Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Le suprême pontificat considéré dans sa nécessité, son autorité et son infaillibilité · Alphonse de Liguori

    II : Doctrine, sentiments et autorité de Saint Alphonse sur ce sujet

    1° Doctrine de Saint Alphonse. — Parmi les nombreuses et intéressantes questions qui sont discutées dans ce volume, il en est deux sur lesquelles nous voudrions arrêter spécialement l’attention du lecteur, parce qu’elles sont tout à la fois plus actuelles et plus débattues : nous entendons parler de l’infaillibilité du Pontife Romain et de sa supériorité sur le Concile; or, notre Saint se prononce d’une manière formelle sur l’une et l’autre de ces deux questions fondamentales.

    Quant à la première, il présente invariablement la prérogative de l’infaillibilité pontificale comme une vérité de foi divine, c’est-à-dire comme manifestement appuyée sur la révélation, comme réellement contenue dans la parole révélée, soit écrite, soit traditionnelle. Il affirme expressément que son opinion, qui est « le sentiment commun, » comme il l’appelle lui-même, « touche tout au moins à la foi : Nostram sententiam esse saltem fidei proximam,* » tandis que la doctrine opposée - paraît tout à fait erronée et touchant à l’hérésie : Contraria videtur omnino erronea et hœresi proxima.1 » Dans un autre endroit, il ajoute par manière de conclusion, ces paroles bien significatives : « Il résulte de tout ce qui précède, qu’en rapprochant le sens des Ecritures, les sentences des Souverains Pontifes, des Saints Pères et des Conciles eux-mêmes, on arrive à reconnaître que notre opinion n’est pas tant la nôtre que celle de toute l’Eglise, comme elle en est la règle et l’esprit.2 » Et ailleurs il déclare qu’il tient son opinion pour certaine ; 3 ailleurs encore il dit : « Les décisions du Pape sont infaillibles, lorsqu’il parle, fût-ce même en dehors des Conciles, comme Docteur universel de l’Eglise, et qu’il définit ex cathedra ** les controverses touchant la foi et les mœurs; « puis, citant Suarez, il ajoute : « Tel est actuellement l’enseignement de tous les docteurs catholiques, et je tiens que c’est là un point de foi certain;... le commun consentement de l’Eglise est si constant, et l’opinion des écrivains catholiques si unanime au sujet de cette vérité, qu’il n’est nullement permis de la révoquer en doute.4 » Et notons ici que le Saint Auteur s’est exprimé dans un langage aussi catégorique, au cœur même du royaume de Naples, à une époque où le gouvernement de ce pays n’était que trop engoué des idées contraires, incarnées dans le Jansénisme et le Fébronianisme dont il était le complaisant fauteur.

    Après une expression aussi nette de sa pensée, nous pourrions donc mettre dans la bouche de notre Saint, ces paroles de Bossuet : « Je dirai avec confiance qu'on est proche d’être hérétique, lorsque, sans se mettre en peine de ce qui favorise l’hérésie, on n'évite que ce qui est précisément hérétique et condamné par l’Eglise.1 »

    Quant à la seconde question, notre Saint n’est ni moins explicite, ni moins précis : « L’opinion, dit-il, à laquelle nous adhérons, tient qu'un Pape non douteux est toujours au-dessus du Concile ou de toutes les Eglises, même prises collectivement » Et ailleurs il représente cette opinion comme étant la plus commune. 3 Enfin, il conclut en affirmant qu’elle est plutôt celle de toute l’Eglise que la sienne propre.4

    La solution donnée à cette double thèse, est, comme on le voit, suffisamment précise et tranchée, et l’importance du sujet mérite sans contredit qu’on pèse attentivement les arguments qui établissent l’une et l’autre. S’il nous est permis, après cela, d’émettre un vœu, c’est celui de voir le prochain Concile œcuménique imprimer le sceau d'une définition dogmatique à la glorieuse prérogative de l'infaillibilité pontificale, et en finir avec toutes les arguties et les ingénieuses échappatoires du Gallicanisme agonisant et de certains néo-chrédens. Car, se prévalant du silence du premier Concile œcuménique assemblé depuis que les opinions contraires se sont ouvertement affichées, ils ne manqueraient pas de faire accroire que leur sentiment est pour le moins libre, tandis qu’en réalité il est seulement toléré dans l’Eglise Catholique, qui jusqu’ici a bien voulu lui faire grâce de ses censures. Bien plus, on irait peut-être jusqu’à révoquer en doute l’autorité des décisions doctrinales émanées antérieurement du Siège Apostolique. Cette définition, quoi qu'en disent des esprits pusillanimes et de faux prudents, combleraient les vœux les plus ardents de tous les vrais catholiques, et convaincrait les dissidents, hérétiques ou schismatiques, de l’indispensable nécessité de se rattacher au centre immuable de l’unité chrétienne.

