Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Choix d'homélies de saint Grégoire le Grand, à l'usage de la jeunesse · Saint Grégoire le Grand

    Homélie II : Le riche et Lazare

    Certains esprits se persuadent que les préceptes de l'Ancien Testament sont plus sévères que ceux du Nouveau ; mais ils s'abusent par défaut de réflexion. Dans F Ancien Testament, ce n'est pas l'avarice, mais seulement le vol qui est frappé de réprobation ; et le voleur est condamné à la restitution du quadruple. Dans le Nouveau, ce riche n'est pas accusé d'avoir enlevé le bien d'autrui, mais de n'avoir pas donné le sien. On ne voit à sa charge aucune violence, aucune injustice, mais il s'est enorgueilli de ses richesses.

    il faut inférer de là, avec une attention sérieuse, la ri- (celui) qui, etc. — Summoperc, composé de opère abl. d e o p w, cris, travail, soin, et de summo, abl. de summus, extrême, syncope ou abréviation de snpremus, dont le comp. est superior et 1< positif superux. L'abl. opère se prend adverbialement et veut dire soigneusement; par conséquent summoperc, très-soigneusement. — pœna, qui, par dérivation, veut dire peine, châtiment, signifie primitivement, rançon, délivrance. Ce mot fait entendre que toute faute asservit, condamne à la souffrance, et que le châtiment,bien subi, affranchit, décharge d'une

    IL

    souffrance plus grande. — Remarquons inferni qui désigne ici l'enfer proprement dit, cette prison de feu, où les damnés sont enfermés. — Nemo, fusion de non homo. —Quia dercliquit semeptipsum malè rébus acceptis; mot h mot : parce qu'il s'est abandonné mal, contre la loi, d'une manière coupable, aux biens reçus, aux richesses qui lui Eurent départies; autrement : il s'est laissé posséder par ses richesses, il les a aimées d'une manière désordonnée. Remarquons semetipsum, composé do se, accus, du pron. réfléchi sut, sibi, se ; de met, particule qui ne va jamais seule et se place après les pronoms personnels ; et de ipsttm, arc. de ipse.

    Inftexit dona accepta ad usum arrogantiœ ; mot à mot : il a fait tourner ses richesses à l'usage de son arrogance. Il a mis ses richesses au service de son arrogance). — Tgnoravil viscera pietatis, il a ignoré, il n'a pas connu les entrailles de la compassion.

    Cultum, l'amour. — Snbtilium fins, recherchés,— Tam vigilanter, gueur «lu châtiment réservé au ravisseur du bien d'autrui, puisque celui qui ne donne pas Je sien, a l'enfer pour partage. Que personne donc ne se rassure en disant : Je ne touche pas au bien d'autrui, je jouis seulement de mon avoir ; car ce riche est puni, non pour quelque injustice, mais pour son attachement désordonné à ses richesses.

    Voici une autre cause de sa damnation : sans crainte au sein de l'abondance, il a mis ses richesses au service de son arrogance ; sans pitié, sans entrailles, il n'a pas su racheter ses péchés alors que le prix de la rançon abondait entre ses mains.

    Quelques-uns s'imaginent que l'amour des vêtements fins et recherchés n'est pas un péché. Dans ce cas, la parole évangélique n'eût pas marqué, avec tant de précision, que le riche torturé dans l'enfer était vêtu de lin et de pourpre. On ne recherche en effet les vêtements précieux que par vaine gloire, c'est-à-dire pour se distinguer de la foule; et la preuve, c'est que nul ne tient à porter des habits somptueux lorsque personne ne doit le voir.

    il. Et un pauvre nommé Lazare.

    Remarquons avec attention combien est parfait l'ordre du récit dans la bouche de la Vérité. Il est dit d'abord : « Il y avait un homme riche... » et aussitôt après : « Il y avait aussi un pauvre nommé Lazare. » Certes, le nom des riches est plus répandu que celui des pauvres. Pourquoi donc le Seigneur, parlant du pauvre et du riche, articule-t-il le nom du si soigneusement (avec tant de soin).-~ Byssus, lFh (toile fine et de qualité supérieure). — Vcslimenta prœeipua, les vêtements remarquables, distingués. — Nisi, fusion de sinon, si ce n'est, sinon, ad inanem gloria pour la vaine gloire. — Nam quia, etc. — Construisez comme il suit : Res ipsa la chose elle-même (ce fait même, à savoir) : quôd que, ncroo vuZf indui nul ne tient à porter, restibuspretiosis des habits précieux, tW ubl là où, non possit videri ne peut être vu, ab aliis par d'autres (alors que personne ne doit le voir\ (Ce fait) attcslaturtémoigne, 4111a que, restimcHlnm un vêtement, pretiosius plus précieux (que celui du commun ), quœrilur est cherche, pro sola inani gloria seulement par vainc gloire.

    Quantas namque hunc egenum et vulneribus obsessum Ac si apertè dicat, comme s'il disait (ac implique perinde sous-entendu). — l l l u m cognitum per approbationem habeo, etc. ; per indique la raison de la connaissance. J'ai connu, je connais celui-là, parce que je l'approuve; j'ignore celui-ci, parce que je le condamne*

    * Qua de rc, etc., en cela (par là), le Seigneur accomplit à la fois une double justice. (En ce que, d'une part, il fait ressortir la culpabilité du riche, et, de l'autre, la vertu du pauvre.) — Tentationcm, épreuve. (Le pauvre oui wihi dans son Ame une épreuve moins forte.)

    Dcliciis offluenlis, regorgeant de délices, nageant dans les jouissances* — In una, etc.; mot à mot : in dans, una une seule {que pour H) ; el et, eadem même, re chose, et intulil et il a placé, diviti non miserenti sur le riche insensible, ex visione pauperis à la vue du pauvre, cumulum damnationis le comble de sa condamnation; et rursum et de plus, probaxit il a approuvé (glorifié), pauperem tentatnm le pauvre éprouvé, quotidie journellement, ex risione divitis à la vue du riche. Autrement: (par cette unique et même circonstance, il nous fait mesurer premier et tait-il celui du second? C'est que Dieu connaît et approuve les humbles, mais il ignore les superbes.

