Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Entretiens spirituels · Saint François de Sales

    Entretien III : Sur la fuitte de Nostre-Seigneur en Egypte

    Sur la fuitte de Nostre-Seignear en Egypte, où il est traittè de la fermeté que nous devons avoir parmy les accidens du monde.

    Nous célébrons l’octave de la feste des Saincts Innocens, auquel jour la saincte Eglise nous fait lire l’Evangile qui traitte comme l’ange du Seigneur dit au glorieux S. Joseph en songe, c’est-à-dire en dormant, qu’il prinst l’Enfant et la Mere, et qu’il s’enfuist en Egypte, d’autant que Herodes, jaloux de sa royauté, cherchoit Nostre-Seigneur pour le mettre à mort, de crainte qu’il ne la lui ostat, et estant remply de cholere, dequoy les roys mages n’estoient point retournez par devers luy en Hierusalem, il commanda que l’on fist mourir tous les petits enfans au-dessous de l’aage de deux ans, croyant que Nostre-Seigneur s’y treuveroit, et par ce moyen il s’asseureroit de la possession de son royaume. Cet Evangile est plein d’une quantité de belles conceptions. Je me contenteray de quelques-unes, qui nous serviront d’un autant aggreable que profitable entretien.

    Je commence par la premiere remarque que fait le grand S. Jean Chrysostome, qui est de l’inconstance, variété, et instabilité des accidens de cette vie mortelle. O que cette considération est utile! car le deffaut d’icelle est ce qui nous porte au descouragement et bigearrerie1 d’esprit, inquiétude, variété d’humeurs, inconstance et instabilité en nos resolutions; car nous ne voudrions pas rencontrer en nostre chemin nulle difficulté, nulle contradiction, et nulle peine : nous voudrions avoir tousjours des consolations sans seicheresses ny ariditez, des biens sans meslange d’aucun mal, la santé sans maladie, le repos sans travail, la paix sans trouble. Hé! qui ne void nostre folie? car nous voulons ce qui ne se peut : la pureté ne se treuve qu’en paradis et en enfer : au paradis le bien, le repos et la consolation sont en leur pureté, sans aucun meslange du mal, du trouble ny de l’aflliction ; au contraire, en enfer, le mal, le desespoir, le trouble et l’inquietude s’y treuve et est en sa pureté, sans aucun meslange du bien, de l’esperance, de la tranquillité, ny de la paix : mais en cette vie périssable, jamais le bien ne se treuve sans la suitte du mal, les richesses sans inquiétude, le repos sans travail, la consolation sans l’affliction, la santé sans Ja maladie; br.ef, tout y est meslangé et meslé, le bien avec le mal : c’est une continuelle variété d’a.ccidens divers. Ainsi Dieu a voulu diversifier les saysons, et que l’esté fust suivy de l’automne, et l’hyver suivy du printems, pour nous monstrer que rien n’est permanent en cette vie, que les choses temporelles sont perpétuellement muables, inconstantes et subjettes au changement; et le deffaut de la cognoissance de cette vérité est, comme j’ay dit, ce qui nous rend muables et changeans en nos humeurs, d’autant que nous ne nous servons pas de la rayson que Dieu nous a donnée, laquelle rayson nous rend immuables, fermes et solides, et partant semblables à Dieu. Quand Dieu dit : Faysons l'homme à nostre semblance, il donna quant et quant (1) la rayson et l’usage d’icelle pour descouvrir, considérer et discerner le bien d’avec le mal, et les choses qui meritent d’estre eslevées ou rejettées ; la rayson est ce qui nous rend supérieurs et maistres de tous les animaux. Lorsque Dieu eut créé nos premiers parens, il leur donna une entiere domination sur les poissons de la mer, et sur les animaux de la terre, et par conséquent leur donna la cognoissance de chacune espece, et les moyens de les dominer, et s’en rendre le maistre et seigneur. Dieu n’a pas seulement fait cette grâce à l’homme, de le rendre seigneur des animaux par le moyen du don qu’il luy a fait de la rayson, par laquelle il l'a rendu semblable à luy; mais encore il luy a donné plein pouvoir sur toutes sortes d’accidens et esvenemens. Il est dit que l’homme sage, c’est-à-dire, l’homme qui se conduict par la rayson, se rendra maistre absolu des astres : qu’est-ce à dire cela, sinon que, par l’usage de la rayson, il demeurera ferme et constant en la diversité des accidens et esvenemens de cette vie mortelle? Que le tems soit beau ou qu’il pleuve, que l’air soit calme ou que le vent souffle, l’homme sage ne s’en soucie pas, sçachant bien que rien n’est stable et permanent en cette vie, et que ce n’est pas icy le lieu de repos. En l’affliction, il ne se desespere point, ains il attend la consolation; en la maladie, il ne se tourmente point, mais il attend la santé, ou, s’il void qu’il soit tellement mal que la mort s’en deust ensuivre, il bénit Dieu, esperant le repos de la vie immortelle qui suit celle-cy, que s’il rencontre la pauvreté, il ne s’en afflige pas, car il sçayt bien que les richesses ne sont point en cette vie sans la pauvreté; s’il est mespri^é, il sçayt bien que l’honneur icy-bas n’a point de permanence, ains est ordinairement suivy du deshonneur ou du mespris : bref, en toutes sortes d’esvene- (Il En même lemps.

    mens, soit prospérité, ou adversité, il demeure ferme, stable et constant en sa resolution de pretendre et tendre à la jouyssance des biens eternels. Mais il ne faut pas seulement considérer cette variété, changement, mutation et instabilité ès choses transitoires et matérielles de cette vie mortelle; nullement, ains il les faut considérer encore estre aussi dans le succez de nostre vie spirituelle, où la fermeté et constance est d’autant plus nécessaire, que la vie spirituelle est relevée au-dessus de la vie mortelle et corporelle.