    2° Sentiments de Saint Alphonse. — Une chose digne de remarque, c’est que tous les Saints se sont distingués par une obéissance exceptionnelle, une vénération toute spéciale pour le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Aussi le savant pape Benoît XIV, dans son célèbre ouvrage De la Béatification des Serviteurs de Dieu et de la Canonisation des Bienheureux,1 compte-t-il parmi les signes sur lesquels on peut fonder un jugement solide touchant l’héroïsme de la foi, cette obéissance et cette soumission spéciales envers le Souverain Pontife. Or, on peut dire que Saint Alphonse était animé de ces sentiments portés à leur suprême degré, et que, sous ce rapport, il s’est même distingué parmi les autres Saints. C’est ce que constate le procès de sa Béatification : Tous les Saints, y lisons-nous, ont professé une grande vénération pour le Souverain Pontife; cependant, de même que les astres diffèrent entre eux par leur éclat, ainsi le saint prélat, Alphonse-Marie de Ligüori, brille, sous ce rapport, d’un éclat particulier parmi les autres Saints : Quamquam pii omnes sanctique viri Summum Romanum Pontificem debita veneratione sint prosecuti, ut tamen stella differt a stella, inter cœteros (Sanctos) hoc laudis genere micat sacer antistes Alphonsus Maria de Liguorio.

    Aussi attachait-il une importance capitale à tout ce qui se rapporte à l’autorité du Pontife Romain. C’est ce qui lui fit entreprendre, en dépit de ses infirmités et de son grand âge, les différents écrits qui composent le volume que nous publions ; (1) Lib. S. c. %5. § 4. ». 4.

    et comme nous l’avons fait remarquer, il s’y prononce d’une manière catégorique, sans assigner de limite à la puissance du Pontife Romain dans'sa primauté d’honneur et de juridiction. De plus, non content d’avoir traité les plus importantes questions sur l’autorité pontificale dans des écrits spéciaux de polémique religieuse, il ne craint pas de se détourner de sa route dans la marche régulière de sa Théologie Morale, comme il le dit lui-même, en y insérant une Dissertation purement dogmatique; et il allègue pour motif, que c’est l’importance de cette question « si célèbre et si vivement agitée de nos jours, celeberrima qnœstio et hoc tempore tam fortiter agitata, » qui l’a déterminé à cette combinaison apparemment irrégulière. Il voulait évidemment insinuer par là à tous les théologiens combien la double thèse qu’il développe dans cette Dissertation, est capitale, magni ponderis, non-seulement par son importance intrinsèque, mais au point de vue spécial de la foi. C’est pourquoi il dit ailleurs, après avoir cité quelques phrases bien significatives du savant Melchior Cano : * On voit par ce passage, combien il est important pour la foi d’établir solidement la question de l’infaillibilité du Pape dans ses définitions.1 » Et combien de fois ne répète-t-il pas sous différentes formes cette idée fondamentale et essentiellement vraie, que sans un juge infaillible il n’y a plus d’unité de foi possible dans l’Eglise, et que, par conséquent, sans lui l’œuvre du Sauveur serait fatalement compromise et même vouée à une ruine inévitable ! Mais, à un point de vue plus large, Saint Alphonse, comme le remarque son dernier biographe, « défendait avec d’autant plus de zèle l’autorité pontificale, qu’il savait qu’elle est la seule qui s’oppose aux erreurs que l’on cherche à répandre sur le dogme, la morale, le droit canonique et civil, l’histoire ecclésiastique et profane, la philosophie, la politique, la médecine, etc.1 » Or, l’autorité pontificale est la seule qui comprime et arrête sûrement le flot de ces erreurs, comme on peut le voir par tous les décrets émanés du Saint-Siège, par l’Index des ouvrages prohibés, par les allocutions consistoriales, en un mot, par tous les documents pontificaux qui donnent au monde les plus solennelles leçons.

