Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Maximes et règlement pour les missions · Saint Léonard de Port-Maurice

    Maximes nécessaires à ceux qui se consacrent aux missions

    1. Le ministère le plus héroïque qu'on puisse exercer dans l'Eglise, c'est, sans contredit, celui de coopérer au salut des âmes, comme l'atteste saint Denis l'Aréopagite : Divinorum clivinissimum est cooperari Deo in salutem animarum. Il ne faut pas s'étonner qu'on y soit sujet à divers accidents et exposé à heurter contre des écueils, car de toutes parts soufflent des vents contraires, et le démon, non content d'en exciter la violence, se sert, en outre, de la langue des méchants, et même du zèle inconsidéré de certaines personnes vertueuses, pour discréditer une œuvre aussi sainte. C'est pourquoi tous ceux qui se vouent à ce ministère ont besoin, disait le E. Segneri, d'avoir un bon dos et un cœur généreux; il faut être prêt à supporter toutes sortes d'amertumes et de dégoûts, tant de la part des étrangers que des siens. Aussi ajoutait-il que le missionnaire doit travailler davantage de la tête que des pieds, c'est-à-dire, qu'il ne doit s'avancer que muni de saintes maximes.

    2. La première sera celle dont se servait notre glorieux saint Bernardin de Sienne, qui, interrogé de quels moyens il s'était servi pour ramener tant d'âmes à Dieu, répondit que le principal avait été de ne chercher purement, dans toutes ses actions, que la gloire de Dieu, et le salut des âmes. En conséquence, on fera en sorte que tous les honneurs soient rendus à Dieu et à la Mission, et non pas aux missionnaires; que si l'on approuve que les confréries viennent processionnellement à notre rencontre, cet hommage se rapporte à la mission et non â ceux qui la donnent. Ceux-ci, la mission terminée, tâcheront de décliner, à leur départ, toute espèce de démonstration.

    3. La seconde maxime concerne l'estime que doivent faire les missionnaires de leurs saintes fonctions, se jugeant indignes de servir Dieu dans une œuvre si importante, qui est la fin de toutes ses œuvres extérieures, je veux dire le salut des âmes, et d'être, en quelque sorte, ses coadjuteurs dans ce ministère qui fait envie même aux anges du ciel. Ils tâcheront donc de l'exercer avec une pureté angélique, se confessant chaque matin, comme il est prescrit dans le Règlement, secouant toute espèce de tiédeur, afin d'être bien disposés, et demandant à Dieu une sainte ferveur, afin de pénétrer les cœurs, s'animant tous d'un esprit de charité, de mansuétude, de bienveillance, s'efforçant enfin de se faire tout à tous, afin de gagner tout le monde à Dieu.

    4. Imbus de ces maximes et heureux de leur vocation à u a si saint ministère, ils résisteront à ceux qui, cherchant à discréditer les missions, prétendent qu'elles n'excitent qu'un feu de paille qui s'amortit aussitôt, une ferveur qui se refroidit bien vite, et que, par conséquent, elles ne produisent guère de fruits. — Qu'ils répondent hardiment qu'outre l'extirpation de tant de vices, de tant de haines qui disparaissent, outre tant de restitutions qui ont lieu, tant de confessions sacrilèges réparées, tant de pratiques de piété introduites, tant d'âmes qui se déterminent à embrasser l'état ecclésiastique ou religieux» qu'outre tout cela, dis-je, on en retire trois grands avantages: en premier lieu, il est sûr et certain que la mission empêche des milliers et des milliers de péchés ; car, une fois qu'elle est ouverte dans un endroit, elle contraint presque tout le monde à s'abstenir de pécher, au moins aussi longtemps qu'elle dure. Puis, la plupart faisant des confessions générales ou extraordinaires, se conservent longtemps en état de grâce, quelques-uns même toujours, ne commettant plus de péché mortel. Le second avantage, c'est qu'elle retranche une multitude de scandales, les immodesties dans les habillements, la fréquentation des cabarets, les mauvaises habitudes invétérées, le jeu de cartes, les conversations déshonnêtes, et d'autres désordres semblables ; et, quoique tous ne persévèrent pas, beaucoup cependant en conservent du profit. Le troisième et le principal avantage, c'est qu'ébranlés par tant de coups répétés et pénétrés d'une sainte frayeur, les fidèles conçoivent une vive horreur du péché mortel, donnent presque tous des signes manifestes de contrition, se confessent dans les meilleures dispositions, et par suite, rentrent en grâce avec Dieu. Les missionnaires, qui sont les instruments d'un si grand bien, doivent remercier Dieu de les avoir appelés à travailler dans sa vigne, et s'exciter à le servir avec tout le dévouement et toute la fidélité dont ils sont capables.