    C’est un abus tres-grand que de ne vouloir point souffrir ou sentir des mutations et changemens en nos humeurs, tandis que nous ne nous gouvernons point par la rayson, et que nous ne voudrons pas nous laisser gouverner. L’on dit communément : Voyez cet enfant, il est bien jeune, mais il a pourtant desjà l’usage de la rayson : ainsi plusieurs ont l’usage de la rayson, lesquels, comme enfans, ne se conduisent pourtant pas par le commandement de la rayson. Dieu a donné à l’homme la rayson pour le conduire; mais pourtant il y en a peu qui la laissent maistriser en eux, au contraire, ils se laissent gouverner par leurs passions, lesquelles devroient estre subjettes et obeyssantes à la rayson, selon l’ordre que Dieu requiert de nous. Je me veux faire entendre plus familièrement : la pluspart des personnes du monde se laissent gouverner et conduire à leurs passions, et non à la rayson ; aussi sont-ils pour l’ordinaire bigearres, varians et changeans en leurs humeurs : s’ils ont une passion de se coucher tost, ou bien tard, ils le font; s’ils en ont une d’aller aux champs, ils se levent de grand matin, mais s’ils en ont une de dormir, ils le font tout de mesme; quand ils veulent disner et desjeusner tost, ou fort tard, ils le font aussi, et non-seulement ils sont bigearres et insconstans en cela, mais ils le sont mesme en leur conversation : ils veulent que l’on s’accommode à leurs humeurs, et ne se veulent point accommoder à celles des autres ; ils se laissent emporter à leurs inclinations et particulières affections et passions, sans que pourtant cela soit estimé vicieux parmy les mondains; et pourveu qu’ils n’incommodent pas beaucoup l’esprit du prochain, on ne les tient pas pour bigearres et inconstans. Et pourquov cela? non pour autre chose, sinon d’autant que c’est un mal ordinaire parmy les mondains ; mais en la religion, on ne peut pas tant se laisser emporter à ses passions : car, pour les choses extérieures, les Réglés sont pour nous tenir reglez au prier, au manger et dormir, et ainsi des autres exercices, tousjoitrs à mesmes heures, quand l’obeyssance ou la cloche nous le signifie; et puis, nous n’avonstousjoursqu’une raesmeconversation, car nous ne pouvons pas nous separer. En quoy donc peut-on exercer la bigearrerie et inconstance? c’est en la diversité des humeurs, des volontez et des désirs : maintenant je suis joyeux, parce que toutes choses me succedent selon ma volonté ; tantost je serai triste, parce qu’il me sera arrivé une petite contradiction que je n’atlendois pas : mais ne sçaviez-vous pas que ce n’est point icy le lieu où le playsir se treuve pur, sans meslange de desplaysir? que cette vie est meslée de semblables accidens? Aujourd’huy que vous avez de la consolation en l’orayson, vous estes encouragée, et bien resoluë de servir Dieu; mais demain, que vous serez en seicheresse, vous n’aurez point de cœur pour le service de Dieu : Mon Dieu, je suis si allangourie et abattue, dites-vous.

    Ordites-moy un peu, si vous vous gouverniez par la rayson, ne verriez-vous pas que s’il estoit bon de servir Dieu hier, il est encore tres-bon de le servir aujourd’hui, et qu’il sera tres-bon de le servir demain? car c’est toujours le mesme Dieu, aussi digne d’estre aymé quand vous estes en seicheresse que quand vous estes en consolation. Maintenant nous voulons une chose, et demain nous en voudrions une autre : ce que je voy faire à un tel ou à une telle, à cette heure me plaist ; tantost, cela me desplaira, en telle sorte que cela sera capable de me faire concevoir de l’adversion. J’ayme mieux maintenant une personne, et me plais grandement en sa conversation; demain j ’auray peine de la supporter : et que veut dire cela? n’est-elle pas autant capable d’estre aymée aujourd’huy qu’elle estoit hier? Si nous regardions à ce que nous dicte la raison, nous verrions qu’il falloit aymer cette personne, parce que c’est une creature qui porte l’image de la divine Majesté ; ainsi nous aurions autant de suavité en sa conversation, que nous en avions eu autres fois. Mais cela ne provient sinon de quoy on se laisse conduire à son inclination, à ses passions ou affections, pervertissant ainsi l’ordre que Dieu avoit mis en nous, que tout seroit subjet à la raison ; car, si la raison ne domine sur toutes nos puissances, sur nos facultez, nos passions, inclinations, affections, et enfin sur tout ce qui sera de nous, qu’en arrivera-t-il, sinon une continuelle vicissitude, inconstance, variété, changement, bigearrerie, qui nous fera tantost estre fervents, et peu après lasches, negligens et paresseux; tantost joyeux, et puis melancholiques, nous serons tranquilles une heure, et puis inquiets deux jours : bref, nostre vie se passera en fayneantise et perte de temps.

