Réflexions sur la vérité de la révélation divine contre les principales objections des déistes · Alphonse de Liguori
Chapitre II : La révélation divine ne s’oppose pas au bonheur individuel
XXÏÏT. Les naturalistes, ou les déistes, lorsqu’ils traitent du bonheur individuel, ne veulent parler que du bonheur temporel de cette vie, parce que quant au bonheur delà vie éternelle, j’ignore s’ils sont tous d’accord sur l’immortalité de l’âme. Voltaire dans ses ouvrages, ne l’admet pas ; car il écrit, que l’âme est une substance non distincte de celle du corps, laquelle substance se dissout après la mort, lorsque le corps tombe en corruption. Je crois que les autres naturalistes ne se font pas grand scrupule de suivre le même sentiment, puisqu’ils croient que tout ce qui tient à l’homme, est de la même nature que lui. Au reste, quelque soit leur croyance, j’ai intention de par- 1 er de ceux, qui nient ou « qui mettent en doute l’immortalité de l’âme, et qui disent que la révélation est contraire au bonheur individuel, puisque plusieurs choses qui nous sont enseignées dans ce monde par la religion révélée, telles que les obligations des préceptes, la défense de contenter nos passions, la crainte du jugement de Dieu, les menaces des peines éternelles. toutes ces choses-là rendent malheureuse la vie humaine. Nous soutenons au contraire, que l’incrédule ne peut jamais vivre heureux dans son incrédulité; que celui-là seul, qui s’en tient aux lumières de la révélation et qui observe la loi divine, celui-là seul, peut jouir dans ce monde du bonheur individuel ; du bonheur, dis-je, dont on pr • :t jouir dans ce monde ; caria félicité pleine et sans inquiétude, ne peut se trouver ici-bas : elle est réservée pour l’éternité de la vie future. Ce monde est. un lieu d’épreuve, et par conséquent un lieu de souffrances ; nous mériterons la vie éternelle, si nous supportons avec patience ce.) souffrances, si nous vivons contents comme vivent les saints, qui éprouvent d’autant plus de paix et plus de tranquillité dans l’âme, qu’ils possèdent moins de ces biens terrestres, et qu’ils souffrent avec plus de patience les tribulations de la vie présente.
XXIV. Mais il est nécessaire que l’homme connaisse en quoi consiste son bonheur, pour qu’il puisse être heureux dans ce monde. Il est certain, que notre bonheur naturel ne consiste pas dans les plaisirs des sens, mais dans la tranquillité de l’âme, lorsqu’elle est dégagée des vices et des attaches déréglées. Cette tranquillité naît de l’accord de nos désirs honnêtes et de notre bonne conduite. Lorsque les humeurs de notre corps sont en équilibre, notre corps est sain et vigoureux ; mais lorsque les humeurs sont dans le désordre, c’est alors qu’elles nous causent des infirmités et des douleurs. Il en arrive de même à l’âme, si elle est dans le désordre par quelque vice ou quelque passion déréglée qui la dominent, elle n’a, ni ne pourra jamais avoir la paix véritable; ainsi pour acquérir cette paix véritable, il faut tenir l’âme d’accord avec Dieu, avec les hommes, et avec nous-mêmes, par la pratique des vertus envers Dieu, par l’cxerci ' cj de l’amour et de l'obéissance à tous ses préceptes et à ses conseils; avcc les hommes par la charité et la mansuétude; et avec nous-mêmes par la mortification des passions, et l’abnégation de l'amour-propre. C’est pour cela, que nous devons nous dépouiller des maximes du monde qui corrompent l’esprit et la volonté, et nous pénétrer des maximes saintes, qui nous conduise ut à Dieu par le droit chemin. De cette manière, nous vivrons plus heureux dans ce monde, à mesure que nous mettrons en pratique toutes ses vertus. Persuadons-nous qu’il n'y a point et qu'il ne peut y avoir de vrai contentement sans la vertu. Oh! qu’un pauvre vertueux est plus heureux que tant de riches et de grands de le terre, qui, dans leur élévation, sont agités continuellement par une infinité de désirs qu’ils ne peuvent satisfaire, et par mille adversités qu’ils ne peuvent éviter! L’expérience nous fait voir, que tous ceux qui vivent vertueusement, quelle que soit leur condition, vivent heureux ; que tous ceux qui vivent dans le vice, ne trouvent point de bonheur malgré leurs richesses et malgré les honneurs dont on les comble.
