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    Sur la nature du verbe de l'intellect · Saint Thomas d'Aquin

    Sur la nature du verbe de l'intellect

    Comme de nombreuses objections et des difficultés de détail m’ont souvent embarrassé touchant la nature du verbe de l’intellect, sans l’intelligence duquel on ne voit pas bien exprimée, dans l’homme, l’image de la Trinité, j ’ai eu l’idée d’expliquer sommairement sa nature, et de montrer les objections qu’on peut faire. Il faut savoir d’abord que le verbe a, dans sa nature, un rapport plus parfait avec la chose exprimée par le verbe, qu’avec celui qui parle, quoiqu’il soit en lui

    OPUSCULUM XIV

    comme dans un sujet. Car chaque chose tient sa nature de celui par lequel il est spécifié et de ce qu’il tient son nom, l’espèce étant toute la nature de la chose. Or le verbe est spécifié par l’objet qui est nommé, et non par celui qui le nomme, à moins qu’il se nomme lui-même. Comme le mot pierre diffère du mot âne, le verbe exprimé par plusieurs sur le même objet est le même en espèce. La raison en est, qu’un effet quelconque a plus de rapport avec le principe moteur de l’action, qu’avec l’agent lui-même avec lequel il est assimilé à raison du principe, parce que c’est ce qui est communiqué à l’effet par l’action de celui qui agit. Mais la ressemblance de l’objet nommé est le principe qui fait le Verbe de Dieu, qui lui est aussi communiqué dans le verbe par celui qui le profère.

    C’est pourquoi le verbe lui-même est appelé quelquefois l’image de l’objet, quelquefois le verbe de l’objet, toutes les fois que cette image est exprimée, soit dans l’imagination, comme l’image de Carthage est le verbe de Carthage, d’après saint Augustin, soit dans notre intellect, lorsqu’il renferme la raison parfaite du verbe, qui convient à l’image. Car la raison du verbe n ’est pas exprimée par les paroles qui ne font que peindre les objets de notre imagination. Car ce que les paroles renferment de pure imagination, n’est pas l’expression de la raison du verbe. En effet, autre chose est l’image de l’idée elle-même, et autre chose le terme qui l’exprime. Le sens l’exprime et l’imagination la figure, puisque, d’après Platon, troisième livre de l’âme, l’imagination est une impression qu’un fait nous transmet par les sens. Or il n’y a rien, dans l’intellect, au-dessus de l’idée qu’il se fait lui-même par sa propre opération; aussi l’idée qu’il se fait à lui-même ne diffère pas de l’image qu’il s’en retrace ; de même qu’en Dieu, ce que le Père conçoit ne diffère en rien de l’expression qu’il en formule. Mais il y a encore un autre défaut dans in dicente sit, ut in subjecto. Unumquod- quandoque vero verbum rei, ubicumque que enim ab illo naturam sortitur à quo î.ila similitudo exprimitur sive in parte speciem accipit et nomen sortitur, cum im aginativa, sicut phantasma Carthaginis species sit tota natura rei. Verbum autem est verbum Carthaginis, secundum Augusspeciem accipit à re dicta, et non dicente, tin u m, sive in intellectu nostro, ubi pernisi forte quando dicit se. Sicut verbum fecta ratio verbi invenitur, quod ad im alapidis differt specie h verbo asini, verbum ginem pertinet. In verbis enim quæ imaetiam dictum à diversis de eadem re, idem ginativa ü u n t, non est ratio verbi expressa. specie est. Et hujus ratio est, quia effectus Aliud namque est in ea unde similitudo quilibet magis convenit cum principio quo ex p rim itur, et aliud in quo term inatur. agens agit, quam cum agente cui solum E xprimitur enim à sensu, et term inatur assimilatur ratione ipsius principii ; hoc in ipsa phantasia, cum phantasia sit motus enim est quod com m unicator effectui per factus à sensu secundum actum, secundum actionem agentis. Similitudo autem rei Philosophum in III. De anima. Sed supra dictæ est principium quo verbum Dei effi- intellectum nihil est, in quo ab ipso aliquid citurj quæ etiam in verbo reperitur à di­ exprimatur : et ideo non est aliud quod cente sibi communicata : et ideo ipsum exprimit ab eo in quo ex primitur, sicut verbum quandoque dicitur similitudo rei, nec in Deo aliud est Pater exprim ens, et notre intellect, car autre est l’idée, autre est l’image qui la rend. Ce qui n’est point en Dieu; car le Verbe de Dieu est Dieu, tandis que notre intellect n ’est pas son verbe, et ce n’est pas son expression qui est la cause prochaine du verbe. Or, notre verbe, à nous, vient de la connoissance d’une chose qui est dans notre mémoire, qui n ’est autre, en ce cas, que la faculté d’impression de recevoir de notre ame, dans laquelle elle existe, comme le dit saint Augustin, quoiqu'elle ne distingue pas cette opération, mais où elle aperçoit les choses qui lui viennent du dehors. La première notion du verbe a donc lieu lorsque notre intellect reçoit de la mémoire ce qu’elle lui offre, sans s’appliquer tout ce qu’elle possède, mais recevant l’image de l’objet qu’il conçoit et qui devient alors semblable à ce que lui représente la mémoire. C’est pourquoi ce qui représente l’intellect reçoit quelquefois le nom de verbe de la mémoire, mais il n’a pas encore la raison parfaite du verbe ; ce qui aurait lieu, cependant, s’il recevoit son impression seulement de la mémoire. Mais comme la mémoire n’est point un acte, mais la localisatiun d’un acte, elle se tient seulement comme toujours prête à se livrer à celui qui lui demande : notre intellect la reçoit selon son degré de discernement, aussi il n’a pas encore la parfaite raison du verbe. Mais dans les personnes divines, le Père, à qui correspond la mémoire, dans la raison de l’ordre, engendre parfaitement, parce que ce qu’a le Père n’est pas seulement comme en nous la mémoire, mais il est le suppôt complet à qui appartient, l’action, c’est pourquoi il engendre le Fils.