    Donc, par cette premiere remarque, nous sommes incitez et semons à considérer l’inconstance et variété des succez, tant aux choses temporelles qu’aux choses spirituelles, aflin que par l’esvenement des rencontres qui pourraient effaroucher nos esprits, comme estant choses nouvelles et non preveues, nous ne perdions point courage, ne nous laissant emporter à l’inesgalité d’humeur, parmy l’innsgalité des choses qui nous arrivent; ains que soumis à la conduitte de la raison que Dieu a mise en nous, et à sa providence, nous demeurions fermes, constans et invariables en la résolution que nous avons faite de servir Dieu constamment, courageusement, hardyment et ardemment, sans discontinuation quelconque. Si je parfois devant des personnes qui ne m’entendissent pas, je tascherois de leur inculquer Je mieux qu’il me serait possible ce que je viens de dire, mais vous savez que j ’ay tousjours tasclié de vous inculquer bien avant dans la memoire cette tres-saincte esgalité d'esprit, comme estant la vertu la plus nécessaire et particulière de la Religion. Tous les anciens Peres des Religions ont visé particulièrement à faire que cette esgalité et stabilité d’humeurs et d’esprit regnast dans leurs monasteres ; pour cela ils ont estably les Statuts, Constitutions et Réglés, affin que les religieux s’en servissent comme d’un pont pour passer de la continuelle esgalité des exercices qui y sont marquez, et auxquels ils se sont assubjettis, à cette tant aymable et desirable esgalité d'esprit, parmy l’inconstance et inesgalité des accidens qui se rencontrent, tant au chemin de nostre vie mortelle, que de nostre vie spirituelle.

    Le grand saint Chrysostome dit : O homme! qui te fasches de quoy toutes choses ne te succedent pas comme tu voudrais, n'as-tu point de honte de voir que cela que tu voudrais ne s'est pas mesme treuvé dans la famille de Nostre-Seigneur? Considère, je te prie, la vicissitude, le changement et la diversité des subjets qui s’y rencontrent : Nostre-Dame reçoit la nouvelle qu’elle concevroit du Sainct-Esprit un fils, qui serait Nostre-Seigneur et Sauveur; quelle joye, quelle jubilation pour elle en cette heure sacrée de l’incarnation du Verbe eternel ! Peu après, S. Joseph s’apperçoit qu’elle est enceinte, et sçachant bien que ce n’estoit pas de luy qu’elle l’estoit, ô Dieu, quelle affliction! en quelle detresse ne fut-il pas? Et Nostre-Dame, quelle extremité de douleur et affliction ne ressentit-elle pas en son ame, voyant son cher espoux sur le point de la quitter, sa modestie ne luy permettant de descouvrir à S. Joseph l’honneur et la grâce dont Dieu l’avoit gratifiée? Un peu après cette bourrasque passée, l’ange ayant descouvert à S. Joseph le secret de ce mystere, quelle consolation ne receurent-ils pas! Lorsque Nostre-Dame produict son Fils, les anges annoncent sa naissance, les pasteurs et les roys mages le viennent a.dorer : je vous laisse à penser quelle jubilation et quelle consolation d’esprit n’eurent-ils pas parmy tout cela! Mais attendez; car ce n’est pas tout. Un peu de temps après l’ange du Seigneur vint dire en songe à S. Joseph : Prens l'enfant et la mere, et fuys en E g ypte, d’autant qu’Herodes veut faire mourir l’enfant. O ! que ce fut sans doubte un subjet de douleur très-grand à Nostre-Dame et à S. Joseph ! ô que l’aDge traitte bien S. Joseph en vray religieux! Prens l’enfant, dit-il, et la mere, et fuys en Egypte, et y demeures jusques à ce que je te le die. Qu’est-ce que cecy? Le pauvre S. Joseph n’eust-il pas peu dire : Vous me dites que j ’aille, ne sera-t-il pas assez à tems de partir demain au matin ? où voulez-vous que j ’aille de nuicl? mon equipage n’est pas dressé : comment voulez-vous que je porte l'enfant? aurais-je les bras assez forts pour le porter continuellement en un si long voyage? Quoy! entendez-vous que la mere le porte à son tour? helas! ne voyez-vous que c’est une jeune fille, qui est encore si tendre! Je n’ay ny cheval ny argent pour faire le voyage ; et ne sçavez-vous pas que les Egyptiens sont ennemy des Israélites? qui nous recevra? Et semblables choses que nous eussions bien allégué à l’ange, si nous eussions esté en la place de S. Joseph, lequel ne dit pas un mot pour s’excuser de faire l’obeyssance ; ains il partit à la mesme heure, et fît tout ce que l’ange luy avoit commandé. Il y a quantité de belles remarques sur ce commandement.

