Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Fragment sur la manière dont la charité employe les vertus cardinales · Saint François de Sales

    Comme la charité employe les vertus cardinales, et premierement la prudence

    Un fleuve sortait du lieu de delices pour arrouser le paradis terrestre, qui de là se divisoit en quatre chefs (Gen. 2). Or l’homme, sans doute1, est le paradis du paradis mesme, puisque le paradis terrestre n’estoit fait que pour estre le séjour de l’homme, comme l’homme a esté fait pour estre le séjour de Dieu. En ce second paradis mystique, Dieu a fait sourdre et jaillir le fleuve de la raison et lumiere naturelle, de laquelle il est dit : La lumiere de vostre visage est marquée sur nous. Et ce fleuve que Dieu fait sourdre, pour arrouser tout l’homme en toutes ses facultez et exercices, se divise en quatre chefs, selon les quatre parties ou régions de nostre ame qui produisent les actions humaines et libres ; car, sur l’entendement public, la lumiere naturelle respand le 1° fleuve de la Prudence qui nous porte à...............nostre entendement à véritablement discerner le mal qui doit estre esvité, d’avec le bien qui doit estre fait. (Le 2® fleuve est) la Justice, qui regne principalement en la volonté, puisqu'elle n’est autre chose qu’une perpetuelle et constante volonté de rendre à chascun ce qui luy est deu. Le 3° fleuve est celuy de la Temperance, qui gouverne l’appetit de convoitise. Le 4° celuy de Force, qui gouverne l’appetit irascible. Et puis ces quatre fleuves se separent en plusieurs autres, affin que toutes les actions humaines soyent bien addressées par la raison à l’honnesteté et félicité naturelle. Or, outre cela, Nostre-Seigneur voulant favoriser l’homme pieux, affin de rendre le paradis du cœur humain plus aggreable et delicieux, il fait sourdre, sur la cime de la partie supérieure de nostre ame, une fontaine surnaturelle que nous appelions grâce, composée de la Foy, Esperance et Charité, qui espanche ses eaux sur toute nostre ame, et l’arrouse tout entièrement, la rendant gracieuse à merveilles et grandement aymable à sa divine Majesté; et non-seulement cela, mais en vertu de la charité, qui la rend active, elle respand sur les puissances de nostre ame certaines vertus, qui sont de mesme espece, ou au moins toutes semblables aux quatre vertus cardinales, et pour cela elles portent leurs noms : sur l’entendement elle pousse une Prudence saincte, sur la volonté une Justice sacrée, sur l’appetit de la convoitise une Temperance religieuse, et sur l’appetit irascible une Force devote. Si2 que, par ces quatre fleuves, toutes les actions humaines sont addressées par la charité à l’honnesteté et félicité surnaturelle, qui consiste en l’unyon avec Dieu. Et d’autant que ces vertus qui fluent de la charité, comme de leur source, sont supérieures aux quatre vertus cardinales, si elles les rencontrent en quelque ame, elles les reduisent à l’obeyssance de la charité, se meslent avec elles, et les perfectionnent comme le vin perfectionne l’eau avec laquelle il se mesle. Que si elles ne treuvent point de vertus naturelles en l’ame où la charité les produict, elles suppleent à leur deffaut, y ayant cette différence entre le meslange du vin et de l’eau et celuy des vertus infuses et acquises, que le vin seul est meilleur que l’eau, où les vertus infuses, estant seules, ne sont pas si bonnes comme quand elles sont meslées avec les acquises, la grâce ne destruisant point la nature, ains la perfectionnant, sans qu’elle perde rien de sa force. La comparayson estant meilleure de l’odeur des roses sur laquelle les autres odeurs........quoyque plus excellentes qu’elles, dont on employe ou les roses, ou l’eau rose, ou le jus de rose, en presque toutes les eaux odorantes. Car ainsy les vertus sainctes perfectionnent les vertus naturelles, et en les perfectionnant s’en........ elles-mesmes et agissent plus excellemment avec icelles3 que sans icelles. Ainsi la charité treuvant par exemple S. Ambroise si vertueux, elle le rendit soudain extrêmement parfaict. Et treuvant.....................................................................

