Traité de l'amour de Dieu · Saint François de Sales
Livre I
Chapitre II : Comme la volonté gouverne diversement les puissances de l'ame
Le pere de famille conduict sa femme, ses enfans et ses serviteurs, par ses ordonnances et commandemens, ausquels ils sont obligez d’obeyr, bien qu’ils puissent ne le faire pas : que s'il a des serfs et esclaves, il les gouverne par la force, à laquelle ils n’ont nul pouvoir de contredire ; mais ses chevaux, ses bœufs, ses mulets, il les manie par industrie, les liant, bridant, picquant, enfermant, laschant.
Certes, la volonté gouverne la faculté de nostre mouvement exterieur comme un serf ou esclave; car, sinon qu'au dehors quelque chose l’empesche, jamais elle ne manque d’obeyr. Nous ouvrons et fermons la bouche, mouvons la langue, les mains, les pieds, les yeux, et toutes les parties esquelles la puissance de ce mouvement se treuve, sans résistance, à nostre gré, et selon nostre volonté.
Mais quant à nos sens, et à la faculté de nourrir, croistre et produire, nous ne les pouvons pas gouverner si aysement; ains il nous y faut employer l’industrie et l’art. Si l’on appelle un esclave, il vient; si on luy dit qu’il arreste, il arreste; mais il ne faut pas attendre cette obeyssance d’un esprevier ou faucon : qui le veut faire revenir, il luy faut monstrer le leurre; qui le veut accoiser1, il luÿ faut mettre le chapperon. On dit à un valet : Tournez à gauche ou à droicte, et il le fait; mais pour faire ainsi tourner ua cheval, il se faut servir de sa bride. Il ne faut pas, Theotime, commander à nos yeux de ne voir pas, ny à nos oreilles de n’oüyr pas, ny à nos mains de ne toucher pas, ny à nostre estomach de ne digerer pas, ny à nos corps de ne croistre pas ou de ne produire pas : car toutes ces facultez n’ont nulle intelligence, et partant sont incapables d’obeyssance. Nul ne peut adjouster une coudée à sa stature. Rachel vouloit, et ne pouvoit concevoir. Nous mangeons souvent sans estre nourris ny prendre croissance. Qui veut chevir (1) de ses facultez, il faut user d’industrie. Le medecin, traittant un enfant au berceau, ne luy commande chose quelconque, mais il ordonne bien à la nourrice qu’elle luy fasse telle et telle chose; ou bien q.uelquesfois il ordonne qu’elle mange telle ou telle viande, qu’elle prenne tel medicament, dont la qualité se respandant dans le laict, et le laict dans le corps du petit enfant, la volonté du medecin reüssit en ce petit malade, qui n’a pas seulement le pouvoir d’y penser. 11 ne faut pas certes faire les ordonnances d’abstinence, sobriété, continence, à l’estomach, au gosier, au ventre; mais il faut commander aux mains de ne pouvoir fournir à la bouche les viandes et breuvages, qu’en telle et telle mesure. Il faut oster ou donner à la faculté qui produit les objecls et subjets, et les alimens qui la fortifient, selon que la raison le requiert. Il faut divertir les yeux, ou les couvrir de leur chapperon naturel et les fermer, si on veut qu’ils ne voyent pas; et avec ces artifices on les réduira au poinct que la volonté desire. C’est ainsi, Theotime, que Nostre-Seigneur enseigne, qu’il y a des eunuques qui sont tels pour le royaume des cieux, c'est-à-dire, qui ne sont pas eunuques d’impuissance naturelle, mais par l’industrie, de laquelle leur volonté se sert, pour les retenir dans la saincte continence. C’est sottise de commander à un cheval qu’il ne s’engraisse pas, qu’il ne croisse pas, qu’il ne regimbe pas; si vous desirez tout cela, levez-luy le râtelier : il ne luy faut pas commander, il le faut gourmander pour le dompter.
Oüy mesme, la volonté a du pouvoir sur l’entendement et sur la memoire; car, de plusieurs choses que l’entendement peut entendre, ou desquelles la memoire se peut ressouvenir, la volonté determine celles ausquelles elle veut que ses facultez â’ap-r pliquent, ou desquelles elle veut qu’elles se divertissent. Il est vray qu’elle ne les peut pas manier, ny ranger si absolument, comme elle fait les mains, les pieds, ou la langue, à raison des H) Venir à cher, venir à bout.
facilitez sensitives, et notamment de la phantaysie, qui n’obeyssent pas d’une obeyssance prompte et infaillible à la volonté, et desquelles puissances sensitives, la memoire-et l’entendement ont besoin pour operer; mais toutesfois la volonté les remue, les employe et applique selon qu’il luy plaist, bien que non pas si fermement et invariablement, que la phantaysie variante et volage ne les divertisse maintesfois, les distrayant ailleurs ; de sorte que, comme FApostre s’escrie : Je fay, non le bien que je veux, mais le mal que je hay (Rom. 7) : aussi nous sommes souvent contraints de nous plaindre, de quoy nous pensons, non le bien que nous aymons, mais le mal que nous hayssons.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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