    Il dit donc en parlant du riche : Un homme; et en parlant du pauvre : Un indigent nommé Lazare. Comme s'il disait ouvertement : J'aime l'humilité du pauvre, j'abhorre l'orgueil du riche; c'est pourquoi je connais le premier et j'ignore le second.

    Etendu à sa porte, tout couvert d'ulcères.

    Voilà que mendiant, couvert d'ulcères, Lazare est étendu à la porte du riche. Par là, le Seigneur accomplit à la lois une double justice. C'eut été pour le riche une circonstance atténuante, si Lazare, pauvre et couvert de plaies, n'eût pas été gisant à sa porte et n'eût pas offert à ses yeux Je spectacle importun de sa misère. D'autre part, si le riche eût été loin des regards du lépreux, les angoisses de ce dernier eussent été moins violentes.

    Mais il a mis un pauvre, sillonné de blessures, à la porte d'un riche regorgeant de délices ; par cette unique et même circonstance, il nous fait mesurer toute l'étendue do la faute du riche, insensible à la vue du pauvre, et tout le mérite du pauvre, journellement éprouvé à la vue du riche.

    IV. Et il aurait bien voulu avoir les miettes qui tombaient de sa table*

    Ce pauvre, en effet, dont le corps n'est qu'une plaie, ne toute l'étendue de la faute du riche insensible, etc., et tout le mérite du pauvre journellement, etc.).

    * Ce paragraphe et le suivant sont vraiment de main de maître ! c'est un ingénieux enchaînement de contrastes où le naturel s'allie merveilleusement à la solidité. Quelle abondance, quelle fécondité dans le génie de saint Grégoire! Quelle habileté rare à exploiter l'inépuisable mine de l'Evangile ! Qui mieux que ce saint docteur a compris que tout dans ce livre divin est esprit et vie! Qui posséda, dans un degré plus éminent que lui, cette sagacité qui découvre une richesse dans un mot, dans une circonstance qui paraîtraient indifférents au vulgaire des esprits?... A un autre point de vue sa parole est ferme, toujours sûre d'elle-même, comme sa pensée est précise, transparente, lumineuse; et le type absolu du beau, le tant vanté Cicéron, avec ses idées vagues ou fausses (en métaphysique et en morale), et ses paroles vacillantes, pâlirait un peu, ce nous semble, rapproché do l'immortel pontife.

    Namque quantas tentationes creditis, quelles grandes tentations, tribulations (angoisses) pensez-vous, hune (Lasarum) ce (Lazare), cgc~ num dénué (de tout), et vulneribus obsessum et couvert de plaies, tolérasse avoir endurées, cùm lorsque, etc., etc. — Tolérasse, syncope de toleravissc; l'accent circonflexe indique le retranchement d'une ou de plusieurs lettres— Atque (cùm)cerneret dicitem habere sanitatem, etc. — (Cùm ) conspiceret- illum gaudere, etc. — Il semble au premier coup d'œil que la phrase de saint Grégoire s'éloigne du génie de la langue païenne, et qu'après cerneret, conspiceret, il faudrait, au lieu de habere, habentem, et de gaudere, gaudentem; mais les auteurs les plus vantés du paganisme ne mettent le participe présent après cernerc, audire, que quand l'action dont il s'agit est accidentelle ou transitoire, par exemple : andivi te canentem, vidi eum ingredientem ; mais si l'action qu'il s'agit d'exprimer est habituelle, Cicéron lui-même met, après ridere, l'infinitif et non le participe : llejnm (nom d'homme) res dunnas pr$pè quotidie facere ridisti.

    Putamus, pensons-nous (phrase interrogative),r/iwzn/tt.v fuit tumultus, quelle fut l'aggravation (la violence) do l'épreuve...

    Circumfulciri cuneis obsequentibus, être entouré d'un cortège, fut-il pas en butte, je vous prie, aux tentations les plus violentes ? Déjà dénué de tout et en proie à la souffrance, il a de plus sous les yeux un riche qui, plein de santé, s'enivre de délices et de voluptés. Pour lui, la douleur et le froid ; au riche, les joies et les vêtements de pourpre et de lin; il est couvert de plaies, le riche nage au milieu des jouissances ; il manque de tout, le riche ne sait rien donner.

    Nous formons-nous une idée, mes frères, de la violence de l'épreuve pour le cœur du pauvre? La pauvreté sans la maladie, ou la maladie sans la pauvreté, est seule une croix assez lourde; mais pour que la vertu de Lazare se montre avec plus d'éclat, voilà que la pauvreté et la maladie se réunissent pour l'accabler.

    Et les chiens venaient lécher ses plaies.

    Ce n'est pas tout : il voyait le riche entouré d'un cortège esclave de ses volontés; mais nul ne vient visiter son indigence et son infirmité : la preuve, c'est que les chiens léchaient ses plaies en toute liberté. Ainsi donc, dans le simple rapprochement du Lazare pauvre gisant à la porte du riche, le Dieu tout-puissant accomplit une double justice : le riche, par sa dureté, aggrave le châtiment dù à son crime; le pauvre, par ses épreuves, augmente sa récompense. Ici-bas, deux cœurs ; là-haut, un seul spectateur qui éprouve l'un d'eux pour l'élever en gloire, et qui supporte l'autre avant de le punir.

    esclave do ses volontés. Cuneis fait entendre que ceux qui forment la suite du riche marchent en ordre, c'est plus solennel et plus respectueux — Lingebant vulnera ejus Ucenter, léchaient ses plaies en toute liberté. — Dires impms, le riche impitoyable, sans entrailles. — IHelas désigne non-seulement l'amour de Dieu, mais aussi l'amour des hommes; ces deux sentiments sont d'ailleurs inséparables, ou plutôt c'est le même sentiment considéré sous deux aspects différents. Par conséquent plus désigne l'homme religieux tout à la fois, et l'homme compatissant, ami de ses semblables : impius désigne l'impie, l'homme irréligieux et l'homme dur, insensible aux douleurs de ses frères. — UUionein, peine, châtiment, ce qui venge ou punit une faute. (Le riche par sa dureté aggrave le châtiment dû à son crime, le pauvre par ses épreuves augmente sa récompense).—Inferiùs, ici-bas.—Desnpcr, là-haut. — Unus iaspertor, un seul spectateur (qui éprouve l'un d'eux pour l'élever en gloire, et qui supporte l'autre avant de le punir).