    Animé de ces sentiments, Saint Alphonse « ne trouvait aucun repos et ne pouvait contenir son indignation, quand il apprenait qu’on attaquait ou qu’on révoquait en doute l’autorité du Pape sur le Concile et son infaillibilité en matière de foi. Au contraire, il ne se possédait point de joie, quand il voyait que d’autres partageaient ses sentiments sur ce point : Otez au Pape, disait-il, sa qualité de juge suprême pour décider les controverses, et la foi est perdue. Ce juge manque chez les hérétiques; aussi ne trouve-t-on parmi eux que confusion et dissentiment, parce que chacun se donne à lui-même la qualité de juge.2 » — « Après Dieu, disait-il encore, à l’occasion de la mort de Clément X III, nous n'avons que le Pape; sans lui, dans quelle confusion ne serions-nous pas? c'est le Pape qui nous fait connaître la volonté de Dieu, et qui met la paix dans nos consciences, 3 » Dans la Dédicace de sa Théologie Morale, il appelle le Pape « le Prince suprême de la Théologie, le Modérateur de l’Eglise, le Conservateur et le Vengeur de la vérité divine, le seul Juge des controverses ; » et dans son Homo Apostolicus, il le proclame « le Docteur universel de l’Eglise, l’Interprète suprême de la volonté divine ; » enfin, dans le 1er Traité de ce volume,4 il le nomme « le Fondement, la Règle, le Docteur, et le Défenseur de la Foi. »

    G) Yillecourt, Vie et Institut de S. Alphonse, 1. 6. p. 2, ch. 3. art. 7.

    (2) Ibid. art. 2. — Riflessioni sulla Santîtà e Dottrina di S. Alfonso, p. 2. class. 2. a. 2. n. 7.

    (3) Villecourt, ibid. 1. 3. c. 43, et Tannoia, Vit a ed Istituto di S. Alfonso de Lig. 1. 3. c. 43. (4) Ch. 1. art. II, page 10.

    Ces titres magnifiques révèlent toute 3a pensée et tous les sentiments de Saint 'Alphonse sur la personne et l’autorité du Vicaire de Jésus-Christ en ce monde. Ces sentiments, il a voulu les faire partager à tous ses enfants, à qui il ne cessait de les inculquer; et pour les perpétuer en quelque sorte parmi eux, il a établi comme une règle inviolable dans son Institut, qu’un jour de chaque semaine, on appliquerait « toutes les prières, communions, mortifications, travaux et occupations, pour l’exaltation de la Sainte Eglise et pour le Souverain Pontife. »

    On conçoit après cela, que la trop fameuse Déclaration de 1682 dût être pour lui « comme une épine qui lui perçait le Cœur, » d’après l’expression des historiens de sa Vie. Aussi prit-il à tâche de la réfuter ex professo, comme nous le dirons en son lieu, parce qu’il s’était convaincu que la plus forte opposition que l’on fit, de son temps, à l’infaillibilité pontificale, était basée sur les quatre Articles de la Déclaration.*— Et dès qu’il apprit la publication du livre pernicieux de Fébronius, il ne trouva plus de repos, comme nous le lisons dans les Actes de sa Béatification, qu’il n’eût donné la réfutation de cet insidieux ennemi des prérogatives du Pontife Romain.

    Au moment de livrer à l’impression son grand ouvrage intitulé : Triomphe de l’Eglise ou Histoire et Réfutation des Hérésies, il reçut quelques observations du réviseur ecclésiastique touchant sa doctrine sur l’infaillibilité pontificale. Le Saint lui répondit : *• Il y a un temps pour parler et un temps pour obéir : Tempus loquendi et tempus obediendi. On peut, si l’on veut, changer certaines réflexions auxquelles je ne tiens pas; mais s’il s’agit de la puissance suprême du Pape, je suis prêt à donner ma vie pour la défendre : ôtez cette puissance, et je ne {*; Voir, dans le corps du volume, la note de la page 403, où nous avons donné quelques détails à ce sujet.

