La Nuit obscure · Saint Jean de la Croix
Livre 1 — Chapitre 1
On propose le premier vers, et on parle des imperfections de ceux qui commencent.
Pendant une nuit obscure.
On propose le premier vers, et on parle des imperfections de ceux qui commencent. On appelle commençans tous ceux qui se servent encore de la méditation dans la vie spirituelle. Dieu les fait passer à l’état de ceux qui profitent en la vie intérieure, lorsqu’il les élève à la contemplation, et il les conduit au rang des contemplatifs, afin qu’ils parviennent ensuite à l’état des parfaits, c’est-à-dire, de ceux qui ont acquis l’union divine. C’est pourquoi, pour bien connaître
ce que c’est que la nuit par laquelle l’ame doit passer, et pour savoir quelle raison oblige Dieu à l’y faire passer, il est nécessaire de remarquer d’abord quelques-unes des qualités qui sont propres des commençans, afin qu’ils conçoivent mieux l’imperfection de leur état, et qu’en relevant leur courage abattu, ils souhaitent que Dieu les mette en cette nuit, où les ames ont coutume de fortifier leurs vertus, et de goûter les douceurs inestimables de l’amour divin.
Après donc que l’ame s’est déterminée à embrasser le service divin, Dieu la nourrit spirituellement avec autant de douceurs et de caresses, que la mère la plus passionnée nourrit son enfant. Cette mère l’échauffe dans son sein ; elle lui donne le lait le plus doux, et la nourriture la plus délicate qu’elle peut avoir ; elle le porte entre ses bras ; elle le flatte ; elle le réjouit de toutes les manières possibles. Mais à proportion qu’il croît, elle diminue ses caresses ; elle se couvre le sein, ou elle le frotte d’aloës, afin que l’amertume l’en dégoûte ; elle le fait marcher lui-même, afin que quittant les faiblesses des petits enfans, il s’accoutume aux choses plus grandes et plus solides. Dieu fait de semblables traitemens à l’ame dans ses premières ferveurs : il lui fait goûter dans les exercices de la vie intérieure, un lait spirituel doux et savoureux, et des consolations sensibles. Ainsi l’ame sent un plaisir délicieux à mettre beaucoup de temps en l’oraison, et même à y passer les nuits entiè-
res, à faire de grandes pénitences, et des jeûnes très-rigoureux ; à fréquenter les Sacremens ; à parler de Dieu et de tout ce qui concerne le culte divin et l’excellence des vertus.
Mais quoique les hommes spirituels s’appliquent à toutes ces choses avec force et avec soin, toutefois on peut dire si l’on comprend bien la nature de la spiritualité, qu’ils s’y conduisent d’ordinaire avec faiblesse et avec imperfection. Comme ils ne se portent à ces saintes occupations que par la douceur qu’ils y trouvent, et comme ils n’acquièrent pas l’habitude des vertus par l’épreuve des rudes combats qu’il faut soutenir en cet état, ils sont sujets à plusieurs défauts qui se glissent dans la dévotion, puisque chacun opère selon l’habitude qu’il s’est formée de la perfection. De sorte que n’ayant pas encore pu s’affermir dans les vertus les plus achevées, il est nécessaire qu’ils agissent avec faiblesse comme les enfans.
Afin de voir clairement combien les commençans sont faibles dans les vertus qu’ils exercent, attirés par les douceurs intérieures, je mettrai devant les yeux les imperfections qu’ils commettent, par rapport aux sept péchés capitaux : ce qui prouvera qu’ils imitent en leurs opérations l’imbécillité des enfans. Il paraîtra aussi combien la Nuit obscure dont nous parlerons incontinent, attire de biens après elle, puisqu’elle purge l’ame de ces manquemens.
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