    VI.

    VII.

    * O quanta est, etc., ô combien grande est la finesse (l'intelligence) des jugements (des châtiments) de Dieu! — Colligite concluez, hinc de là, quanta combien grande, sit est, districlio le discernement, severitqlis de la sévérité, Dei de Dieu (arguez de là avec quel discernement Dieu applique ses vengeances).

    * Vel minima, etc.; vel combiné avec un superlatif d'infériorité ou, de supériorité, abaisse ou élève celui-ci à son plus bas ou à son plus haut degré de signification; vel minima veut dire : les choses les plus petites possible; vel maxima, les choses les plus grandes qu'il soit possible d'imaginer.

    Yacantem loquacitati, se livrant à l'intempérance de la langue. — Convivantcm superflue; mot à mot: festinant, se traitant (splendidement), autrement (s'adonnant aux excès de la bonne chère).

    Construisez : culpa loquacitatis le péché de la langue, famulalur suit (accompagne), prima le premier, conmvantibus malè ceux qui se traitent avec excès. (La première suite des repas immodérés, c'est le péché de la langue; viennent ensuite les jeux sans retenue), — Scdit

    VI. Or, il arriva que le pauvre mourut. Et le riche mourut aussi.

    O combien grande est la finesse des châtiments de Dieu ! Il est dit plus haut que Lazare en cette vie ambitionnait inutilement les miettes qui tombaient de la table du riche. Maintenant le riche, au milieu de son supplice, désire ardemment que Lazare fasse tomber du bout de son doigt quelque goutte d'eau dans sa bouche. Arguons de là, avec quel discernement Dieu applique ses vengeances.

    Ce riche, en effet, refusa au pauvre tout ulcéré même les rebuts de sa table; dans l'enfer, il est réduit à convoiter ce qu'il y a au monde de plus mince en valeur. Il mendie une goutte d'eau, lui qui refusa les miettes de sa table !

    vu. Que Lazare trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il vienne me rafraîchir la langue.

    Appliquons-nous à pénétrer pourquoi le riche, au sein des flammes, demande un rafraîchissement pour sa langue. A ce riche superbe le Seigneur a reproché, non Intempérance de la langue, mais les excès de la bonne chère. Mais parce que les discours sans frein sont l'accompagnement ordinaire (les festins, la langue, qui s'adonna outre mesure aux plaisirs de la table, brûle d'un feu plus ardent aux enfers.

    La première suite des repas immodérés, c'est le péché de la langue ; viennent ensuite les jeux sans retenue. J/Ecriture sainte en témoigne : « Le peuple, dit-elle, s'assit pour manger et pour boire, et se leva pour jouer. » Mais avant que populus manducare; le latin païen aurait dit : Sedit populus ad man~ ducandum, ad bibendum, ou ut avec, le subj. — Mais remarquez populus sujet siug., et le verbe surrexerunl au pluriel. C'est que le mot peuple réveille dans l'esprit l'idée de la pluralité, l'idée d'une quantité d'individus composant le peuple, et c'est avec cette idée que s'accorde surrexerunl. — Sed priusquani ad lusum, etc.; pour rendre heureusement du latin en français, on prend ordinairement le complément de la phrase latine pour en faire le sujet de la phrase française, par exemple : mais avant que le jeu ait mis le corps en mouvement, les plaisanteries, les paroles insensées ont mis enjeu la langue.—Per justitiam rétributions ; mot à mot : par justice de rétribution (par justice distributive). On appelle ainsi cette justice qui consiste à rendre à chacun selon ses œuvres; à proportionner la peine au délit, la récompense au mérite*

    * Isla... sentmiia cette sentence (arrêt), indiget paxore a besoin de terreur (provoque, appelle la terreur), potiûs quàm plutôt que, indiget expositione elle n'a besoin d'éclaircissements.— Si qui (pour si aliqui) si vous êtes quelques-uns qui (s'il en est parmi vous qui). — Aliquid boni exterioris, quelque bien extérieur (quelques faveurs temporelles, quelques richesses). Pour bien comprendre ce passage, n'oublions pas que Dieu, auteur de la nature, comme il l'est de la grâce, récompense les qualités morales par les biens temporels; en sorte qu'il y a équation ou proportion entre la nature des vertus récompensées et la récompense. Mais tous les trésors terrestres amoncelés ne seraient pas une digne rémunération de la plus petite vertu chrétienne. Seule, la gloire céleste forme un poids équivalent au met i le des vertus inspirées par la foi. C'est pourquoi les plus justes ne sont pas les plus riches.

    Remarquons cette belle expression, ignis inopia, le feu de (l'indigence), de la pauvreté. Le propre du feu est d'ôter aux corps les souillures qu'ils ont contractées; or, la pauvreté, lorsqu'elle est (rhiélii'niiemcut acceptée, produit sur l'unie un effet analogue. i/âme \ ésisuice s'épure dans l'indigence. comme l'or dans la fournaise. — Tersit, a purifié, de lergo.

    Ergo quicumque donc qui que vnusrovrz qui, kabrtis bmr (ro.v) i/t le jeu ail mis le corps en mouvement, les plaisanteries, les paroles insensées ont mis en jeu la langue. Si donc le riche, au milieu des tourments, demande un rafraîchissement pour sa langue, c'est qu'elle fut, au milieu de la bonne chère, un fécond instrument d'iniquités, et que, par justice distributive, un feu plus cruel la torture.

    vin. Mon fils, souvenez-vous que TOUS avez reçu vos biens pendant votre vie.