    crains pas de dire que l’autorité de l’Eglise est anéantie.1 » Cette dernière phrase suffit à caractériser l’esprit de Saint Alphonse au sujet de l’autorité pontificale, qu’il proteste vouloir défendre jusqu’à l’effusion de son sang. Cette sublime parole est également consignée dans les Actes de sa Canonisation : Imo vero ad mortem ipsam subeundam pro hujusmodi veritatum defensione, esse promptum identidem protestabatur*

    Notre Saint s’est donc acquis un titre spécial de gloire par son dévouement envers le Siège Apostolique, d’autant plus que, comme nous le lisons encore dans les Actes de sa Canonisation, il est le premier parmi les saints honorés sur les autels, qui ait défendu solidement l’infaillibilité du Souverain Pontife dans la définition des questions de foi, indépendamment du consentement de l’Eglise, ainsi que sa supériorité sur le Concile œcuménique, et qui ait vengé ces deux vérités des mensonges et des sophismes contemporains : Prior erit inter aris impositos, qui Pontificis infallibilitatem in fidei rebus definiendis, antequam accedat Ecclesiae consensus, ejusque auctoritatem supra œcumenicum Concilium, ab iis commentis ac sophismatibus quibus nostra aetate hae veritates oppugnantur, solidis argumentis vindicavit.3 En un mot, nous pouvons dire, en poursuivant cette citation, que Saint Alphonse a été au-delà de cette vénération et de cette soumission héroïques qui sont communes aux autres Saints, quand il s’agit des décrets et des ordres du Pontife Romain : Prœter illam, cœteris Sanctis communem, heroicam animi demissionem, obsequium et obedientiam, qua Romani Pontificis venerabatur decreta, jussis obtemperabat, etc.4

    3° Autorité de Saint Alphonse. — Une science vaste et (1) Lettre du 23 févr. 1772. - Villecourt, 1. 3. ch. 50; 1. 6. p. 2. ch. 2. a. 3. —■ Tannoia, 1. 3. c. 52. — Santitâ et Dottrina di S. Alfonso, p. 2. class. 2. a. 2. n. 5.

    (2) Vol I. sum. p. %08, et vol. XI. Inform. Sup. virt. p. 67.

    (3) Lac. cit. (4) Ibid. ni solide, associée à une sainteté éminente, l’approbation spéciale de l’Eglise, et les plus honorables suffrages des Souverains Pontifes, doivent naturellement donner une grande autorité à l’illustre prélat dont nous publions le travail.

    Quant à la science de-l’auteur, elle apparaît dans la solidité des arguments qu’il fait valoir, et que tout lecteur instruit et judicieux saura apprécier. Car, dit un savant moderne, quoique Saint Alphonse ait traité sans trop d’étendue, dans ses différents opuscules, le grave sujet qui nous occupe (c’est-à-dire l’infaillibilité du Pape et sa supériorité sur le Concile œcuménique), il établit toutefois la vérité de sa conclusion et résout les objections de ses contradicteurs de la manière la plus complète et la plus solide : Etsi enim non fuse, sed concinne, in supra citatis opusculis, gravissimam illam quæstionem perpenderit, omnimode tamen et validissime conclusionis suæ veritatem evincit, et adversariorum objectiones diluit,l »

    En effet, Saint Alphonse appuie invariablement son argumentation sur la force de la parole divine, sur les monuments de la tradition, les sentences des Saints Pères, des Conciles, des Souverains Pontifes, et enfin sur la raison théologique et l’autorité des grands maîtres dans la science sacrée ; après quoi, il renverse le fragile échafaudage des difficultés qu’on lui oppose. En présence de cette richesse de témoignages, de cette imposante phalange d’autorités irrécusables, de ces centaines de voix qui forment la chaîne de la tradition et qui revivent et s’harmonisent sous la plume du savant Auteur, on conçoit avec quelle autorité il peut se présenter à tout esprit sérieux, surtout si l’on j ajoute l’influence de sa propre parole, indépendamment de celle de ses illustres devanciers dans la série des auteurs ecclésiastiques.

