Le Prédicateur apostolique · Saint Jean Eudes
Chapitre I : Quels doivent être les prédicateurs
La prédication de la parole de Dieu étant une des plus divines et des plus importantes fonctions de l'Église, on doit apporter un grand soin pour bien choisir les personnes qui doivent être employées à ce divin ministère, afin que le saint Évangile ne soit annoncé que par ceux qui auront les qualités conformes, autant qu'il est possible, à un si grand et un si saint office dont la première c'est d'être prêtre ou tout au moins diacre.
Les autres qualités sont très bien décrites dans les paroles suivantes, qui sont en partie de l'Écriture sainte, et en partie de saint Bernard1, qui contiennent une excellente instruction, et qui donnent la plus belle de toutes les règles aux prédicateurs. Plût à Dieu que la lecture fréquente et la sérieuse considération de ces saintes paroles fit souvent l'occupation de ceux qui sont employés à ce saint exercice, afin que, voyant combien ils sont éloignés de l'état qu'elles marquent et qu'elles demandent, ils fussent portés à s'humilier et à travailler avec soin pour acquérir la perfection nécessaire à un si saint emploi, par la pratique des choses qu'elles expriment en cette manière:
Ad praedicandum Dei verbum mittantur: 8
Qui legatione pro Christo fungi, quoties opus erit, nec jussi renuant, nec non jussi affectent 64 ;
Qui quod verecunde excusant, obstinatius non recusent2 ;
Qui non hujus mundi, sed Dei solius gloriam quaerant3 ;
Qui mites et humiles corde fieri a Christo didicerint4, et omnem mansuetudinem ad omnes homines ostendant5 ;
Qui sint prudentes sicut serpentes et simplices sicut columbae6 ;
Quorum mores sint sine avaritia 70, quique post aurum non abeant, nec sperent in pecunia et humanae sapientiae verbis, ut non evacuetur crux Christi, sed in virtute Dei 98 ;
Qui verbum praedicent opportune, importune, arguant, obsecrent, increpent, in omni patientia et doctrina 99 ;
Qui infirmis infirmos, omniumque servos se faciant, atque omnibus omnia fiant, ut omnes Deo lucrentur 100 ;
Qui denique Evangelio Christi, quod annuntiant, digne conversentur 101.
CHAPITRE II.--De l'excellence et importance de l'office de la prédication considéré en lui-même, en son origine et en sa fin.
Les prédicateurs doivent souvent se mettre devant les yeux la très grande importance et la sublimité de leur office, non pas pour y prendre une vaine complaisance, ni pour en tirer de la gloire; mais plutôt pour s'humilier profondément en la vue de leur indignité infinie et de leur incapacité au regard d'un ministère si digne et si relevé, et pour s'exciter à n'omettre rien de tout ce qui dépend de leur pouvoir et de leur diligence pour s'en bien acquitter.
Pour cet effet, ils doivent se représenter, spécialement quand ils ont à se préparer à la prédication, que cet emploi considéré en lui-même, en son origine et en sa fin, est très excellent et de très grande conséquence.
Que, en lui-même, c'est un office beaucoup plus avantageux et plus saint que l'office des prédicateurs de l'ancienne Loi, qui étaient les Prophètes. Car il y a cette différence entre les prédicateurs anciens et les nouveaux, que les anciens, qui prêchaient la loi de Moïse, n'administraient à ceux qui les entendaient que la lettre et non pas l'esprit: et les nouveaux, qui prêchent l'Évangile de Jésus-Christ, administrent et communiquent son esprit à leurs auditeurs, s'ils n'y mettent point d'empêchement: Idoneos nos fecit ministros novi Testamenti, non littera, sed spiritu, et selon le grec, non litterae, sed spiritus, dit saint Paul 102. Et ensuite la prédication de l'Évangile est appelée par ce même Apôtre, ministratio spiritus 103. Et nous lisons dans les Actes des Apôtres, en deux endroits, que saint Pierre prêchant, le Saint-Esprit descendit sur ceux qui entendaient la divine parole de sa bouche: Loquente Petro, cecidit Spiritus sanctus super omnes qui audiebant verbum 104. Ayant commencé à leur parler, dit ce grand Apôtre, le Saint-Esprit descendit sur eux: Cum coepissent loqui, cecidit Spiritus sanctus super eos 2.