    Cet arrêt, mes frères, provoque la terreur plutôt qu'il n'a besoin d'éclaircissement.

    Possesseurs des biens de ce monde, s'il en est parmi vous, tremblez, si je puis le dire, à la vue de ces faveurs temporelles; c'est là peut-être la récompense de certains de vos actes; peut-être ces honneurs, ces richesses, loin d'être un appui pour la vertu, sont tout le salaire de vos travaux.

    Toujours est-il que cette parole : « Vous avez reçu vos biens pendant votre vie, » indique que même en ce riche se trouvait quelque vertu, dont les biens de cette Vie furent la récompense.

    IX. Semblablement Lazare a reçu ses maux.

    Cette parole : « Lazare a reçu ses maux, » montre évidemment que Lazare aussi avait quelques taches à laver ; mais le feu de la pauvreté a purifié les souillures de Lazare, comme les vertus du riche ont trouvé leur récompense dans la félicité d'une vie passagère. La pauvreté, en affligeant le premier, le purifia; l'abondance, en rémunérant le second, l'a réprouvé.

    Donc, qui que vous soyez, heureux du siècle, à la pensée du bien que vous avez fait, soyez saisis d'un profond effroi, craignez que la prospérité qui vous est départie n'en suit la récompense. Et gardez-vous de mépriser les pauvres dont la conduite n'est pas en tout irréprochable; gardez-vous d'en hoc saeculo avez vous-mêmes bien dans ce siècle. (Donc qui que vous soyez, heureux du siècle). — Supcrfluilas praviiatis teimissimœ, les r M o s d'une malice Uè$-légè*c (les restes de la misère humaine.

    bona caisse reeolitis, vaille do ipsis porlimescite; neeoneessa vobis prosperilas eorumdem rciminoralio sit bonorum. Kt t'iim quostibet pauperes nounulJa repreheusibilia perpelrare oonspieilis, uoJito despicorc, nolite desperare, quia fortasse quos sui>er£luitas tenuissinue pravitatis inquinat, carninus paupertatis purgat.

    * Quærendum est il est devant être cherché (il faut chercher), quomodo comment (en quel sens), dicatur il est dit. — In sorte beatitudinis, dans lu destinée de la béatitude, dans la destinée des bienheureux, autrement (qui ont été reçus dans le sein de la béatitude). — Ita ad affticlos. Construisez : ità de môme, transire passer, ad afflietos atque positos in tormenlis vers les affligés et les placés dans les tourments, ire aller (vers eux), per misericordiam par compassion, velleque et vouloir, Uberare délivrer, eos eux, est est, mente dans le cœur, justorum des justes. (Ce passage attribue aux élus un sentiment de commisération pour les damnés ; plus bas saint Grégoire leur dénie ce même sentiment : nulla compassione moveantur ad retwobos. N'y a-t il pas contradiction? L'illustre pontife veut dire que la nature humaine étant parfaite au sein de la gloire, se sentirait le besoin de soulager les torture» désespérer, car le creuset de la pauvreté purifie peut-être ces souillures, fruit d'un reste de misère humaine.

    Entre vous et nous il y a un abîme qu'on ne peut franchir.

    Cherchons le sens de cette parole : <* Ceux qui d'ici veulent aller vers vous ne le peuvent. » Que les damnés désirent partager le sort des bienheureux, cela n'est pas douteux. Mais es élus, au sein de la félicité, dans quel sens est-il dit qu'ils désirent aller vers les victimes de l'enfer? De même que les réprouvés désirent s'associer aux prédestinés pour échapper aux tortures de leurs supplices, de même les justes, suivant l'impulsion de leur compassion naturelle, voudraient aller vers les victimes de Tenter pour les délivrer de leurs tourments.

    Mais ce désir des heureux habitants de la gloire ne peut se réaliser : l'âme des justes, en effet, bien que bonne et miséricordieuse par nature, ne peut, quoiqu'elle en ait le désir, appliquer sa compassion au sort des réprouvés, parée qu'elle est étroitement unie à l'Auteur de la justice et dominée par cette rectitude souveraine.

    Ainsi les réprouvés, enchaînés qu'ils sont par une éternité de peines, ne peuvent parvenir au sort des biVuhoureiix; réciproquement les justes ne peuvent aller vers les damnés; subjugués par la justice, du jugement de Dieu, leur compassion (naturelle) ne peut aucunement s'ébranler.

    des reprouvés, si on la considérait en soi, et abstraction faite de l'élément supérieur qui la pénètre, la domine et la régit d'une manière souveraine. Mais dans les élus, la nature humaine est étroitement unie à Dieu, elle voit à la lumière de Dieu ; même toute l'horreur du péché, la rectitude irréprochable des jugements de Dieu, elle est possédée, subjuguée par la liaison, la Justice souveraine, et c'est pourquoi la compassion, dont cette nature est capable, ne saurait s'appliquer au sort des damnés. Donc la compassion, dans les élus, est en germe, m puissance, elle n'y est pas en activité.

    En sorte que la compassion des élus n'altère en rien leur immuable et complète félicité.

    XII.

    Sed qui Dei verba despexerat, hœc audire non posse suos fratres existimabat. Unde et respondit dives : Non, pater mi; Ardenti, consumé par les flammes (ou par la soif)* — Sua pœna erudit mentem reproborum, sa peine (la peine qu'elle endure) instruit, dresse à la charité l'âme des réprouvés. — Ut en sorte que, diligant spiritalitcr ils aiment spirituellement, c'est-à-dire, dans la vue, dans l'ordre du salut. — Qui suppléez l'antécédent, (illî) eux qui, Rie ici-bas, dum diligerent peccata tandis qu'ils aimaient les péchés (eux qui, fascinés, enchantés par le péché), nec se amabant ne s'aimaient pas eux-mêmes — Quanta cumulantur, que de choses sont réunies! Remarquons meminit avec le génitif fratrum suorum (il se souvient de ses frères) ; on dirait bien encore avec l'accusatif, fratres suos, ou avec l'ablatif et la préposition, de fratribus.