XXV. Or, les Incrédules, qui sont privés de la lumière de la foi et qui par conséquent n’ont pas la connaissance de la vertu véritable, de quelle paix peu* vent-ils je u ir, en restant plongés dans les ténèbres ? où la trouveront-ils ? dans les biens ou dans les plaisirs de ce monde ? Mais il n’est que trop vrai comme l'écrit l’Ecclésiaste, que tout est vanité et affliction d’esprit. Ecce universa vanitas et affiictio spiriiûs. (Eccl. 1. 1 li. ) Voilà ce que sont toutes les richesses, tout» les honneurs et toutes les délices de ce monde ; vanité et mensonge ; mais non seulement mensonge, ce sont des afflictions de l’esprit. Les disgrâces succèdent au bonheur,le dégoût aux plaisirs, le chagrin aux consolations; et suivant la constitution du genre humain,ordinairement on est plus affligé par les adversités, qu’on n’est réjoui par des événements heureux. L’homme est-il donc né, me dira quelqu’un, pour vivre malheureux? Non, Dieu a créé tous les hommes pour les rendre heureux, non pas.dans ce monde, mais dans l’éternité ; ici Dieu nous a placés pour souffrir, afin de nous purifier de nos péchés, et de mériter le paradis par la patience. Comment est-il possible, dit St.-Augustin, que nous trouvions une vie absolument heureuse dans ce monde, puisque nous devons la quitter bientôt en mourant ? Beatam vitam quœritis ta regione mortis? ( St.-Aug. cnnf. lib. iv. cap. 12. ) Dieu nous prépare le repos et la gloire éternelle dans les cieux, si nous sommes sur la terre fidèles à sa grâce; mais tant que nous vivons, nous devons tous porter notre croix; et ceux qui la portent patiemment n’en sentent guère le poids, et ils n'ont pas de chagrin, lorsqu’on la leur donne à porter : Non contristabit justum, quidquid et acciderit. ( Prov. xn. 21.) Mais comment l’incrédule peut-il porter avec patience la croix que Jésus-Christ lui donne, s’il ne croit pas en Jésus-Christ ?
XXVI. Les incrédules et tous ceux qui vivent dans la disgrâce de Dieu, souffrent ici-bas un enfer anticipé, car les jouissances du péché sont des jouissances empoisonnées, qui laissent toujours la bouche amère; en outre, ils ne durent que quelques instants, tandis que les peines et 1 rs r’ingrins.‘•ont continuel'». C’est une erreur de prétendre trouver la tranquillité en satisfaisant les passions : les tourments s’augmenteront, d’autant plus que mous nous efforcerons de les favoriser. Que do chagrin n’éprouve pas un homme qui ambitionne des honneurs, des charges et des digniiiV., ci qui ne réussit pas à les obtenir? EL quand tnCme il ics obtient, il veut toujours monter plus liant, el s’il 11 c monte pas, il est malheureux. Que de peine n’éprouve-t-il pas', s’il se voit préférer quelqu’autre, qu’il croit ninius digr.c que lui? f:ar notre orgueil naluicï nous persuade toujours que nous sommes plus dignes que les autres. Mais le bon chrétien, se croyant inférieur aux autres, ne s’inquiète pas s’il voit qu’on lui préfère quelqu’un; et si quelquefois il s’aperçoit clairement qu’on lui fait une injustice, il se tranquillise en se soumettant à la volonté divine, qui l’a voulu ainsi, et la paix rentre dans son cœur.