Que cet emploi nous est commun avec les plus grands Saints de la nouvelle Loi, c'est-à-dire avec les saints Apôtres, et avec Jésus-Christ Notre-Seigneur.
« Fratres, veni non in sublimitate sermonis. » I Cor., II, 1.-- « Et sermo meus et praedicatio mea non in persuasibilibus humanae sapientiae verbis; » Ibid., 4.-- « Ut non evacuetur crux Christi. » Ibid., I, 17;-- « sed in virtute Dei. » Ibid., II, 5.
« Praedica verbum, insta opportune, etc. » II Tim., IV, 2.
100 « Nam cum liber essem ex omnibus, omnium me servum feci... factus sum infirmis infirmus, ut infirmos lucrifacerem. Omnibus omnia factus sum, ut omnes facerem salvos. » I Cor., IX, 19, 22.
« Tantum digne Evangelio Christi conversamini. » Philip., I,27.
102 II Cor., III, 6.
II Cor., III, 8.
104 Act., X, 44.
Que c'est une oeuvre si grande et si agréable à sa divine Majesté, qu'il assure ses prédicateurs qu'il aimera, traitera et récompensera ceux qui les recevront, comme s'ils le recevaient lui-même, et comme s'ils recevaient son Père éternel: Qui recipit vos, me recipit; et qui me recipit, recipit eum qui me misit8. Et qu'au contraire, au jour du jugement, il châtiera ceux qui ne les auront pas reçus ni écoutés, plus terriblement que les habitants de Sodome et de Gomorrhe: Tolerabilius erit terra Sodomorum et Gomorrhaeorum in die judicii9.
Que c'est par la prédication de la divine parole que l'idolâtrie et la tyrannie de Satan a été détruite, et que la sainte Église a été établie par toute la terre, malgré toutes les rages et résistances de l'enfer.
Que prêcher, c'est distribuer aux enfants de Dieu le pain de vie, et de vie éternelle, pour entretenir, fortifier et perfectionner en eux la vie divine qu'ils ont reçue de ce Père céleste en leur nouvelle naissance par le saint Baptême: Verba vitae aeternae habes10.
Que les prédicateurs évangéliques sont les anges incarnés du Seigneur, les messagers du ciel, les chérubins, les séraphins de l'Église, et les hérauts de la très sainte Trinité; à raison de quoi ils commencent aussi leur prédication: In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti. 13
Que ce sont les trompettes du Père éternel, les ambassadeurs du Fils de Dieu: Pro Christo legatione fungimur 108, les organes du Saint-Esprit, les coadjuteurs 109 et coopérateurs de Dieu dans le plus grand de ses ouvrages, qui est l'oeuvre du salut des âmes.
Que ce sont les précurseurs de Notre-Seigneur Jésus-Christ, exerçant le même office que saint Jean-Baptiste a exercé, qui est de préparer les voies du Seigneur 110.
Que ce sont non seulement les précurseurs, mais comme les pères et les mères du même Jésus-Christ, parce qu'ils lui donnent la naissance et la vie dans les coeurs de leurs auditeurs.
Que ce sont les sauveurs du monde: Ascendent salvatores in montem Sion 111, qui sont choisis du Fils de Dieu pour continuer en la terre l'oeuvre de la rédemption et du salut des âmes, qu'il y a commencée.
Que la bouche du prédicateur, c'est la bouche de Jésus 112 qui est venu du ciel en la terre pour parler aux hommes, pour les instruire et pour leur annoncer les choses qu'il a entendues de son Père; et qui veut continuer jusqu'à la fin du monde à faire par ses membres ce qu'il a fait par lui-même: In me loquitur Christus 113.
Que la langue du même prédicateur, c'est l'instrument et la langue du Saint-Esprit, qui veut en faire usage pour annoncer aux hommes les mêmes vérités qu'il leur a si divinement annoncées par la langue adorable de Jésus-Christ.
Que prêcher, c'est faire parler Dieu, lequel ayant parlé aux hommes, par les Prophètes dans l'Ancien Testament, et par son Fils en la Loi nouvelle, nous veut encore maintenant 14 parler par les membres de son même Fils, pour nous déclarer ses volontés et pour nous exciter à les suivre.