    Et enfin la prudence requiert en nous la vivacité et habileté d’esprit, la promptitude à bien remarquer et apprendre, la mémoire des choses passées, l’intelligence des présentes, la prévoyance des futures, le discours, pour bien tirer conséquence d’une chose à une autre la eu..........exception des circonstances et des choses qui sont autour de nous, qui peuvent ou nuyre ou favoriser nostre dessein, et la prévoyance, pour se garder des inconveniens et se prévaloir des occasions.

    Or, la prudence de la chair porte nostre entendement à bien observer ce qu’il faut faire pour jouyr des biens utiles et délectables à la vie charnelle, et pour esviter les empeschemens contraires à cette jouyssance. Et parce que la pluspart des hommes estime ces biens-là des vrays biens, et que par iceux on est rendu honnorable aux yeux des enfans du monde, on donne aussi le nom de prudence et de vertu, à ceux qui sont prudens selon la chair. Il y a des vices semblables aux vertus, dit S. Augustin (liv. 4, Cont. Julian.), comme l’afFeterie et malice est semblable à la prudence, encore qu’elle soit un vice. Or, les degrez de la prudence, de la chair sont l’astuce, qui n’est autre chose qu’une habileté pour faire imperceptiblement, et par des moyens incognus ou cognus, réussir les mauvais desseins. Ne cheminant pas en astuce, dit le S. Apostre (n. Cor. 4), après qu’il avoit dit : Ayant rejetté les cachettes, de honte, c’est-à-dire honteuses, parce que l’astuce use de certaines cachettes et secrettes menées, lesquelles estant découvertes sont honteuses à ceux qui les employent, leur ostent tout crédit et authorité? Le dol, ou tromperie, qui est l’effect et execution de l’astuce, s’appelle fraude quand il est commis par voye d’œuvre. L’empressement après les biens mondains et la sollicitude des moyens de vivre à l’advenir.

    Et il ne se peut dire, ma chere Philotée, combien cette prudence de la chair est subtile, combien d’inventions elle a pour se fourrer dans les cœurs des mortels, combien de pretextes et de moyens. On se mocque de la simplicité, et chascun veut estre estimé prudent; on colore cette ardeur qu’on a de nourrir les commoditez de la chair par mille moyens. Ce serpent se fourre çà et là dans la terre, il se glisse partout, quand il ne peut mordre il picque de la queue, il va en l’eau et en la terre, il va tousjours en biaysant, les gens vouez à Dieu n’en sont pas exemps, nv les Israélites au desert! Ces prudences sont maintesfois emmy4 les cœurs religieux, coïnme Pline dit (liv. 12) que vers les Indes, au royaume de Suzerat, il y a une herbe d’odeur precieuse qui neantmoins est toute couverte de petits serpenteaux, extrêmement veneneux. Car vous verrez, Philotée, maintes personnes religieuses et devotes qui ont une prudence extrêmement active et soigneuse pour les procez, pour les honneurs, pour les rangs, pour amasser, et en somme, sous pretexte de certains devoirs imaginaires, de certain zele sophistiqué et de certaine charité artificieuse.

    Or, vous cognoistrez si la prudence est prudence de la chair, en ce qu’elle eschauffe, donne des ardeurs cuysantes et pressantes, ainsi les serpenteaux qui picquoient les Israëliles és deserts, esto'ient des serpens enflammez, c’est-à-dire desquels les picqueures donnoient des inflammations mortelles à ceux qui en estoient blessez. Mais la prudence de l’amour sacré est douce, tranquille, et tellement meslée de simplicité, qu’il n’y a rien en elle d’empressé ny d’affecté; et en somme qui veut guérir de toutes les ardeurs du soin de la sollicitude immoderée de la précipitation, il faut regarder l’ymage du serpent eslevé au desert, c’est-à-dire Nostre-Seigneur, qui n’est pas pecheur, mais qui porte l’ymage du pecheur, sur la croix, et estre prudent de sa divine prudence.