    Car dans cette génération, on ne suppose pas un sujet qui reçoit et un objet qui est reçu ; comme en nous l’intellect prend de la mémoire et précède la génération. Mais là, le Fils est engendré par le Père, comme si tout notre intellect dépendoit de notre mémoire, au lieu d’être telle ou telle image. Comme notre intellect est fait naturellement de certaine façon pour agir, et que le terme de toute action est son objet, et que son objet est une quiddité quelconque qui lui donne sa forme, qui n'est pas le principe de son œuvre ou de son action, si ce n’est en raison de ce qui le spécifie, l’objet n’est pas dans l’ame impressionnée par sa forme, puisque l’objet, de sa nature, est hors de l’ame. Or l’action de l’ame n’est pas hors d’elle, parce que l’intelligence est un mouvement de l’ame, tant par la forme de l’objet qui lui retrace telle nature, que par la nature de l’intellect dont l'action n ’est pas en dehors d’elle. Mais la première action spécifique est la formation de son objet, après quoi elle comprend ; mais il produit simultanément et en même temps qu’il est formé; il comprend, parce que ce ne sont pas là des mouvements de la puissance à l’acte, parce que déjà l’intellect s’est spécifié dans un acte, mais le passage parfait d’un acte à un autre qui n ’exige aucune espèce de mouvement. Et parce que, ainsi que nous l’avons dit, cet objet est formé dans l’ame même, et non hors d’elle, il est dans l’ame comme dans son sujet; car il est l’image d’une chose extérieure. Mais étant dans l’ame comme dans son sujet, il est en elle comme une faculté, et il a la raison parfaite de propriété, quand il est uni à l’acte. Car sa nature se perfectionne par la lumière naturelle de l’intellect, en revêtant une forme intelligible, dans les attributs sous lesquels on le comprend. En effet, cette lumière naturelle que l’intellect reçoit dans la mesure du possible, avec sa forme, par le fait d’un agent, revêt telle apparence par le moyen de l'intellect ainsi éclairé, lors de la formation de l’objet, et s’unit à lui, et il contient alors sa pleine raison du verbe, lorsqu’il fait comprendre sa nature. Comme dans le principe de l’action l’intellect et l’idée ne diffèrent point, mais l’intellect et l’idée conçue ne font qu’un, de même à la fin il n’y aplus que l’image parfaite, fo r ­ mu lé e et exprimée par l’intellect, et tout ceci est le verbe proféré et toute l’expression de l’objet désigné, et tout le verbe dans lequel il est rendu, de même quel ’ in tet le ct principal, p a r c e q u e l ’ o b je t n’e3t c o n ç u q u e d a n s l u i. Car il est comme un miroir, dans lequel les traces de l’objet sont reconnues, mais qui ne dépasse pas le tableau qui le re ­ p ré sen te. C a r c ’ e s t p a r u n e ffe t île l a n a t u r e q u ’ o n a p e r ç o it une im a g e d a n s l’in tet le ct : o r la nature ne dit rien de plus qu’il ne faut ; et c’est pour ­ q u o i i l n e d é p a s s e p a s cette image, c’est-à-dire ce qui est représenté en lui. Le verbe du cœur est donc le dern ie r que P in tet le c t p u is se former en lui. Le terme île l ’ in te llig e n c e e s t e n e ffe t ce qui représente la nature de l’objet, parce qu’elle est l’image d e l ’ o b je t. L ’ in tet le c t a d o n c a u s s i la raison de l’objet : en sorte que, comme l’expression est essentielle à l ’in tet le ct qui se manifeste, a in si ce verbe lui-même est l’effet de l’acte de l’intellect, qui est la forme de l’objet et son expression.

