étant interminable, serait également infinie; c’est ainsi que le premier infini qui embrasse toute la ligne serait plus grand que le second infini qui en embrasse une seule partie.

    2° La matière étant éternelle, il n'y aurait aucune chose de produite. La raison en est très-simple. Toute production matéricMs est l’effet du mouvement ; mais si la matière avait été éternelle, le mouvement l’aurait été aussi ; de façon que le mouvement d’une production quelconque aurait dû procéder d’une éternité antérieure ; cependant l’éternité ne pouvant être dépassée, ce mouvement n’aurait jamais pu parvenir au point de produire aucun effet. Donc, si la matière avait été éternelle, et s’il était vrai que tous les êtres eussent été produit? par le moyen du mouvement supposé, il n’y aurait ni des hommes, ni des animaux, ni des plantes, ni de tous les objets que nous voyons existants dans l’univers. Démontrons plus clairement l’évidence de cette absurdité, Si le monde existait ah a.ternoy aucun homme n'aurait pu naitre, car aucun d’eux n’aurait pu naître sans le passage d'un nombre infini rie génération. Or un nombre infini ne peut pas passer, puisque il aurait eu pour cela besoin d’un commencement que l'infini ne peut avoir. L’infini n’a ni commencement ni fin ; mais eu déterminant la génération de chacun, nous donnerions une fin à l’infini. Ainsi, il reste démontré évidemment que, si le monde eût existé ab æierno, il y aurait impossibilité pour la naissance des hommes.

    3° Étant admis coui me possible que le mouvement de la matière ait pu se communiquer aux productions présenter, et l’éternité de la matière étant toujours supposée, il en résulterait qu’aujourd’hui l'on verrait dans le monde une quantité infinie d’hommes, de brutes et de plantes, parce que le nombre de ces êtres provenant d’une éternité, devrait être infini, comme la terre même devrait être infinie pour pouvoir contenir ces objets matériels et infinis; cependant, nous savons que cette terre, loin de s’étendre à l’infini, a des bornes très-étroites.

    A ! Si le monde existait ah æierno, il devrait avoir encore une durée éternelle et toutes les choses qui le composent devraient participer nécessairement à la même propriété; mais cela est faux sans contradiction. Qu'on en juge par nos preuves. Si le monde existe par lui-m êm e, et s’il est éternel à parte ante, il est intrinsèquement nécessaire et indépendant; et, s’il est nécessaire et indépendant, il doit être nécessairement éternel â parte post, car son existence es) identifiée avec sa nature ; ainsi, il ne peut pas cesser d’exister, autrement il en résulterait la contradiction qu'il serait nécessaire et qu’il ne le serait pas. Cette vérité étant prouvée, il s’ensuit que si le monde est nécessairement éternel) ses parties aussi doivent l’être nécessairement, puisque ce.«ont elles qui le composent. Mais nous voyons que ces parties ne sont pas nécessaires, car il pourrait se faire, par exemple, qu’aucun homme ne voulût, ou ne pût plus engendrer, de façon qu’une de ses plus nobles parties viendrait à s’éteindre, supposition qu’on peut appliquer à toute autre espèce de choses. Donc, si chaque partie du monde peut périr, il est évident que le monde ne peut pas être éternel par lui-même. Mais St.-Thomas ne dit-il pas que Dieu pouvait créer Je monde ab œlerno? Donc, dit-on, si Dieu avait créé les parties du monde ab æterno, elles seraient éternelles. Mais cet argument ne forme pas une objection solide, parce qu’une fois reconnu que Dieu a été le créateur du monde, quand même il l’aurait créé ab æterno, comme il pouvait librement le créer ab eetemo, il pourrait aussi le détruire librement. Et c’est pourquoi l’on a dit que le monde ne peut cire éternel par lui-même.

    En outre, si le monde existait ab æterno, il en résulterait qu’il se trouverait dans le même temps nécessaire et contingent. Nécessaire d’un côté, parce qu’étant incréé et indépendant, il devrait exister nécessairement ; contingent, de l’autre côté, c’est-à-dire d’une existence éventuelle, tel qu’il est vraiment, parce que le monde, selon ce que nous voyons, est composé sûrement de parties différentes et bien distinctes. O /, ces parties sont toutes contingentes, par la raison que nous avons dite ; savoir, parce qu’aucune chose matérielle n’ayant pu recevoir l’existence d’elle-même, elle a dû la recevoir d’un premier principe; donc, si toutes les parties sont contingentes, elles ne peuvent composer un tout nécessaire. Et ce n’est pas assez de recourir, pour échapper à une absurdité pareille, à la série infinie des choses, puisqu'éfant toutes dépendantes le» unes des autres, et par conséquent nécessairement contingentes, elles ne peuvent être le commencement l’une de l’autre.