    Construisez : Quippe car, ultio la punition, ei à lui (diviti riche), de paupere au sujet du pauvre, non esset perfecta ne serait pas parfaite, si non recognosceret s'il (le riche) ne reconnaissait pas, hune lui (le pauvre).

    XI. Je vous supplie, père Abraham, de l'envoyer dans la maison de mon père.

    Sans espoir pour lui-même, ce riche, que la soif consume, se tourne alors vers les parents qu'il laissa sur la terre. Car la peine qu'elle endure forme inutilement à la charité l'âme des réprouvés ; ils aiment alors spirituellement leurs proches, eux qui, fascinés ici-bas par le péché, ne s'aimaient pas eux-mêmes. Remarquons à ce propos combien de maux sont accumulés sur ce riche en proie à des ardeurs dévorantes. C'est pour son supplice que la connaissance et la mémoire lui sont conservées. Il connaît Lazare qu'il méprisa, il se souvient de ses frères dont la mort l'a séparé.

    Il manquerait quelque chose à son châtiment au sujet du pauvre, s'il ne reconnaissait celui-ci dans le séjour des récompenses. Et son supplice, au milieu des flammes, serait incomplet, s'il n'avait pas à redouter pour les siens sa cruelle destinée. Ainsi les réprouvés, pour aggraver leurs tortures, voient dans la gloire les objets de leurs mépris ; ils sont tourmentés de la damnation (possible) des objets d'une tendresse inutile \

    Il est à croire qu'avant l'exécution du jugement suprême, les pécheurs voient certains justes au sein du repos, pour que la vue de ce bonheur ajoute encore à leurs tortures. De leur côté, les justes ont constamment sous les yeux les supplices des damnés, pour que leur bonheur grandisse par le spectacle du malheur dont la miséricorde divine les a préservés.

    XII. Ils ont Moïse et les Prophètes, qu'ils les écoutent.

    Infidèle à la parole de Dieu, le riche ne jugeait pas que ses frères y seraient plus dociles. Aussi, reprenant la parole : « Mon Père, mais si quelqu'un des morts va les trouver, ils croiront, » il entend aussitôt cette lumineuse sentence ; «S'ils riècou- • Des objets d'une tendresse inutile. Le riche aimait ses proches sur la terre d'un amour purement naturel. Un élément de foi n'était pas venu se surajouter à cette affection pour la surnaturaliser, la transformer en charité, et la rendre méritoire dans l'ordre du salut. C'est donc â bon droit que cette tendresse, cette affection est dite inutile et sans valeur au point de vue surnaturel.

    X1IL

    Haec nos, etc. Construisez : Sufficiat qu'il suffise, nos nous, dixisse avoir dit, haec ces (choses), de consideratione de la considération, ipsa elle-même, rei gestœ de la chose faite. Bornons-nous à ces réflexions que nous a fournies la méditation du fait (évangélique). Solerter agite, agissez habilement (avec sagesse). — B abêtis nnne multos Lazaros, vous avez présentement beaucoup de Lazares. Lazaros est pour pauvres; c'est un nom propre mis à la place d'un nom commun. Réciproquement on emploie le nom commun pour le nom propre; on dit le Philosophe pour désigner Aristote, l'Orateur romain pour désigner Cicéron.

    * Ad implenda mandata pietatis, à remplir les devoirs de la commisération, de la charité (fraternelle). — Quotidie invenimus Lazarum, nous trouvons chaque jour Lazare (mis pour pauvre). —- Omnino, absent ni Moïse ni les Prophètes, ils ne verront pas, quand quelqu'un des morts ressusciterait. » Car qui méprise les paroles de la loi, n'accomplira pas non plus les préceptes du Rédempteur ressuscité d'entre les morts. Les prescriptions de la loi sont moins parfaites que les ordonnances du Seigneur. La loi n'impose que la dîme de nos biens, mais notre Rédempteur prescrit l'abandon du font, à qui aspire à la perfection. Elle proscrit les péchés de la chair, mais notre Rédempteur condamne même la pensée mauvaise.

    xui. Conclusion.

    Bornons-nous à ces réflexions que nous a fournies la méditation du fait évangélique. Mais vous, mes frères, instruits du bonheur de Lazare et du supplice du riche, agissez avec sagesse ; cherchez-vous, dans les pauvres, des intercesseurs pour vos fautes; procurez-vous des avocats au jour du jugement. Maintenant les Lazares abondent; ils gisent à vos portes, et ils ont besoin, quand vous êtes rassasiés, du superflu journalier de votre table.

    Les paroles du texte sacré doivent nous instruire à remplir les devoirs de la charité fraternelle. Tous le& jours, ni nous le cherchons, nous trouvons Lazare; tous les jours, sans le chercher, Lazare se montre à nous. Voilà que, sans relâche, les pauvres se présentent, ils nous supplient, eux qui deviendront alors nos intercesseurs. Certes, en toute rigueur, c'est nous qui devrions être suppliants, et pourtant nous sommes priés. Voyez si nous pouvons refuser ce qu'on nous demande, alors que les solliciteurs sont nos futurs patrons.

    Gardez-vous de laisser passer le temps propre à la miséricorde,- ne négligez pas les remèdes qui vous sont présentés. Avant le supplice, pensez au supplice. Ceux que vous voyez abjects en ce monde, alors même que leur vie ne vous paraîtrait pas sans reproche, n'allez pas les mépriser; car ces blessures, Iruncnt, en toute rigueur. — Quod pelimur-Construisez/* : videte voyez, si si, debemus nous devons, negare refuser (illud> antécédent songea tendu) cela (secundùm) quod sclon quoi, petimur nous somme?* priés.

    XIV.