    Mais on trouve en ceci une certaine différence, c a r c e q u i e s t c o n ç u p e u t ê t r e d a n s l ’ in tet le c t e t y d e m e u r e r. Il peut être dans l ’ in tet le ct bien q u ’ i l n e s o it pas conçu dans le fait ; l ’ e x p r e s s io n p e u t être pro ­ f é r é e, m a is n e p e u t d u r e r e n ta n t q u ’ e x p r e s s io n, s i c e n ’ e s t d a n s l ’ in ­ stan t m ê m e o ù et le est proférée ; c e q u i f a i t q u e l ’ e x p r e s s io n de l’objet p e u t r e s t e r d a n s l ’ i n t e l l e c t, en puissance. Car je dis qu’il est rendu sensible, c e p e n d a n t l ’ e x p r e s s io n reste in a p e r ç u e d a n s l ’ a c te de l’intelligence q u i a p e r ç o it un objet. Ce qui fait que le v e r b e n ’ e s t p a s e n d e h o rs del ’in le ll i g e u c e d a n s l ’ a c te qui le saisit, m a lg r é q u e l ’in tet le ct puisse rester seu le m e n t à l ’ é ta t de pu is sance. Cette faculté n ’ e s t p o in t seu le m e n t ici une puissance de mémoire q u i p r é c è d e l’intellect, bien II.

    toute idée est complétée par ses conséquences, aussi la perfection de l’objet consiste dans la faculté de l’intellect, comme nous l’avons dit, et en cela réside la perfection de la première exposition du verbe.

    On peut voir par là ce qui manque en nous pour représenter la filiation du Verbe dans les personnes divines, parce que notre intelligence n ’est pas issue de notre mémoire, d’où elle tire pourtant sou principe et la raison de son action ; et si elle étoit entièrement produite par la mémoire, elle seroit elle-même le verbe de sa mémoire ; ce qui fait qu’elle ne s’exprimeroit pas et ne rediroit pas ce qui est dicté et exprimé par la mémoire, parce que autrement son verbe seroit faux, et elle s’exprimeroit : comme le Verbe, dans les personnes divines, ne se nomme pas en engendrant et en exprim ant, mais il se nomme quand il est engendré et exprimé. De plus, on voit la raison pour laquelle le verbe est seulement personnel. En effet, notre verbe se continue toujours, et sa perfection consiste dans son action permanente. Mais il n’est pas imparfait comme s’il n’existoit pas du tout, comme de tout ce qui est en travail de complément, et qui est toujours imparfait. Au contraire, le verbe est parfait dès son commencement, parce que l’idée est parfaitement formée, et néanmoins sa perfection s’opère par la même voie que son principe. Car la formation du verbe ne s’évanouit pas dès qu’il est formé, mais tandis que la pensée le conçoit, il est formé d’une façon continue, parce qu’il est toujours à l’état de production, et comme naissant de quelqu’un, c’est-à-dire de celui qui parle : or, c’est là le rapport qu’il a avec les processions des personnes divines. Or, entendre, en tant que faculté, est essentiel dans les personnes divines, mais parler, et comme verbe, ne peut être que personnel. Maintenant il reste à examiner si le verbe est produit par un acte réflexe de l’intellect, ou par un acte direct.