    Et premièrement, nous sommes enseignez qu’il ne faut nulle remise et delay en ce qui regarde l’obeyssance : c’est le fait du paresseux que de retarder, et dire comme S. Augustin dit de soy-mesme, tantost, encore un peu, et puis je me convertiray. Le Sainct-Esprit ne veut nulle remise, ains desire une grande promptitude à la suitte des inspirations; nostre perte vient de nostre laschetc, qui nous fait dire : Je commencerav tantost. Pourquoy non à cette heure qu’il nous inspire et nous pousse? C’est que nous sommes si tendres sur nous-mesmes que nous craignons tout ce qui semble nous oster de nostre repos, qui n’est autre chose que nostre tardiveté et fayneantise, desquelles nous ne voulons point estre retirez par la sollicitation d’aucuns objects qui nous attirent à sortir de nous-mesmes ; et nous disons quasi comme le paresseux, lequel se plaignant de quoy on le vouloit faire sortir de sa mayson : Comment sortiray-je, dit-il, car il y a un lyon sur le grand chemin, et les ours sont sur les advenuës, qui sans doubte me devoreront? O ! que nous avons grand tort de permettre que Dieu envoye et renvoye heurter et frapper à la porte de nos cœurs par plusieurs fois, avant que nous luy voulions ouvrir, et luy permettre d’y demeurer! car il est à craindre que nous l’irritions, et contraignions de nous abandonner. De plus, il faut considérer la grande paix et esgalité d’esprit de la tres-saincte Vierge et de S. Joseph, et leur constance parmy l'inesgalité si grande des divers accidens qui leur arrivoient, ainsi que nous avons dit. Or, voyez si nous avons raison de nous troubler et estonner, si nous voyons semblables rencontres en la mayson de Dieu, qui est la Religion, puisque cela estoit en la famille mesme de Nostre-Seigneur, où la fermeté et la solidité mesme faysoit residence, qui estoit Nostre-Seigneur. Il nous le faut dire et redire plusieurs fois, affin de le mieux graver dans nos esprits, que l’inesgalité des accidens ne doit jamais porter nos ames et nos esprits dans l’inesgalité d’humeur : car l’inesgalité d’humeur ne provient d’autre source que de nos passions, inclinations, ou affections imraortifiées : elles ne doivent point avoir de pouvoir sur nous, tandis qu’elles nous inciteront à faire, délaisser ou desirer aucune chose, pour petite quelle puisse estre, qui soit contraire à ce que la rayson nous dicte qu’il faut faire ou délaisser pour playre à Dieu.

    , Je passe à la seconde considération, que je fais sur cette parole de l’ange du Seigneur, qui dit à S. Joseph : Prens l’enfant, et ce qui s’ensuit; mais je m’arreste sur cette parole : L’ange du Seigneur; sur quoy je desire que nous remarquions l’estime que nous devons faire du soin, du secours, de l’assistance, et de la direction de ceux que Dieu met autour de nous, pour nous ayder à marcher seurement en la voye de la perfection. Il faut premièrement sçavoir que quand on dit : L’ange du Seigneur, il ne faut pas entendre que ce soit comme l’on dit de nous autres : L’ange d’un tel ou d’une telle : car cela veut dire nostre ange gardien qui a soing de nous de la part de Dieu; mais Nostre-Seigneur, qui est le roy et le guide des anges mesmes, n’a pas besoin, ou n’avoit pas besoin, durant le cours de sa vie mortelle, d’un ange gardien. Quand donc on dit : L’ange du Seigneur, cela se doit entendre ainsi, à sçavoir, l’ange destiné à la conduitte de la mayson et famille de Nostre-Seigneur, et plus spécialement dédié pour son service, et de la tres-Saincte Vierge. Pour expliquer cecy familièrement, l’on changea d’office et d’aydes ces jours passez : que signifient ces aydes que l’on vous donne? pourquoy vous les donne-t-on? S. Grégoire dit que nous devons faire en ce miserable monde ce que font ceux qui cheminent sur la glace, pour nous tenir fermes et solides à l’entreprinse que nous faysons de nous sauver, ou de nous perfectionner; car il dit qu’ils se prennent par la main, ou par dessous les bras, affin que si quelqu’un d’entre eux glisse, il puisse estre retenu par l’autre, et puis que l’autre puisse estre retenu par luy, quand il sera esbranlé pour tomber à son tour. Nous sommes en cette vie comme dessus de la glace, treuvant à tout propos des occasions propres pour nous faire trebucher et tomber, tantost au chagrin, ores2 en des murmures, un peu après en des higearreries d’esprit, qui feront que l’on ne pourra rien faire qui nous puisse contenter; et puis nous entrons en desgoust de nostre vocation, la melancholie nous suggérant que nous ne ferons jamais rien qui vaille; et que sçay-je? semblables choses et accidens, qui se rencontrent en nostre petit monde spirituel : car l’homme est un abrégé du monde, ou, pour mieux dire, un petit monde, auquel se rencontre tout ce que l’on void au grand monde universel.