    * Dissimularc remédia, négliger les remèdes (repousser les remèdes qui nous sont présentés). — Quoslibet quels qu'ils soient. Quoslibet, composé de quos, et de libet, il plaît. Ce verbe est appelé impersonnel, parce qu'il n'a jamais pour sujet un nom de personne. — Etiamsi qua pour etiamsi aliqua; on retranche ali après si, ne, nisi, cùm, nùm, etc.

    * Qnalenus a pour corrélatif hactenus ; (hactcnus) jusque là, quatenus que (en sorte que).

    Summopere, avec un très-grand soin (profondément).— Quis, cujus, etc. Construisez : Nescimus nous ignorons, quis sit quel il est, cujus meriti {sit) de quel mérite il est (nous ignorons sa moralité, son mérite).

    Constituta in habitu sanctimoniali, établie, affermie dans la vie religieuse (formée, consommée),

    Pollens virtutibus magnis éminente, distinguée par ses grandes qu'ils doivent' à leur infirmité morale, comme un remède salutaire, la pauvreté les guérit.

    S'il y a en eux de ces désordres qu'à bon droit il faut réprimer, faites-les servir, si vous voulez, à l'accroissement de vos mérites, en donnant à la fois le pain et la parole : le pain qui répare, et la parole qui amende. Vous donnerez alors deux nourritures à qui n'en demandait qu'une; en fortifiant leur corps, vous rassasiez leur âme.

    Ainsi donc, le pauvre d'une conduite répréhensible doit être averti, non méprisé. Mais si sa vie est sans reproche, il faut l'entourer d'une profonde vénération, comme un intercesseur. Mais nous en voyons une multitude; leur moralité, leur mérite, nous l'ignorons. Tous donc sont à vénérer, et vous devez vous abaisser devant tous, d'autant plus profondément quo vous ignorez sous la figure duquel le Christ est caché.

    XIV. Trait historique

    Le trait que je rapporte est bien connu de mon frère et collègue dans la prêtrise, Spéciosus, ici présent. Lorsque j'entrai au monastère, une femme d'un âge avancé, Rcdempta, consommée dans la vie religieuse, demeurait dans vertus. — Quam scio fade que je connais par la face (que je connais de vue, sed nomine, etc, (mais dont j'ignoro le nom).

    * Il faut l'entourer (le pauvre) d'une profonde vénération. Cette doctrine sublime élève les peuples chrétiens à une hauteur infinie au-dessus de l'antiquité.

    Aux yeux des païens, le pauvre était l'objet du plus profond mépris. Sans pitié comme sans remords, ils le laissaient croupir dans la plus abjecte dégradation. Tant qu'il était valide, le pauvre était considéré comme un animal plus ou moins utile suivant le degré de son aptitude ou de sa force physique. Mais devenait-il infirme, impotent; les travaux et les années l'avaient-ils épuisé de vie, on s'en délivrait comme d'un vil fardeau ; quelquefois on le jetait tout vivant dans les viviers pour engraisser des murènes (poissons); le plus souvent on le laissait se consumer lentement dans les tortures de la faim. Quel oubli de l'humanité, quelle barbarie chez ce peuple si prôné, si fanatiquement admiré ! Quelle reconnaissance ne devons-nous pas à l'Evangile de nous avoir délivrés de ces mœurs abominables! C'est l'Evangile, en effet, qui nous a donné l'intelligence du pauvre, comme s'exprime le prophète, en nous révélant sa grandeur. Ce livre céleste nous fait comprendre de quel prix sont pour l'homme coupable et déchu les souffrances, les privations, l'infirmité; et plus l'enfant d'Adam les ramasse en lui, plus il est grand, parce qu'il se rapproche davantage de l'homme des douleurs et qu'il acquiert avec le Roi du calvaire une plus parfaite ressemblance.

    Le païen, comme l'homme terrestre, n'ouvrant sur le pauvre que les yeux de la chair, n'y voyait rien que de bas, do rebutant, de méprisable. Mais le chrétien, enrichi d'un sens nouveau, de l'œil de la foi, découvre dans le pauvre le membre privilégié de Jésus-Christ ou plutôt Jésus-Christ même! Est-il étonnant dès-lors que le pauvre soit aux yeux du fidèle un être supérieur qu'il entoure dans son âme d'une profonde vénération ? On a vu des rois incliner leur majesté devant la grandeur du pauvre et le servir à genoux 1 « Eminente dignité des pauvres dans l'Eglise. » C'est l'admirable titre d'un des plus beaux sermons de liossuct.

    Quam prœdixi, que J'ai précitée (nommée déjà). — Sigilla, étant un dhninutifdcx^ua, statues, voudrait dire proprement statuettes, figurines.

    * Moksiia, maladie, infirmité. — Dcstitula officio, privée de l'usage de ses membres (percluse). — Nam ipsa ei> etc. (L'affaiblissement de ses cotte ville, près de l'église de la bienheureuse Marie toujours vierge. Elle s'était formée à l'école de cette Hérandine, éminente par ses grandes vertus, qui, suivant la tradition, menait, sur les monts Prénestes, la vie érémitique. Deux élèves s'étaient attachées à Rédeinpta; la première s'appelait Romula; quant à l'autre, elle vit encore, je la connais de vue, mais j'ignore son nom. Ces trois personnes, réunies sous le même toit, menaient une vie riche en vertus, mais pauvre des biens de ce monde.

    Or cette Romula, déjà nommée, l'emportait sur sa compagne dont j'ai parlé, par le mérite transcendant de sa vie. Elle était d'une patience admirable, d'une obéissance parfaite; religieuse observatrice du silence, elle était pleine d'ardeur pour la pratique de l'oraison continuelle. Mais souvent ceux qui sont parfaits dans l'opinion des hommes, aux yeux du suprême Ouvrier, ont encore quelques imperfections. C'est ainsi qu'un œil inexpérimenté vante comme irréprochable une statue qui n'a pas reçu la dernière main, et où le regard de l'artiste trouve encore à polir.