Que l'origine de la prédication évangélique, c'est le sein de Dieu: puisque c'est de là qu'est sorti le verbe, la parole éternelle et le premier de tous les prédicateurs, Jésus-Christ Notre-Seigneur. Que c'est dans cette source qu'il a puisé toutes les vérités qu'il a apportées en la terre, et qu'il veut y être prêchées.
Que la fin et le but de cette fonction céleste, c'est de faire naître et de former Jésus-Christ dans les coeurs des hommes, et de l'y faire vivre et régner; c'est de dissiper les ténèbres de l'enfer, et de répandre les lumières du ciel dans les esprits; c'est de combattre et d'écraser le monstre du péché dans les âmes, et d'y faire ouvrir la porte à la grâce divine; c'est de renverser la tyrannie de Satan dans le monde, et d'y établir le règne de Dieu; c'est de réconcilier les hommes avec Dieu, les rendre enfants de Dieu, même les transformer en Dieu, les déifier et en faire des Dieux, selon ces paroles du Fils de Dieu: Illos dixit Deos, ad quos sermo Dei factus est 114. En un mot, c'est de faire en la terre ce que le souverain Prédicateur y est venu faire, qui dit à tous les prédicateurs: Sicut misit me Pater, et ego mitto vos 115.
Que cet office étant si grand, si important, si saint et si divin, il doit être exercé avec une grande application, avec des intentions très saintes et des dispositions toutes divines.
Que les prédicateurs étant associés à cet emploi avec les saints Prophètes, avec les Apôtres de Jésus-Christ et avec tous les plus grands Saints du ciel et de la terre, ils doivent suivre leurs traces, pratiquer leurs vertus et imiter leur sainte vie.
Qu'étant les hérauts de Dieu, les ambassadeurs de Jésus, les dispensateurs de ses mystères, les oracles du Saint-Esprit, ils doivent être revêtus des qualités de Dieu, ornés des vertus de son Fils, possédés et animés de l'amour, de la charité, du zèle et de la force de son divin Esprit.
Que la bouche et la langue du prédicateur étant consacrées au saint Évangile, étant en quelque façon la bouche de Jésus et la langue du Saint-Esprit, non seulement il n'en doit jamais sortir aucune mauvaise parole, mais elle ne doit être employée qu'à parler le langage de Dieu: Si quis loquitur, quasi sermones Dei 116.
Que puisque la prédication a pris son origine dans le sein de Dieu, que c'est par elle que l'on le fait parler, et qu'elle n'a point de moindre but que d'établir son règne dans les coeurs des hommes, et d'élever les hommes dans le trône de Dieu pour les faire régner éternellement avec lui, les prédicateurs doivent bien prendre garde de ne prononcer pas des paroles indignes de sa divine Majesté et qu'il ne dirait pas s'il était en leur place; mais de le faire parler en Dieu, autant qu'il est possible.
Ils doivent étudier et pratiquer soigneusement ce que dit saint Paul: Sicut ex Deo, coram Deo, in Christo loquimur 117. Sicut ex Deo, c'est-à-dire qu'ils ne doivent pas prêcher les pensées et les inventions de leur esprit, mais puiser en Dieu, par la lecture des saintes Écritures et par l'oraison, les choses qu'ils doivent annoncer aux hommes.
Coram Deo, c'est-à-dire qu'il ne faut point qu'ils aient d'autre vue, d'autre prétention ni d'autre objet devant les yeux que Dieu, que la gloire de Dieu, que le salut des âmes, qui sont les fins pour lesquelles il a établi dans son Église l'office de la prédication.
In Christo loquimur, c'est-à-dire qu'ils doivent renoncer à eux-mêmes pour se donner à Jésus-Christ, afin de parler en lui, de prêcher en son esprit, et d'annoncer les vérités dans les intentions et dispositions tant intérieures qu'extérieures avec lesquelles il a prêché étant visiblement en la terre, et veut encore prêcher maintenant par leur bouche.
Ajoutez à toutes les choses susdites qui font voir l'excellence de cette sainte fonction, que prêcher la parole de Dieu avec les dispositions requises est une oeuvre plus agréable à sa divine Majesté que la plus haute contemplation: parce qu'il n'y a rien qui lui plaise davantage que de I Joan., X, 35.