XXVII. Que de chagrins n’éprouve pas un avare, même au milieu de ses richesses, tantôt par la crainte de perdre ce qu’il possède, tantôt pour les pertes qu’il fait, tantôt parce qu’il ne peut, pas retirer ce qu'il avance, tantôt parce qu’il échoue dans une entreprise où il croyait gagner des trésors ? Mais l’homme de bien se contente du peu qu'il possède, et il vit heureux. Que de chagrins n’a pas un vindicatif, qui voudrait se venger et ne le peut pas ? Et si par malheur il parvient à se venger, ses peines, au lieu de diminuer, s’augmentent: la crainte des tribunaux, le ressentiment des parents, les soucis de la fuite, le tiennent dans une agitation continuelle. Que de tourments ne souffre pas un impudique dans ses amours honteuses ? que de soupçons, que de jalousie, que d’amertume de voir qu’il n’est pas payé de retour ou qu’il ne peut parvenir à ses fins ? Et lors m êm e qpe ses désirs sont satisfaits, les remords de sa conscience et la crainte de la vengeance divine ne tourmentent-ils pas son cœur?
XXVIII. Il ne suffira point à l’incrédule, pour ne pas éprouver ces remords et ces craintes dans son incrédulité, de ne pas croire aux peines éternelles; car sa conscience lui dira : Mais si ces peines sont réelles, que deviendras-tu pétulant toute l’éternité? Il ne sera pas tranquille non plus en disant : Mais je ne veux croire d rien ; parce qxie sa conscience lui répliquera : Mais si l’enfer existe réellement, qu’importe que tu ne le croies pas ? tu seras toujours damné, soit que tu y croies, ou que tu n’y croies pas. Ainsi il sera au moins dans une agitation continuelle, soit par cette crainte, soit par l’incertitude inévitable dans laquelle il vivra.
XXIX. Les incrédules viendront me dire : mais les fidèles aussi sont agités par une crainte semblable, car aucun d'eux n’est sûr du salut éternel. Il est bien vrai, lui répondrai-je, que personne ne pont être absolument certain dans ce monde de sa persévérance, et, par conséquent, du salut éternel, sans une spéciale révélation divine, comme nous l'apprend le concile de Trente : mais l’espérance qu’un bon chrétien a dans la bonté de Dieu et dans les mérites de Jésus-Christ, de gagner la béatitude éternelle, adoucit la peine de cette incertitude Chose admirable ! dit l’auteur de l’Esprit des Lois (livr. xiv. ch. 8.), la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l’autre vie f fait encore notre bonheur dans celle-ci ! Le pécheur même qui a mérité l'enfer, mais qui a la foi, est soulagé par la promesse da pardon que Dieu a faite au repentir : il croit fermement que ce Dieu a laissé mourir son propre (ils pour sauver les pécheurs, ainsi que nous l’apprend l’apôtre : Qui proprio filio suo non pepercil, secl pro nobis omnibus tradidit ilium. (Rom. vin. 32.) C’est de là que St.-Paul nous encourage à ne pas craindre que Dieu nous refuse le pardon et le paradis, puisqu’il nous a donné tout, en nous donnant son fils : Quomodo non etiam cum illo omnia nobis donavit? (Ibid. ) Par cette considération, le fidèle calme ses remords; mais l’incrédule, comment pourra-t-il les tranquilliser? Ah! si ce malheureux s'obstine dans son incrédulité, les remords et les craintes lui feront passer la vie dans une agitation continuelle, et le porteront enfin à se livrer au désespoir, et même à s’ôter la vie volontairement, ainsi qu’il est arrivé à plusieurs de ceux qui se vantent de ne rien croire.
XXX. ¡Malheureux incrédules ! ils ne trouvent personne qui puisse leur donner des consolations dans leur adversité, dans leur disgrâce! Qu’on se figure un incrédule, qui ait été injustement dépouillé de ses biens par les juges, ou bien un malade dont les médecins ne donnent plus d’espoir, ou enfin un coupable auquel on vient de lire son arrêt de mort; par quelle consolation peut-il être soulagé ? par son incrédulité? Ah ! l’incrédulité n’ôte pas les chagrins à ceux qui la suivent ; au contraire, elle les augmente dans leurs grandes tribulations, parce qu’elle leur fait croire qu’il n’existe pas d’autre vie que celle-ci.