    Pour l’intelligence de cette question, il faut considérer que le verbe, qui est l’expression de l’idée, n’est pas réflexe : et l’action qui produit la formation du verbe, qui est l’expression de la nature de quelque chose, qui est dans l’intellect, n’est pas réflexe; autrement tout acte de l’intelligence serait réflexe, parce que toutes les fois qu’une idée est conçue, le verbe est formé. D’où il suit que l’intellect peut exercer une action directe au-dessous de lui, laquelle est toujours son action propre, qui a son terme dans l’objet produit en lui et par lui. Car une chose est produite par l’intellect et l’image, qui est le principe de son action et son action elle-même; ce qui fait que cette idée est la première par laquelle l’action se produit sans cependant la représenter, car notre intellect produit quelque chose qui est comme son verbe, sans considérer pourtant cette idée comme un modèle qui lui est semblable. Car, autrement, l’intellect et l’idée ne s’accorderaient pas, puisque notre intellect ne comprend qu’à la condition de s’identifier avec l’idée; mais ainsi formé, il agit comme par ses propres facultés, sans pourtant dépasser l’image qu’il a reçue. Or l’idée reçue ainsi conduit au premier objet. D’où il faut conclure que le verbe de l’intellect est produit par un acte direct de formation. Cependant, comme il ne détourne pas ses facultés à autre chose, comme le font les sens, il s’ensuit qu’il peut se replier sur ses actes, quand il le veut, ce que ne peuvent pas les sens; car il ne se sert pas des organes corporels, à qui il n'est pas donné de connoître ce qui se passe en eux. Mais étant un agent avec lequel l’idée se confond dans la participation spirituelle de sa vie, il a le sentiment de son acte quand il veut l’accomplir, ce qui est impossible aux sens ; car l’ame n’a pas besoin de cette image pour se comprendre, mais seulement pour comprendre une idée; car elle se comprend naturellement, et non pas autre chose.

    Ad cujus evidentiam considerandum est, cum intellectus non intelligat nisi factus quod verbum quod est expressivum rei unum aliquid cum specie, sed ipsa specie quæ in te lh g itur, non est reflexum ; nec informatus agit tanquam aliquo sui, ipsa actio qua formatur verbum, quod est ex­ tamen non excedens : species autem sic pressivum quidditatis rei, quæ concipîtur, accepta semper ducit in objectum primum : non est reflexa; alioquin omne intelligere unde manifestum est, quod ipsum verbum esset reflexum, quia semper cum actu in­ intellectus perficitur per actum rectum : telligitur aliquid, verbum formaLur. Unde tam en quia non mittit ad aliquid aliud manifestum est, quod intellectus infra se-conceptiones suas, sicut facit sensus, hinc ipsum actionem reclam exercere potest, est quod potest super actus. suos reflecti et hæc semper est actio sua propria, quæ cum vult, quod non potest sensus; non terminatur ad objectum factum in se et At enim utitur medio corpore, cujus non est se. Unum enim constituitur ex intellectu percipere quod in eo fit. Sed cum fit et specie, quæ est principium actionis suae, unum agens cum quo, et species ipsa efficit unum agere : unde species hæc est citur unum spiritualiter in participando prima qua ig ilu r, non autem ad quam ; vilain ejus, percipit actum suum cum vult non enim intellectus noster inspiciens liane compa re, quod non potest sensus : non speciem tanquam exemplar sibi simile, enim indiget anima ad hoc quod a se in aliquid facit quasi verbum ejus. Sic uuini telligalur specie ilia, sed ad hoc ut intellinon fieret unum ex intellectu et specie, gat. De se namque habet ui îiUoIligatiu*, Elle se comprend comme toute autre chose, selon Platon ; mais à l’aide d’image, parce que c’est ainsi qu’elle voit toute autre chose. Tandis que les sens ont besoin d’organes pour agir, et les organes ne font point de retour sur eux-mémes, donc il n’y a point de réflexion dans les sens.

    II. faut considérer cependant que la génération du Verbe tient de plus près à la connoissance réflexe, ce qui la fait regarder par plusieurs comme réflexe. Lorsqu’en effet, l’ame imbue d’une idée, forme son verbe en soi, elle ne le forme pas dans quelque partie d’elle-même qui n’ait pas l’idée qu’elle conçoit, comme si elle étendoit quelqu’une de ses puissances à ce qui n’est pas formé par la première image pour y former le premier verbe, et qu’il soit formé par le verbe formé en elles. Gai’ si elle les appliquoit directement, le verbe seroit formé par un acte direct, mais il le seroit par la première idée qu’elle a conçue, parce que quand elle est conçue, elle engendre le verbe en elle, et non dans une de ses facultés qui n’a rien conçu ; d’où cette connoissance est semblable à quelque chose de réflexe.

