Le suprême pontificat considéré dans sa nécessité, son autorité et son infaillibilité · Alphonse de Liguori
Importance et actualité du sujet
Les questions traitées dans ce volume sont, en général, peu ou point comprises. En effet, la plupart de ceux qui sont étrangers à l’étude de la science théologique, méconnaissent la haute portée et le côté pratique de la question de l’infaillibilité et de l’autorité pontificales, et n’y voient souvent qu’une vérité tout à fait secondaire, une dispute scolastique, une pure question de personne.
D’autres, qui sont plus au fait de ces questions et qu’il faut même ranger au nombre des catholiques sincères, ne laissent pas que d’être abusés par des idées préconçues, de regrettables malentendus, et même des principes et des systèmes erronés, fruits malheureux d’une éducation religieuse mal dirigée. Désireux de pouvoir concilier avec leur conscience de chrétiens des théories récentes et dangereuses, qui, nous le disons franchement, n’ont jamais été celles de leur mère l’Eglise, ils voudraient pouvoir restreindre et même écarter, dans certains cas, l'autorité pontificale qui flétrit ces théories, ou du moins arguer de l’incompétence du Pontife Romain pour ne devoir pas se départir de leurs idées favorites, idées aussi spécieuses que séduisantes, quoique décorées de certains titres sonores et pompeux : « idées modernes, principes immortels de 89, progrès de notre temps, conquêtes de la civilisation du XIXe siècle, etc. » Ces chrétiens pusillanimes, ces prudents du siècle, qui proclament avec assurance qu’il faut être de son temps, allèguent que la prérogative de l'infaillibilité décernée à un homme tendrait à entraver les élans du progrès moderne, à enrayer le mouvement de la pensée humaine, etc. : appréhensions vaines, peut-être un peu suspectes, et, en tout cas, plus fondées sur une prudence humaine et de périlleuses illusions que sur l’esprit de foi et la vérité divinement révélée; comme si toutes ces questions de progrès et do libertés modernes ne touchaient pas au dogme et à la morale, et ne rentraient pas conséquemment, en tant que doctrine, dans le domaine et la compétence de l’Eglise i
« Oui, disait tout récemment Monseigneur Pie, évêque de Poitiers, ils tendent à former parmi nous une école séparée du véritable esprit et des véritables doctrines du christianisme, ces catholiques de nom et de volonté qui, sacrifiant à l’idole de l’esprit moderne, finissent par placer leur raison au-dessus de l’autorité de l’Eglise contemporaine, et par s’adjuger personnellement l’infaillibilité qu’ils refusent â la Chaire Apostolique.1 »
De plus, ces amis décidés des transactions, ces partisans des idées larges de tolérance et de liberté, envisagent avec une certaine appréhension la définition dogmatique de l'infaillibilité pontificale, comme pouvant amener la ratification du Syllabus de 1864, et avec elle la consécration des principes politiques et religieux énoncés dans ce célèbre document pontifical, qui reparaîtrait dès lors avec un surcroît de valeur et d’autorité. Qu’ils se persuadent donc de la haute portée des questions relatives à l’autorité du Pontife Souverain, à la nécessité d’un Chef suprême et infaillible pour maintenir dans l’Eglise l’unité de croyance et déterminer toutes ces questions modernes, qui, même abstraction faite de leur côté religieux, ont de si graves conséquences dans la pratique. Au surplus, ils ne doivent pas perdre de vue que ce n’est point sous prétexte d’apaisement et de pacification qu’ont peut transiger avec des principes fondamentaux, et se résigner à des concessions qui affectent la règle même de la foi et l’organisation intime de l’Eglise : les saints ne connaissaient pas les tempéraments de ce genre.