    Les passions représentent les bestes et les animaux qui sont sans rayson : les sens, les inclinations, les affections, les puissances, les facultez de nostre ame, tout cela a sa signification particulière ; mais je ne me veux pas arrester à cela, ains je veux suivre mon discours commencé. Donc les aydes que l’on nous donne sont pour nous ayder à nous tenir fermes en nostre chemin, affin de nous empescher de tomber, ou, si nous tombons, qu’elles nous aydent à nous relever. O Dieu ! avec quelje franchise, cordialité, sincérité, simplicité et fidelle confiance ne devons-nous pas traitter avec ces aydes qui nous sont données de la part de Dieu pour nostre advancement spirituel? Non, certes, autrement que comme avec nos bons anges; nous les devons regarder tout de mesme : car nos bons anges sont appeliez no? anges gardiens, parce qu’ils sont chargez de nous assister dft leurs inspirations, de nous deffendre en nos périls, de nous reprendre en nos defïauts, de nous exciter en la poursuitte de la vertu ; ils sont chargez de porter nos prières devant le throsne de la majesté, bonté et misericorde de Nostre-Seigneur, et de nous rapporter l’enterinement de nos requestes; et les grâces que Dieu nous veut faire, il nous les fait par l’entremise ou intercession de nos bons anges. Nos aydes sont nos bons anges visibles, ainsi que nos saincts anges gardiens le sont invisibles; nos aydes font visiblement ce que dos bons anges font interieurenient : car elles nous advertissent de nos deffauts, elles nous encouragent en nos foiblesses et laschetez, elles nous excitent à la poursuitte de nostre entreprinse pour parvenir à la perfection, elles nous empeschent, par leurs bons conseils, de tomber, et nous aydent à nous relever, quand nous sommes cheus en quelque precipice d’imperfection ou deffaut. Si nous sommes accablez d’ennuy et de desgoust, elles nous aydent à porter nostre peine patiemment, et prient Dieu qu’il nous donne la force de la porter comme il faut pour ne point succomber en la tentation. Or, voyez donc Testât que nous devons faire de leur assistance et du soing qu’elles ont pour nous. Je considéré en après pourquoy Nostre-Seigneur, qui est la Sapience3 eternelle, ne prend pas soing de sa famille, je veux dire d’advertir S. Joseph, ou bien sa tres-douce Mere, de tout ce qui leur devoit arriver : ne pouvoit-il pas bien dire à l’aureille de son beau-pere S. Joseph : Allons-nous-en en Egypte, nous y serons tel tems? puisque c’est une chose tout asseurée qu’il avoit l’usage de rayson dés l’instant de sa conception aux entrailles de la tres-Saincte Vierge; mais il ne vouloit pas faire ce miracle, de parler devant que le tems fust venu. Ne pouvoit-il pas bien l’inspirer au cœur de sa tres-saincte Mere ou de son bien-aymé pere putatif S. Joseph, espoux de la tres-sacrée Vierge? Pourquoy donc ne fit-il pas tout cela, plutost que d’en laisser la charge à l’ange, qui estoit beaucoup inférieur à Nostre-Dame? Gecy n’est pas sans mystere. Nostre-Seigneur ne voulut rien entreprendre sur la charge de S. Gabriel, lequel ayant esté commis de la part du Pere eternel pour annoncer le mystere de l’incarnation à la glorieuse Vierge, fut dés-lors comme œconome général de la mayson et famille de Nostre-Seigneur, pour en avoir soing dans les succez et accidens divers qui s’y devoient rencontrer, et empescher que rien ne survinst qui peust abreger la vie mortelle de nostre petit enfant nouveau-né; c’est pourquoy il advertit S. Joseph de l’emporter promptement en Egypte, pour esviter la tyrannie d’Herodes, qui faysoit dessein de le faire mourir : Nostre-Seigneur ne voulut pas se gouverner luy-mesme, ains se laisser porter où l’on vouloit, et par qui l’on vouloit. Il semble qu’il ne s’estimoit pas assez sage pour se conduire luy-mesme ny sa famille; ains laisse gouverner l’ange tout ainsi qu’il luy plaist, encore qu’il n’ayt point de science ny de sapience pour entrer en comparayson avec sa divine majesté. Et maintenant nous autres, serons-nous si osez de dire que nous nous gouvernerons bien nous-mesmes, comme n’ayant plus besoin de direction ny de l’ayde de ceux que Dieu nous a donnez pour nous conduire, ne les estimant assez capables pour nous? Dites-moy, l’ange estoit-il plus que Nostre-Seigneur ou Nostre-Dame? avoit-il meilleur esprit et plus de jugement? nullement; estoit-il plus qualifié, et doué de quelque grâce spéciale ou particulière? cela ne se peut, veu que Nostre-Seigneur est Dieu et homme tout ensemble, et que Nostre-Dame, estant sa mere, a par conséquent plus de grâce et de perfections que tous les anges ensemble : neantmoins l’ange commande, et il est obey.