Joan, XX, 31.
I Pet., IV, 11.
II Cor., II, 17.
coopérer avec lui au salut des âmes. Ce qui se fait plus efficacement par la prédication de la divine parole que par la contemplation. Noli, dit saint Bernard, nimis insistere osculo contemplationis, quia meliora sunt ubera praedicationis 118.
CHAPITRE III.--Douze moyens dont il se faut servir pour arriver à la fin pour laquelle l'office de la prédication a été institué dans l'Église.
Entre les moyens dont les prédicateurs se doivent servir pour exercer dignement et efficacement une si digne et si profonde fonction, et pour arriver à la fin pour laquelle le Fils de Dieu l'a établie dans son Église, en voici douze qui sont très nécessaires.
l. Les dispositions intérieures qui doivent précéder, accompagner et suivre cette action.
2. L'exemple et l'édification que les prédicateurs sont obligés de donner.
3. Les livres dont ils se peuvent servir.
4. Les sujets ou matières qu'ils ont à traiter.
5. Les diverses manières selon lesquelles ils doivent prêcher, conformément à la diversité des sujets.
6. La manière qu'ils ont à suivre pour composer et ordonner leur prédication.
7. Le langage ou la manière de parler dont ils doivent user.
8. Ce qu'il faut observer touchant la voix et la prononciation.
9. Comme aussi touchant l'action, les gestes et les mouvements du corps. 10. Les moyens dont il se faut servir pour émouvoir et toucher les coeurs.
11. Les choses qu'on doit éviter au ministère de la prédication.
12. Les instructions que les prédicateurs doivent donner à leurs auditeurs sur les dispositions requises pour faire bon usage de la parole de Dieu, et les prières qu'ils sont obligés de faire pour eux.
Afin de se bien servir de tous ces moyens, il est nécessaire qu'ils observent les choses qui seront dites sur chacun, dans les chapitres suivants.
CHAPITRE IV.--Des dispositions intérieures qui doivent précéder, accompagner et suivre la prédication.
Quiconque veut prêcher dans l'esprit apostolique, c'est-à-dire avec les dispositions intérieures avec lesquelles les Apôtres et le Maître même des Apôtres ont prêché:
Il doit vivre dans une ferme résolution de souffrir plutôt mille morts, que de commettre de volonté délibérée 18 aucun péché, de quelque nature qu'il puisse être, et en tenir toujours en effet son âme nette, pure, et très éloignée. Mais spécialement, auparavant que de faire une action si sainte comme est celle d'annoncer la divine parole, il doit la nettoyer et purifier parfaitement par la contrition, ou par le sacrement de Pénitence, s'il en est besoin, de peur que ces paroles ne s'adressent à lui: Peccatori dixit Deus: Quare tu enarras justitias meas, et assumis testamentum meum per os tuum ? Tu vero odisti disciplinam, et projecisti sermones meos retrorsum 119.
Bannir de son coeur toute intention et toute recherche de propre intérêt, de propre satisfaction, et surtout de vanité; et n'en avoir pas d'autre que celle de plaire à Dieu, et de procurer l'augmentation de sa gloire et le salut des âmes. Car quiconque se proposerait une autre fin que celle-là en prêchant, serait un sacrilège et un ministre de Lucifer, qui s'est perdu pour avoir voulu In Cantic., sermo 9, n. 8.
Ps, XLIX, 16, 17.
rapporter à soi-même tous les avantages de sa nature11, et ne serait pas un ministre de Jésus-Christ, qui rapportait toutes ses actions à son Père. Combien de grands prédicateurs, disait saint François Xavier, brûlent dans les flammes éternelles, pour s'être laissés enivrer de la vanité et de l'estime d'eux-mêmes12 !
Éloigner de soi toute paresse, langueur et négligence, et embrasser de tout son coeur le travail qui est nécessaire pour gagner son pain à la sueur de son visage, c'est-à-dire, pour étudier avec soin, et pour apporter toute la diligence et la préparation requises afin de bien faire toutes ses prédications, ne présumant jamais de monter en chaire en aucun lieu, sans s'être préparé, quelque science qu'on ait acquise et quelque facilité que le long exercice ait donnée. Car si c'est tenter Dieu que de se présenter à l'oraison sans préparation, combien davantage à la prédication!