    5. Animés d'un saint zèle, ils ne négligeront rien pour que la mission porte ses fruits et se passe avec ordre, s'incommodant, s'il le faut, pour que les fonctions se fassent avec toute la pompe possible. Ils recommanderont à Messieurs les députés, élus conformément au Règlement, art. 45, de veiller à ce qu'il y ait une séparation parfaite entre les hommes et les femmes, et que les ecclésiastiques, les religieux et autres personnes respectables aient des sièges; de réprimer les désordres qui pourraient surgir, sans se formaliser des réponses désagréables qui leur seraient faites, supportant tout pour l'amour de Dieu, et avertissant le missionnaire de ce qui réclamerait un remède quelconque; enfin, de faire en sorte que tout se passe avec harmonie et avec calme.

    6, On choisira aussi, sur l'indication des supérieurs, quelques personnes des plus recommandables, soit ecclésiastiques, soit laïques, auxquels on donnera le titre de Pacificateurs, et les noms des Députés ainsi que des Pacificateurs seront lus publiquement, afin que tout le monde les connaisse. L'office de ces derniers sera de rechercher les dissensions et les inimitiés qui règnent, dans la population, afin de les apaiser. Quand ils pourront en venir à bout et régler les différends, sans l'intervention des missionnaires, qu'ils le fassent; sinon, qu'ils leur exposent le cas. Mais qu'ils se souviennent qu'ils remplissent cette œuvre de miséricorde pour la gloire de Dieu, et, par conséquent, loin de se déconcerter de se voir parfois en butte à des paroles déplacées ou à des grossièretés, qu'ils se réjouissent plutôt d'avoir cette occasion de mérite. Lorsque le dissentiment se complique de questions d'intérêt, et que les parties adverses s'imaginent qu'en faisant la paix elles pourraient préjudicier à leurs droits, qu'on leur fasse comprendre qu'elles sont tenues de pardonner les injures et de déposer tout sentiment de haine, mais sans préjudice aucun de leurs intérêts; qu'il suffit de donner les signes ordinaires do bienveillance à son adversaire. Que les missionnaires se fassent même une maxime invariable de ne jamais s'immiscer dans l'arrangement des affaires d'intérêt, attendu qu'ils pourraient facilement se tromper; qu'ils les renvoient donc aux tribunaux. Qu'ils ne s'entremettent pas davantage à l'effet d'obtenir grâce en faveur de certains malfaiteurs, qui, en rentrant dans leurs foyers, pourraient être dangereux pour les autres et causer de grands désordres.

    7. La principale maxime de toutes, la maxime fondamentale, c'est que les missionnaires tâchent de donner le bon exemple dans toute leur conduite. Qu'ils n'aillent donc pas de maison en maison, pour faire des visites inutiles, mais se bornent à celles qui sont indiquées dans le Règlement, savoir, chez les religieux, les supérieurs, etc.; à plus forte raison, ne doivent-ils pas s'arrêter à causer avec les séculiers de choses vaines et frivoles; ils vivront retirés et modestes; seulement, à la fin de la mission, on visitera les infirmes. S'il faut aller quelque part pour un motif nécessaire, ils le feront après en être convenus avec le président, pourvu, toutefois, qu'ils ne mangent ni ne prennent quoi que ce soit chez les laïques, qu'ils n'acceptent ni chocolat, ni autre chose, et qu'ils refusent même tout présent qui leur serait offert. Soyons persuadés que ce point est très essentiel.

    8. Ils devront surtout donner le bon exemple au confessionnal, évitant avec soin deux extrêmes : le premier serait d'attirer à eux les pénitents, particulièrement les femmes par des paroles affectées, ou en distribuant de petits objets de piété ; l'autre serait de rebuter les pénitents par des paroles dures et inconvenantes ; les renvoyant sans ménagement, ce qui cause beaucoup de scandale. Qu'ils se gardent bien de confesser les femmes hors du confessionnal, sans une grande nécessité, laquelle n'est jamais suffisante si elle n'est extrême. Il ne faut même les entendre qu'à des confessionnaux fixes, ou du moins parfaitement conditionnés. Qu'ils tâchent, s'il est possible, de confesser les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, employant même la menace de ne pas entendre ceux qui refuseraient de se ranger dans cet ordre.

