Le Prédicateur apostolique · Saint Jean Eudes
À tous les prédicateurs et catéchistes missionnaires de la Congrégation de Jésus et Marie
Entre les divines qualités que le Saint-Esprit donne à notre très adorable Sauveur dans les Livres sacrés, une des plus considérables est celle qui est marquée dans ces paroles, qu'il lui fait dire: Ego autem constitutus Rex ab eo super Sion montem sanctum ejus, praedicans praeceptum ejus 48 : « Dieu m'a établi sur sa sainte montagne de Sion en qualité de Roi et de Prédicateur, pour prêcher ses divins commandements. » C'est ici la principale fonction de sa mission. C'est pour cela, dit-il, que je suis envoyé: Ideo missus sum1. Mon Père m'a envoyé pour évangéliser les pauvres: Evangelizare pauperibus misit me2.
Mais il ne veut pas être seul à prêcher son Évangile, il y veut employer plusieurs autres prédicateurs. Comme il nous a rendus participants de son admirable Sacerdoce et de toutes ses plus nobles qualités, c'est-à-dire de sa qualité de Médiateur entre Dieu et les hommes, de sa qualité de Sauveur pour coopérer avec lui au salut des hommes, de sa qualité de Juge pour exercer son jugement au tribunal de la Pénitence, il veut aussi nous associer avec lui dans sa qualité et dans son office de Prédicateur. « Comme mon Père m'a envoyé, dit-il, ainsi je vous envoie »: Mon Père m'a envoyé pour annoncer aux hommes sa divine parole, et pour leur faire connaître ses volontés: je vous envoie pour prêcher le même Évangile et les mêmes vérités que j'ai prêchées: Sicut misit me Pater, et ego mitto vos4.
C'est premièrement et principalement à tous les pasteurs de son Église, que le souverain Pasteur dit ces paroles. C'est ici leur plus grande obligation: praecipuum onus, dit le Saint-Esprit dans le sacré Concile de Trente5. Il les adresse aussi à tous les ecclésiastiques qui sont choisis et appelés de lui pour annoncer sa divine parole, dont le nombre est très grand maintenant par toute la terre.
Mais d'où vient qu'aujourd'hui nous voyons tant de prédicateurs et si peu de vrais chrétiens; qu'il se fait tant de prédications et si peu de conversions ? En voici les deux causes:
L'une du coté des auditeurs, qui n'apportent pas les dispositions requises pour entendre comme il faut la sainte parole de Dieu, et pour en faire l'usage qu'ils doivent.
L'autre de la part des prédicateurs, qui s'ingèrent dans ce divin ministère sans une véritable vocation de Dieu, n'y étant portés que par un esprit d'ambition ou d'intérêt, ou par quelque autre motif humain et terrestre: lesquels, au lieu de prêcher Jésus-Christ, se prêchent eux-mêmes; au lieu de prêcher la vraie parole de Dieu et les vérités évangéliques, prêchent la parole de l'homme, les pensées et imaginations de leur esprit, adultérant, comme dit saint Paul6, et corrompant par ce moyen la parole de Dieu; qui prêchent des choses curieuses et relevées, plus propres à repaître la vaine curiosité des esprits qu'à nourrir les âmes des fidèles du pain solide de la doctrine céleste; qui prêchent des fleurettes, qui font des discours polis et peignés avec trop de soin et d'artifice, plus capables de flatter les oreilles du corps que de toucher les coeurs; qui s'étudient davantage à plaire à leurs auditeurs qu'à les convertir; ou qui se contentent, comme les Pharisiens, de prêcher les vérités chrétiennes sans se mettre en peine de les pratiquer: Dicunt et non faciunt7 qui servent aux fidèles, sur la table de Dieu, de bonnes viandes, c'est-à-dire de bonnes vérités, mais qui ne sont pas cuites par le feu sacré de la charité, parce qu'ils prêchent de la bouche seulement et non pas du coeur, semblables à celui, lequel, invitant ses amis à manger, leur servirait des viandes fort exquises, mais cependant qui seraient toutes crues.