    Mais de plus, voyez l’ordre qui se garde en cette saincte famille : il n’y a point de doubte qu’il en estoit de mesme qu’en celle des espreviers, où les femelles sont maistresses et valent mieux que les masles. Qui pourroit entrer en doubte que Nostre-Dame ne valust mieux que S. Joseph, et qu’elle n’eust plus de discrétion et de qualitez propres pour le gouvernement que son espoux? neantmoins l’ange ne s’addresse point à elle, de tout ce qui est requis de faire, soit pour aller ou pour venir, ny énfin pour quoy que ce soit. Ne vous semble-t-il pas que l’ange commet une grande indiscrétion de s’addresser plutost à S. Joseph qu’à Nostre-Dame, laquelle est le chef de la mayson, portant avec elle le thresor du Pere eternel? N’eust-elle pas eu rayson de s’offenser de cette procédure et façon de traitter? Sans doubte elle eust peu dire à son espoux : Pourquoy iray-je en Egypte, puisque mon Fils ne m’a point révélé que je le deusse faire, ny moins l’ange ne m’en a parlé? Or, Nostre-Dame ne dit rien de tout cela, elle ne s’offense point de quoy l’ange s’addressa à S. Joseph ; ains elle obeyt tout simplement, parce qu’elle sçayt que Dieu l’a ainsi ordonné ; elle ne s’informe point pourquoy, ains il lui suffit que Dieu le veut ainsi, et qu’il prend playsir de se sousmettre, sans considération. Mais je suis plus que l’ange, pouvoit-elle dire, et que S. Joseph : rien de tout cela; ne voyez-vous pas que Dieu prend playsir de traitter ainsi avec les hommes, pour leur apprendre la tres-saincte et tres-amoureuse sousmission? S. Pierre estoit un vieil homme, rude et grossier, et S. Jean, au contraire, estoit jeune, doux, aggreable; et neantmoins Dieu veut que S. Pierre conduise les autres, et soit le supérieur universel, et que S. Jean soit l’un de ceux qui sont conduicts et qui luy obeyssent. Grand cas de l’esprit humain, qui ne veut point se rendre capable d’adorer les secrets mysteres de Dieu et sa tres-saincte volonté, s’il n’a quelque sorte de cognoissance pourquoy cecy ou cela. J’ay meilleur esprit, dit-on de soy, plus d’experience, et semblables belles raysons qui ne sont propres qu’à produire des inquiétudes, des humeurs bigearres, des murmures. A quelle rayson donne-t-on cette charge? pourquoy at-on dit cela? à quelle fin fait-on une telle chose à celle-cy plutost qu’à l’autre? Grande pitié! dés qu’une fois on s’est laissé aller à esplucher tout ce que l’on void faire, que ne faysons-nous pas pour perdre la tranquillité de nos cœurs? Il ne nous faut point d’autres raysons, sinon que Dieu Je veut ainsi, et cela nous doit suffire. Mais qui m’asseurera que c’est la volonté de Dieu? nous voudrions que Dieu nous revelast toutes choses par des secrettes inspirations. Voudrions-nous attendre qu'il nous envoyas! des anges pour nous annoncer ce qui est de sa volonté? Il ne le fit pas à Noslre-Dame mesrae (au moins en ce subjet), ains voulut la luy faire sçavoir par l’entremise de S. Joseph, auquel elle estoit subjette comme à son supérieur. Nous voudrions par adventure estre enseignez et instruicts par Dieu mesme. parla voye des extases, ou ravissemens et visions, et que sçay-je, moy? semblables nyaiseries que nous forgeons en nos esprits, plutost que de nous sousmettre à la voye tresaymable et commune d’une saincte sousmission, à la conduitte de ceux que Dieu nous a donnez, et à l’observance de la direction, tant des Réglés que des Supérieurs. Qu’il nous suffise donc de sçavoir que Dieu veut que nous obeyssions, sans nous amuser à la considération de la capacité de ceux à qui nous devons obeyr : ainsi nous assubjettirons nos esprits à marcher tout simplement en la tres-heureuse voye d’une saincte et tranquille humilité, qui nous rendra infiniment aggreables à Dieu.

    Il faut maintenant passer à la troisiesme considération, qui est une remarque que j ’ay faite sur le commandement que l’ange fit à S. Joseph de prendre l’Enfant et la Mere, et s’en aller en Egypte, et y demeurer jusques à tant qu’il l’advertist de s’en retourner. Vrayement l’ange parloit bien briefvement, et traittoit bien S. Joseph en bon religieux : Va, et n’en reviens point que je ne te le die. Par cette façon de procéder entre l’ange et S. Joseph, nous sommes enseignez, en troisiesme lieu, comment nous nous devons embarquer sur la mer de la divine providence, sans biscuit, sans rames, sans avirons, sans voiles, et enfin sans nulle sorte de provisions; et ainsi laisser tout le soing de nousmesmes et du succez de nos affaires à Nostre-Seigneur, sans recours ny répliqués, ny craintes quelconques de ce qui nous pourrait arriver. Car l’ange dit simplement : Prens l'Enfant et la Mere, et t’enfuys en Egypte; sans luy dire ny par quel chemin, ny quelles provisions ils auront pour passer leur chemin, ny en quelle part de l’Egypte, ny moins qui les recevra, ny de quoy ils se nourriront y estant. Le pauvre S. Joseph n’eust-il pas eu rayson de faire quelque resplique? Vous me dites que je parte; est-ce si promptement? Tout à cette heure, pour nous monstrer la promptitude que le Sainct-Esprit requiert de nous, lorsqu’il nous dit : Leve-toy, sors de toy-mesme, et de telle imperfection. 0 que le Sainct-Esprit est ennemy des remises et delays! Considérez, je vous supplie, le grand patron et modelle des parfaicts religieux, S. Abraham : voyez comme Dieu le traitte : Abram, sors de ta terre et de ta -parenté, et va à la montaigne que je te monstreray. Que dites-vous, Seigneur, que je sorte de la ville? mais dites-moy donc si j ’iray du costé de l’Orient ou de l’Occident? Il ne fait nulle resplique, ains part de là tout promptement, et s’en va où l’Esprit de Dieu le conduisoit, jusqu’en une montaigne qui a esté appellée depuis Vision de Dieu; d’autant qu’il receut des grâces grandes et signalées en cette montaigne, pour monstrer combien la promptitude en l’obeyssance luy est aggreable. S. Joseph n'eust-il pas peu dire à l'ange : Vous me dites que je meine l'Enfant et la Mere; ditesmoy donc, s’il vous playst, de quoy les nourriray-je en chemin? car vous sçavez bien, Monseigneur, que nous n’avons point d’argent. Il ne dit rien de tout cela, ains se confia pleinement que Dieu y pourvoyroit; ce qu’il fit, quoyque petitement, leur faysant treuver dequoy s’entretenir simplement, ou par le mestier de S. Joseph, ou mesme par des aumosnes que l’on leur faysoit. Certes, tous les anciens religieux ont esté admirables en cette confiance qu’ils ont eue, que Dieu leur pourvoyroit tousjours de ce qu’ils auroient besoin pour l’entretien de leur vie, laissant tout le soing d’eux-mesmes à la divine Providence.