Ne s'appuyer point sur sa suffisance, sur son travail, ni sur son industrie, mais sur la seule bonté et grâce de Notre-Seigneur. Avant que de s'appliquer à l'étude pour se disposer à prêcher, on doit se mettre à genoux devant le Saint-Sacrement ou en quelque autre lieu, et adorer l'amour incompréhensible avec lequel le Père éternel a envoyé son Fils en ce monde pour nous instruire, adorer la bonté infinie avec laquelle il est venu dans le monde pour cette fin, et la charité immense avec laquelle le Saint-Esprit a parlé par sa bouche et par la bouche des saints Apôtres pour enseigner aux habitants de la terre les vérités du ciel.
Rendre grâces au Père, au Fils et au Saint-Esprit de ces faveurs.
Leur demander pardon du mauvais usage qu'on en a fait, et des fautes qu'on a commises dans les prédications qu'on a faites par le passé.
S'humilier devant sa divine Majesté, reconnaissant qu'on n'a pour partage qu'indignité, qu'incapacité, que ténèbres et ignorance.
Renoncer à son propre esprit, à son amour-propre, à la vanité et à tout ce qui est de soi-même; et se donner à l'amour du Père, à la sapience du Fils et à la charité du Saint-Esprit, et les supplier de nous inspirer les choses qu'ils veulent que nous annoncions et la manière 20 de les dire, de telle sorte qu'elles produisent le fruit qu'ils en attendent.
Adorer Notre-Seigneur Jésus-Christ comme la Vérité éternelle et la source de toute vérité, et comme le souverain Prédicateur; et l'adorer dans toutes les saintes dispositions avec lesquelles il a prêché.
Le remercier de toutes les vérités qu'il nous a apportées en la terre, de toutes les divines prédications qu'il y a faites, et de la très grande faveur qu'il nous fait de nous associer avec lui dans ce sacré ministère.
Lui demander pardon du mauvais usage que nous et les autres avons fait des instructions qu'il nous a données.
S'humilier devant lui, en la vue de ce que l'on est. Renoncer à soi-même, et se donner à lui pour entrer dans l'esprit, dans les intentions et dispositions avec lesquelles il a parlé, et lui demander ce qu'il désire que l'on prêche: lui protestant que si, par impossible, on pouvait dire de soi-même les plus belles et les plus solides vérités du monde, on y renoncerait, afin de ne rien prononcer qui ne fût de lui, et de ne rien dire que ce qui viendrait de sa part.
Saluer la très sainte vierge comme la Mère de la Lumière et de la Vérité éternelle, et comme celle par laquelle Dieu nous a donné le souverain Prédicateur.
La remercier, s'offrir à elle, et la prier d'obtenir de son Fils qu'il fasse connaître ce qu'il a plus agréable que l'on prêche, et qu'il donne toutes les grâces requises pour administrer avec fruit sa parole divine.
Saluer son saint Ange gardien, les bons Anges et les Saints protecteurs du diocèse et du lieu où l'on doit prêcher, et invoquer leurs prières et leur assistance.
En étudiant, élever de fois à autre son esprit et son coeur à Dieu.
Avant que de monter en chaire, faire derechef les choses susdites; et spécialement, après avoir considéré attentivement la grandeur et l'importance de cette action, 21 adorer Notre-Seigneur Jésus-Christ dans les saintes dispositions avec lesquelles il prêchait étant sur la terre; renoncer fortement à soi-même; se donner à lui de tout son coeur, le suppliant de nous anéantir et de s'établir en nous, afin que ce soit lui-même qui prêche par notre bouche, d'autant que c'est à lui seul qu'il appartient d'annoncer la parole de son Père; et accepter pour l'amour de lui les confusions et mortifications qui nous pourraient arriver13 ; comme aussi donner sa mémoire au Père, son entendement au Fils, et sa volonté au Saint-Esprit.
Offrir à la divine Bonté les coeurs de ses auditeurs, et la prier de les disposer à entendre comme il faut sa sainte parole. Les offrir encore à cette fin à la bienheureuse Vierge, aux Anges et aux saints Patrons du lieu où l'on prêche.