    Ajoutons à cela que Saint Alphonse, naturellement doué des (1) Bouîx, Tractat, de Papa, t. 2. appendicr ad 2 et 5 part. 1869. plus belles qualités de l’esprit, avait efficacement contribué par une persévérante application et les plus sérieuses études dans toutes les branches de la science religieuse et profane, à faire fructifier ces heureuses dispositions dont la nature l’avait enrichi : on comprend par là qu’il ait pu obtenir, dès Tàge de 16 ans, le bonnet de docteur dans le droit civil et ecclésiastique, et acquérir enfin cette vaste science dont nous découvrons le cachet dans toutes ses œuvres. Or, ces qualités naturelles de l’esprit, ces études solides, cette science étendue, il les a consacrées entièrement et principalement à la défense de la primauté et dê l’autorité du Pontife suprême. Certes, on peut dire qu’il a réussi éminemment dans cette tâche par ses savants écrits sur ces matières, et, comme dit le cardinal Villecourt dans la Dédicace de son ouvrage à Sa Sainteté Pie IX, « Saint Alphonse a vengé si puissamment la primauté de Pierre et sa Chaire infaillible, que les sophismes de Fébronius et des autres novateurs non moins hardis se sont évanouis comme la fumée. •» C’est la même pensée que le défenseur de la cause de sa Béatification exprime dans ces paroles bien remarquables : Totam item ingenii aciem, natura sublimem, studiisque maxime excultam, in id prœsertim intendit, ut ejusdem Pontificis primatum et auctoritatem a malignantium dicteriis et cavillationibus defenderet; id autem doctissimis suis elucubrationibus egregie est assecutus.

    De plus, cette science et l’autorité qui en résulte, sont encore rehaussées par cette éminente sainteté que nous attestent sa vie entière et tous les actes émanés de l’Eglise à l’occasion de sa Béatification et de sa Canonisation. Cette sainteté, qui lui a valu l’honneur des autels, le rendait naturellement étranger aux sentiments étroits de l’esprit de parti, aux influences des impressions purement naturelles et humaines, aux entraînements irréfléchis et toujours excessifs que provoque l’attachement entêté à des systèmes préconçus et favoris. En outre, elle le portait nécessairement à n’écrire que ce qu'il croyait devoir contribuer le plus efficacement au triomphe de la vérité, à la gloire de Dieu, et à l’utilité de la Sainte Eglise. Or, il est manifeste, nous l’avons constaté ci-dessus, qu’il n’eut rien plus à cœur que la défense des droits et des sublimes prérogatives du Vicaire de Jésus-Christ, et qu’il les estimait au prix même de son sang et de sa vie.

    Il proteste lui-même avec une louable franchise de la droiture et de la pureté de ses intentions, lorsqu’il dit dans l'Avertissement placé en tête de sa Théologie Morale, qu’il choisit les opinions les plus conformes à la vérité : Ut vero sententias veritati conformiores seligerem et qu’avant de porter son jugement, il met toute son application à se dépouiller de tout esprit de parti et de toutes les séductions de la passion : In eo (ni fallor) totus fui, ut in singulis quœstionibus me indifferenter haberem et ab omni passionis fuligine exspoliarem.2 Ailleurs, il proteste qu’il n’a en vue que le salut des âmes et l’honneur de Dieu, et qu’il n’écrit pas sous l’empire de la passion : Testor Deum, cujus honorem et animarum salutem mihi proposui non aliqua passione commotus, etc.² Ces sentiments nobles et élevés, où se révèle l’âme du saint, sont bien propres à rehausser l’autorité du savant.

    Et ici remarquons bien que les Saints ont des lumières inconnues au commun des hommes, et qu’ils possèdent une espèce d’instinct naturel qui leur fait découvrir ou pressentir la vérité dans les grandes questions qui intéressent la foi, l’Eglise, et le salut des fidèles. Or, Saint Alphonse, avancé de bonne heure dans les voies de la sainteté et, par conséquent, doué de cette sorte d’intuition spéciale qui est propre aux Saints, a saisi d’un coup d’œil sûr la portée des questions qui concernent le Siège Apostolique : de là cette sage mesure, cette perspicacité, cette (1) Theol. Moral. — Monît. auctoris ad Lector.