    Romula dont nous parlons fut frappée de cette maladie corporelle que les médecins appellent d'un mot grec paralysie ; étendue 'sur un lit durant de nombreuses années, elle était presque privée de l'usage de tous ses membres. Sa patience, au milieu de ses maux, fut cependant inaltérable; l'affaiblissement de son corps devint pour elle un accroissement de vertu, car elle se livrait à l'oraison avec d'autant plus d'ardeur, qu'elle était incapable de toute autre occupation.

    Or donc, au milieu d'une nuit, elle appela Rédempta, qui traitait ses deux élèves comme des filles ; a Mère, s'écria-t-elle, venez, mère, venez. » Aussitôt elle se leva avec son autre disciple; c'est le récit de l'une et de l'autre, et beaucoup d'autres le confirmèrent alors.

    Elles étaient arrivées près du lit de l'infirme, lorsque tout membres devint pour elle un accroissement de vertu, car elle se livrait à l'oraison avec d'autant plus d'ardeur, qu'elle était incapable de toute autre occupation.

    * Utrasque, composé de unus, alter et que pour et). Par conséquent utrasque l'une et l'autre ~ Nulriebat loco filiarum (qui les) élevait comme ses ûllcs (avec la tendresse d'une mère).—- Surrexit (elle) se leva, de mrgerc, snrgo is, surrexL sumttmn*

    Inœstimabili, indicible, inexprimable $ pcrstringeret (qu'elle) frappa vivement.

    * Cœpit de cœpi isse. Cœpit sonitus, un bruit commença. — Ac si, comme si. — Nil, syncope ou abréviation de nihilum, rien. Niliilmn «»l composé de ne et de hilum. JJilnm signifie bile, c'est-à-dire cette petite marque noire qui parait au haut de la fève de marais ; par extension Jwïtimvcul dire, un peu, un atome, un rien, ne hitum, par fusion nihilum, par syncope nil, voudra dire pas même un atome, pas même un peu, c'est-à-dire rien. — Depresserat oculos avait affaibli la vue. — Reverberabat, repoussait (la vue par i'éblouUscmcul).— Fruyrantia, un parfum,

    «Magistram, maîtresse; magister, magistra, maître, maîtresse qui enseignent. Dénomination fort ju^lr ici, piâ-qun en ical'ilô Ucdomptn à coup, au milieu de la nuit, une lumière venue du ciel remplit toute la cellule; la splendeur fut tellement éblouissante, qu'une frayeur inexprimable saisi\ les deux témoins de ce prodige et les rendit soudain immobiles de stupeur.

    En même temps, un bruit se lit oulemirc; on eût dit les pas d'une grande foule qui pour entrer secouait et poussait d'un effort commun la porte de la cellule. Elles entendaient entrer cette multitude, disaient-elles; mais l'excès de la peur et de la lumière les empêchait de rien voir; leur vue, affaiblie déjà par la frayeur, était d'ailleurs éblouie par l'éclat inouï de cette splendeur. Bientôt à la lumière se joignent les émanations d'un parfum.

    Au milieu de ces flots éblouissants de clarté, Romula, d'une voie douce, rassure Rédeinpta, qui se tient près d'elle toute tremblante : « !se craignez pas, ma mère, dit-elle, je ne vais pas mourir. » À plusieurs reprises, elle répéta cette parole rassurante, tandis que, par degrés, le resplendissement s'évanouit; mais le parfum qui lavait suivi ne cessa pas de répandre ses douces exhalaisons, le second et le troisième jour.

    La quatrième nuit, Romula appela de nouveau. La maitresse arrive près de son élève, qui demande et reçoit le viatique. Rédeinpta et son autre fille (spirituelle) étaient encore près du lit de la mourante, lorsque tout à coup, sur la voie publique, devant la porte de la cellule, deux chœurs de musiciens s'arrêtèrent; et durant la célébration de ces funérailles célestes, cette àme sainte se dégagea des liens de la chair. Elle monta vers les cieux au milieu de ce cortège, et à mesure que ces chœurs harmonieux s'éloignaient, la mélodie alla s'affaiblissant par degrés, et enfin se perdit dans le lointain avec la suavité du parfum.

    enseigne; elle initie ses deux élèves aux secrets de la vie spirituelle, et les façonne à la vie religieuse.— Vialimm, le viatique, c'est-à-dire l'Eucharistie que le chrétien r i ç o i, sur le point de mourir, pour se fortifier dans le formidable passage du temps à l'éternité. Inutile de dire que ce mot, dans cette acception, appartient exclusivement à la langue chrétienne. Dans sa signification primitive, Il veut dire : secours, provisions pour un voyage. Mais en empruntant ce mot à la langue païenne, et lui donnant le sens nouveau que nous venons d'exposer, l'Eglise ne l'a pas dépouillé entièrement de son sens originel. Jémia-ChrlBt dans ce sens est notre viatique, c'est-à-dire, il est notre secours, notre soutien, uotre alixnt'iit, initie donc dans le pèlerinage de la vie.

    Quamdiu, aussi longtemps que, a pour corrélatif tamdiu, antécédent ordinairement supprimé, — Sterquilinio, boue (cette perle de Dieu était enfouie dans la boue).

    Margarita posita in omamcnlo, etc. La perle... est entrée dans la parure du Roi.... Le prédicateur suit fidèlement sa belle métaphore, et la couronne de la manière la plus heureuse et la plus brillante. On ne sait vraiment ce qu'on doit le plus admirer dans ce passage : l'élégance, la grâce, l'éclat de la pensée, le disputent à la richesse, au coloris, à l'harmonie du style Qui pourrait s'étonner d'ailleurs de trouver de l'oreille à l'illustre symphoniastc que ses mélodies seules suffiraient pour immortaliser ?