    9. Que les missionnaires évitent avec le plus grand soin, de s'entretenir avec des femmes hors du confessionnal, à l'écart, à des heures indues, ou avec trop de familiarité. Quoique ce soient des personnes pieuses, du moment que se sont des femmes, qu'ils fuient leur société, comme ils fuiraient à la rencontre d'un serpent ; qu'ils ne les regardent jamais fixement, et, si c'est au confessionnal, après avoir pourvu au nécessaire, qu'ils les congédient, se tenant en garde contre la moindre attache, laquelle pourrait être cause d'un vaste incendie. Qu'ils ne s'ingèrent point dans des négociations de mariages, le placement de servantes, et autres affaires semblables, qui engendrent trop souvent des jalousies et des murmures dans le monde.

    10. Que le missionnaire ait pour maxime de ne jamais faire d'allusion personnelle en prêchant. Par conséquent, qu'il ne se mette pas en peine de savoir quels sont les vices dominants de l'endroit, mais qu'il les attaque tous. Aussi, dans les processions de pénitence, qu'il ne se laisse pas entraîner à faire ses allocutions sous les fenêtres de certaines maisons particulières ; ayant choisi d'avance ses trois stations, qu'il n'en change plus. A plus forte raison doit-il être extrêmement circonspect en parlant des prêtres, des religieux et d'autres personnages; qu'il sache qu'il est de son devoir strict de faire respecter le clergé, tant régulier que séculier, en défendant la sainteté de l'habit ecclésiastique, et en n'en parlant, en public, qu'avec vénération.

    11. Que le missionnaire, non plus que ses compagnons, ne permette à aucun pénitent, homme ou femme, quel que soit l'excès de sa douleur, de déclarer ses péchés en public, et ne laisse monter personne sur l'estrade pour faire l'aveu de ses fautes, ou rétracter une calomnie, attendu qu'il pourrait en résulter des inconvénients très-graves et très-nuisibles au succès de la mission. S'il y a une réparation publique à faire à quelque personne, le missionnaire, avec la permission du pénitent, peut se charger de disculper l'innocent sans manifester le coupable. On ne doit pas non plus permettre à un ennemi d'aller trouver son adversaire, même dans le but de s'humilier, à moins que des démarches préalables n'aient été faites et que les deux parties ne soient bien disposées; car on en a vu répondre aux humiliations d'un adversaire en lui donnant la mort.

    12. Autant il faut déployer d'énergie à faire opérer les restitutions, autant il faut éviter, avec prudence, de s'en charger ; sauf le cas d'une nécessité extrême, que les missionnaires ne s'en mêlent pas ; si ce cas se présente, qu'ils fassent déposer l'argent, sans y toucher, dans un lieu sûr, et qu'ils invitent celui à qui il appartient, à venir le reprendre, en ayant soin, toutefois, de ne le lui remettre que contre un reçu signé par lui, qu'on fera parvenir aux mains du restituant. Quand même celui-ci protesterait qu'il ne tient pas à cette précaution, on ne s'en dispensera jamais, et on fera toutes les diligences possibles pour que la quittance soit remise entre ses mains.

    13. A plus forte raison doit-on s'abstenir d'accepter de l'argent pour le distribuer aux pauvres, car il est arrivé qu'on nous en a présenté tout exprès, pour voir si nous en sommes véritablement détachés. Ce serait pis encore, si l'on allait en quêter pour des amis, pour des parents, pour de jeunes filles pauvres, ou pour toute autre fin, quelque sainte qu'elle fût. Outre le danger qu'il y aurait, en cela, de transgresser la règle en un point ou l'autre, à cause qu'on ne pourrait pas user de toutes les précautions, etc., qu'on se persuade bien que le fait venant à s'ébruiter, serait la source de mille calomnies, et tournerait au détriment de la mission, ainsi que l'expérience l'a démontré.

    14. Il est à propos de recommander ici, à tous les missionnaires, de tenir fortement à la maxime de ne point célébrer de messes pour satisfaire à des charges temporelles, quelque instance qui leur en soit faite, soit par les supérieurs des couvents ou par des religieux en particulier, soit par des séculiers ou par des parents. Bien que la chose, hors de temps de mission, moyennant la permission des supérieurs et les autres précautions requises, paraisse licite, en mission il y aurait danger qu'il en résultât du scandale, outre qu'en pareil temps nous devons nous montrer étrangers à toute préoccupation temporelle. Que les messes se disent donc pour nos défunts, ou pour d'autres besoins spirituels; le mieux serait d'en appliquer le fruit aux âmes du purgatoire, afin qu'elles obtiennent de Dieu le succès de la mission. En agissant autrement, craignons de tomber dans la propriété de volonté, réprouvée par nos Constitutions.