    Mais je considere, qu’il n’est pas seulement requis de nous reposer en la divine Providence pour ce qui regarde les choses temporelles, ains beaucoup plus pour ce qui appartient à nostre vie spirituelle et à nostre perfection. Il n’y a certes que le trop grand soing que nous avons de nous-mesmes, qui nous fasse perdre la tranquillité de nostre esprit, et qui nous porte à des humeurs bigearres et inesgales ; car, dés que quelques contradictions nous arrivent, voire quand nous appercevons seulement un petit traict de nostre immortification, ou quand nous commettons quelque deffaut, pour petit qu’il soit, il nous semble que tout est perdu : est-ce si grande merveille de nous voir broncher quelquesfois? Mais je suis si miserable, si remplie d’imperfections! Le cognoissez-vous bien? benissez Dieu de quoy il vous a donné cette cognoissance, et ne vous lamentez pas tant : vous estes bien-heureuse de cognoistre que vous n’estes que la misere mesme; après avoir beni Dieu de la cognoissance qu’il vous a donnée, retranchez cette tendreté inutile, qui vous fait plaindre de vostre infirmité. Nous avons des tendretez sur nos corps, qui sont grandement contraires à la perfection; mais plus, sans comparayson, celle que nous avons sur nos esprits. Mon Dieu! je ne suis pas fldelle à Nostre-Seigneur, et partant je n’ay point de consolation en l’orayson : grande pityé certes! Mais je suis si souvent en seicheresse, cela me fait croire que je ne suis point bien avec Dieu qui est si plein de consolation. Voire, c’est bien dit : comme si Dieu donnoit lousjours des consolations à ses amys ! a-t-il jamais esté pure creature, si digne d’estre aymée de Dieu et qui l’ayt esté davantage que Nostre-Dame et sainct Joseph ? voyez s’ils sont tousjours en consolation. Se peut-il imaginer une affliction plus exlreme que celle que sainct Joseph ressentit, lorsqu’il s’apperceut que la glorieuse Vierge estoit enceinte, sçachant bien que ce n’estoit pas de son fait? son affliction et sa detresse estoit d’autant plus grande, que la passion de l’amour est plus vehemente que les autres passions de l’ame : et de plus, en l’amour, la jalousie est l’extremité de la peine, ainsi que le desclare l'espouse au Cantique des cantiques :L’amour, dit-elle, est fort comme la mort; car l’amour fait les mesmes effects en Vame, qu'au corps la mort. Mais la jalousie est dure comme l’enfer : je vous laisse à penser donc quelle estoit la douleur du pauvre S. Joseph, et de Nostre-Dame encore, quand elle sevid en l’estime que pouvoit avoir d’elle celuy qu’elle aymoit si chèrement et duquel elle sçavoit estre si chèrement aymée ; la jalousie le faysoit languir, ne sçachant quel party prendre; il se resolvoit, plutosl que de blasmer celle qu’il avoit tousjours tant honnorée et aymée, de la quitter, et s’en aller sans dire mol.

