Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    La Nuit obscure · Saint Jean de la Croix

    Livre 1 — Chapitre 2

    De quelques imperfections spirituelles où les commençans tombent à l’égard de l’orgueil.

    Q uoique les choses saintes et divines nous inspirent d’elles-mêmes l’humilité, les commençans néanmoins reçoivent par leur faute les impressions de je ne sais quel orgueil secret, parce qu’ils font réflexion sur leur ardeur et sur leur diligence dans les exercices de piété. Ils conçoivent de la joie et de la complaisance d’eux-mêmes et de leurs actions, et ils ont un grand penchant à parler des choses spirituelles dans les conversations, et même à les enseigner plutôt qu’à les apprendre. Ils jugent des autres et ils les condamnent en leur cœur, de ce qu’ils n’embrassent pas la dévotion de la même manière qu’eux, et quelquefois ils en disent leurs sentimens ; semblables en cela au Pharisien, qui louait Dieu, qui se vantait de ses œuvres, et qui méprisait le Publicain. (Luc. 18. 11.). Le malin esprit les anime souvent à la ferveur, à la vertu, aux bonnes actions, afin qu’ils en deviennent plus orgueilleux et plus présomptueux ; sachant bien que ces choses au lieu de leur profiter leur nuiront, étant comme elles sont, vicieuses et criminelles. Quelques-uns même d’entre eux sont assez vains, pour désirer qu’ils

    ne paraissent qu’eux seuls de gens de bien. C’est pourquoi, lorsque l’occasion s’en présente, ils improuvent les autres et de fait et de paroles, et ils flétrissent autant qu’ils peuvent leur réputation. Ils voient, comme parle Jésus-Christ, une paille dans l’œil de leur frère, et ils ne voient pas une poutre dans leur œil. Ils coulent le moucheron qu’ils aperçoivent dans le breuvage des autres, et ils avalent le chameau dans leur propre nourriture.

    Ils souhaitent si ardemment que leurs maîtres spirituels, tels que sont leurs confesseurs et leurs supérieurs, estiment et approuvent leur esprit et leur manière de vivre, que lorsque ces directeurs n’ont pas pour eux cette condescendence, ils se persuadent que ces gens-là ne comprennent pas leur intérieur, ou qu’ils n’entendent pas la spiritualité. De sorte qu’ils cherchent aussitôt quelque homme qui soit de leur sentiment, et à qui ils puissent découvrir le fonds de leur ame ; car ils ont beaucoup d’empressement pour trouver des personnes qui fassent état de leurs vertus, et qui leur donnent les louanges qu’ils désirent. Au contraire, ils abhorrent comme la mort, et quelquefois ils haïssent tous ceux qui semblent n’en faire nulle estime, afin de les remettre en bon chemin par ce mépris apparent. Pleins de la présomption d’eux-mêmes, ils se proposent plusieurs

    desseins, mais ils ne les accomplissent jamais.

    Ils ont souvent une extrême passion de se faire connaître aux autres ; et pour cette cause ils font des mouvemens de tête, des gestes et des regards dévots, de fréquens soupirs, d’autres actions extérieures, pour faire entrevoir leurs perfections intérieurs. Ils sont aussi très-aises de tomber en extase devant le monde plutôt qu’en secret, et de découvrir leurs ravissemens aux autres, quoique le prince des ténèbres en soit ordinairement l’auteur. La plupart s’efforcent encore de s’attirer l’amitié et la familiarité de leurs confesseurs, quoique ces liaisons de cœur et de conversation leur soient une source d’envie et d’inquiétudes. Ils ont honte de déclarer nettement leurs péchés à leurs confesseurs, de peur de diminuer la bonne opinion qu’ils leur ont donné de leurs vertus. C’est pourquoi ils couvrent leurs fautes de divers prétextes, afin de ne paraître pas si méchans qu’ils sont : en quoi sans doute ils se trompent ; puisque c’est plutôt s’excuser que s’accuser. D’autres fois ils se confessent à un autre, et afin que leur confesseur ordinaire ignorant tout le mal qu’ils font, les estime très-vertueux. C’est dans le même esprit qu’ils racontent volontiers leurs bonnes œuvres qu’ils les exagèrent toujours afin qu’on les estime plus grandes et plus parfaites qu’elles ne sont. Cependant la véritable humilité devrait les incliner à les diminuer, et à ne rien dire qui pût leur attirer l’approbation du monde.

    Il y en a qui ne se mettent point en peine de leurs fautes ; d’autres, au contraire, s’affligent extrêmement de leurs chutes, les supportent avec impatience et se fâchent contre eux-mêmes, s’imaginant qu’ils devraient être déjà de grands Saints. Tout cela, marque une imperfection considérable. Ils prient souvent Dieu avec ardeur de les délivrer de leurs défauts, non pas tant pour lui procurer de la gloire, que pour s’affranchir eux-mêmes du chagrin qu’ils en reçoivent. Mais ils ne prennent pas garde, que si Dieu écoutait leurs vœux, ils en seraient peut-être plus orgueilleux. Ils ne louent les autres qu’à regret, quoiqu’ils souhaitent d’être loués eux-mêmes des autres, et qu’ils recherchent avec adresse leurs applaudissemens de sorte qu’on peut les comparer aux Vierges folles, qui demandèrent de l’huile à leurs compagnes pour mettre à leurs lampes, lorsqu’elles allaient s’éteindre.