Ceux qui ne sont tourmentés dans ce monde que par la pensée ds lV'l.-niilé, peuvent trouver des consolations dans l’espoir qu’après leur mort ils jouiront d’un bonheur éternel. Le bonheur éternel de la vie future fuit le bonheur delà vie temporelle, et nous donne des consolations, à nous autres pèlerins dans cette vallée de larmes ; mais l’incrédule ne peut se consoler par la vie éternelle, car il la craint, il l’abhorre même; et se trouvant malheureux dans la vie présente et voyant même qu’elle ne lui sert qu’à souffrir, il aimera mieux s’en priver par désespoir, ainsi que je viens de le dire plus haut. C’est pour cela que d’après les maximes des déistes, le suicide est permis, et qu’ils appellent lâches ceux qui ne finissent pas leurs chagrins en se donnant la mort. Mais les misérables ne s'aperçoivent pas que cela n’est ni du courage ni de la fermeté, mais que c’est une lâcheté, une faiblesse, et que l’on voit par là qu’ils n’ont, ni patience ni courage pour supporter avec constance leurs chagrins.
XXXI. O r, d’après tout ce que nous venons de dire, comment les incrédules soutiendront-ils que la révélation divine est contraire au bonheur de l’homme, puisque la révélation n’est absolument faite que pour rendre l'homme heureux dans le temps et dans réleruité? Examinons la chose plus particulièrement. Le Nouveau et l’Ancien Testament contiennent la révélation divine; qu’on les examine, et l’on y verra que toute l’intention de Dieu était d’éclairer son peuple choisi, et de lui apprendre à le servir et à l’aimer comme vrai Dieu, ce qui a été le premier et le principal précepte que l’homme en a reçu, et de l’observance duquel dépend son bonheur. C’est dans un tel but qu’avaient été faits aussi tous les préceptes de la loi de Moïse, soit sur la morale, ou le 3 cérémonies, soit judiciaires, dans lesquels étaient infligées des peines contre leurs transgresseurs, afin de les rendre heureux et non pas malheureux, en mettant un frein à leurs vices, et afin de les éloigner de l'idolâtrie et des vices. C'est dans la même intention que Dieu délivra les Hébreux de l’esclavage de Pharaon, en les tirant de l'Égypte, et qu’il leur donna Moïse pour chef, afin qu’il les conduisît dans la terre promise, terre fertile et délicieuse, où ils pussent vivre heureux, cl de là passer au bonheur éternel du paradis, s’ils étaient fidèles à observer les lois qu'il leur avait données. Mais à cause que le peuple ne se montra pas fidèle et obéissant envers M oïse et envers Dieu, il fut puni, par l’exclusion de cette terre de délices : car sur.six ccitl« mille hommes (non compris les enfants et les jeunes gens qui n’avaienl pas vingt ans, et les femmes qui sortirent de l’Égyptc), à peine deux seules personnes, Josué et Calés, purent y entrer, cl toutes les autres étaient déjà mortes dans le désci'l, en punition de leur infidélité. Par conséquent, ce n’est pas la révélation qui les a trahis, c’est leur méchanceté qui les a rendus malheureux, pour n’avoir pas voulu obéir à la révélation.