    Mais, direz-vous, je sens bien de la peine que me cause cette tentation, ou mon imperfection. Je le croy, mais est-elle comparable à celle de laquelle nous venons de parler? Il ne se peut; et si cela est, considérez, je vous prie, si nous avons rayson de nous en plaindre et lamenter, puisque S. Joseph ne se plaint point, ny n’en tesmoigne rien en son exterieur : il n’en est point plus amer en sa conversation, il n’en fit pas la mine à Nostre-Dame, il ne la traitla point mal; ains simplement il souffre sa peine, et ne veut faire autre chose que la quitter : Dieu sçayt ce qu’il pouvoit faire en ce subjet. Mon adversion (dira quelqu’un) est si grande envers cette personne, que je ne luy sçaurois presque parler qu’avec une grande peine : cette action me desplaist si fort! C'est tout un, il n’en faut point pourtant entrer en bigearrerie contre elle, comme si elle en pouvoit mais; ains il se faut comporter comme Nostre-Dame et S. Joseph. Il faut estre tranquille en nostre peine, et laisser le soing à Nostre-Seigneur de nous l’oster quand il luy playra. Il estoit bien au pouvoir de Nostre-Dame d’appaiser cette bourrasque; mais elle ne le voulut pourtant pas faire, ains laissa pleinement l’issue de cette affaire à la divine Providence. Ce sont deux cordes discordantes, et esgalement nécessaires d’estre accordées, que la chanterelle et la basse, affin de bien jouer du luth; il n'y a rien de plus discordant que le haut avec le bas, neantmoins, sans l’accord de ces deux cordes, l’harmonie du luth ne peut estre aggreable. De mesme, en nostre luth spirituel, ce sont deux choses esgalement discordantes, et nécessaires d’estre accordées, d’avoir un grand soing de nous perfectionner, et n’avoir point de soing de nostre perfection, ains le laisser entièrement à Dieu : je veux dire, qu’il faut avoir le soing que Dieu veut que nous ayons de nous perfectionner, et neantmoins luy laisser le soing de nostre perfection. Dieu veut que nous ayons un soing tranquille et paysible, qui nous fasse faire ce qui se juge propre par ceux qui nous conduisent, et aller fidellement tousjours avant, dans le chemin qui nous est marqué par les Regles et Directoires qui nous sont donnez; quant au reste, que nous nous en reposions en soing paternel, taschant, tant qu’il nous sera possible, de tenir nostre ame en paix; car la demeure de Dieu a esté faite en paix, et au cœur paysible et bien reposé. Vous sçavez que quand le lac est bien calme, et que les vents n’agitent point ses eaux, le ciel, en une nuict bien sereine, y est si bien representé avec les estoiles, que regardant en bas, l’on void aussi bien la beauté du ciel, que si l’on regardoit en haut : de mesme, quand nostre ame est bien accoisée4, et que les vents du soing superflu, inesgalité d’esprit et inconstance ne la troublent et inquietent point, elle est fort capable de porter en elle l’image de Nostre-Seigneur. Mais quand elle est troublée, inquietlée, et agitée des diverses bourrasques des passions, et que l’on se laisse gouverner par elles, et non par la raison, qui nous rend semblables à Dieu, lors nous ne sommes nullement capables de représenter la belle et tres-aymable image de Nostre-Seigneur crucifié, ny la diversité de ses excellentes vertus, ny nostre ame ne peut pas estre capable de luy servir de lict nuptial. Il faut donc laisser le soing de nous-mesmes à la mercy de la divine Providence, et faire neantmoins tout bonnement et simplement ce qui est en nostre pouvoir, pour nous amender et perfectionner, prenant tousjours soigneusement garde de ne point laisser troubler et inquietter nos esprits. Je remarque enfin que l’ange dit à S. Joseph, qu’il demeurast en Egypte jusqu’à ce qu’il l’adverlist de revenir, et que le bon Sainct ne luy dit point : Et quand sera-ce, Seigneur, que vous me le direz? pour nous enseigner que quand on nous fait commandement d’embrasser quelque exercice, il ne faut pas dire : Sera-ce pour longtems? il le faut embrasser tout simplement, imitant la parfaicte obeyssance d’Abraham : lorsque Dieu luy commanda de luy sacrifier son fils, il n’apporta nulle resplique, ny plainte, ny delay à executer le commandement de Dieu; aussi Dieu le favorisa grandement, en luy faysant treuver un beslier qu’il sacrifia sur la montaigne, au lieu de son fils, Dieu se contentant de sa volonté.

    Je concluds par la simplicité que prattiqua S. Joseph 011 s ’en allant, sur le commandement de l’nnge, en Egypte, où il estoit asseuré de treuver autant d’ennemys qu’il y avoit d’habit&ns en ce pays-là. Ne pouvoit-il pas bien dire : Vous me faites emporter l’enfant; vous nous faites fuyr un ennemy, et vous nous allez mettre entre les mains de mille et mille autres que nous trouverons en Egypte, d’autant que nous sommes d’Israël. Il ne fait point de reflexion sur le commandement; c’est pourquoy il s’en alla plein de paix et de confiance en Dieu. De mesme, mes filles, quand on nous donne quelque charge, ne disons pas : Mon Dieu, je suis si brusque, si l’on me donne telle charge, je feray mille traicts d'empressement; je suis desjà si distraicte, si l’on me donne un tel office, je le seray bien plus : mais, si l’on me laissoit dans ma cellule, je serois si modeste, si tranquille, si recueillie ! Allez tout simplement en Egypte, parmy la grande quantité d’ennemys que vous y aurez : car Dieu, qui vous y fait aller, vous y conservera, et vous n’y mourrez point; où au contraire, si vous demeurez en Israël, où est l’ennemy de nostre propre volonté, sans doubte il vous y fera mourir. Il ne seroit pas bien de prendre des charges et offices par sa propre eslection, de crainte que nous n’y fissions pas nostre devoir; mais quand c’est par obeyssance, n’apportons jamais nulle excuse : car Dieu est pour nous, et nous fera profiter davantage en la perfection, que si nous n’avions rien à faire. Et ne sçavez-vous pas ce que je vous ay clesjà dit autrefois, et qu’il n’est pas mauvais de redire : que la vertu ne requiert pas que nous soyons privez de l’occasion de tresbucher en l’imperfection qui luy est contraire? Il ne suffit pas, dit Cassian, pour estre patient et bien doux en soy-mesme, d’estre privé de la conversation des hommes; car il m’est arrivé, estant en ma cellule tout seul, de me passionner quand mon fusil ne prenoit pas feu, tellement que je le jettois par cholere. Certes, il faut finir, et par ce moyen vous laisser en Egypte avec Nostre-Seigneur, lequel, comme je crois, comme aussi d’autres tiennent, commençoit dés lors à faire des petites croix, quand il avoit du tems de reste, après avoir aydé en quelque petite chose à S. Joseph, tesmoignant dés lors le désir qu’il avoit de l’œuvre de nostre redemption.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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