    * O vos qui, etc. O vous qui, etc.-. Apostrophe vive, animée, d'une éloquence pressante et incisive... On l'a dit avec raison : l'éloquence est le son que rend une âme passionnée. Or, L'âme de saint Grégoire était brûlante de charité, elle était i-a^ionuée de la passion la plus'grande et la plus noble qui peut remplir h cœur humain. De là ces paroles vives, chaudes, ardente*, qui surtout comme dos trait-* enflammé* <!c la poitrine do. l'orateur ; de là ces laouvcmont-* entraînants q»il subjuguaient «ou auditoire.... On comprend aussi quo l'éloquence de saint Grégoire émanée d'une source si élevée (l'amour de Dieu), et roulant sur les objets les plus graves et U»s plus important!?, a un caractère de grandeur incomparable. L'éloquence chrétienne surpasse l'éloquence païenne de toute la hauteur du ciel au-dessus de la terre. Celle-ci discute les intérêts du temps, celle-là traite des intérêts de l'éternité ; l'une s'occupe des choses Durant sa vie terrestre, qui donc l'entoura d'honneur? Dédaignée de tous, pour tous elle fut un objet de mépris. Qui eût voulu l'aborder, qui eût daigné la visiter? Mais dans cette boue était enfouie une perle de Dieu. J'appelle boue la corruptibilité de ce corps, j'appelle boue l'abjection de la pauvreté.

    Retirée de la boue qui la recouvrait, cette perle est entrée dans la parure du roi des cieux, elle brille déjà dans la cour céleste, elle resplendit au milieu des pierreries étincelantes du diadème éternel.

    O vous qui, en ce monde, vous croyez riches, ou qui l'êtes en effet, comparez, si vous le pouvez, A^OS fausses richesses avec les richesses véritables de Romula ; vous perdrez, vous, tous ces biens que vous possédez dans le pèlerinage do celte vie; elle qui ne s'inquiéta jamais des provisions du voyage, au terme a trouvé tous les biens. La vie vous sourit, à vous, et vous craignez la mort comme un malheur; elle a subi la vie comme une épreuve, et désiré la mort comme un bonheur. Vous recherchez, vous, les hommages éphémères des hommes; elle, objet de mépris pour les hommes, est entrée dans la société des anges.

    caduques et corruptibles, l'autre a pour objet les choses incorruptibles et impérissables

    « Salut Grégoire excelle dans l'art de donner du relief à ses pensées par l'emploi des contrastes; en voici un exemple entre mille : Margarita in sterquilinio, une perle dans la boue ! belle antithèse aussi remarquable pur sa justesse que par son énergie.

    D'abord, l'orateur appelle boue cette chair corruptible où l'Ame est comme enfouie, cette chair qui "bientôt doit se résoudre en poussière, et devenir un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue, comme parle Bossuet traduisant Tertullien. Quoi de plus vrai, de plus admirablement expressif?

    D'autre part, la perle par son éclat, son replcndisscmcnt, peint avec autant de vivacité que de naturel l'Ame de Homula, cette unie toute rayonnante de vertus, tout à la vie do sainteté.

    Mais ce n'est pas tout: saint Grégoire voit encore une perle enfouie dans la boue, dans l'abjection de la pauvreté. Un effet, au regard de l'homme charnel, quoi de plus vil, quoi de plus méprisable que la pauvreté! Mais aux yeux de la foi, quoi de plus éminent de plus vénérable (il s'agit de la pauvreté résignée, vertueuse) ! la perle, pour nous d'un si haut prix, nous donne à peine une idée de la grandeur du pauvre. Plus son indigence est complète, plus il se rapproche de la grandeur par excellence, du Dieu qui n'avait pas où reposer sa tète.

    IIB. HUMILIA HABITA A D POPVJLUM m B A S I L Î C A S A K C T O R U » J O À N X I S KT TERTIA D O X I N I C A POST

    jEstiviun tempus, quod corpori meo valdè contrarium est, loqui me de expositione Evangeli longâ morà interveniente prohibitif. Sed numquid quialingua lacuil, ardere charitas cessavil ?

    Sol cum nube tegitur*, non videtur in terra, ettamenjstrdet * Mattb. xxv, 45.

    Jacenii porrigitis, etc.... Cette belle pensée de saint Grégoire rappelle ce beau mot de saint Pierre Damien : t La main du pauvre est le coffre-fort de Dieu sur la terre: * Gazophylacium Dei manus pauperis.

    * La basilique des saints Jean et Paul est située sur le mont Célius. Les glorieux martyrs qui lui ont donné leurs noms étaient frères, d'une famille illustre, grands officiers du palais de Constantin. Fidèles à leur foi, ils résistèrent aux promesses et aux menaces de Julien l'Apostat, qui le.- fit mettre à mort dans leur propre palais, transformé en la basilique vénérable qui porte leurs noms. On lit encore sur le pavé de l'église ces mots :

    I.OGU8 MARTYKlt S P. JOANNIS ET PAUL I, IN.EDIBOS l'ItOPRUS. Leur martyre eut lieu le 20 juin de l'an 372. * De rjrposilionr Iii:angelii du récit de TKvangilp.— Longâ mord mlerveiiiente; mo\.i\ mot: un long temps intervenant, c'est-à-dire, tout sOuipleiiituii, longtemps. « \iibe teyitur, etc.. Comparaison frappante de beauté et de justr.snc; elle est d'ailleurs rendue dans le texte avec un rare bonheur d'expressions.... Tous les écrits de saint Grégoire sont émaillcs de cci

    Apprenez donc, mes frères, à mépriser Unit bien ] uni stable, â dédaigner huit honneur passager., à aimer la gloire éternelle. Honorez les pauvres; vous voyez le siècle, s^irrHanf. à l'extérieur, en faire l'objet de ses rebuts. Regardez-!au fond comme les amis de Dieu. Pesez cette parole de la Vérité même : Toutes l?$ fois que vous avez fait du bien à un des moindres de mes frères que voici, c'est à moi-même que vous l'avez fait. Que tardez-vous à donner, alors (pie remis au pauvre gisant sur la terre, votre don est offert au roi qui règne dans le ciel. Mais qu'il vous dise au cœur ces choses, le Dieu tout-puissant qui vit et règne avec le Père dans l'unité du Saint-Esprit, Dieu, dans tous les siècles des siècles.

    Ainsi soit-il.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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