Étant à genoux dans la chaire, s'humilier derechef et s'abîmer dans le plus profond de son néant; et de là appeler celui auquel seul il appartient de prêcher, par ces paroles ou autres semblables: Veni, Domine, Jesu, veni, veni: « Venez en moi pour m'anéantir en ce lieu, afin qu'il n'y ait que vous seul qui soyez et qui prêchiez votre divine parole. Venez dans les coeurs de tous ceux qui sont ici; pour les disposer à en faire le bon usage que vous désirer d'eux. » Étant debout dans la chaire, élever les yeux au ciel, à l'imitation de notre Sauveur, pour protester que l'on ne veut regarder que Dieu seul et sa plus grande gloire dans l'action que l'on va faire, et pour prier tous les habitants du ciel de prêcher avec nous par leurs prières devant sa divine Majesté.
En faisant le signe de la Croix et en disant ces paroles: In nomine Patris, et Filii, et spiritus sancti, les dire avec grande attention, et se donner du plus profond de son coeur au Père éternel, pour entrer dans cet amour immense avec lequel il nous a parlé en son Fils: Locutus est nobis in Filio14 ; au Fils de Dieu, pour entrer dans la charité infinie avec laquelle il nous a annoncé la parole de son Père; et au Saint-Esprit, pour s'unir au zèle, à la piété et à toutes les saintes dispositions avec lesquelles il a parlé par la bouche de tant de saints prédicateurs. Et donner aussi ses auditeurs à l'amour du Père, à la charité du Fils et à la bonté du Saint-Esprit. Dire l'Ave Maria hautement et posément. et avec grande dévotion.
En prêchant, il faut tâcher de conserver l'esprit de récollection et de piété, considérant et goûtant les vérités que l'on annonce. Quand on parle contre les pécheurs, penser qu'on se reprend soi-même, puisque chacun se doit tenir pour le plus grand pécheur du monde.
Si pendant la prédication on fait quelque bruit, l'endurer patiemment sans se troubler ni témoigner d'impatience; et s'il faut dire quelque mot pour le faire cesser, parler avec modestie et sans émotion, gardant l'autorité et l'humilité tout ensemble.
Après la prédication, remercier la très sainte Trinité, Notre-Seigneur Jésus-Christ, la sacrée Vierge, les Anges et les Saints, en disant du moins un Gloria Patri, un Gloria tibi Domine, un Ave Maria, un Avete omnes Angeli, et omnes Sancti et Sanctae Dei: benedicti sitis in aeternum, et intercedere dignemini pro nostra omniumque salute.
Demander pardon à Dieu des fautes qu'on a faites.
Fermer soigneusement toutes les portes de son coeur à la complaisance et à la vanité.
Quand on croit avoir mal réussi, accepter de bon coeur la confusion et la mortification.
Ne permettre point qu'on nous loue en notre présence. Quand on est loué de quelqu'un, se retirer aussitôt dans son néant, et renvoyer à Dieu tout honneur et toute gloire: Soli Deo honor et gloria15. Et se souvenir que souvent tel nous loue de bouche, qui nous méprise dans son coeur; et que si on est approuvé de quelqu'un, on est censuré de plusieurs autres; et que, quand on serait approuvé et loué de tous, les louanges des hommes doivent être redoutées et rejetées comme du poison qui est capable de faire mourir Notre-Seigneur dans une âme: Vae cum benedixerint vobis homines: secundum haec enim faciebant pseudoprophetis 125.
Écouter et recevoir volontiers, et en esprit d'humilité, de paix et de soumission, les avertissements qui nous sont donnés des fautes que nous avons faites.
Se donner de tout son coeur à Notre-Seigneur pour pratiquer les choses qu'on a enseignées aux autres, spécialement celles qui nous sont propres, considérant que, si nous ne les faisons pas, il aura sujet de nous dire: Qui alium doces, teipsum non doces 126 ; et que toutes les vérités que nous aurons prêchées seront autant de sentences et de condamnations que nous aurons prononcées contre nous, et autant de foudres qui nous tomberont sur la tête à l'heure de la mort. Que tous les prédicateurs pensent bien à ceci, et ce leur sera une arme très puissante pour se défendre de la vanité qu'ils doivent extrêmement craindre, et un moyen excellent pour demeurer dans l'humilité. Bene loqui et male vivere, dit saint Prosper, quid aliud est nisi se sua voce damnare 127 ?