XXXII. En parlant du Nouveau Testament, c’està-dire de l’Évangile, je vais avant tout, rapporter ici une contradiction curicii.sc, dans laquelle Rousseau est tombé dans ses ouvrages. Dans un endroit (tom. 111 de son Emile, pag. 165.) Il écrit, en parlant de l’Évangile ; « La majesté des Écritures m ’étonne, la sainteté de Pi'ivangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophe*, avec toute leur pompe, qu’ils sont petits près de celui-là! » Ensuite,'dans un autre endroit, c'est-à-dire dans un discours qu’il fait, dans un traité particulier, qu’il appelle la lettre, à la page Zl 8, où il parle des auteurs sacrés qui ont écrit l’Evangile, il dit : « Qui sait jusqu’où les méditations sur la divinité ont pu troubler l’ordre de la doctrine ? Dans une trop grande élévation, la tête tourne et l’on ne voit plus les choses comme elles sont. » De sorte que dans le premier passage, il exalte beaucoup l’Évangile, et le démontre comme le livre le plus saint, et comme celui qui l'emporte sur tous les livres des philosophes ; ensuite, dans le second, en parlant des évangélistes, il dit, que, par la raison qu’ils o&t voulu s’élever trop en méditant sur la divinité, ils sont devenus insensés et fous, puisqu’ils ont écrit que cette élévation leur a fait tourner la tête, tellement qu'ils ne voyaient, plus les choses telles qu’elles sont. De plus, le même J.-J. Rousseau dit encore dans son Émile (tom. ni. p. 176.) : a La sainteté de l'Évangile parle à mon cœur........... L’Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros....... Mais, ajoute-t-il ensuite, cet Évangile est plein de choses si incroyables, qui répugnent tant à la raison, qu’il est impossible à un homme de sens de les comprendre et de les admettre. » J’ai voulu faire ici cette digression, afin qu’on apprécie à sa juste valeur ce mauvais moderne théologue, que quelques amis des doctrines nouvellement répandues sur la foi, prônent si hautement.
XXXIII. Revenons à notre sujet. Dans le Nouveau Testament, c’est-à-dire dans l’Évangile, se trouve écrite la loi de grâce, loi d’amour et de liberté filiale, différente de la loi ancienne, qui était une loi de crainte et de servitude. Qu’on fasse attention à l’Évangile, et l’on verra que toutes les révélations divines qui y ont été faites, n’aboutissent qu’à rendre l’homme heureux dans ce monde et dans l’autre, parce qu’elles xviii.
ne lui inspirent que l’amour envers Dieu, que la charité envers son prochain, et le renoncement aux mauvaises passions, vertus qui sont la source et les gardiennes de la paix véritable, qu’on peut avoir dans ce monde, et de la félicité éternelle, dont non» espérons jouir dans les cieux. En outre, ces révélations de l’iivangile nous indiquent les moyens que nous devons employer pour obtenir cette félicité : et ces moyens consistent dans la pratique de la vertu, dans l'usage des Sacrements, et dans le fréquent exercice de la prière. Elles nous font voir encore la vanité des biens de ce monde, et l’excellence (les choses célestes : elles nous découvrent les obstacles qui s'opposent à notre bonheur, et les dangers de le perdre, afin que nous tâchions de les éviter. Elles nous démontrent enfin les préceptes, que nous devons observer, et les conseils qui nous conduisent à une vie sainte, où l’on trouve le vrai bonheur
XXXIV. Voici ce que dit l’apôtre St.-Jean : (Epist. v. cip. 1. 2 et 4.) Nous vous annonçons la vie éternelle, afin que vous en ayez (te la joie, et que votre joie soit pleine et parfaite. Annuntiamus vobis vitam æternam, ut gandeatis, et gaudium rtrtrum ait plénum. Il veut que nous jouissions de la paix, et que nous soyons contents, en songeant à la vie éternelle que nous espérons, car la seule espérance de la vie éternelle peut rendre heureuse notre vie temporelle. Nous savons tous que nous possédons deux vies, l’une temporelle, l’autre éternelle : la vie éternelle est une vie de repos, exempte de tous maux et comblée de toute sorte de biens : la temporelle, est une vie de misère, de travaux, et de combats contre les ennemis extérieurs de notre bonheur, tels que le monde et les démons; contre les intérieurs, tels que nos appétits vicieux. Ainsi, l'espoir des biens éternels, et la victoire de ces ennemis de notre salut, nous rendent heureux dan« cette vie et dans l'autre.
XXXV. Résumons maintenant notre argument. Si la victoire des passions et l'exercice des vertus nous donnent le bonheur temporel et éternel, comment peut-on dire, que la révélation divine, qui n’a d’autre but que de nous faire vaincre les passions, et de nous porter à la pratique de la vertu, soit contraire au bonheur ?