    Mais il faut savoir que comme la réflexion se fait en revenant sur le même objet, il n’y a point ici retour sur l’idée ni sur l’intellect formé par l’idée, parce qu’on ne sait pas quand le verbe est formé, et alors la formation du verbe n’est pas réflexe. Car le verbe n’est pas produit par un acte de l’intellect pas plus que son image, et l’image de son idée, parce que l’intellect est formé comme si le verbe étoit son expression et l’image de l’idée. Car son image est produite parce qu’il y est représenté. Cependant le verbe représente l’idée et les rapports qui font qu’il en rend l’image. Or, l’image d’une chose est formée sur son objet et faite comme sur son modèle. Et il n’est pas nécessaire que celui qui la produit considère d’abord son objet et qu’il forme ensuite son verbe ou son image en lui-même, car l’idée que l’on a en soi tient lieu de modèle et d’exemplaire.

    En effet un peintre, en considérant son modèle, ne fait autre chose qu’en Saisir les traits, et cette idée que l’intellect se forme lui vient non de l’objet qu’il n’a pas regardé, mais bien les sens. Et parce qu’elle est l’image de l’objet, elle est le principe de cette génération, aussi il peut se faire qu’il y ait dans l’intellect une génération parfaite, parce que l’intellect 11e produit rien de son fond. On passe donc directement de l’image au verbe, puisqu’on ne voit pas son sujet, mais la chose dont il est la ressemblance. C’est pourquoi le verbe de celui qui conçoit une idée est uni au principe conçu, lequel avec l’image en fait une seule et même chose, bien que le sujet ne soit pas formé de plusieurs accidents de la même espèce, parce qu’il est impossible que la même surface d’un tableau reçoive deux couleurs blanches : cela est impossible toutes les fois que les deux accidents tiennent à la raison d’être de quelque chose. Or, le verbe consiste à donner l’idée d’une chose, comme la lumière consiste à nous faire voir les objets, comme l’espèce d’une couleur à la vue du corps, et ce seroit bien mieux encore si la lumière uaissoil de la couleur elle-même, comme ici le verbe naît de l’idée. Car les choses extérieures ne peuvent pas représenter les choses spirituelles, et c’est pourquoi, bien que tous deux soient un accident, c’est-à-dire l’idée et le verbe produit par l’idée, parce que tous deux sont dans l’ame comme dans un sujet, le verbe représente mieux la substance de la chose que l’idée elle-même.

    En effet, comme l’intellect tend à atteindre la nature de l’objet, il y a dans l’idée énoncée une puissance de représentation intellectuelle de la nature de la substance, qui forme directement cet objet dans l’intellect, comme la vertu de la forme du feu est renfermée dans la formare, quia habere speciem rei apud se, duabus albedinibus informari : hoc enim est sibi loco aspeclus exemplaris. Artifices est impossibile, quando utrumque accidens namque intuentes sua cxem p laria, nihil est in ratione ejus, quo aliquid fieri habet. aliud acquirunt, nisi ipsas species exem - Verbum autem est in quo aliquid intellip larium, hæc autem species quam habet gitur, sicut lux est in qua perficitur cogniintellectus, advenit sibi à re quam ipse non tio, sicut species coloris in visu exteriori, est intuitus, sed sensus. Et quia est rei si- et forte similius si lux ex specie coloris militudo, est principium generationis hu­ generaretur, sicut ibi fit verbum ex specie. jus : unde in intellectu potest esse gene- Exteriora enim deficiunt à repræsentatione valio perfectum, cum nihil ejus generetur. in terio ru m, et propter hoc licet utrum que Directe igitur à specie ipsa itur in ipsum sit accidens, species scilicet' et verbum ex verbum, cum non percipitur ejus subjec- specie genitum, quia utrum que est in aniturn, sed res cujus est illa similitudo. Huic ma, ut in subjecto, verbum tam en magis etiam simililudini tanto intimius est ver­ transit in similitudinem substantiæ quam bum, quanto perfectius genitum est. Ideo species ipsa.