CHAPITRE V.--L'exemple et l'édification que les prédicateurs doivent donner.
La prédication évangélique étant une continuation de la prédication du Fils de Dieu, et le prédicateur chrétien tenant sa place et représentant sa personne en cette fonction doit l'imiter en ce qui est dit de lui: Coepit facere et docere 128, et qu'il était Potens in opere et sermone 129. C'est pourquoi tous les prédicateurs doivent être des exemplaires de piété et de toutes sortes de vertus, spécialement de l'humilité, de l'obéissance et de la charité: Exemplo doceat, quod est totius doctrinae fundamentum, idque efficacissimum 1 3 0, dit saint Jérome. Sermo Basilii erat tonitru, dit saint Grégoire de Nazianze, quia vita ejus erat fulgur16.
Fuir plus que la peste tout ce qui ressent tant soit peu l'ambition et la vanité.
Ne point désirer ni rechercher les chaires honorables, mais prêcher plus volontiers dans les petites que dans les grandes, aux champs qu'à la ville, aux pauvres qu'aux riches, afin de suivre les traces de notre Maître, qui dit: Evangelisare pauperibus misit me 132, et qui allègue ceci pour preuve de sa mission: Pauperes evangelizantur 133.
Se garder bien de se préférer jamais à personne ni dans son intérieur, ni dans son extérieur; mais céder partout à tous les autres prédicateurs, et en parler toujours avec estime et affection, les excusant et défendant charitablement quand on les veut censurer, et se gardant soigneusement de toute envie et jalousie.
Ne délaisser pas de prêcher, pour avoir peu d'auditeurs, et pour cela ne se pas laisser aller à parler froidement et négligemment, se souvenant que le salut d'une seule âme, qui est créée à l'image et semblance d'un Dieu, et qui a coûté le précieux sang du Fils de Dieu, est de si grande importance que, quand tous les Docteurs, tous les prédicateurs, tous les hommes et tous les Anges seraient employés à l'exhorter de se sauver, et à l'instruire des choses qu'il faudrait qu'elle fit pour cela, ce ne serait pas trop: puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ a bien pris la peine de s'appliquer à catéchiser et prêcher une pauvre femme toute seule, c'est-à-dire la Samaritaine à laquelle il a fait une des plus belles prédications qu'il ait faite étant en la terre, pour nous témoigner par là que, quand il n'y aurait eu qu'une âme à instruire et à sauver, il y serait venu pour elle seule aussi volontiers comme il a fait pour tout le monde.
Comme aussi, s'ils ne sont pas bien suivis, n'en faire point de plaintes qui puissent donner sujet de penser que c'est plutôt pour satisfaire leur vanité qu'ils parlent, que pour procurer la gloire de Dieu ou le salut des âmes. Prendre bien garde de ne dire jamais rien dans leurs prédications, ni pour faire ostentation de leur mémoire, de leur science ou de leur éloquence, ni pour se faire considérer ou estimer en quoi que ce soit; et, tant qu'il sera possible, ne parler point de leur personne ni de ce qui les touche, que dans la nécessité et avec une très grande modestie; mais se comporter en telle façon qu'ils puissent dire avec saint Paul: Non nosmetipsos praedicamus, sed Jesum Christum Dominum nostrum 134.
N'avoir point de honte d'avouer leur ignorance ou imprudence quand l'occasion s'en présentera, ni de rétracter ce qu'ils auront dit mal à propos.
S'étudier de conformer tant qu'ils pourront leur vie à leur prédication, et de prêcher plus par leurs actions que par leur discours, afin qu'ils soient, à l'imitation de saint Jean-Baptiste, lucernae ardentes et lucentes 135, des lampes ardentes et luisantes: ardentes devant Dieu, luisantes devant les hommes; ardentes dans l'oraison, luisantes dans l'action; ardentes en l'intérieur, luisantes en l'extérieur; ardentes par les paroles, luisantes par les oeuvres 136.
Se montrer très affectionnés à la tempérance, frugalité et abstinence.