XXXVI. Mais écoutons leurs objections. Tant de préceptes inpratiquables que la révélation nous impose, disent-ils, et la crainte des châtiments dont nous sommes menacés, rendent l’homme malheureux. Répondons à ces deux objections des préceptes et de la crainte. Parlons d’abord des préceptes. L’observance des préceptes est le moyen principal pour acquérir le bonheur éternel et temporel, ainsi que nous l’avons déjà dit. Ensuite, nous voudrions savoir des déistes quels sont ces préceptes inpratiquables que l’Évangile nous impose? Parmi les préceptes révélés, il y en a de naturels et de positifs. Les naturels sont prescrits à l’homme par la raison naturelle, pour le faire vivre honnêtement, et l’on ne peut les rejeter sans s’opposer à la raison. Les préceptes positifs ont rapport à l’état surnaturel de la vie éternelle, à laquelle l’homme, qui est immortel, a été prédestiné par ce Dieu qui a envoyé son fils sur la terre, pour le délivrer de la mort éternelle, et lui faite obtenir une éternelle félicité. Pour cette raison, le Sauveur ne s’est pas contenté de nous révéler dans l'Évangile les moyens nécessaires pour obtenir la vie éternelle, mais il a voulu être lui-même la voie qui nous conduit au ciel. Je suis la voie, la vérité et la vie, dit-il : Ego sum via, veritas et vita. (Jo. xiv. 6. ) La voie qui nous conduit à la jouissance de notre fin dernière : la vérité, qui nom instruit sans que nous ayons à craindre d'être trompes : la vie, qui nous fait vivre contents dans ce monde, et bienheureux en paradis. Le paradis est une grande récompense : mais, dit St.-Grégoire, on ne peut parvenir à une grande récompense sans supporter de rudes travaux. SeU ad magna præmiti perveniri non potest, nisi permagnos lnl/oren. (St.-Grég. hom. 27. in Ev. ) Il faut donc travailler pour le mériter : et pour être persévérants dans le travail, il faut en connaître la valeur. On en connaît la valeur par la foi, on le désire par l'espérance, et on le mérite par le travail, c’est-à-dire, par l’exercice de la vertu.
XXXVII. Les moyens doivent être proportionnés à la fin ; ainsi, il n’est pas pas possible de parvenir, par les seules lumières naturelles, à connaître, et par conséquent à désirer et à obtenir les biens célestes, qui sont au-dessus de notre capacité; si la fin est surnaturelle, les lumières et les moyens doivent être aussi surnaturels. C’est pour nous mériter ces moyens, que Dieu est descendu des cieux, il a aidé les hommes par les lumières de la foi, et les a rendus dignes d’obtenir le paradis, par les secours de la grâce et des Sacrements. Qui pourra donc refuser de reconnaître ces préceptes, ces lumières et ces moyens, que la révélation nous présente, et sans lesquels personne ne peut obtenir le bonheur éternel?