D’autres, enfin, poursuivent de leurs attaques haineuses et systématiques les vérités capitales qui ont rapport à l'autorité et à l’infaillibilité doctrinale du Pontife suprême ; vérités qui sont si intimement unies à la sainte cause et aux plus graves intérêts de l'Eglise catholique, et qui sont encore ravivées de nos jours pur des discussions résultant des principes nouveaux qu’on cherche à faire prévaloir. Ils savent très-bien, ces audacieux antagonistes, que si, par impossible (la parole de Dieu est là pour l’empêcher), ils réussissaient à renverser ou seulement à ébranler notablement l’autorité pontificale, ils saperaient par là même la base de l’Eglise Catholique. On peut appliquer à notre époque ces véridiques paroles du comte de Maistre, que nous citons textuellement en substituant simplement le présent ou passé : « La rage antireligieuse contre toutes les vérités et toutes les institutions chrétiennes s’est tournée surtout contre le Saint-Siège. Les conjurés savent assez, et Je savent malheureusement bien mieux que la foule des hommes bien intentionnés, que le christianisme repose entièrement sur le Souverain Pontife. C’est donc de ce côté qu’ils tournent tous leurs efforts. S’ils proposaient aux cabinets catholiques des mesures directement autichrétiennes, la crainte ou la pudeur, au défaut de motifs plus nobles, suffirait pour les repousser; ils tendent donc à tous les princes le piège le plus subtil.
» Hélas ! ils ont des rois égaré les plus sages !
-Ils leur présentent le Saint-Siège comme l’ennemi naturel de tous les trônes; ils l’environnent de calomnies, do défiances de toute espèce ; ils tâchent de le brouiller avec la raison d’Etat ; ils n’oublient rien pour attacher l’idée de la dignité à celle de l’indépendance. À force d’usurpations, de violences, de chicanes, d’empiétements de tous le3 genres, ils rendent la politique romaine ombrageuse et lente, et ils l’accusent ensuite des défauts qu’elle tient d’eux.1 » Voilà bien le portrait frappant des ennemis du Saint-Siège à notre époque. Et qui sauvera notre société contemporaine, si languissante, si malade? un homme, un seul homme; et cet homme, c’est celui-là même dont Saint Alphonse venge les droits’avec tant d’énergie ; cet homme, c’est le Pape ; cet homme, c’est aujourd’hui le grand Pontife Pie IX, qui, pour remédier aux maux présents et conjurer les maux à venir, vient de convoquer, sous l’inspiration de l’Esprit de sagesse, tous les premiers pasteurs de l’univers chrétien.
Quant aux acatholiques, prétendus réformés ou prétendus orthodoxes de différentes nuances, on connaît leurs préjugés traditionnels et leurs aphorismes laconiques et railleurs, dès qu’il s’agit de la primatie et de l'autorité de la Chaire de Pierre ; de sorte que nous pouvons répéter aujourd’hui ces paroles pleines de vérité, prononcées par un Saint qui fut un modèle de douceur et, si nous osions employer ce terme, de tolérance : « Les ministres (des Calvinistes), dit Saint François de Sales dans son gracieux langage, tâchent tant qu’ils peuvent, de troubler si finement la claire fontaine de l’Evangile, que Saint Pierre n’y puisse plus trouver ses Clefs, et font leur possible pour nous dégoûter d’y boire l’eau de la sainte obéissance qu’on doit au Vicaire de Notre-Seigneur. 2 » Qui sait cependant si, en remontant avec le saint et savant évêque de Sainte-Agathe la chaîne de la tradition chrétienne, certains hommes francs et loyaux ne laisseront pas pénétrer un rayon de lumière dans les ténèbres qui obscurcissent leur esprit, et si cette étincelle lumineuse ne contribuera pas à rectifier des idées faussées par l’éducation ou dues au malheur de la naissance? En toute espèce de supposition, si quelque chose les écarte du bercail commun, ce n’est pas la démonstration de l’infaillibilité du suprême Pontife et de sa supériorité sur les Conciles, mais, comme le dit si judicieusement Saint Alphonse, c'est « la liberté de conscience, les plaisirs sensuels, la convoitise des richesses, et l’orgueil.1 »