    L’amour ne tendant qu’en Dieu, a une prudence simple, innocente et toute pure; car en toutes ses affaires, il mest sa confiance en son Sauveur, qui le deslivrera. Il ne mesprise pas les moyens humains, mais il ne se confie nullement en iceux. L’amour employe la prudence, mais il la tempere tellement qu’il ne veut point qu’elle le distrayse ny divertisse, parce qu’il ne veut estre prudent que pour mieux aymer, et parce que l’amour divin n’est pas comme l’amour humain : l’amour humain va partout cherchant des moyens pour obtenir ce qu’il ayme, et parce que les moyens sont divers, et que bien souvent il les ignore il s’empresse et a une sollicitude incroyable. Il veut de l’argent pour paroistre, il veut des belles parolles, il veut des belles contenances, il veut des réputations, il craint les corrivaux5. Mais l’amour divin, sçachant que, pour obtenir ce qu’il ayme, le principal moyen est d’aymer, il s’amuse simplement à bien aymer, sçachant que c'est toute sa finesse, avec laquelle il doit gaigner son object : c’est pourquoy il est simple et sage. Comme vous voyez Magdelene, laquelle, avec cette unique attention au Sauveur, fait mieux ses besongnes que St0 Marthe avec son empressement. Ainsi Eliezer, qui avoit un bon maistre, ne va point cherchant de ruse ny d'astuces pour estre salarié, se contentant de bien servir. Mais Jacob, qui sert un maistre rusé, il use aussi de finesse et dexterité pour estre recompensé de ses peines. Ceux qui servent le monde, qui à tout propos cherchent des recompenses, ils ont besoin d’user de finesse ; mais ceux qui servent Dieu n’ont point de plus grande finesse que la simplicité qui les fait marcher en confiance.

    Il est vray qu’en ce que les philotées sont philanthropes, et qu’il faut qu’ils servent les hommes, ils ont besoin d’une saincte prudence, mais prudence que l’amour leur suggéré admirablement. Voyez la prudence de Nathan, et comme finement il surprend David, et n’osant pas luy donner le coup du rasoir de la correction, il le luy fait prendre à luy-mesme de sa propre main, puis le poussant, le luy fait entrer bien avant dans la poictrine de son péché dont il guérit. Voyez la prudence de Joseph à sauver l’Egypte de la famine ; voyez celle d’Abigaïl à divertir le courroux de David injustement indigné contre Nabal. Et l’admirable prudence de S. Paul, en ce sermon fait aux Atheniens, où, avec tant de sagesse, il prend occasion de l’un de leurs idoles de leur annoncer le vray Dieu. Et en toute occurrence, il se comporta si sagement, qu’il pouvoit bien dire en vérité ce que ses ennemys luy imposoient par la calomnie, qu’estant fin il avoit prins ses auditeurs par ruse et tromperie : Ouy dà, dit-il à ses chers Corinthiens (n. Cor. 12), estant un fin homme et accord, je vous ay prins par tromperie ; esquelles parolles, il a peut-estre voulu dire (car S. Th.. ly, sa, interpretoit ces mots comme une calomnie faite par ses ennemys qu’il rejette) : Je n’ay voirement rien prins du vostre, mais en cela j ’ay usé d'une grande finesse; car ne prenant rien de vous, je vous ay prins par cet artifice.

    Le grand Sainct Augustin, au livre de Moribus Eccles. 15, monstre que les quatre vertus cardinales et toutes vertus ne sont autre chose que l’amour de Dieu, qui fait tout' en nous. Que si la vertu, dit-il, nous conduict à la vie bien-heureuse, j ’affîrmeray que la vertu n’est nullement autre chose, sinon le souverain amour de Dieu, car ce qu’on dit, que la vertu est divisée en quatre, on le dit, ce me semble, à raison des diverses affections qui proviennent de l’amour. Dont je ne feray nul doubte de deffinir en cette sorte ces quatre vertus, desquelles, comme les noms sont en la bouche d’un chascun, ainsi pleust à Dieu que l’efficace fust és esprits, de maniéré que ce soit l’amour que je donne tout entier à Dieu, celuy que la temperance... la force, un amour qui supporte volontiers toutes choses pour Dieu; la justice une force servant à Dieu seul, et pour cela commandant droictement à tout ce qui est subjet à l’homme. La prudence un amour qui choysit ce qui luy est proffittable pour s’unir avec Dieu, et rejetter ce qui est nuysible Et certes, Philotée, bien que la prudence soit une vertu qui guide et qui, par conséquent, tient lieu entre les actions de vertus, que (comme) la lumiere corporelle entre les œuvres artificielles, en sorte que comme ceux qui travaillent sans lumiere sont subjets à mille fautes, de mesme ceux qui veulent exercer les vertus sans la saincte discrétion font des pechez et de grandes nullitez. Comme le grand S. Anthoine desclara en la conférence qu’il eut avec les autres Peres du desert, ainsi que raconte Cassian, qui dit que la prudence, selon l’Evangile, estoit l’œil et la lampe de tous les corps ; si est-ce (1) neantmoins que nul n’est estimé prudent pour sçavoir ce qu’il faut esviler et choysir, s’il n’est diligent à le bien executer, si que, encore que l’arbre de la prudence ayt ses racines en l’entendement, il a \\) Encore est-il.

