Sur les usures en général et sur les contrats usuraires · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre II : De la matière propre de l'usure, de ses espèces et de ses modes
De la matière propre de l'usure, de ses espèces et de ses modes.
Passant maintenant à l’acception de l’usure, qui signifie surabondance ou accroissement des choses corporelles ou temporelles, nous allons dire quelle est d’abord sa matière propre, quelles sont ses espèces et ses modes. Nous trouvons sa matière propre déterminée, suivant les auteurs, par trois conditions : parce que toute chose qui tombe dans l’usage de l’homme et se détermine par le nombre, le poids et la mesure, est proprement et par soi matière de l’usure. On l’expose ainsi. On a déjà dit que le mot usure, dans le sens où les docteurs sacrés la condamnent, signifie surabondance ou accroissement provenant de l’usage d’une chose quelconque. C’est pourquoi la surabondance étant quelque chose d’extréme, par rapport à une chose juste et égale, exprimé dans les mœurs, il faut que l’égal et le juste dans les mœurs soit déterminé dans les choses d’où provient la surabondance appelée usure. En effet, si les choses dont l’usage produit la surabondance condamnable n’étoient pas déterminées par rapport au juste et à l’égal, la surabondance elle-même ne pourroit pas non plus être déterminée sous ce rapport. Or les choses qui tombent dans l’usage de l’homme ne peuvent se déterminer par rapport au juste et au licite, que suivant ce que nous avons dit, savoir, suivant le nombre par lequel l’égal et l’inégal sont généralement déterminés dans toutes les choses qui se distinguent par un nombre distinct; suivant la mesure par laquelle l'égal et l’inégal sont généralement déterminés dans les choses continues, en tant qu’elles passent dans l’usage de l’homme, comme le blé, le vin, l’huile, et autres choses semblables; troisièmement, suivant le poids par lequel l’égal et l’inégal sont déterminés dans les autres choses qui ne peuvent pas être égalisées et divisées avec promptitude, tels principalement les métaux. C’est uniquement par ces moyens, ni plus ni moins, qu’on peut opérer une détermination juste à l’égard des choses qui tombent dans l’usage de l’homme, parce qu’une chose de ce genre est distincte et distinguée d’elle-même, ou elle ne l’est pas; si elle est distincte, comme en toutes les choses distinctes la première manière de distinction est le nombre, il faut nécessairement se servir de l’égalité des nombres pour déterminer l’égalité des choses en tant que distinctes. Par exemple : si nous voulons déterminer l’égalité entre maison et lit, qui sont des choses distinctes et séparées, il faut mettre dans un certain nombre l’estimation de ces deux choses. S’il y a cinq maisons et un lit, on opérera l’égalité en ajoutant cinq lits aux cinq maisons. Car cinq et cinq sont égaux, et il en est ainsi pour toutes les choses séparées et distinctes d’elles-mêmes. Mais si les choses ne sont pas distinctes, elles ne peuvent être distinguées et déterminées sous le rapport de l’égalité que de deux manières, ou par une certaine mesure déterminée, comme lorsqu’une chose a une quantité divisible et palpable par elle-même, tels que des champs, du drap et les fruits de la terre ; ou par un poids égal, comme lorsqu’une chose n’est pas facilement divisible, et que toute sa bonté se considère à raison de son poids, tels que l’airain, le fer, l’étain, l’or et l’argent. Par conséquent, comme la surabondance que les auteurs appellent usure, dit l’extrême par rapport à l’égalité dans les choses qui tombent dans l’usage de l’homme, la matière de l’usure doit être connue et déterminée par ces trois choses, parce que dans la matière les extrêmes communiquent avec les moyens. On voit par là que ce n’est pas seulement l'argent ou la monnoie qui est appelée matière de l’usure, ce sont aussi toutes les choses déterihinables par le nombre, le poids, la mesure qui tombent dans l’usage de l’homme. C’est pour cela qu’il est dit dans l’Ecriture, XXIII, du Deutéronome ; «. Vous ne prêterez à n in nt, ad æquiiatem determiriari : quia aut per mensuram aliquam determinatam omnis res talis aut est distincta et discreta sicut quando res habet quantitatem per se adinvicem, aut non. divisibilem et tractabilem, sicut agri, panai Si sit discreta, cum omninm discrctorum et fructus terræ, aut per pondus æquale, prima ratio discretionis sit num erus, tune sicut quando res non est facile divisibilis, necessario secundum æquitatem quæ per et tota ejus bonitas consideratur in ratione numéros demonstralur, oportet ipsas resin sui ponderis, ut sunt æs, ferrum, staunum, quantum sunt discretæ, æquitate determ i- aurum et argentum. Et ideo, quia supernari. Verbi gratia. Si volumus æquitatem de- abundantia quam vocant auctores usuram, terminare inter domum et lectum, quæ sunt extremum dicit respectu æquitatis in rébus res distinctæ et discretæ, oportet quod in ali- venienlibus ad usum hominis, oportet quod quo numéro ponamus æstimationem utrins materia usuræ per hæc tria prædicta cogque. Et si sint dnmus quinque, et lectus noscatur et determ inetur, quia extrema unus, tune æquitas erit, si quinque lecti communicant in materia cum mediis. Et addantur donûbus quinque. Quinque enim ex hoc apparet, quod non tantum pecuniæ, cum quinque æqualia sunt, et sic fjest in sive nummismata dicuntur materiam usuomnibus rebus a se invicem distinetîs et ræ, sed etiam omnes res quæ numéro, divisis. Si autem res sint indistinctæ, jam pondéré et mensura determinari possunt, non possunt distingui et determinari ad et in usu hominis veninnt : propter quod æqualitatem, nisi duobus m odis, scilicet dicit Scriptura, Deut.j XXIII : « Non fœusure à votre frère ni de l’argent, ni du grain, ni quelque autre chose que ce soit. »
Il y a deux espèces de l’usure corporelle légale, l’une appelée communément usure du sort, qui a lieu lorsqu’on cherche un certain profit dans son prêt à cause de la chance; l’autre appelée intérêt de l’intérêt, qui est dite justement profit malhonnête, et qui rend un homme infâme. Elle s’appelle intérêt de l’intérêt, parce que les profits usuraires produits par le sort produisent d’autres intérêts dans la proportion de ce qu’a produit le sort. Il y a aussi deux modes d’usures, les uns condamnés par le droit, savoir l’usure appelée centesima, qui ne faisoit qu’égaler le sort dans une année ; l’autre appelée enviola, du mot emi, qui est le moyen, et olon, qui est toute l’année, parce qu’elle ne produisoit pendant toute l’année que la moitié du sort. Il en est question, XLVII' dist., cap. Quoniam multa. On voit donc clairement d’après cela en quelle matière se produit l’usure, et quelles sont ses espèces ou modes suivant les auteurs.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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