    verbum intellig en ts intimum est princi­ Quia enim intellectus nititur in quiddipe inlcllecto, ex quo et specie fit unum, tatem rei venire, ideo in specie prædicta, nec tam en iuform atur subjectum simul di­ est virtus quidditatis substantiæ spirituaversis accidentibus ejusdem speciei, quia li ter, per quam quidditas spiritualiter impossibile est eamdetn superficiem simul recte formatur, sicut in calore est virtus chaleur qui conduit à produire dans l’esprit la forme substantielle du feu, ce que l’accident ne feroit pas par lui-même. D’où il suit que le verbe qui est le dernier terme capable d’être produit intérieurement par l’idée, réussit mieux à peindre l’objet, que l’idée seule de l’objet. Parce qu’en effet ce qui est du domaine de l’intelligence est conçu par cela même que l’intellect se produit par son idée, il est de sa nature de se former avant de concevoir, quoique non antérieur par l’origine, il semble donc que le verbe qui suit l’idée de l’objet, suit également l’intelligence de l’objet.

    Il n’en seroit point ainsi si l’intellect découvrait l’objet par son image, comme existant en soi, comme l’œil aperçoit une couleur hors de lui-même, et alors il produirait le verbe en lui, dès qu’il aurait l’idée de l’objet. Mais parce que l’intellect recevant l’idée par l’objet à l’aide des sens, ne le voit pas par l’objet même tel qu’il est dans sa nature, mais tel que le représente l’intellect, parce qu’il forme en lui-même l’objet qu’il conçoit; mais l’objet est naturellement antérieur en action potentielle à l’égard de l’objet; aussi le verbe qui est dans l’intellect est antérieur dans l’intellect au terme qui l’exprime ; car autre chose est ce qui reçoit une idée, autre chose est le terme de l’action de l’intellect, c’est-à-dire l’image de l’objet formée par l’intellect.

    On peut concevoir, par tout ce que nous avons dit, comment l’un est antérieur à l’autre. Car l’intellect pénétré d’une idée existe naturellement avant la formation du verbe ; voilà comment l’idée, dans le fond des choses, est antérieur au verbe, et comment le verbe est le terme de l’action de l’intellect. Mais comme l’objet n’est exprimé que par le verbe, comme nous l’avons dit, le verbe est antérieur à toute action dont il est le terme; aussi le terme existe-t-il avant l’idée, et il formæ ignis, per quam attingitur in ge - tem naturaliter prius est actione potcnliæ neratione ad formam substantialera ignis circa objectum, ideo verbum quod est inquod accidens per se non attingeret : unde tra ipsum intellectum, prius est ipso inverbum quod est ultimum quod potest telligere ad ipsum terminato. Aliud enim fieri intra per speciem, magis accidit ad est hoc à quo accipitur species, scilicet res ipsam rem repræsentandam, quam nuda ipsa, et aliud ad quod term inatur actio species rei. Quia igitur res intelligibilis eo intellectus, scilicet similitudo rei formata ipso intelligitur quo intellectus formatur ab intellectu. Ex dictis manifestum est, sua specie actu, prius natura est iuformari quomodo atteu d itur priorités unius eorum quam intelligere, sed non tem pore, ideo ad alterum. Prius enim natura est intelvidetur verbum quod sequitur speciem lectus informajus specie, quæ est primum rei, similiter sequi intelligere ejus. Hoc sufficiens intelligendi, quam gignatur verauttftn non esset, si per speciem rei te n - bum : et ideo intelligere in radice prius deret intellectus in ipsam rem, ut in se, est verbo, et verbum est terminus actiouis sicut visus videt colorem extra se existen- intellectus. Sed quia objectum non habetur, et tune formaret verbum in se retur nisi in verbo, ut dictum est : objectum prius intellecta. Sed quia intellectus acci- autem prius est quam quælibet actio ad piens speciem à re per sensus, non ducitur eum term inata, ideo verbum prius est per ipsam in rem ut est in sui natura, sed' quam intelligere, et hoc totum ideo conin se est, quia ipse facit in se objectum tin g it, quia non term in atu r actio intellecquod est in eo intellectum, objectum au­ tu s ad rem extra, à qua acquirit speciem en est ainsi, parce que l’action de l’intellect n’a pas pour terme un objet extérieur qui lui imprime une idée telle qu’elle est en soi. Car si l’idée pouvoit imprimer dans l’intellect un objet tel qu’il est en soi, comme l’idée d’une couleur y imprime cette couleur, l’idée précéderoit le verbe de toute manière. D’où l’on voit que le verbe ne suit pas l’intellect immédiatement après la raison de l’intellect.