    neantmoins ses fleurs et ses fruicts de la volonté mesme, selon les philosophes, qui, pour cela, tesmoignent que oui ne peut estre prudent s’il n’est bon; et l’on void une quantité de gens extrêmement sçavans és choses morales et grands discoureurs de la prattique des vertus qui, en vérité, n’ont nulle sorte de sagesse et prudence, parce qu’ils parlent et entendent bien en quoy consiste la vertu, mais ils ne la prattiquent nullement. Certes, Isaïe voulant exalter l’admirable prudence de Nostre-Seigneur, il ne la colloque pas tant en la cognoissance des yeux, comme en celle du goust : Il mangera, dit-il, le beurre et le miel, en sorte qu’il sçache repreuver le mal et choysir le bien. En quoy, Philotée : vous voyez qu'il y a deux prudences selon deux cognoissances, une prudence qui consiste en une science, ou par science, discours et sçavoir; l’autre, qui est une cognoissance par goust, experienee et savourement : et parce que nous savourons par la volonté et l’amour, S. Augustin a eu raison de dire que la prudence chrestienne n’estoit autre chose, sinon un amour discernant le bien d’avec le mal, comme s’il eust dit, par les parolles du prophete, que la prudence estoit une manducation amoureuse ou un savourement du beurre et miel spirituel, c’est-à-dire, des suavitez divines, par le moyen duquel on sçayt rejetter et repreuver le mal, et eslire le bien convenable à servir à Dieu.

    Cette prudence domine heureusement en l'ame, et assaysonne toutes les vertus d’une saincte discrétion, et d’une sacrée simplicité nompareille; car elle ne s’estend qu’à playre à Dieu et estre utile au prochain. Ceux qui ont divers amours ont aussi diverses prudences : car il faut une sorte de prudence pour acquérir les honneurs, une autre pour acquérir les richesses, une autre pour acquérir les playsirs; mais l’ame qui ne veut que Dieu n’a besoin que d’une simple et pure prudence, qui, non point par discours, mais par l’experience de la bonté de Dieu, sçayt discerner le bien et le mal. Aussi vous voyez les enfans de Dieu si sages et neantmoins si simples, que c’est merveille.

    Il ne faut pas grand artifice à ceux qui ont une grande force, ny beaucoup de finesse à ceux qui ont un grand crédit : vous voyez un petit compaignon, lequel voulant obtenir quelque chose du prince ou mesme du peuple, il faudra qu’il desguise ses intentions, et qu’il aille accoustrement s’insinuant et prattiquant son affaire ; mais un homme de grand crédit va rondement en besongne, et à mesme qu'il a de la confiance, il propose simplement sa demande et en réussit. Ainsi les lievres, les renards et les cerfs, race coüarde entre les animaux, ont une prudence si diverse, et des ruses en un si grand nombre, que c’est merveille. Le lyon, au contraire, l’elephant, le thoreau, vont droict et sans finesse, et leur prudence consiste en leur vaillance et vertu: Les enfans de Dieu sont comme cela : leur sagesse est toute simple, ronde, franche ; car l’amour, qui les gouverne, ayant reduict toutes choses à son obeyssance, les fait marcher selon luy. Et, comme dit S. Hierosme(In Os., 1. 2, c. 7), Nostre-Seigneur veut que nous soyons prudens, non pas pour l’offensive, mais pour la deffensive; prudens comme le serpent pour n’estre point deçeus, simples comme la colombe pour ne point tromper personne.

    La prudence amoureuse est humble, obeyssante, et qui se laisse conduire. Ne t’appuyé point sur ta propre prudence, dit le Sage ; et les anciens ont dit que le plus heureux estoit celuy qui de soy est sage, l’autre après, celuy qui escoute et croit le sage.

    La prudence amoureuse se confie tout eh Dieu : elle le prie, elle fait fidellement ce qui est requis, par fidellité; mais elle attend l’issue bonne de son amant : elle cherche le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste luy est adjousté.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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