    On répondra peut-être qu’un argument qui de la spécialité passe à la généralité, n’a aucun poids; car un attribut peut très-bien convenir au genre, dira-t-on, bien qu’il ne convienne pas à l’espèce : et ainsi, quoique les parties soient contingentes, le tout est nécessaire. Je réponds qu’alors il ne sert à rien d’argumenter de la spécialité à la généralité, lorsque l’attribut convient à la totalité; mais qu’il ne convient pas essentiellement aux parties : ainsi, par exemple, le nom d’armé« ne convient pas à chaque soldat individuellement, mais seulement à l’ensemble de tous les soldats. Mais qu’au contraire, lorsque *’attribut convient essentiellement à chaque individu, l’argument qui, de la spécialité passe à la généralité, est tout-à-fait juste. Par exemple, la propriété d’être mortel appartient essentiellement à tout homme individuellement, parce que la mort étant une propriété de la nature humaine, elle est une propriété essentielle do tous les hommes en général. A pari, dans notre cas, si la propriété d’être contingent appartient essentiellement aux parties de cet univers matériel, elle appartient aussi à la totalité qui en résulte. Concluons donc que si le tout est contingent, et non nécessaire, il ne peut être éternel et incréé, et il ne peut tenir l’existence de lui-même, ainsi que nous l’avons fait observer.

    Cependant, nos adversaires répondent, que ce n’est pas une objection de dire que si la matière était éternelle. cet univers serait dans le même temps nécessaire et contingent, par la raison qu’une totalité nécessaire ne peut pas être composée de parties qui sont contingentes : ils appuient leur proposition sur ce que, bien que les parties soient contingentes pour la forme, qu elles 11 e reçoivent pas d’elles-mêmes, mais des autres, néanmoins elles sont nécessaires pour la matière ou substance, qu’elles ne reçoivent d’aucune autre chose. Mais, demandons-nous, voudra-t-on bien nous expliquer de qui ces parties tiennent leur forme ? On répondra peut-être qu’elles l’ont reçue des causes infinies qui procèdent les unes des autres. Mais nous avons déjà réfuté ci-dessus cette succession des causes infinies, et nous avons démontré que si elles sont toutes dépendantes, il a dû nécessairement exister un premier principe indépendant. Ou plutôt on dira qu’elles ont reçu leur forme de la combinaison fortuite des atômes, lesquels s’unissant au hasard les uns avec les autres, ont de cette manière formé toutes les choses qui composent l’univers. Mais nous répondrons que ce système ridicule du concours fortuit des atômes, est avec raison et universellement abandonné, et qu’au surplus il ne peut se soutenir. 1° Il est sûr que dans l’univers (et nous le démontrerons dans le chap. III de la seconde partie) existent des substances spirituelles, lesquelles n’ont pu dériver des atomes, qui sont matériels, car la matière n’a pas la possibilité de donner la spiritualité qu’elle ne possède pas, et qu’elle ne contient pas en elle-même, soit formellement, soit éminemment ; comme nous pensons que Dieu a créé la matière, non pas en la contenant en lui-même selon sa propre forme et nature, puisque Dieu est un pnr esprit, mais éminemment parce que Dieu contient en lui-même toutes les perfections île la matière pour ce qui regarde son essence. 2°. Ne serait-ce pas une folie de croire que le hasard aveugle, dénué d’ordre et de raison, ait pu ordonner avec autant de science et de stabilité les choses de l'univers? que le hasard ait décrit au soleil le cours qu’il accomplit invariablement tous les ans, et tous les jours? que le hasard ait réglé la génération des hommes et des brutes, et qu’il ait commandé qu’ils ne se reproduisent toujours que selon leur espèce ? Pourrons-nous croire que les arbres, en portant constamment les mêmes fruits et dans les mêmes saisons, obéissent aux lois du hasard? Cicéron plaisante ceux qui prétendent que le monde est composé par la combinaison fortuite des atômes. Si le concours fortuit des atômes a pu former le monde, pourquoi ne fait-il pas un portique, un temple, une m aison, une ville, qui sont beaucoup plus faciles? Si mundum effimere potest concurtus alomorum9 cur porticum, cur templum, cur domain 9 cur urbnn non potest 9 quae tant multò fuciliora? (Lib. ii. de natura Deorum. ) Et le même païen, en parlant de l’ordre admirable qui préside au mouvement des cieux et des planètes, s’exprime ainsi : Que peut-il y avoir de plus évident, lorsque nous contemplons les cieux, que l'existence d’une divinité, douée d’une sagesse excellente qui dirige toutes ces merveilles? Quid potest esse lam apertum, eàm cœlum aspirimusn quam aliquod esse numen prœstantissimœ mentis, quo hæc regantur? ?

    Les incrédules ajoutent : Il est. vrai que cet ordre est admirable, mais c’est la nature qui l’a disposé. Or, qu’est-ce que vous entendez par nature ? Est-elle une chose intelligente ou non ? Si votre nature est intelligente, nous sommes d’accord, parce que c’est bien là ce que nous appelons Dieu. Si votre nature n’a pas d’intelligence, ce que nous avons dit revient toujours. Pourrez-vous vous persuader qu'un principe T el que v o u p le supposez, sans raison, sans intelligence ait eu la puissance d’établir un ordre aussi bien réglé, et qui a absolument demandé une science profonde ? Si j'examine la disposition d’une simple chaumière, je suis forcé de convenir qu’elle fut l’ouvrage de la raison ; si j’admire, stupéfait, la complication d’une machine telle que l’univers, pourrai-je penser jamais qu’elle soit le produit du hasard, et d’une main qui n'était pas guidée par la raison ?

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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