Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Sur la différence du Verbe humain et du Verbe divin · Saint Thomas d'Aquin

    Sur la différence du Verbe humain et du Verbe divin

    Pour l’intelligence du mot Verbe, il faut savoir, selon le Philosophe, que la voix est le signe des passions de l’ame. Or, c’est l'habitude dans l’Ecriture de donner le nom des signes aux choses signifiées, et en sens inverse, comme par exemple : «la pierre étoit le Christ.» Il s’ensuit donc nécessairement que la pensée de l’ame, que la voix exprime extérieurement par la parole, est appelé Verbe. Il importe peu, pour

    OPUSCULUM XIII.

    le moment, de savoir si le mot Verbe est mieux appliqué à l’objet extérieur, exprimé par la parole, qu’à l’idée conçue intérieurement. Cependant il est clair que ce qui est exprimé intérieurement dans l’ame existe avant la parole proférée par la voix, comme sa cause originelle.

    Il faut distinguer trois choses dans l’intellect : d’abord, la puissance de l’intellect, l’image de la chose conçue qui est sa forme et qui se représente dans l’intellect comme les couleurs dans la pupille de l’œil, et l’intelligence qui est l’opération de l’intellect. Or, rien de tout cela n’est exprimé par la parole extérieure, proférée par le son de la voix : car le mot pierre ne signifie pas la substance de l’intellect, parce que celui qui parle n’en a point l’intention : il ne signifie pas l’image par laquelle l’intellect se représente l’objet : il ne signifie point l’intelligence, puisqu’elle n’est pas une action propre de celui qui comprend, mais un état de son ame; tandis que le Verbe conçu intérieurement est un acte intérieur et passager, comme le prouve la parole extérieure de la voix, qui est son signe : il sort en effet de celui qui rend sa pensée extérieurement par la parole.

    On appelle donc proprement Verbe intérieur, l’idée que l’intelligence se forme dans la pensée. Or, l’intellect produit deux choses selon ses deux opérations. Car son opération qu’on nomme l’intelligence des choses visibles, lui fait produire la définition des choses, et celle qui compose et divise produit les termes ou quelque chose de semblable, et alors elle exprime par le Verbe extérieur son idée ainsi formée et exprimée par l’opération de l’intellect, soit qu’il désire ou forme son idée. Aussi Aristote dit-il au quatrième livre de sa Métaphysique : « La raison que signifie un nom est la définition. « Cette idée ainsi formulée et exprimée dans l’ame est appelée verbe intérieur. C’est pourquoi il est comparé à l’intellect, non la forme par laquelle l’intellect saisit l’idée, mais comme le verbe dans lequel il conçoit son idée, et parce que dans ce verbe ainsi formé et exprimé, il voit la nature de l’objet conçu. Nous pouvons donc, d’après ces deux opérations, comprendre le verbe en tant qu’il est quelque chose qui procède de l’intellect, et qui est dans l’intellect, et que le verbe est la raison et l’image de la chose conçue. Et de même que cette chose conçoit et est conçue, le verbe est alors la raison et l’image de l’intellect, d’où il procède. Mais si l’intellect et l’objet conçus ne s’accordent pas, alors le verbe n’est pas la raison de l’idée qui conçoit mais de l’objet conçu ; comme l’idée qu’on a d’une pierre est l’image d’une pierre seulement. Mais lorsque l’intellect se comprend lui-même, alors ce verbe est la raison et l’image de l’intellect. C’est pourquoi saint Augustin trouve dans l’ame une ressemblance de la Trinité, en tant que l’Esprit se conçoit lui-même, mais non en tant qu’il conçoit autre chose. Il est donc évident que dans tout ce qui est intelligible, l’être capable de comprendre est obligé de former un verbe, car il est de la raison de l’intelligence que l’intellect dans ses opérations formule quelque chose. Or, cette formule s’appelle Verbe. La nature intellectuelle est la nature humaine, la nature angélique et la nature divine : par conséquent il y a un verbe humain, ce qui fait dire au prophète David, dans le treizième Psaume : « L’impie a dit dans son cœur, il n’y a point de Dieu, etc... » Il y a un Verbe angélique puisque le prophète Zacharie dit, chap. I" : « L’ange dit, etc... » Enfin un Verbe divin, chap. Ier de la Genèse : « Dieu dit, etc... » Duquel saint Jean dit : a Au commencement le Verbe étoit, etc... »

    Il est certain qu’il ne dit pas cela du verbe humain ni du verbe angélique, parce qu’ils ont été produits, puisque le verbe n’est pas antérieur à celui qui le profère. Mais le Verbe dont parle saint Jean n’a pas été fait, et tout a été fait par lui. Il faut donc l’entendre du Verbe divin. On doit savoir que le Verbe de Dieu dont parle saint Jean diffère de trois manières avec notre verbe. La première différence, selon saint Augustin, est que notre verbe est moins formé que susceptible de l’être : car lorsque je veux concevoir la raison d’une pierre, il faut que j ’emploie la voie du raisonnement pour parvenir à ce verbe, et il en eu est ainsi pour tous les objets de nos conceptions, si ce n’est que les premiers principes, dont nous avons naturellement la connoissance, sont saisis ou connus de prime-abord, sans qu’il soit besoin de raisonnement.