    15. Le plus grand fruit que nous ayons à remporter de nos missions, le principal et le plus important de tous, c'est de bien débrouiller les consciences, et de briser tous les filets dans lesquels le démon les tient enlacées : Tunique moyen, pour cela, c'est une confession générale ou extraordinaire. C'est donc sur ce point que les missionnaires doivent concentrer tous leurs efforts, s'ils veulent procurer beaucoup de gloire à Dieu. En conséquence, ils tâcheront de faire faire une confession générale à tous ceux qui n'en ont jamais fait, et ils trouveront presque toujours qu'il y a nécessité de la faire d'un chef ou d'un autre. Quant à ceux qui en ont déjà fait et qui ont été remis à place, on leur fera faire une confession extraordinaire, c'est-à-dire en remontant jusqu'à la dernière confession générale. Le missionnaire qui manque en cela, manque dans le point le plus essentiel de son ministère et surcharge ses compagnons, à cause que ses pénitents, n'étant pas tranquillisés, vont trouver d'autres confesseurs, ce qui n'édifie guère ceux qui remarquent le peu de charité du premier.

    16. Il est bon d'aller nu-pieds, non-seulement pour pratiquer l'humilité et la mortification, qui sont d'un grand mérite devant Dieu, mais aussi pour l'édification du peuple, ainsi que pour se tenir en garde contre les manquements les plus légers. On exhorte donc tous les missionnaires à embrasser de bon cœur cette sainte mortification, sans craindre de préjudicier à leur santé, l'expérience ayant prouvé que cette crainte est dénuée de fondement. S'ils ne pouvaient toujours s'y astreindre en voyage, qu'il? le fassent au moins lorsque la température est plus douce et pendant tout le temps de la mission. Cependant, si quelqu'un, pour de justes motifs, ne pouvait supporter cette austérité, qu'on le laisse libre.

    17. Qu'ils ne s'attachent pas plus qu'il faut aux localités, aux populations, aux bienfaiteurs quelque dévoués qu'ils soient ; qu'ils ne se mettent pas en correspondance avec eux, car ils auraient tant de lettres à écrire qu'ils fourniraient une occasion de murmure et aux étrangers et aux religieux, outre qu'une telle besogne est inutile, et procure peu de gloire à Dieu, excepté dans quelques cas de nécessité réelle. D'ailleurs un attachement semblable nuit à cette sainte indifférence avec laquelle un missionnaire doit chercher uniquement l'accomplissement de la volonté de Dieu, se remettant en tout et pour tout aux dispositions de sa providence, prêt à aller partout où il le jugera plus expédient pour son service. De cette façon, on a le cœur dégagé de toutes les créatures.

    18. Qu'ils ne s'inquiètent point des difficultés que leur suscitent ceux qui ne veulent pas entendre parler de mission ; car l'expérience démontre que plus les contrariétés sont grandes, plus les fruits sont abondants, les grandes entreprises rencontrant toujours de grands obstacles. A plus forte raison ne doivent-ils pas se déconcerter de se voir accueillis par quelques-uns d'un air brusque et malveillant; il est certain que s'ils se mettent à l'œuvre contre la volonté de plusieurs, ils partiront en emportant l'affection de tout le monde, car les fidèles éprouvant sensiblement le grand bien que la mission procure à leurs âmes, montreront plus d'empressement qu'il n'en faut à les écouter. Qu'on ait donc soin, tout en les exhortant à suivre les exercices de la mission, de les avertir de laisser toujours quelqu'un pour garder la maison, parce que les fripons profitent de la circonstance pour commettre beaucoup de vols, comme l'expérience ne nous l'a que trop souvent appris, 19. Enfin qu'ils se mettent bien dans la tête que la campagne terminée, quoique avec plein succès, et aux applaudissements de tout le monde, ils ne doivent attendre de la part des hommes que désagrément et ingratitude. Qu'ils s'en réjouissent, car c'est là la solde courante de ceux qui travaillent pour la gloire de Dieu ; ce n'est même que la moindre : la plus forte est celle que Notre-Seigneur a fait payer à ses apôtres et à une foule d'autres saints, et qui consiste à consumer sa vie dans les travaux ou dans les supplices. Amen. Amen.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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