    Les imperfections qui leur sont ordinaires ont des degrés différens. Quelques-uns tombent dans les plus grandes, qui les précipitent conséquemment dans de grands maux : quelques autres en commettent de moindres : d’autres enfin n’en sentent que les premiers mouvemens ; et il ne s’en trouve point entre les commençans, qui ne donne pendant ses ferveurs, dans quelques-uns de ces défauts comme dans un écueil inévitable.

    Mais ceux qui observent en cet état les règles de la perfection, vivent d’une manière bien différente et avec un esprit bien plus tempéré. Ils tâchent de faire de grands progrès en l’humilité, soit en ne faisant nulle estime de leurs œuvres, soit en ne cherchant pas à se contenter eux-mêmes, soit en jugeant que les autres sont meilleurs qu’eux, soit en concevant une sainte envie de les imiter, et en désirant de servir Dieu comme eux, avec amour et avec perfection. Plus leur ferveur est enflammée, et les actions qu’ils font et les délices qu’ils goûtent sont grandes, plus leur humilité les aide à connaître combien Dieu mérite, et combien peu de choses ils font pour sa gloire : tellement que plus leurs œuvres sont considérables, moins ils sont contens d’eux-mêmes. En effet, tout embrasés de son amour, ils voudraient faire de si grandes choses, que les plus admirables où ils consument leurs forces et leur temps, ne sont rien dans leur pensée. Le soin empressé dont cet amour les anime sans cesse, les empêche de s’apercevoir si les autres font du bien ou, n’en font point ; ou, s’ils le remarquent, ils infèrent de là que les autres ont plus de vertu et plus de perfection qu’eux. Si bien que comme ils ont une très-basse opinion d’eux-mêmes et de leurs actions, ils désirent que les autres aussi n’en conçoivent que du mépris. Lors même que quelqu’un les estime et les loue, ils n’y peuvent consentir : de sorte que parler avantageusement de leurs bonnes œu-

    vres, c’est, selon leur sens, quelque chose d’étrange et d’extraordinaire.

    Bien loin de s’ériger en maîtres de la vie spirituelle, et de vouloir donner des instructions aux autres, ils en reçoivent volontiers de tous ceux qui peuvent leur être utiles ; ils sont même prêts, si leurs directeurs le commandent, à quitter le chemin qu’ils tiennent, et à suivre une autre voie, croyant toujours que leurs démarches en la vertu ne sont que des égaremens. Il ont de la joie quand on loue les autres, et de la tristesse de ce qu’ils ne sont pas aussi bons serviteurs de Dieu que ces gens-là. Au lieu d’avoir du penchant à parler de leurs actions, ils ont même de la confusion de les dire à leurs pères spirituels, les jugeant indignes d’être expliquées et connues aux hommes. Il leur paraît bien plus souhaitable de faire éclater leurs péchés et leurs vices à la vue de tout le monde, ou du moins de donner connaissance de ce qu’ils font, désirant qu’on n’y découvre aucune trace de vertu : pour cette raison, ils se font un plaisir de communiquer leur intérieur à des gens qui n’en fassent nul état. Cette manière d’agir est assurément le propre d’un esprit simple, pur, sincère ; et elle plaît infiniment à Dieu, parce que son esprit divin demeure dans ces personnes humbles, et les excite à cacher en elles-mêmes leurs richesses spirituelles, et à jeter dehors tout le mal qui s’y peut glisser : et c’est la grâce singulière qu’il accorde aux humbles avec toutes les vertus, pendant qu’il la refuse aux orgueilleux.

    Au reste, leur zèle pour Dieu est si ardent et si généreux, qu’ils donneraient de bon cœur tout leur sang à ceux qui le servent, et qui s’efforcent de lui gagner des ames en toutes rencontres. Lorsqu’il leur échappe quelque imperfection, ils la supportent avec humilité, avec tendresse de cœur, avec une crainte amoureuse de Dieu ; et mettant toute leur confiance et en sa bonté et en sa miséricorde, ils se relèvent et s’encouragent à mieux faire.

    Mais il me semble qu’il y a très-peu d’ames qui marchent au commencement dans ce degré de perfection, et nous aurions sujet d’être satisfaits, si la plupart ne se jetaient pas dans des désordres tout contraires. C’est pourquoi Dieu plonge dans les ténébres d’une obscure nuit, toutes celles qu’il veut purifier de ces défauts et de ces vices.

    Source du texte : Wikisource

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