    (2) Ibid. (3) Ibid. Ub. 4. n. 547. Bdit.Mellig. prudence éclairée qui ont dù naturellement le guider dans l’étude et la décision de ces graves questions. Benoît XIV, son illustre contemporain, qui ne le connaissait encore que comme un simple prêtre, sacerdos quidam, nomine Alphonsus de Ligorio, lui donnait déjà de ce temps la belle qualification d’auteur prudent : Prudens auctor ; ce sont les propres expressions de ce savant Pontife dans son célèbre ouvrage De Synodo diœcesana,1 où il fait valoir l’opinion de cet auteur prudent pour appuyer la sienne. Et à ceux qui venaient de Naples pour le consulter, il répondait : « Vous avez votre Liguori, écoutez-le. »

    C’est cette admirable alliance d’une science étendue et d’une sainteté consommée que d’augustes voix se sont plu à faire ressortir avec une remarquable unanimité : « Dans ses ouvrages, dit le pape Pie VI en parlant des écrits de Saint Alphonse, on voit la vertu briller merveilleusement à côté de la science sacrée.2 *» — « Parmi les lumières les plus éclatantes de l’Eglise Catholique, dit le pape Grégoire XVI, on voit briller Saint Alphonse de Liguori, qui s’est rendu illustre par sa science et par sa sainteté.3 * — Le pape Léon XII a également appliqué à notre Saint la qualification de très-saint et de très-savant : Vir sanctissimus idemque doctissimus ;4 et cette parole a été répétée deux fois par l’immortel Pie IX,5 qui siège aujourd’hui dans la Chaire de Pierre. — Nous passons sous silence les autres témoignages particulièrement flatteurs qui ont été rendus à la personne et à la doctrine de Saint Alphonse par tous les Souverains Pontifes sans exception, depuis Benoit XIV, son savant contemporain, jusqu’à Pie IX, glorieusement régnant.

    On connaît en outre l’approbation exceptionnelle de ses écrits par un décret spécial de la Sacrée Congrégation des Rites, la confirmation de ce décret par le pape Pie VII, enfin, l’importante décision rendue par la Sacrée Pénitencerie, sous la date du 5 juillet 1831. Pour ne pas multiplier ici les citations, nous nous bornons à renvoyer aux trois témoignages que nous avons placés comme épigraphes en tête de ce volume, et à l’ouvrage du cardinal Villecourt,1 où tous les documents relatifs aux points que nous venons de signaler, sont rapportés dans toute leur étendue. Ajoutons simplement un témoignage qui concerne spécialement les Traités de ce volume et que nous empruntons à la Bulle de Canonisation du Saint, publiée sous Grégoire XVI. le 26 mai 1839 : Saint Alphonse, j lisons-nous, a écrit plusieurs ouvrages pour soutenir les droits de ce Saint Siège Apostolique ; on y admire une vigueur extraordinaire, une science étendue et variée, des preuves éclatantes de son zèle sacerdotal, et un rare dévouement pour la religion : Plurimos sane conscripsit libros... ad asserenda hujus Sanctae Sedis Apostolicce jura... ; in iis porro inusitatam vim, copiam varietatemque doctrinae, singularia ecclesiasticae sollicitudinis documenta, eccquisitum religionis studium, demirari licet.

    Quant à l’approbation de l’Eglise en particulier, mentionnons ces énergiques paroles d’un écrivain moderne, le R. P. Montrouzier, de la Compagnie de Jésus : « Rien de plus grave que cette approbation solennelle, mieux que cela, cette canonisation de la doctrine du Saint. L’histoire de l’Eglise n’en présente peut-être pas d’autre exemple.2 « — Cette pensée est confirmée par un autre rédacteur de la Revue des sciences ecclésiastiques ; après avoir dit que « Saint Liguori est devenu, dans la théologie morale, ce qu’est Saint Thomas dans la spéculative, « il ajoute : Faisons remarquer une grande différence entre la cause de Saint Liguori et celle des autres Saints : on ne saurait méconnaître que, dans le procès de canonisation, le Saint Evêque a été l’objet d’une prédilection motivée surtout par ses écrits; c’était sa doctrine plus que sa personne que l’on semblait canoniser.1 »

    On conçoit par tout ce qui précède, quel surcroît de valeur acquiert naturellement l’autorité du grand Evêque de Sainte-Agathe.