XXXVIII. Comment donc, les préceptes évangéliques peuvent-ils nous rendre malheureux, puisqu'ils nous aplanissent la voie qui conduit au bonheur éternel? Jésus-Christ pour nous voir heureux dans cette vie et dans l’autre, a voulu nous instruire de sa propre bouche, et par ses exemples ; et, pour notre plus grande sûreté, il a voulu nous laisser toutes ses doctrines écrites par ses disciples, dans le Nouveau Testament. Or, l'incrédule, qui ne connaît pas les moyens d’obtenir le bonheur éternel, comment peut-il réprouver ces moyens qui nous ont été révélés, et les appeler nuisibles et inutiles, en disant que l t seule religion naturelle suffit pour obtenir le salut ? La sagesse affirme la nécessité des moyens : l’incrédule, qui est l’ignorance même, l’incrédule qui ignore ce que c’est que le salut éternel, refuse d’admettre cette nécessité. Qui croirons-nous? Il dit que les préceptes positifs sont inutiles ! Mais les lois communes ne suffisent pas pour bien gouverner un royaume; il y faut des lois particulières et municipales ; et non seulement dans chaque royaume, mais dans chaque ville, dans chaque famille, même dans les ateliers des ouvriers et dans les fermes, il est nécessaire qu'il y ait des règlements particuliers du chef qui est à leur tête Et comment ne faudra-t-il pas, dans le gouvernement de l’église, qui est répandue dans toutes les parties du monde, des préceptes particuliers, pour diriger les fidèles vers le salut commun ? Les préceptes révélés rendent les hommes b»eu réglés, et par là heureux ; d’autant plus que là où les préceptes humains ordonnent, mais u’éclairent pas, et ne donnent pas la force d’obéir, les préceptes de Dieu en même temps qu’ils ordonnent, éclairent les esprits des sujets, et par le moyen de la grâce qui les accompagne, ils donnent à la volonté la force de les mettre à exécution ; et par là on voit, se vérifier ce qu’a dit le Sauveur : Mon joug est. doux et mon fardeau léger; Jugum enim meum suave est, ci omis meum leve, (Matth. xi.SÛ.)car ]a grâce rend la loi agréable et aisée. Liberté! liberté ! s’écrient les incrédules, et il se font ainsi des prosélytes. De quelle liberté parlent-ils ? De la liberté de pécher, liberté fausse, liberté qui conduit à la perte éternelle tous ceux qui l’embrassent : tandis que l'Évangile donne aux fidèles la vraie liberté, la liberté des enfants de Dieu, qui les préserva des passions honteuses et de l'esclavage des démons.
XXXIX. Que si l’Évangile nous défend de vivre selon les appétits de la chair, la raison naturelle nous le défend aussi, car elle veut que nous vivions en hommes, et non comme les brutes. Il faut nous persuader, si nous voulons avoir sur la terre la paix véritable, que le cœur de l'homme est fait pour jouir de Dieu, qui est le bien infini, et que pour cela, tous les biens de la terre ne peuvent le satisfaire. C’est une vérité dont tous les hommes, ou croyants, ou mécréants, peuvent faire l'expérience. 11 est de fait, que parmi tous les nv.'ciéanls, quoique riches et élevés à des dignités, il n’en existe pas un seul qui soit content de sa fortune; tandis que parmi les bons chrétiens, quoique pauvres, et méprisés du monde, il y en a beaucoup qui vivent heureux de leur condition; parce qu'ils sont en union avec Dieu : Les misérables qui ne croient pas en Dieu, sont les seuls qui vivent malheureux : mais ce n'est pas la lui divine qui les rend tels, c'est leur mauvaise volonté.
XL. Mais, répliquent les incrédules, on ne peut nier que la crainte des châtiments dont la révélation menace les transgresseurs de ces préceptes, ne rende l’homme inquiet et malheureux. Je réponds : Mon, ce n’est pas la menace des châtiments qui inquiète l’homme, c’est sa conscience perverse, et le remords qui lui ronge le cœur. Le châtiment suppose le crime : là où il n’y a pas crime, il n'y a ni îcmords ni crainte qui l’inquiètent. Celui qui n’a rien à se reprocher f vit tranquillement, et n’est pas troublé par les menaces des peines ; au contraire, celles-ci le rendent plus tranquille, en l'encourageant à fuir le crime. C’est ce que fait la révélation divine : en menaçant de punir, elle éloigne du crime, et encourage à bien vivre par les promesses des récompenses. Mais si l’homme veut fouler aux pieds les lois, ce ne seront pas les lois, mais sa mauvaise conduite qui l'inquiétera; comme nous l’avons déjà dit.
XLI. Dans tous les tribunaux de la terre, il y a des lois établies contre les malfaiteurs : mais qui a jamais osé dire pour cela que la justice humaine rend les hommes malheureux ? Et dira-t-on ensuite, que c’est la justice de Dieu qui les rend malheureux, de ce Dieu qui ne menace les hommes que pour leur faire éviter les vices et les rendre heureux? Dieu est juste, c’cst la justice même : s’il n’était pas juste il cesserait d'être Dieu ; mais tant qu'il est Dieu, il doit punir les méchants. C’est donc une grande injustice que de dire que la révélation divine rend les hommes malheureux, en les menaçant de peines, tandis qu'elle menace précisément de peines les méchants, pour tenir lus hommes loin du péché, et les rendre éternellement heureux par le paradis, qu’il a promis comme récompense, à tous ceux qu’il trouvera fidellcs à ces préceptes.
