Sur la perfection de la vie spirituelle · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre I : Que la perfection de la vie spirituelle se prend simplement suivant la charité
Que la perfection de la vie spirituelle se prend simplement suivant la
charité.
Il nous faut donc considérer d’abord que le parfait se dit de plusieurs manières. On dit en effet d’une chose, qu’elle est parfaite en soi, simpliciter, ou qu’elle l’est relativement, secundum quid. Cette chose est parfaite en soi, simpliciter, qui atteint sa fin, ce qui lui convient d’après sa propre manière d’être. Mais on dit d’une chose, qu’elle est parfaite relativement, secundum quid, si elle atteint la fin de quelques-unes des choses qui accompagnent sa propre manière d’être. Ainsi on dit d’un animal, qu’il est simplement, simpliciter, parfait, lorsqu’il atteint ce but d’une manière telle qu’il ne lui manque rien des choses nécessaires à l’intégrité de la vie animale; comme par exemple, s’il ne lui manque rien dans le nombre et la disposition des membres, dans la grandeur qui convient au corps, et dans les forces qui rendent parfaites les opérations de la vie animale. Mais on peut dire d’un animal qu’il est parfait relativement, secundum quid, s’il est parfait dans une qualité concomitante quelconque ; comme s’il est parfait en blancheur ou en odeur et autres choses de ce genre.
Ainsi donc, de même dans la vie spirituelle, on dit d’un homme qu’il est parfait simplement, simpliciter, à cause de ce en quoi consiste surtout la vie spirituelle; on peut le dire parfait relativement, secundum quid, par rapport à une des choses, quelle qu’elle soit, qui se rattache à la vie spirituelle. Mais la vie spirituelle consiste surtout dans la charité ; celui qui ne la possède pas est tenu pour n ’être rien spirituellement; ce qui fait dire à l’Apôtre, I. Cor. ch. XIII : « Quand j’aurois le don de prophétie, ou que je pénétrerois tous les mystères, et que j’aurois une parfaite science de toutes choses, quand j’aurois toute la foi possible, jusqu’à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. » Le bienheureux Apôtre Jean affirme lui aussi que toute la vie spirituelle consiste dans l’amour, lorsqu’il dit, Ire Ep. ch. III : « Nous savons que, parce que nous aimons nos frères, nous sommes transportés de la mort à la vie. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. » Celui-là est donc parfait simplement, simpliciter, dans la vie spirituelle, qui a la charité parfaite. Mais on peut le dire parfait relativement, secundum quid, par rapport à chacune des choses qui se rattachent à la vie spirituelle ; ce qui peut se démontrer d’une manière évidente d’après les paroles de l’Ecriture. L’Apôtre en effet, dans l’Epître aux Colossiens, ch. III, attribue surtout la perfection à la charité; car après avoir énuméré plusieurs vertus, telles que la miséricorde, la bonté, l’humilité, il ajoute aussitôt, «par-dessus toutes ces choses, il faut avoir la charité qui est le lien de la perfection. »
Mais on dit encore de quelques hommes qu’ils sont parfaits suivant, secundum, la connoissance de l’intellect. L’Apôtre dit, Ire Ep. aux Cor., ch. XIV : « Soyez enfants pour être sans malice, et soyez sages comme des hommes faits. » Il dit ailleurs dans la même Epître : « Mais soyez parfaits dans le même sens et dans la même science ; » bien que, cependant, ainsi qu’il a été dit plus haut, quelque grande et parfaite que soit la science de quelqu’un, s’il n’a pas la charité, on doit juger qu’il n’est rien. On peut aussi dire de la même manière que quelqu’un a une patience parfaite; patience qui, suivant saint Jacques, doit être parfaite dans ses œuvres. On peut en dire autant des autres vertus. Cela ne doit pas paroître étonnant, parce qu’on dit aussi que quelqu’un est parfait dans le mal, ainsi on dit que quelqu’un est un voleur ou un larron parfait ; l’Ecriture se sert même quelquefois de cette locumontes transferam, charitatem autem non charitatem habete quae est vinculum perhabuero, nihil sum. » Beatus etiam Joan-, » sed et secundum intellectus nes Apostolus totam vitam spiritualem in cognitionem aliqui dicuntur esse perfecti. dilectione consistera asserit, dicens I. Joan., Dicit enim Apostolus I. ad Corinth XIV : III : « Nos scimus, quoniam translati su- « Malitia parvuli estote, sensibus auterfi mus de morte ad vitam, quoniam diligi- perfecti, » et alibi in eadem epistola : « Sit is mus fratres. Qui non diligit, manet in autem perfecti in eodem sensu, et in eamorte. » Simpliciter ergo in spirituali vita dem scientia, » cum tam en sicut dictum est, perfectus est, qui est in charitate perfec- quantum cunque aliquis habeat perfectam tus. Secundum quid autem perfectus dici scientiam sine ch arita te, nihil esse judicepotest, secundum quodcunque, quod spirituali. Sic etiam et perfectus aliquis dici potuaÜvitæ a d ju n g itur, quod evidenter ex test secundum patientiam, quæ opus p erverbisSacræ Scripturæ ostendi potest. Apos fectum habet, ut dicit Jacobus, et secuntolus enim ad Colos., III, perfectionem dum quascunque alias ^virtutes : nec deprincipaliter cbaritati attribuit : enum era- bet hoc mirum videri, quia etiam in matis enim multis virtutibus, scilicet miseri- lis aliquis dicitur esse pe rfe ctu s, sicut cordia, beuignitate, et hum ilitate, etc-, dicitur aliquis perfectus, fur aut latro, iterum subdit : « Super omnia autem hæc, et hoc etiam modo loquenti interdum tion. On lit en effet dans Isaïe, ch. XXXII : « Le cœur de l’insensé commet l’iniquité pour rendre sa dissimulation parfaite.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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