    Après ces considérations, il nous sera permis de dire avec le savant canoniste déjà cité plus haut, que l’autorité de Saint Alphonse dans les écrits qui font la matière de ce volume, est aussi grande que décisive, à cause des arguments qu’il fait valoir, à cause de la sainteté qui a brillé en lui, à cause du jugement porté par le Siège Apostolique sur ces mêmes écrits : Sancti Alphonsi auctoritas ingens et peremptoria est ratione a r g u ­ m e n t o r u m ab ipso deductorum, ratione sanctitatis qua prcefulsit, ratione judicii a Sede Apostolica prolati circa illa ipsa scripta de quibus agimus.2

    Il nous sera permis de dire avec un auteur moderne également estimé, le R. P. Ramière, de la Compagnie de Jésus, qu’en faisant valoir l’autorité de Saint Alphonse en faveur de l’infaillibilité du Pontife Suprême, * nous invoquons un témoignage très-grave et qui en renferme bien d’autres : celui du plus saint et du plus modéré, aussi bien que du plus savant des docteurs que Dieu ait donnés à son Eglise depuis la renaissance des malheureuses controverses dont nous appelons le terme de tous nos vœux.3 » Ailleurs, et à propos de la même question, le même auteur appelle Saint Alphonse « le plus saint, le plus autorisé des docteurs que Dieu ait donnés à l’Eglise dans ces derniers siècles.1 » — Ces paroles concordent avec celles d’un illustre théologien de la même Compagnie, le R. P. Perrone, lorsqu’il dit : C’est par une providence spéciale de Dieu que Saint Alphonse a été donné à l’Eglise dans ces derniers temps, et j’appliquerai volontiers à ses ouvrages ces paroles que Saint Jérôme a prononcées pour recommander les écrits de Saint Hilaire de Poitiers (c’est un Docteur de l’Eglise qui recommande un Docteur de l’Eglise) : « On peut user en toute sûreté des livres de Saint Alphonse * : Divina speciali providentia postremis hisce temporibus Ecclesiœ datus est (Sanctus Alphonsus). de cujus operibus libenter usurpabo verba quae in commendationem scriptorum Sancti Hilarii Pictaviensis protidit Sanctus Hieronymus2: « Sancti Alphonsi libros inoffenso decurrat pede. »3 — Un autre enfant de Saint Ignace, dans une dissertation dédiée aux enfants de Saint Alphonse, s’exprime dans le même sens : On ne peut en disconvenir, nous dit-il, c’est par un bienfait signalé du Dieu de toute bonté que, dans cette déplorable confusion d’opinions opposées qui, depuis deux siècles, ont rempli de disputes les écoles de théologie morale, il nous est donné de posséder aujourd’hui les écrits de Saint Alphonse de Liguori, qui se recommandent d’une manière toute spéciale, non-seulement par les rares qualités de l’auteur, mais, ce qui est beaucoup plus important, par le jugement qu’en a porté le Siège Apostolique ; Nemo sane diffitebitur insigni benignissimi Dei beneficio adscribendum esse, quod in miserrima illa opinionum invicem pugnantium colluvie, quae a duobus retro saeculis scholas theologice moralis foedis agitare cœpit dissidiis,... datum sit aliquando ad manus habere Beatissimi A Iphonsi de Ligorio scripta, quae non modo ab eximiis Auctoris dotibus, sed, quod longe majoris (I) Ibid. 1.16, page 1. (2) Epist. 407, ad Lcetam, n. 12. Edit. Vallars.

    (3) Prœlect. theol. de Virtute Religionis, p. /. sect. %. a. 3. c. 5. %8.n.M9.

    momenti est, ab Apostolicæ Sedis judicio tam singularem commendationem mutuata sunt. Ainsi s’exprime le R. P. Ballerini, savant théologien moderne de la Compagnie de Jésus et annotateur du Compendium Theologiæ Moralis du P. Gury.

    Il nous sera permis enfin de dire avec un illustre prélat bien connu par ses savants travaux d’apologétique chrétienne, qu’en citant Saint Alphonse, on cite « un saint et savant théologien, le plus fidèle et le plus puissant écho de la tradition dans les temps modernes.... Ses œuvres de dogmatique générale et spéciale, continue l'éminent prélat, ont un cachet à part ; leur lucidité est telle, que les difficultés semblent disparaitre sous la plume du Saint Auteur; nous ne serions pas surpris si ces œuvres étaient un jour citées dans les écoles comme ses œuvres morales.2 «

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

    Lire la suite de Le suprême pontificat considéré dans sa nécessité, son autorité et son infaillibilité

    21 chapitres dans l'app Lectio, avec plus de 500 œuvres des Pères de l'Église et des saints. 3 chapitres par mois sans compte, 15 avec un compte gratuit.