Au point de vue des questions qui concernent le Saint-Siège, on peut rattacher aux dissidents le Gallicanisme et le Jansénisme, qui, eux aussi, se sont écartés des vraies doctrines professées, avec Saint Alphonse, par les princes de la théologie, ou plutôt, comme il le dit lui-même, par l’Eglise universelle. Sans doute, aujourd’hui ces deux écoles sont au moins agonisantes, et le prochain Concile œcuménique n’aura guère qu’à constater leur décès et à achever de fermer leur tombe; cependant, ici encore, les thèses soutenues par le saint évêque trouveront leur à-propos, ne fût-ce que pour éclairer le passé, venger les saines doctrines, en montrer l’ancienneté, la perpétuité, et la chaîne non interrompue, extirper enfin les derniers rejetons de ces deux arbres implantés contre nature dans le champ du Seigneur.* Nous pouvons donc dire avec ce génie qui, de son regard d’aigle, sut si bien pénétrer le vrai caractère des hommes et des choses du XIXe siècle : « Le protestantisme, le philosophisme et mille autres sectes plus ou moins perverses et extravagantes ayant prodigieusement diminué les vérités parmi 3es hommes (Diminuiez sunt veritates a filiis hominum*), le genre humain... s’agite, il est en travail, il a honte de lui-même, il cherche, avec je ne sais quel mouvement convulsif, à remonter contre le torrent des erreurs, après s’y être abandonné avec l’aveuglement systématique de l’orgueil. A cette époque mémorable, il m’a paru utile d’exposer, dans toute sa plénitude, une théorie vaste et importante, et à la débarrasser de tous les nuages dont on s’obstine à l’envelopper depuis si longtemps.1 » Il nous semble que les circonstances actuelles nous mettent bien en droit de nous emparer de ces dernières paroles et de les placer dans la bouche de notre Saint Evêque : elles conviennent, à plus d’un titre, à son caractère et à son œuvre.
En résumé, l’ignorance, l’indifférence, le préjugé, l’erreur, l’impiété, rendent aujourd’hui opportun le travail que nous présentons au public; et nous regrettons que l’espace restreint dans lequel nous devons nous renfermer, ne nous permette pas d’entrer dans les développements que comporte cette intéressante étude.
Au reste, les questions qui concernent le Pape, sont toujours vitales, toujours actuelles, toujours fondamentales, parce qu’elles ont une importance intrinsèque à tous les âges du monde. En effet, l’infaillibilité du Pape, par exemple, n’est pas tant 3a prérogative d’un homme que celle de l’Eglise, et à l’instar de la fameuse parole d’un potentat : « L’Etat, c’est moi, » on peut dire dans une certaine proportion que « l’Eglise, c’est le Pape, » qui en est tout à la fois la tête et le fondement. Saint François de Sales l’a dit dans ces courtes mais expressives paroles : « Le Pape et l’Eglise, c'est tout un. 3 » Et c’est là une vérité manifeste, attendu que sans le Pape, il n’y a point de corps épiscopal ou d’Eglise enseignante, non plus qu’il n’y a de collège apostolique sans Pierre. Aussi le saint évêque de Genève s’est-il adressé en ces termes au Souverain Pontife : « Vous êtes le cœur et le soleil de tout l’état ecclésiastique ; 3 » voilà, certes, deux mots bien significatifs. — Bien plus, on peut même dire que « l'Etat, c’est le Pape; » car, selon la remarque des éditeurs de de Maistre, on ne considère pas assez - l’influence exercée par le Souverain Pontife sur la formation et le maintien de l’ordre social» comme aussi l’importance de ce même pouvoir pour rétablir la civilisation sur ses véritables bases, aujourd’hui qu’un génie malfaisant les a brisées ou déplacées La nécessité de son action est si sensible, que tout esprit droit et religieux se voit entraîné à cette conclusion : Sans le Pape, il n'y a plus de christianisme, et, par une suite inévitable, l'ordre social est blessé au cœur.1 » Cette réflexion trouva-t-elle jamais plus d’à-propos que de nos jours, où nous subissons les conséquences du terrible cataclysme qui a ébranlé l’Europe à la fin du siècle dernier, et qui a légué à la génération présente le triste héritage des idées modernes, en faussant avec elles et par elles les vraies notions sur les relations de l’Eglise et de l’Etat, et sur la liberté envisagée dans ses applications multiples.