XLII. f.a révélation, disent-ils, n'oppose au bonheur individuel. Est-ce que Dieu nous a créés pour vivre mollement, pour nous procurer les richesses, les plaisirs et la gloire de ce monde? Non ; il nous a placés ici-bas, pour que nous souffrions les misères, les mépris, les infirmité:); et toutes les peines intérieures, afin que par ces moyens, nous pussions nous purifier de r.os péchés, nous résigner à tout ce qu’il voudra ordonner, par rapport à nous, et enfin, mériter la vie éternelle. Voilà pour quelle fin, nous avons été créés, dit l’Apôtre : Finem vero rÀiam œlernam. (Rom. vi. 22.) Ah! plût à Dieu, que tous les hommes comprissent leur dernière fin, et s’appliquassent à y parvenir I Ils seraient tous saints, ils seraient tous sauvés ! Et comment se fait-il, que la plus grande partie des hommes se damne ? c’est qu’ils perdent de vue cette fin unique, la seule pour laquelle Dieu les a créés, et les fait vivre ici-bas. Les saints ont acquis la gloire éternelle, non en jouissant des richesses et des honneurs, mais en souffrant la pauvreté, le mépris et les douleurs, à l’imitation de, Jésus-Christ qui ne descendit parmi les uouimeM,quc pour souffrir des douleurs et des ignominie«. Il a voulu mourir enfin sur une croix, pour nous sauver, et s’attirer tout notre amour, il est donc juste, que nous ne vivions pas pour nous, mais pour lui seul, qui est mort pour nous, comme dit l’apôtre St.-Paul '.Christus pro omnibus mortuus est, ut qui zim ni non sibi vivant, sed ci qui pro ipsis mortuus est. (2. Cor. v.15.) Et pour cela, il veut, que nous chassions de notre cœur tout amour qui n’est pas pour lui ; parce qu’il le veut tout entier pour lui. Car, nous dît encore le même apôtre, c’est pour cela.même, que Jésus-Christ est mort et qu’il est ressuscité, afin d’avoir un empire souverain, sur les morts et sur les vivants. In hoc Christus mortuus est et rcsurreæit, ut mortuorum, et rivorum domineti/r. (Rom. xiv. 9.)
XLIII. Je sais bien que ces paroles d’amour divin, ne peuvent pas entrer dans les oreilles de ceux qui ont un cœur tout attaché à la terre : Barbara lingua amoris, dit St.-Bernard; le langage de l’amour divin, est barbare pour ceux qui aiment le monde. Que cela soit dit au moins pour les âmes qui aiment Dieu, afin qu'elle» prient avec plus f<e ferveur pour le salut de ces pauvres incrédule», qui, au jour de la reddition des comptes, ne trouveront point d’excuses auprès du juge éternel, dans leur ignorance ; car la lumière de l’Évangile est trop claire pour tous les hommes, excepté pour ceux qui ferment les yeux, afin de ne pas la voir. Ils rcjcttjnl l’Évangile, pour trouver la félicité : Les misérables ! ils ne s'aperçoivent pas, que tant qu’ils vivent dans leur incrédulité, ils n’ont jamais un jour de paix; et qu'ils sont malheureux dans cette vie, pour être ensuite plus malheureux encore dans l'autre, abandonnés de Dieu, privés de tout bien, de tout soulagement, et de tout espoir de sortir de l'abîme, où ils seront condamnés à des peines éternelles ! Attachons-nous donc, nous autres, à notre sainte religion, unissons-nous à Dieu toujours de plus en plus, détachons-nous de la fange de cette terre, fange qui est la perte de tant de monde ; ainsi nous vivrons contents dans ce monde, et nous serons pleinement heureux dans l'éternité.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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