    Lors donc que l’intellect raisonne, il prend ses arguments çà et là et il ne tire ses conclusions que quand il a conçu la raison de son idée complète, et elle vient de ce qu’il y a dans notre ame la pensée qui exprime l’objet de nos recherches ou le verbe qui est déjà formé par la claire vue de la vérité : c’est pourquoi la contemplation parfaite de la vérité est appelée Verbe. Notre verbe est donc en puissance avant d’être action. Mais le Verbe divin est toujours en action, aussi le terme de pensée n’appartient pas proprement au Verbe de Dieu. Saint Augustin dit en effet dans son troisième livre du traité de la Trinité : « On dit le Verbe de Dieu, non comme un effet de sa pensée, de peur qu’on ne le regarde comme quelque chose de passager en Dieu. « Et ces paroles de saint Anselme, que : « parler chez le Père suprême n’est autre chose que voir par la pensée, » sont impropres.

    La seconde différence de notre verbe avec celui de Dieu, est que le nôtre est imparfait et que celui de Dieu est très-parfait, parce que nous ne pouvons pas exprimer d’un seul mot tout ce qu’il y a dans notre âme. C’est pourquoi il est nécessaire que nous employions plusieurs paroles incomplètes qui expriment par parties tout ce qui est à notre connoissance. Mais en Dieu il n’en est pas ainsi. Car comme il se comprend lui-même et tout ce qu’il comprend par son essence, le Verbe unique de Dieu l’exprime en même temps tout ce qui est en Dieu, non-seulement dans le Père, mais encore dans les créatures, sans cela il seroit imparfait. Ce qui fait dire à saint Augustin que : « Si la parole de celui qui la profère n’exprimoit pas toute sa pensée, ce seroit un verbe imparfait.» Mais il est certain que le Verbe de Dieu est très-parfait, donc il n’y en a qu’un selon l’expression de Job, ch. XXXIIJ : « Dieu parle une fois. »

    La troisième différence est que notre verbe n’est pas de la même nature que nous, tandis que le Verbe divin est de la nature de Dieu et subsistant dans la nature divine. Car la raison intelligente que notre esprit se forme d’une chose ne peut exister que dans une ame intelligente. Or l’intelligence de l’ame n’est pas la même chose que la nature de l’ame, car elle n’est pas à elle-même son opération propre, et aussi le verbe, que forme notre esprit, n’est pas de l’essence de l’ame, il lui est seulement accidentel. Mais dans Dieu, être et comprendre n’est qu’un. Aussi le Verbe que forme l’intellect divin n’est pas un accident mais tient à sa nature. D’où il suit qu’il faut qu’il soit un Etre, parce que tout ce qui est dans la nature de Dieu est Dieu. C’est ce qui fait dire au pape Damase, que : a le Verbe de Dieu a une existence propre, qu’il est un Etre en personne (hypostase), tandis que nos verbes ne sont que des attributs de notre ame. »

    Il faut donc conclure de ces prémisses, qu’à proprement parler, le mot Verbe en Dieu signifie toujours une personne, puisqu’il n’est autre chose que l’expression de l’intelligence. Or, il est évident qu’en quod sint plura verba imperfecta, per quæ habet esse in anima intellectibiii tantum ; division. exprimamus omnia quæ in scientia intelligere autem animæ non est idem cum nostra sunt. In Deo autem 11011 est sic. esse naturali animæ, quia anima non est Cum enim ipse intelligat et seipsum et sua operatio, et ideo verbum quod format quidquid intelligit per essentiam suam, intellectus noster, non est de essentia une actu unicum Verbum divinum exprès- animæ, sed est accidens ei. In Deo autem sivum est totius quod in Deo est, non so­ idem est intelligere et esse, et ideo verbum lum patris, sed etiam creaturarum, aliter quod format intellectus divinus, non est esset imperfectum : unde dicit Augustinus : aliquod accidens, sed pertinens ad naturam « Si aliquid minus esset in verbo quam in ejus : unde oportet quod sit subsistens, scientia continetur dicentis, esset verbum quia quicquid est in natura Dei, est Deus. imperfectum. » Sed constat quod divinum Unde dicit Damascenus, quod « Dei Verbum est perfectissimum : ergo est tan­ bum subsistens est, et in hypostasi ens, tum unum, unde Job, XXXIII : « Semel reliqua vero verba nostra, scilicet virtutes, loquitur Deus. » Tertia differeutia est, quod sunt animæ. » Ex præmissis ergo tenendum verbum nostrum non est ejusdem naturæ est, quod proprie loquendo Verbum.semnobiscum, sed verbum divinum est ejus­ per dicitur personaliter in divinis, cum dem naturæ cum Deo, et subsisteus in na­ non importet nisi quid expressum ab in-tu ra divina. Nam ratio intellectiva quam telligente. Patel etiam quod Verbum in intellectus noster de aliqua re format, divinis est similitude ejus à quo procedit, Dieu le Verbe est l’image de celui de qui il procède, coéternel avec lui, puisqu’il n’a pas été plutôt susceptible d’être formé, qu’il a été formé et qu’il est toujours en action, égal au Père, puisqu’il est parfait, l’expression tout entière du Père, coessentiel avec le Père et consubstantiel avec lui, puisqu’il subsiste dans sa nature. Il est clair également que dans toute nature ce qui procède ayant la ressemblance et la nature de celui de qui il procède, est appelé son fils. C’est ce qui a lieu pour le Verbe, qui en Dieu est appelé fils, et la manière dont il est produit s’appelle génération.

    Fin du treizième Opuscule de saint Thomas d’Aquin, sur la différence du verbe humain et du Verbe divin.

    BANDE 1. Curé, Chanoine honoraire de Limoges.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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