Ajoutons qu’aujourd’hui l’erreur ne consiste plus dans la négation isolée d’un dogme ou d’une vérité chrétienne, mais dans la négation générale de toute certitude en matière de foi, négation assez mal déguisée sous les noms trompeurs de rationalisme, de naturalisme, de matérialisme, de liberté de penser, et même de libéralisme. Or, quelle digue plus puissante peut-on opposer à ce flot envahissant d’idées antirationnelles, antichrétiennes, et antisociales, que l’enseignement infaillible du Vicaire de Jésus-Christ, que l’affirmation solennelle d’une autorité suprême dont les décisions doctrinales sont irréfragables et sans appel? C’est le Pape qui, armé de cette autorité, maintiendra les vérités politiques et religieuses opposées aux quatre-vingts propositions négatives du Syllabus; c’est lui qui détournera de l’Eglise et de la société les désastres que leur préparent ces théories modernes qui tendent à l’émancipation absolue de la raison et de la science, et, par suite, à l’anarchie politique et religieuse.
Mais écoutons encore de Maistre, homme du monde et homme de génie, profond politique et chrétien convaincu : « Il m’est prouvé, dit-il, et je voudrais de tout mon cœur le prouver aux autres, que sans le Souverain Pontife, il n’y a point de véritable christianisme, et nul honnête homme chrétien, séparé de lui, ne signera sur son honneur (s’il a quelque science) une profession de foi clairement circonscrite.1 « — « Sans le Souverain Pontife, tout l’édifice du christianisme est miné ;2 » car « le christianisme repose entièrement sur le Souverain Pontife.3 » Et en cela l’illustre défenseur du Pape est d’accord avec notre Saint Auteur, comme nous le verrons dans la suite de cette introduction et dans le corps même de ce volume ; il ne l’est pas moins avec le vénérable cardinal Bellarmin dans ces remarquables paroles : De quoi s’agit-il quand il est question de la primatie du Souverain Pontife? Je réponds en deux mots, qu’il s’agit de tout le christianisme; car c’est là une question de vie ou de mort pour l’Eglise ; en effet, priver l’édifice de son fondement, le troupeau de son pasteur, l’armée de son général, les astres du soleil, le corps de sa tête, n’est-ce pas renverser l’édifice, disperser le troupeau, mettre l’armée en déroute, obscurcir les astres, tuer le corps ? De qua re agitur, cum de primatu Pontificis agitur ? brevissime dicam, de summa rei Christianae; id enim quaeritur debeatne Ecclesia diutius consistere, an vero dissolvi et concidere; quid enim aliud est quaerere an oporteat ab aedificio fundamentum removere, a grege pastorem, ab eœercitu imperatorem, solem ab astris, caput a corpore, quam an oporteat aedificium ruere, gregem dissipari, eæerdtum fundi, sidera obscurari, corpus jaceret
Au surplus, il importe, à l’approche des grandes et solennelles assises de l’Eglise Catholique, dont l’annonce tient actuellement en éveil l’attention du monde entier dans l’attente des graves enseignements qu’il va recevoir, il importe que chacun, à quelque religion ou école qu’il appartienne, se forme une idée exacte du pouvoir de celui qui va présider cette auguste assemblée, du pouvoir de cette assemblée elle-même, et enfin de l’un et de l’autre considérés dans leurs rapports réciproques. Il importe qu’en prévision de cet événement, sans contredit le plus grand de notre siècle, on étudie avec toute la maturité désirable les questions de principe qui s’y rattachent, et qu'on travaille à prémunir les esprits contre les idées erronées que des systèmes pernicieux et des écoles bien connues n’ont souvent que trop accréditées. Il importe, d’autre part, que le sujet, vu son importance, soit traité avec cette conviction, cette précision, cette autorité qu’on doit impartialement reconnaître à Saint Alphonse, ainsi que nous allons tâcher de le démontrer.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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