    Le verbe pourroit bien aussi précéder simplement l’action de l’intellect qui est l’idée, mais le verbe suit immédiatement l’action de l’intellect, dans l’idée de laquelle naît le verbe, comme un acte produit par un acte et non comme un acte dérivant d’un principe potentiel. Aussi le verbe est-il postérieur à l’action de l’idée du côté de l’intellect, et suit-il l’idée non en elle-même mais dans son origine, comme nous l’avons dit : que si l’intellect recevoit l’idée du verbe, avant de comprendre le verbe et l’objet du verbe, il lui seroit impossible de se faire comprendre ou de former le verbe par son principe, comme il est impossible à l’intellect de produire un objet extérieur, duquel il tire son idée.

    Il est facile de voir, d’après tout ceci, pourquoi l’intellect ne s’exprime pas, quand il forme son verbe d’après l’idée, car l’ame est comme transformée dans l’objet par l’idée qui lui imprime toutes ses opérations; et lorsque l’intellect a reçu ses impressions, il produit le verbe par lequel il rend l’idée dont il est pénétré, mais non pas lui-même.

    Mais lorsqu’il cherche à se comprendre, n’étant comme tout le reste, saisissable que par l’image d’autre chose, parce qu’il n’a pas besoin d’image pour comprendre, le pouvant par ses propres facultés, il ne possède pas par lui-même la faculté de comprendre l’idée qui forme son verbe à lui, il reçoit de lui-même l’idée claire, non de lui mais de l’objet qui lui donne nécessairement la faculté de comprendre, ainsi que nous l’avons dit. Lors donc qu’il est formé par cette idée, il se comprend aussitôt et ceci par vcllexiou; parce que cette idée étant reçue plutôt par l’objet que conçue par lui-même est compréhensible, et il n’est pas nécessaire que le verbe soit formé avant l’idée, mais dès qu’il Ta, il forme son verbe. Aussi l’idée doit avoir l’antériorité non de temps mais de nature, puisqu’il se comprend lui-même. Et bien qu’il se comprenne, il ne forme pas tout l’objet, mais seulement quelque chose qui tient à l’objet. Car, en se comprenant, il s’identifie à lui-même et cela est son verbe. En effet l’idée qu’il a de lui-même ne diffère pas du terme qui l’exprime, mais ces deux choses ne font qu’un. Et parce que cette idée est l’image d’un objet et qu’elle n’est pas sortie de son essence pure, le verbe formé dans l’ame par l’idée d’un objet n’est pas simplement le verbe de l’ame, mais bien de l’objet, comme nous l’avons dit. Mais si l’idée se comprenoit en dehors de toute autre chose et qu’elle en engendrât d’autres semblables à elle, elle seroit un verbe pur, exempt de tout mélange étranger.

    Tel est le Verbe de Dieu qui est le même en nature, dans le Père, exprimant le Verbe lui-même. Cependant le verbe de l’ame s’exprimant de cette manière ne seroit qu’un accident, et par conséquent d’une autre nature que l’ame, puisque l’accident seroit produit par elle et d’elle-mème, ne pouvant créer elle-même sa substance. Mais Dieu n’ayant aucune différence dans sa nature, son Verbe est la vertu de Dieu et sa substance réelle et véritable.

    Et Dieu, voyant tout d’un seul regard, exprime tout dans une seule parole, tandis qu’il nous faut plusieurs paroles, à cause de l’impuissance de notre intellect à saisir les choses et leurs rapports entre elles, comme le mot d’une conclusion déduite des prémisses. Quelquefois il n’en faut pas plusieurs, comme dans les choses qui n’ont pas de liaison entre elles, comme des mots pierre et bois qui s’offrent tout de suite à l’idée, d’autres après un examen plus difficile, d’autres enfin mi il faut un discernement extraordinaire. C’est pourquoi nos paroles rendent plus ou moins l’idée, d’autres se présentent plus facilement, et d’autres plus péniblement; comme on est quelquefois plus facile et moins long, d’autres fois plus laborieux et moins court à tirer ses conclusions des prémisses. Ceci doit suffire touchant le verbe.

    Fin du quatorzième Opuscule de saint Thomas sur la nature et l’origine du verbe de l’intellect.

    B iltiD ËL. Cure, Chanoine honoraire de Limoges.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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