S'ils prêchent en quelque lieu où la coutume soit de préparer des collations de confitures et d'autres choses semblables, plus propres à repaître la friandise qu'à satisfaire la nécessité, ils doivent non seulement s'en abstenir, se contentant de prendre ce qui leur est purement nécessaire, mais tâcher doucement et prudemment de détruire cette mauvaise coutume, qui est si contraire à l'esprit de l'Évangile et à l'exemple de mortification et d'abstinence que doivent donner ceux qui prêchent aux autres.
Ne manger point hors le lieu de leur demeure, si ce n'est rarement et chez des personnes auxquelles ils ne le puissent refuser, à condition toutefois qu'on n'y fera point de festins; et qu'ils se comporteront de telle sorte à table et dans l'entretien, que leur modestie et leur sobriété soit une véritable prédication.
S'éloigner aussi de la trop grande familiarité des séculiers, spécialement des femmes, prenant garde de ne donner aucune occasion au monde de penser ou dire de mal d'eux, ni même de les soupçonner d'aucune chose mauvaise: Ut non vituperetur ministerium nostrum 137.
II Cor. IV, 5.
135 « Ille (Joannes) erat lucerna ardens et lucens. » Joan. v, 35.
136 Cf. Mémorial de la Vie ecclésiastique, 1e part. OEuvres, t. 3, p 24; Bon Confesseur, ch. 2, sec. 4.
II Cor., VI, 3.
Non seulement faire voir, par leurs déportements, que la passion de l'intérêt, le désir des biens temporels et le crime détestable de l'avarice leur est en horreur; mais se conduire de telle sorte qu'ils ne donnent aucun sujet à personne de les accuser de la moindre tache de ce vice. Et à cette fin, ne demander jamais aucune chose, mais recevoir seulement ce que la charité leur élargira, c'est-à-dire ce qu'on leur donnera de bon coeur pour l'amour de Notre-Seigneur.
Ne parler point contre les défauts des ecclésiastiques ni des religieux; mais leur porter grand respect, spécialement à messieurs les curés, n'entreprenant jamais rien sur leur juridiction, ni contre leur gré, mais excitant chacun à les honorer.
Se rendre doux et accessibles à toutes sortes de personnes; être toujours prêts de faire toujours bien à un chacun. à l'imitation du très charitable Jésus, duquel il est écrit que: Pertransivit benefaciendo, et sanando omnes oppressos a diabolo 138 ; mais spécialement aux pauvres, les visitant plus volontiers que les riches quand il en est besoin, soit dans leurs maisons, soit dans les prisons ou dans les hôpitaux; comme aussi à tous les affligés, auxquels ils doivent s'appliquer avec une affection particulière, pour les consoler et pour leur aider à faire bon usage de leur affliction.
Travailler à réunir les familles divisées, mais sans prendre de parti, se conduisant avec tant de discrétion qu'ils fassent voir qu'ils n'épousent point d'autre intérêt que celui de la gloire de Dieu et du salut des âmes.
Tâcher de rendre leur conversation avec les personnes du monde, modeste, suave, pleine d'édification et de fruit, ne laissant point passer d'occasion de parler de Dieu et des choses de leur salut, qu'on ne l'embrasse aussitôt, et s'étudiant même de la rechercher si elle ne se présentait pas.
Avoir soin de porter la bonne odeur de Jésus-Christ en tout lieu, mais spécialement dans les lieux saints, là où ils doivent montrer aux chrétiens par leur exemple avec quelle piété, silence et respect il faut se comporter en la maison de Dieu, et la dévotion et révérence, tant extérieure qu'intérieure, avec laquelle il faut parler à sa divine Majesté.
Enfin le prédicateur apostolique est obligé d'être tout voix, à l'imitation du grand saint Jean, Vox clamantis 139, c'est-à-dire qu'il doit vivre, agir et converser de telle sorte, et son extérieur doit être tellement composé que, soit qu'il soit assis ou debout, on ne voie rien en sa personne, en ses déportements, en sa démarche, en ses yeux, en ses mains, en ses pieds, en ses gestes, en ses habits et en tout ce qui est en lui, non seulement dans la chaire et dans l'église, mais dans tous les lieux où il se trouve, qui ne parle et qui ne prêche la piété, la modestie, l'humilité, la simplicité, l'honnêteté et toutes sortes de vertus.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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