Voilà la cause du peu de fruit que font de semblables prédicateurs. Gardez-vous bien, mes très chers frères, d'être de ce nombre, si vous désirez de n'être pas du nombre des réprouvés. Tous les prédicateurs, même les plus saints, doivent trembler entendant la voix du divin Prédicateur des gentils, qui crie hautement qu'il craint qu'après avoir prêché les autres, il ne soit peut-être réprouvé8. Mais on peut bien dire à ceux qui prêchent en la manière susdite: Clamate ululantes in miseriis vestris, quae advenient vobis9 : « Tremblez, tremblez, pleurez, gémissez, criez, hurlez en la vue des misères et des malheurs extrêmes qui vous arriveront bientôt. » Il n'y a point de peut-être en votre réprobation: car il est constant que, si vous ne faites pénitence et si vous ne cessez d'adultérer ainsi la parole de Dieu, vous serez réduits en la malheureuse compagnie de ces misérables prédicateurs dont parle le grand prédicateur et apôtre des Indes, saint François Xavier, qui seront à jamais la pâture des flammes dévorantes de l'enfer. On peut bien vous dire ce que le Fils de Dieu a dit à l'un de ses apôtres et des premiers prédicateurs de son Évangile: Malheur à vous ! Hélas, il vaudrait mieux pour vous que vous n'eussiez jamais été10, que de vous être mêlés de prêcher en cette façon, et que d'avoir traité si indignement un ministère si digne et si important! Car prêcher en cette manière, c'est profaner et corrompre la divine parole, c'est la rendre vaine, inutile et sans effet; c'est anéantir le fruit de la croix et de la passion du Sauveur selon les paroles de son Apôtre11, et par conséquent c'est se rendre coupable d'un horrible sacrilège12, c'est priver les enfants de Dieu du véritable pain de vie et de la nourriture céleste que leur Père leur a donnée, et conséquemment c'est être homicide de leurs âmes.
Voulez-vous, mes très chers frères, éviter tous ces crimes, et vous garantir des supplices effroyables qui leur sont préparés dans l'enfer ? Recevez ce petit livre que je vous adresse de la part du souverain Prédicateur, Jésus-Christ notre Seigneur, lisez-le avec attention et plus d'une fois, imprimez dans votre esprit et dans votre coeur les choses qu'il contient, observez fidèlement les règles qu'il vous donne pour prêcher apostoliquement. Je les ai apprises en partie de plusieurs saints et excellents prédicateurs, qui ont écrit sur cette matière13, et par une expérience de plus de cinquante-cinq ans, durant lesquels Dieu m'a fait la grâce d'annoncer 5 sa divine parole dans une grande quantité de missions que nous avons faites, non pas seulement aux pauvres peuples de la campagne, mais aussi dans les premières villes de la France; et (s'il est permis à un misérable pécheur de s'appliquer ces paroles d'un saint Apôtre) non in doctis neque in persuasibilibus humanae sapientiae verbis14, mais dans la simplicité de l'Évangile. Et néanmoins vous êtes témoins des grandes bénédictions qu'il a plu à l'infinie Bonté d'y donner, et des fruits extraordinaires qu'elle en a tirés pour le salut d'un très grand nombre d'âmes, dont l'honneur et la gloire soit très uniquement à sa divine Majesté.
Si vous suivez ces mêmes règles, Dieu vous donnera les mêmes bénédictions, et peut-être encore de plus grandes. Si vous les méprisez ou négligez, pour suivre celles que l'ambition de votre esprit, la prudence de la chair, la sagesse humaine, le désir de plaire au monde vous suggéreront, je vous déclare, mes frères, (je parle principalement aux prédicateurs et catéchistes missionnaires de la Congrégation de Jésus et Marie), et je vous déclare au nom et de la part de mon Dieu, que son Fils bien-aimé et sa divine Mère ne vous reconnaîtront point pour enfants de leur Congrégation, mais qu'ils vous rejetteront comme des bâtards, et qu'ils mettront votre partage avec les hypocrites et les faux prophètes dans les ténèbres extérieures, où il y aura pleurs et grincements de dents. Qui habet aures audiendi audiat 62.
Je supplie mon très bénin Sauveur, par le très aimable Coeur de sa divine Mère, de ne permettre pas qu'aucun d'entre vous tombe dans ce malheur; mais de vous donner à tous, spécialement à ceux qui seront employés au ministère de la prédication et du catéchisme, un coeur humble, docile et soumis, afin que, étant entièrement 6 détachés de vos inclinations et de votre propre sens, vous suiviez parfaitement les instructions et les règles qui sont marquées dans ce livre, que je n'avais fait d'abord que pour vous seulement, mais que depuis j'ai rendu public, dans l'espérance que j'ai en la bonté incomparable de Celui qui est la très unique source de tout bien, qu'il y donnera sa bénédiction, et que par ce moyen il pourra être utile à plusieurs autres. 7
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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